Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5
Part 10
J'allai rejoindre Boleslas dans la cuisine, où il déjeunoit: il me remit une petite bouteille pleine d'encre, plusieurs plumes et quelques feuilles de papier qu'il s'étoit procurées sans peine. Je brûlois d'envie d'écrire à Lodoïska; l'embarras étoit de trouver un lieu commode, où les curieux ne pussent m'inquiéter. On avoit déjà prévenu Boleslas que nous ne rentrerions dans la chambre où nous avions passé la nuit que pour y coucher. Je m'avisai d'un stratagème qui me réussit parfaitement. Les gens de Dourlinski buvoient avec mon prétendu frère, ils me proposèrent poliment de les aider aussi à vider quelques flacons. J'avalai de bonne grâce, et coup sur coup, plusieurs verres d'un fort mauvais vin: bientôt mes jambes chancelèrent, ma langue s'embarrassa, je fis à la troupe joyeuse cent contes aussi plaisans que déraisonnables; en un mot, je jouai si bien l'ivresse que Boleslas lui-même en fut la dupe. Il trembloit que, dans ce moment où je paroissois disposé à tout dire, mon secret ne m'échappât. «Messieurs, dit-il aux buveurs étonnés, mon frère n'a pas la tête forte aujourd'hui, c'est peut-être un effet de sa blessure; ne le faisons plus ni parler ni boire; je crains que cela ne l'incommode; et même, si vous vouliez m'obliger, vous m'aideriez à le porter sur son lit.--Sur le sien? non, cela ne se peut pas, répondit l'un d'eux, mais je prêterai volontiers ma chambre.» On me prit, on m'entraîna, on me monta dans un grenier, dont un lit, une table et une chaise formoient tout l'ameublement. On m'enferma dans ce taudis. C'étoit là tout ce que je voulois; dès que je fus seul, j'écrivis à Lodoïska une lettre de plusieurs pages. Je commençois par me justifier pleinement des crimes que Pulauski m'avoit supposés; je lui racontai ensuite tout ce qui m'étoit arrivé depuis le moment de notre séparation jusqu'à celui où j'avois été reçu chez Dourlinski; je lui détaillois l'entretien que je venois d'avoir avec celui-ci, je finissois par l'assurer de l'amour le plus tendre et le plus respectueux; je lui jurois que, dès qu'elle m'auroit donné sur son sort les éclaircissemens nécessaires, je m'exposerois à tout pour finir son horrible esclavage.
Dès que ma lettre fut fermée, je me livrai à des réflexions qui me jetèrent dans une étrange perplexité. Étoit-ce bien Lodoïska qui m'avoit jeté ces tuiles dans le jardin? Pulauski auroit-il eu l'injustice de punir sa fille d'un amour que lui-même avoit approuvé? Auroit-il eu l'inhumanité de la plonger dans une affreuse prison? et, quand même la haine qu'il m'avoit jurée l'auroit aveuglé à ce point, comment Dourlinski avoit-il pu se résoudre à servir ainsi sa vengeance? Mais, d'un autre côté, depuis trois mois je ne portois, pour me déguiser mieux, que des habits grossiers; les fatigues d'un long voyage et mes chagrins m'avoient beaucoup changé; quelle autre qu'une amante avoit pu reconnoître Lovzinski dans les jardins de Dourlinski? n'avois-je pas vu d'ailleurs le nom de Lodoïska tracé sur la tuile? Dourlinski lui-même n'avouoit-il pas que Lodoïska avoit été chez lui prisonnière? Il ajoutoit, il est vrai, qu'elle s'étoit échappée; mais cela étoit-il croyable? Et pourquoi cette haine que Dourlinski m'avoit vouée à moi, sans me connoître? Pourquoi cet air d'inquiétude, quand on lui avoit dit que les émissaires de Pulauski occupoient une chambre qui donnoit sur le jardin? Pourquoi surtout cet air d'effroi, quand je lui avois annoncé la prochaine arrivée de mon prétendu maître? Tout cela étoit bien fait pour me donner de terribles inquiétudes, j'entrevoyois des choses affreuses que je ne pouvois expliquer. Depuis deux heures je me faisois sans cesse de nouvelles questions, auxquelles j'étois fort embarrassé de répondre, lorsqu'enfin Boleslas vint voir si son frère avoit recouvré la raison. Je n'eus pas de peine à le convaincre que mon ivresse avoit été feinte; nous descendîmes dans la cuisine, où nous passâmes le reste de la journée. Quelle soirée, mon cher Faublas! aucune de ma vie ne me parut si longue, pas même celles qui la suivirent.
Enfin, l'on nous conduisit dans notre chambre, où l'on nous enferma, comme la veille, sans nous laisser de lumière; il fallut encore attendre près de deux heures avant que minuit sonnât. Au premier coup de la cloche nous ouvrîmes doucement les volets et la fenêtre; je me préparois à sauter dans le jardin, mon embarras fut égal à mon désespoir quand je me vis retenu par des barreaux. «Voilà, dis-je à Boleslas, ce que le maudit confident de Dourlinski lui disoit à l'oreille; voilà ce qu'approuvoit le maître odieux, quand il répondit: _A la bonne heure, et qu'on le fasse à l'instant_; voilà ce qu'ils ont exécuté dans la journée; c'est pour cela que l'entrée de cette chambre nous a été interdite.--Seigneur, ils ont travaillé en dehors, me répondit Boleslas, car ils n'ont pas aperçu que ce volet avoit été forcé.--Eh! qu'ils l'aient vu ou non, m'écriai-je avec violence, que m'importe? Cette grille fatale renverse toutes mes espérances, elle assure l'esclavage de Lodoïska, elle assure ma mort.
--Oui, sans doute, elle assure ta mort», me cria-t-on en ouvrant ma porte. Dourlinski, précédé de quelques hommes armés et suivi de quelques autres qui portoient des flambeaux, Dourlinski entra le sabre à la main. «Traître, me dit-il en me lançant des regards où sa fureur étoit peinte, j'ai tout entendu, je saurai qui tu es, tu me diras ton nom, ton prétendu frère le dira; tremble! je suis de tous les ennemis de Lovzinski le plus implacable! Qu'on le fouille», dit-il à ses gens; ils se précipitèrent sur moi, j'étois sans armes, je fis une résistance inutile. Ils m'enlevèrent mes papiers et la lettre que j'avois préparée pour Lodoïska. Dourlinski donna, en la lisant, mille signes d'impatience: il y étoit peu ménagé. «Lovzinski, me dit-il avec une rage étouffée, je mérite déjà toute ta haine, bientôt je la mériterai davantage; en attendant tu resteras avec ton digne confident dans cette chambre que tu aimes.» A ces mots il sortit, on ferma la porte à double tour; il posa une sentinelle en dehors et une autre vis-à-vis des fenêtres, dans le jardin.
Vous vous figurez dans quel accablement nous restâmes plongés, Boleslas et moi. Mes malheurs étoient à leur comble, ceux de Lodoïska m'affectoient bien plus vivement: l'infortunée! quelle devoit être son inquiétude! elle attendoit Lovzinski, et Lovzinski l'abandonnoit! Mais non, Lodoïska me connoissoit trop bien, elle ne me soupçonneroit pas d'une aussi lâche perfidie. Lodoïska! elle jugeroit son amant d'après elle! Elle sentiroit que Lovzinski partageoit son sort, puisqu'il ne la secouroit pas... hélas! et la certitude de mon malheur augmenteroit encore le sien!
Telles furent dans le premier moment mes réflexions cruelles; on me laissa tout le temps d'en faire beaucoup d'autres non moins tristes. Le lendemain on nous passa par les barreaux de notre fenêtre les provisions pour notre journée. A la qualité des alimens qu'on nous fournissoit, Boleslas jugea qu'on ne chercheroit pas à nous rendre notre prison fort agréable. Boleslas, moins malheureux que moi, supportoit son sort plus courageusement; il m'offrit ma part du maigre repas qu'il alloit faire. Je ne voulois point manger, il me pressoit vainement; l'existence étoit devenue pour moi un insupportable fardeau. «Ah! vivez, me dit-il enfin en versant un torrent de larmes, vivez! si ce n'est pas pour Boleslas, que ce soit pour Lodoïska.» Ces mots firent sur moi la plus vive impression, ils ranimèrent mon courage, l'espérance rentra dans mon coeur, j'embrassai mon serviteur fidèle. «O mon ami, m'écriai-je avec transport, ô mon véritable ami! je t'ai perdu, et tes maux me touchent plus que les miens! donne, Boleslas, donne, je vivrai pour Lodoïska, je vivrai pour toi: veuille le juste Ciel me rendre bientôt ma fortune et mon rang! tu verras que ton maître n'est pas un ingrat.» Nous nous embrassâmes encore. Ah! mon cher Faublas, si vous saviez comme le malheur rapproche les hommes! comme il est doux, lorsqu'on souffre, d'entendre un autre infortuné vous adresser un mot de consolation!
Il y avoit douze jours que nous gémissions dans cette prison, lorsqu'on vint m'en tirer pour me conduire à Dourlinski. Boleslas voulut me suivre, on le repoussa durement; cependant on me permit de lui parler un moment. Je tirai de mon doigt une bague que je portois depuis plus de dix ans; je dis à Boleslas: «Cette bague me fut donnée par M. de P..., lorsque nous faisions ensemble nos exercices à Varsovie; prends-la, mon ami, conserve-la à cause de moi. Si Dourlinski consomme aujourd'hui sa trahison en me faisant assassiner, s'il te permet ensuite de sortir de ce château, va trouver ton roi, montre-lui ce bijou, rappelle-lui notre ancienne amitié, raconte-lui mes malheurs, Boleslas, il te récompensera, il fera secourir Lodoïska. Adieu, mon ami.»
On me conduisit à l'appartement de Dourlinski; dès que la porte s'entr'ouvrit, j'aperçus dans un fauteuil une femme évanouie; j'approchai, c'étoit Lodoïska! Dieu! que je la trouvai changée!... mais qu'elle étoit belle encore! «Barbare!» dis-je à Dourlinski. A la voix de son amant, Lodoïska reprit ses sens. «Ah! mon cher Lovzinski, sais-tu ce que l'infâme me propose? sais-tu à quel prix il m'offre ta liberté?--Oui, s'écria Dourlinski furieux, oui, je le veux: te voilà bien sûre qu'il est en mon pouvoir; si dans trois jours je n'obtiens rien, dans trois jours il est mort.» Je voulois me jeter aux genoux de Lodoïska; mes gardes m'en empêchèrent. «Je vous revois enfin, tous mes maux sont oubliés, Lodoïska, la mort n'a plus rien qui m'épouvante... Toi, lâche, songe que Pulauski vengera sa fille, songe que le roi vengera son ami.--Qu'on l'emmène! s'écria Dourlinski.--Ah! me dit Lodoïska, mon amour t'a perdu.» Je voulois répondre, on m'entraîna, on me reconduisit dans ma prison. Boleslas me reçut avec des transports de joie inexprimables; il m'avoua qu'il m'avoit cru perdu: je lui racontai comment ma mort n'étoit que différée. La scène dont je venois d'être témoin avoit enfin confirmé mes soupçons: il étoit clair que Pulauski ignoroit les mauvais traitemens que sa fille essuyoit; il étoit clair que Dourlinski, amoureux et jaloux, satisferoit sa passion à quelque prix que ce fût.
Cependant, des trois jours que Dourlinski avoit laissés à Lodoïska pour se déterminer, deux déjà s'étoient écoulés, nous étions au milieu de la nuit qui précédoit le troisième; je ne pouvois dormir et me promenois dans ma chambre à grands pas. Tout à coup j'entends crier: _Aux armes!_ des hurlemens affreux s'élèvent de toutes parts autour du château, il se fait un grand mouvement dans l'intérieur; la sentinelle posée devant nos fenêtres quitte son poste; Boleslas et moi nous distinguons la voix de Dourlinski; il appelle, il encourage ses gens; nous entendons distinctement le cliquetis des armes, les plaintes des blessés, les gémissemens des mourans. Le bruit, d'abord très grand, semble diminuer; il recommence ensuite, il se prolonge, il redouble, on crie victoire! beaucoup de gens accourent et ferment les portes sur eux avec force. Tout à coup à ce vacarme affreux succède un silence effrayant; bientôt un bruissement sourd frappe nos oreilles, l'air siffle avec violence, la nuit devient moins sombre, les arbres du jardin se colorent d'une teinte jaune et rougeâtre; nous volons à la fenêtre: les flammes dévoroient le château de Dourlinski, elles gagnoient de tous côtés la chambre où nous étions, et, pour comble d'horreur, des cris perçans partoient de la tour où je savois que Lodoïska étoit enfermée.
* * * * *
Ici M. Duportail fut interrompu par le marquis de B..., qui, n'ayant trouvé aucun laquais dans l'antichambre, entra sans avoir été annoncé; il recula deux pas en me voyant. «Ah! ah! dit-il en saluant M. Duportail, c'est que vous avez aussi un fils?» puis s'adressant à moi: «Monsieur est apparemment le frère...--De ma soeur, oui, Monsieur.--Eh bien, vous avez une soeur fort aimable, charmante, mais charmante!--Vous êtes aussi honnête qu'indulgent, interrompit M. Duportail.--Indulgent! oh! je ne le suis pas toujours; par exemple, je suis venu pour vous faire des reproches à vous, Monsieur...--A moi! aurois-je eu le malheur...?--Oui, vous nous avez joué avant-hier un tour sanglant.--Comment, Monsieur?--Vous avez chargé ce petit Rosambert de nous enlever Mlle Duportail; la marquise comptoit bien que sa chère fille passeroit la nuit chez elle; point du tout.--J'ai craint, Monsieur, que ma fille ne vous causât beaucoup d'embarras.--Aucun, aucun, Monsieur; Mlle Duportail est charmante, ma femme raffole d'elle, je vous l'ai déjà dit. En vérité, ajouta-t-il en ricanant, je crois que la marquise aime cette enfant-là plus qu'elle ne m'aime moi-même; je suis pourtant son mari!... Au moins si vous étiez venu vous-même la chercher!--Pardon, Monsieur, j'étois incommodé, je le suis même encore beaucoup... Je sais que je dois à Mme de B... des remercîmens...--Ce n'est pas pour cela! (Pendant ce dialogue, on sent que je n'étois pas tout à fait à mon aise: le marquis me considéroit avec une attention qui m'inquiétoit.) Savez-vous bien, me dit-il enfin, que vous ressemblez beaucoup à mademoiselle votre soeur?--Monsieur, vous me flattez.--Mais c'est que cela est frappant: allez, allez, je m'y connois bien; d'abord tous mes amis conviennent que je suis physionomiste; je vous le demande à vous-même, je ne vous avois jamais vu, et je vous ai reconnu tout de suite!»
M. Duportail ne put s'empêcher de rire avec moi de la bonne foi du marquis. «Monsieur, dit-il à celui-ci, c'est que, comme vous l'avez fort bien remarqué, mon fils et ma fille se ressemblent un peu; il faut convenir qu'il y a un air de famille.--Oui, répondit le marquis en me regardant toujours, ce jeune homme est bien, fort bien; mais sa soeur est encore mieux, beaucoup mieux (il me prit par le bras). Elle est un peu plus grande, elle a l'air plus raisonnable, quoiqu'elle soit un peu espiègle; c'est bien là sa figure, mais il y a dans vos traits quelque chose de plus hardi. Vous avez moins de grâces dans le maintien, et dans toute l'habitude du corps quelque chose de plus... nerveux, de plus roide. Oh! dame, n'allez pas vous fâcher, tout cela est bien naturel; il ne faut pas qu'un garçon soit fait comme une fille! (Le flegme de M. Duportail ne put tenir contre ces derniers propos; le marquis nous vit rire, et se mit à rire de tout son coeur.) Oh! reprit-il, je vous l'ai dit, je suis grand physionomiste, moi!... Mais n'aurai-je pas le bonheur de voir la chère soeur?» M. Duportail se hâta de répondre: «Non, Monsieur, elle est allée faire ses adieux.--Ses adieux?--Oui, Monsieur, elle part demain matin pour son couvent.--Pour son couvent! à Paris?--Non,... à Soissons.--A Soissons! demain matin! cette chère enfant nous quitte!--Il le faut bien, Monsieur.--Elle fait actuellement ses visites?--Oui, Monsieur.--Et sans doute elle viendra dire adieu à sa maman?--Assurément, Monsieur, et elle doit même être actuellement chez vous.--Ah! que je suis fâché! ce matin la marquise étoit encore malade; elle a voulu sortir ce soir: je lui ai représenté qu'il faisoit froid, qu'elle s'enrhumeroit; mais les femmes veulent ce qu'elles veulent; elle est sortie: eh bien! tant pis pour elle! elle ne verra pas sa chère fille, et moi je la verrai, car elle ne tardera sûrement pas à revenir.--Elle a plusieurs visites à faire, dis-je au marquis.--Oui, ajouta M. Duportail, nous ne l'attendons que pour souper.--L'on soupe donc ici? Vous avez raison, ils ont tous la manie de ne pas manger le soir; moi, je n'aime pas à mourir de faim parce que c'est la mode. Vous soupez, vous! eh bien! je reste, je soupe avec vous: vous allez dire que j'en use bien librement; mais je suis ainsi fait, je veux qu'on agisse de même avec moi: quand vous me connoîtrez mieux, vous verrez que je suis un bon diable.»
Il n'y avoit pas moyen de reculer. M. Duportail prit son parti sur-le-champ. «Je suis fort aise, Monsieur le marquis, que vous vouliez bien être des nôtres; vous permettrez seulement que mon fils nous quitte pour une heure ou deux, il a quelques affaires pressées.--Monsieur, qu'on ne se gêne pas pour moi, qu'il nous quitte, mais qu'il revienne, car il est fort aimable, monsieur votre fils.--Vous permettrez aussi que je vous laisse un moment pour lui dire deux mots.--Faites, Monsieur, comme si je n'étois pas là.» Je saluai le marquis; il se leva précipitamment, me prit par la main, et dit à M. Duportail: «Tenez, Monsieur, vous direz tout ce que vous voudrez, ce jeune homme-là ressemble à sa soeur comme deux gouttes d'eau! Je me connois en figures, je soutiendrois cela devant l'abbé Pernetti[6].--Oui, Monsieur, répondit M. Duportail, il y a un air de famille.»
[6] M. l'abbé Pernetti a fait, sur la physionomie, un ouvrage en deux volumes, intitulé: _Connoissance de l'homme moral par l'homme physique_.
A ces mots, il passa avec moi dans un autre appartement. «Parbleu! me dit-il, c'est un singulier homme que votre marquis! il ne se gêne pas avec ceux qu'il aime.--Mon très cher père, il est bien vrai que le marquis est venu sans façon s'impatroniser chez nous; mais, quant à moi, j'aurois tort de m'en plaindre, je me suis mis chez lui fort à mon aise.--Quant à vous, c'est bien dit; mais laissons la plaisanterie, et voyons comment nous allons sortir de là. Si je ne considérois que lui, cela seroit bientôt fini; mais, mon ami, vous avez des ménagemens à garder à cause de sa femme... Écoutez,... retournez chez vous, faites prendre à votre laquais un habit quelconque, et qu'il vienne annoncer ici que Mlle Duportail soupe chez Mme de ***, le premier nom qui vous viendra à l'esprit.--Eh bien, après? le marquis soupera toujours avec vous, et il attendra tranquillement le retour de votre fille: c'est ainsi qu'il est fait, il vous l'a dit lui-même.--Comment donc faire?...--Comment? mon très cher père, je fais si bien la demoiselle! je vais m'habiller en femme, et votre fille viendra réellement souper avec vous. Ce sera votre fils, au contraire, qui sera retenu, et qui ne viendra pas. Il est six heures, je serai de retour à dix; j'ai le temps.--A la bonne heure; convenez pourtant que Lovzinski joue là un singulier rôle,... vous m'avez embarqué dans une aventure... Mais il n'y a plus à s'en dédire: allez vite, et revenez.»
Je courus à l'hôtel; Jasmin me dit que mon père étoit sorti, et qu'une fort jolie demoiselle m'attendoit chez moi depuis plus d'une heure. «Une jolie demoiselle, Jasmin!» Je m'élançai comme un trait dans mon appartement. «Ah! ah! Justine, c'est toi! Jasmin disoit bien que c'étoit une jolie demoiselle»; et j'embrassai Justine. «Gardez cela pour ma maîtresse! me dit-elle d'un petit air boudeur.--Pour ta maîtresse, Justine! tu la vaux bien!--Qui vous l'a dit?--Je le soupçonne; il ne tient qu'à toi que j'en sois certain», et j'embrassai Justine, et Justine me laissoit faire en répétant: «Gardez cela pour ma maîtresse. Mon Dieu! que vous êtes bien avec vos habits! ajouta-t-elle. Est-ce que vous les quitterez encore pour vous déguiser en femme?--Ce soir, pour la dernière fois, Justine; après cela je serai toujours homme... à ton service, belle enfant.--A mon service, oh! que non, au service de madame.--Au sien et au tien en même temps, Justine.--Oui-da, il vous en faut donc deux à la fois?--Je sens, ma chère, que ce n'est pas trop»; et j'embrassai Justine, et mes mains se promenoient sur une gorge fort blanche, qu'on ne défendoit presque pas. «Mais voyez donc comme il est hardi! disoit Justine. Qu'est devenue la modestie de Mlle Duportail?--Ah! Justine, ah! tu ne sais pas comme une nuit m'a changé.--Cette nuit-là avoit bien changé ma maîtresse aussi! Le lendemain, elle étoit pâle, fatiguée... Mon Dieu! en la voyant, je n'ai pas eu de peine à deviner que Mlle Duportail étoit un bien brave jeune homme!--Quand je te dis, Justine, que je n'en aurois pas trop de deux.»
Je voulus l'embrasser; pour cette fois, elle se défendit en reculant. Mon lit se trouva derrière elle, elle y tomba à la renverse, et, par un malheur auquel on s'attend peut-être, je perdis l'équilibre au même instant.
Quelques minutes après, Justine, qui ne se pressoit pas de réparer son désordre, me demanda en riant ce que je pensois de la petite espièglerie qu'elle avoit faite au marquis. «Quoi donc, mon enfant?--L'étiquette au milieu du dos; que dites-vous du tour?--Charmant! délicieux! presque aussi bon que celui que nous venons de faire à la marquise. A propos d'elle, et ma commission donc!--Ma maîtresse vous attend...--Elle m'attend! ah! j'y cours.--Là! le voilà parti! et où courez-vous?--Je n'en sais rien.--Voyez donc comme il me plantoit là!--Justine! c'est que... tu conçois...--Je conçois que vous êtes un franc libertin.--Tiens, Justine, faisons la paix; un louis d'or et un baiser.--Je prends l'un très volontiers,... et je vous donne l'autre de bon coeur. Le charmant jeune homme! joli, vif et généreux! oh! comme vous avancerez dans le monde! ah çà, partons, suivez-moi par derrière, à quelque distance et sans affectation. Vous me verrez entrer dans une boutique; à côté est une porte cochère que vous trouverez entr'ouverte, vous entrerez vite: un portier vous demandera qui vous êtes, vous répondrez: _L'Amour_, vous grimperez au premier étage, sur une petite porte blanche vous lirez ce mot _Paphos_; vous ouvrirez avec la clef que voici, et vous ne resterez pas longtemps seul.»
Avant de sortir, j'appelai Jasmin pour lui ordonner de prendre un autre habit que celui de la maison, et d'aller, de la part de M. de Saint-Luc, annoncer à M. Duportail que son fils ne reviendroit pas souper.
Cependant Justine s'impatientoit, je la suivis: elle entra chez une marchande de modes, je me précipitai dans la porte cochère. _L'Amour!_ criai-je au portier, et d'un saut je fus à _Paphos_. J'ouvris, j'entrai, le lieu me parut digne du dieu qu'on y adoroit. Un petit nombre de bougies n'y répandoient qu'un jour doux, je vis des peintures charmantes, je vis des meubles aussi élégans que commodes, je remarquai surtout dans le fond d'une alcôve dorée, tapissée de glaces, un lit à ressort, dont les draps de satin noir devoient relever merveilleusement l'éclat d'une peau fine et blanche. Alors je me ressouvins que j'avois promis à M. Duportail de ne plus revoir la marquise, et l'on devine que je m'en ressouvins trop tard.
Une porte que je n'avois pas remarquée s'ouvrit tout à coup; la marquise entra. Voler dans ses bras, lui donner vingt baisers, l'emporter dans l'alcôve, la poser sur le lit mouvant, m'y plonger avec elle dans une douce extase, ce fut l'affaire d'un moment. La marquise reprit ses sens en même temps que moi. Je lui demandai comment elle se portoit. «Que dites-vous donc?» répondit-elle d'un air étonné. Je répétai: «Ma chère petite maman, comment vous portez-vous?» Elle partit d'un éclat de rire. «Je croyois avoir mal entendu: le _comment vous portez-vous_ est excellent! mais, si j'étois incommodée, il seroit bien temps de me le demander! Croyez-vous que ce régime-ci convienne à une personne malade? Mon cher Faublas, ajouta-t-elle en m'embrassant tendrement, vous êtes bien vif.--Ma chère petite maman, c'est que je sais aujourd'hui bien des choses que j'ignorois il y a trois jours.--Craignez-vous de les oublier, fripon que vous êtes?--Oh! non.--Oh! non, répéta-t-elle en me contrefaisant, je vous crois bien, Monsieur le libertin (elle m'embrassa encore). Promettez-moi de ne vous souvenir jamais qu'avec moi de ces choses-là.--Je vous le promets, ma petite maman.--Vous jurez d'être fidèle?--Je le jure.--Toujours?--Oui, toujours.--Mais, dites-moi donc, vous avez beaucoup tardé à me venir joindre, petit ingrat.--Je n'étois pas chez moi, j'ai dîné chez M. Duportail.--Chez M. Duportail? il vous a parlé de moi?--Oui.--Vous ne lui avez pas conté les folies...?--Non, maman.»