Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5

Part 1

Chapter 13,728 wordsPublic domain

LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS

TOME PREMIER

[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

_ÉDITION JOUAUST_

Paris, 1884

LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS

[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]

TOME PREMIER

PARIS, M DCCC LXXXIV

TIRAGE A PETIT NOMBRE

Plus 25 exemplaires sur papier de Chine et 25 sur papier Whatman, avec _double épreuve_ des gravures.

Il a été fait un tirage en GRAND PAPIER, ainsi composé:

10 exemplaires sur papier du Japon (nºs 1 à 10). 20 -- sur papier de Chine (nºs 11 à 30). 20 -- sur papier Whatman (nºs 31 à 50). 170 -- sur papier de Hollande (nºs 51 à 220). --- 220 exemplaires, numérotés.

Pour ce dernier tirage, les gravures se trouvent en _triple épreuve_ dans les exemplaires sur papier du Japon, et en _double épreuve_ dans les exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman.

LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS

PAR LOUVET DE COUVRAY

AVEC UNE PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER

_Dessins de Paul Avril_ GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS

[Marque d'imprimeur: IOVAVST]

PARIS LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES Rue Saint-Honoré, 338

M DCCC LXXXIV

NOTE DE L'ÉDITEUR

S'il y a des personnes qui valent mieux que leur réputation, il existe aussi des oeuvres littéraires qui se trouvent dans le même cas, et parmi ces dernières figurent certainement les _Amours du chevalier de Faublas_, de Louvet de Couvray. Depuis longtemps nous étions sollicité de les faire entrer dans notre _Petite Bibliothèque Artistique_; mais, nous devons l'avouer humblement, nous en rapportant beaucoup trop au mauvais renom de ce curieux roman, duquel nous ne conservions qu'un souvenir assez confus, nous avions hésité jusqu'à présent à lui donner asile. Une lecture complète et attentive nous l'a montré d'une telle innocuité, en comparaison de certains romans célèbres d'aujourd'hui, répandus par milliers, que nous n'avons plus éprouvé de scrupule à publier des _Amours du chevalier de Faublas_ une édition tirée à très petit nombre, relevée par le mérite d'une véritable collaboration artistique, et que son prix élevé rendît inabordable aux acheteurs entre les mains desquels le roman aurait pu présenter quelque danger. Nous avons été confirmé dans notre opinion par des personnes d'un jugement sûr et d'une indiscutable honorabilité, au nombre desquelles nous citerons notre ami, M. Hippolyte Fournier, l'un des représentants les plus sérieux et les plus honnêtes de la critique contemporaine, qui a bien voulu nous offrir de présenter notre édition au public.

Dans une préface où il a discuté la valeur littéraire du _Faublas_ et recherché les conditions dans lesquelles il s'est produit, notre érudit collaborateur s'est attaché à dissiper les injustes préventions accumulées contre une oeuvre dont les détails licencieux, tout à fait accessoires, sont traités avec une délicatesse qui les garde d'être trop choquants. Placée entre la dépravation de la société finissante du XVIIIe siècle et l'agitation révolutionnaire qui portait en elle les germes d'une société nouvelle, l'époque où a vécu Louvet se trouvait quelque peu hésitante sur la question des principes, et son roman a dû s'en ressentir; mais c'est aussi parce qu'il donne un tableau fidèle des moeurs du temps qu'il est précieux à conserver. Il n'en est pas moins vrai, d'ailleurs, qu'il a été écrit sous la préoccupation constante d'une idée morale qui se fait jour à chaque instant dans le récit, pour arriver à cette conclusion: qu'un amour véritable finit par triompher de toutes les séductions et que le port de salut se trouve dans le mariage et dans la vie de famille.

Il y a eu plusieurs éditions des _Amours de Faublas_, tant avant qu'après la mort de Louvet. Nous avons suivi le texte de la troisième, revue par lui, et publiée l'an VI de la République, en 4 volumes in-8º, avec figures de Marillier. Elle se vendait «chez l'auteur, rue de Grenelle-Germain, vis-à-vis la rue de Bourgogne, ci-devant hôtel de Sens, nº 1495». Malheureusement, elle est d'une impression assez fautive, et nous avons dû, pour rétablir quelques passages tronqués, recourir aux autres éditions.

Pour les dessins dont nous voulions orner notre publication, il fallait, avec une connaissance exacte de l'époque, beaucoup de tact et un goût fin et délicat. Nous avons trouvé ces qualités réunies chez M. Paul Avril, qui est un nouveau venu dans notre collection, mais que de précédents travaux avaient déjà signalé à l'attention des connaisseurs. Ses compositions ont été très intelligemment gravées par M. Monziès, et l'heureuse association de ces deux artistes a produit une série de gravures qu'on dirait bien plutôt des planches retrouvées du XVIIIe siècle qu'une oeuvre exécutée de nos jours. Dans le choix des sujets, qui doivent être la traduction aussi exacte et aussi complète que possible de l'oeuvre qu'ils accompagnent, nous avons cherché à nous tenir autant éloigné d'une pruderie trop exclusive que de la recherche des scènes légères, pour lesquelles il faut toujours qu'un éditeur s'impose la plus grande réserve.

Nous pensons donc, grâce aux soins de toute sorte apportés à la publication de l'oeuvre de Louvet, en avoir donné une édition sérieuse, que sa valeur littéraire et son mérite artistique rendront également recommandable.

D. J.

PRÉFACE

Cet aimable chevalier de Faublas, un peu fou, très tendre, sincèrement épris, avec une pointe du libertinage particulier à son époque, est, selon nous, un des héros calomniés ou plutôt incompris de notre littérature.

L'opinion générale, dirigée depuis longtemps par quelques pontifes de la critique contemporaine, Jules Janin en tête, n'a voulu voir dans le personnage présenté par Louvet que le type des vices et de la mollesse dépravante du XVIIIe siècle.

Mais, nous demandera-t-on peut-être, qu'est-ce alors que Faublas, si ce n'est pas cela?

Faublas, c'est tout simplement, habillée à la mode du XVIIIe siècle, la jeunesse insouciante du lendemain qui s'en va droit devant elle les lèvres avides de baisers et pleines de sourires, c'est l'adolescent chercheur de caresses, léger et changeant sans doute, mais si aimant que toujours un souffle venu de son coeur attise l'ardeur de sa fantaisie. Voir en cet être qui ne calcule ni ne réfléchit, qui se livre tout entier, corps et âme, aux maîtresses dont les bras ne peuvent se détacher de son cou; voir en cet enfant câlin, qui devient moralement homme par le remords et la douleur, uniquement le type des vices dépravants du XVIIIe siècle, comme nous le disions tout à l'heure, c'est vraiment teinter de couleurs trop sombres la jolie figure de ce juvénile amoureux.

Toujours est-il que, considérée comme un prétexte à tableaux érotiques et à scènes immorales, l'oeuvre charmante, fine et amusante de Louvet s'est vue, enserrée qu'elle a été, en outre, entre le romantisme et le naturalisme triomphants, anathématisée d'abord, puis dédaignée enfin par la société tout entière du XIXe siècle.

C'est donc à la fois un acte de justice et une heureuse inspiration de lettré que de rééditer d'une façon exceptionnellement artistique, qui le remettra forcément en lumière, un ouvrage que sa réserve d'expressions recommande aux délicats, et que son caractère propre, intéressant jusque dans le suranné qu'imprime au style l'archaïsme de certaines phrases, classe au nombre des spécimens curieux de la littérature légère de la fin du XVIIIe siècle.

Espérer que personne ne fera reproche à l'éditeur et à nous de patronner un livre longtemps mis à l'index, ce serait peu connaître la gent humaine.

Nous aurons contre nous les faux austères qui crient au scandale, qui se voilent la face à chaque occasion plus ou moins fondée, en ayant soin, bien entendu, d'écarter les doigts pour ne pas perdre un mot des ardentes pages contre lesquelles ils fulminent en public tout en les goûtant fort en particulier; nous aurons encore contre nous les cyniques de lettres qui trouveront Louvet mignard et fade, parce qu'il a évité d'être grossier. Mais le contingent des lecteurs sur les suffrages desquels nous basons le nouveau succès que ne peut manquer d'avoir FAUBLAS verra, nous en sommes convaincu, les choses de plus haut. A travers les ivresses d'un jeune homme étourdi et sensible, pour parler le langage de Louvet, l'esprit critique de la génération actuelle, si merveilleusement développé, saura percevoir les tendances, très évidentes d'ailleurs, de l'auteur vers des conclusions beaucoup plus morales qu'on ne l'a cru jusqu'ici.

Jamais personne n'a été autant lui-même dans ses écrits que Louvet, et jamais personne, soit qu'on interroge sa vie privée, soit qu'on étudie ses oeuvres, fût-ce les plus risquées, ou les actes de sa carrière politique, fût-ce les plus susceptibles de discussion, ne s'est plus instinctivement élevé, pourrait-on dire, au-dessus des idées de son temps.

Ce lecteur assidu de Voltaire et de Rousseau, cet enthousiaste de Mme Roland, cet amant violemment épris de la compagne quasi héroïque qu'il désigne discrètement dans ses mémoires sous le pseudonyme de Lodoïska, nom donné par lui à la seule héroïne sans tache du FAUBLAS; Louvet, en un mot, tout fils de son siècle qu'il s'est montré, n'a été ni un sceptique, ni un blasé, ni un sanguinaire, ni un libertin endurci.

Né tendre, loyal, courageux, sensible et constant, il possédait un ensemble de nobles qualités qui eussent fait de lui, au XVIIe siècle, le type du parfait honnête homme, et à toute autre époque, où la vertu vraie n'était point systématiquement bafouée, il eût pu atteindre, en la méritant à tous égards, la réputation d'homme de bien.

Ce qu'il y eut de mauvais en lui vint de son temps, non de son caractère, qui fut, en maintes circonstances, supérieur à son temps.

Louvet romancier, Louvet révolutionnaire, Louvet conteur galant ou girondin traqué, apparaît, en effet, sincère dans ses convictions, généreux dans ses illusions, fidèle à son culte de tous les héroïsmes que comporte l'amour de l'humanité, à sa croyance dans les abnégations infatigables de l'amitié et de la passion partagée.

Lorsque Louvet conventionnel votera la mort de Louis XVI en demandant le sursis, en le demandant de bonne foi, avec l'espoir que la leçon donnée de la sorte à la royauté ne coûtera pas la vie au roi; lorsqu'il invectivera, non en insulteur vendu, mais en patriote indigné, le tout-puissant et rancunier Robespierre, Louvet restera bien lui-même: humanitaire en principes, énergique dans ses actes, exalté dans ses élans.

Lorsque, consacrant avec bonheur, par un mariage régulier, le lien illégitime qui l'unissait à sa «Lodoïska», il affirmera la droiture de ses intentions, la fermeté de ses sentiments, son respect de la légalité, c'est encore sous une impulsion absolument personnelle qu'il agira.

En politique, en amour, comme aussi en littérature, l'homme primitif, surgissant sans cesse chez Louvet aux côtés de l'homme social, dominera ce dernier, le conseillera, le retiendra sur la pente que le courant général rendait si glissante et si dangereuse même pour les gens de bon vouloir.

Pour apprécier sûrement son livre et sa vie, il faut dans les deux faire la part du feu, ou, ce qui serait plus exact, la part du temps: enfant du XVIIIe siècle finissant, Louvet eut les entraînements lascifs, les frivolités regrettables, les colères folles, les exaltations fâcheuses des phases diverses que marquèrent les années contenues entre 1760 et 1797, dates dont l'une rappelle sa naissance et l'autre sa mort; mais il eut également des admirations fécondes, des idées neuves et généreuses, des délicatesses exquises de coeur et d'esprit, qui, jointes au grand amour par lequel fut charmée et ennoblie sa trop courte existence remplie de si romanesques péripéties, le gardèrent foncièrement des corruptions qu'il savait si bien dépeindre, et stigmatiser à l'occasion.

Déclassé par le fait des revers de fortune qui atteignirent sa famille, dont l'origine nobiliaire n'est nullement contestée, Louvet de Couvray, après avoir passé dans la boutique de papeterie que ses parents tenaient au coin de la rue des Écrivains une enfance attristée par les préférences de son père pour un fils aîné, se trouva lancé en pleine société de l'ancien régime, à l'heure où, plus brillante, plus frivole, plus emportée que jamais vers les plaisirs des sens et de l'esprit, elle jouissait de son reste.

Heure étrange de décadence sociale, parée du charme morbide et grisant de ce qui va finir dans une dernière et trop ardente poussée de vie; heure de fièvre précédant la convulsion suprême qui allait briser cette aristocratie, sur les lèvres de laquelle se retrouvaient à la fois la grimace railleuse de Voltaire, le sourire licencieux de la Dubarry, l'outrecuidante et spirituelle impertinence de Rivarol, tandis qu'au fond, en cherchant bien, derrière le sourire, on sentait sourdre les découragements du vice, si imparfaitement voilé, d'ailleurs, par les emphatiques envolées du faux idéal de passion inventé par Rousseau.

A cette heure-là, l'oeuvre de la période philosophique, en ce qu'elle eut de néfaste, était parachevée, et celle de la période révolutionnaire, avec tous ses fruits connus, était en germe.

Les causeries pétillantes de verve des salons, les aventures libertines des boudoirs, les sentimentalités des correspondances amoureuses que se préparaient à troubler les clameurs populacières de la foule ameutée autour des échafauds, les éventualités tragiques de l'exil et de l'incarcération, les liaisons faites de caprice sensuel qu'allaient remplacer les dévouements sublimes des tendresses nées de l'épreuve et de la douleur, toute cette fantasmagorie chatoyante d'un monde pimpant, étincelant, paré, philosophant et marivaudant, vivant dans un nuage de poudre à la maréchale, pivotant allègrement sur ses talons rouges au bord du plus effroyable des précipices que l'imprévoyance d'une génération puisse creuser; tel fut le milieu où s'épanouit la jeunesse de Louvet, où s'éveillèrent ses curiosités et ses ardeurs d'adolescent, ses rêves de succès littéraires.

Lorsqu'il publia, en 1787, la première partie du FAUBLAS, qui ne devait être entièrement terminé qu'en 1789, Louvet n'avait pas vingt-huit ans.

Entré vers sa dix-septième année, comme secrétaire, chez M. Dietrick, minéralogiste distingué, le fils du papetier n'en était pas à ses débuts, du reste, lorsqu'il écrivit son célèbre roman. Déjà un triomphe éclatant avait mis en lumière Louvet, chargé, tout en rédigeant pour son maître des mémoires qui parurent imprimés dans le recueil de l'Académie, de prendre en main les intérêts d'une candidate au prix Monthyon.

Récemment fondé, ce prix allait être donné pour la première fois, lorsqu'on s'adressa au jeune secrétaire de M. Dietrick pour présenter et soutenir les droits d'une pauvre servante devenue l'appui volontaire de ses maîtresses tombées dans une affreuse misère.

Il était d'usage, alors, que les titres des concurrents fussent discutés dans les feuilles publiques. Louvet, de la plume alerte qui devait plus tard conter des aventures d'alcôve, retraça en des lignes émues l'histoire d'un coeur simple, honnête et dévoué; sa cliente fut choisie, acclamée, grâce à l'éloquence avec laquelle il avait mis en relief ses mérites, et le hasard, qui crée parfois de piquantes antithèses, fit que le nom de l'auteur des AMOURS DE FAUBLAS resta intimement lié au souvenir du prix de vertu décerné pour la première fois.

Est-ce à dire qu'en ce temps-là Louvet offrait, pour son compte, des conditions capables de lui faire octroyer la récompense qu'il avait charitablement obtenue pour une autre?

Son ombre sourirait finement, en se profilant railleuse dans la pénombre du passé, si cette illusion naïve pouvait nous venir.

Tout porte à croire, au contraire, que le fougueux adolescent, séparé de l'amie d'enfance objet de ses premières et de ses dernières tendresses, essayait alors de donner le change au chagrin qu'il avait de savoir Lodoïska mariée, en dépensant en menue monnaie quelque peu du trésor d'amour que, malgré tout, il ne cessa de garder pour elle.

Le chevalier de Faublas n'est pas, ainsi qu'on l'a supposé longtemps, le portrait de cet abbé de Choisy qui s'habilla et vécut en femme pendant plusieurs années, et qui devait mêler aux travaux historiques qu'il a laissés le souvenir d'une existence scandaleuse. Faublas, on n'en doute plus maintenant, c'est Louvet peint par lui-même, c'est Louvet à dix-sept ans, mignon, charmant, bien pris dans sa petite taille si favorable à ces déguisements féminins, dont il portait les atours à rendre jalouses Dorimène et Cydalise; Faublas, c'est Louvet avec ses cheveux blonds, avec ses yeux bleus langoureux ou rieurs, au regard tantôt caressant et timide comme celui d'un enfant, tantôt loyal et fier comme celui d'un gentilhomme, et plus tard fulgurant d'une noble colère, alors que le coureur de ruelles, amendé et devenu conventionnel, se dressa, éloquent et hardi, en accusateur devant Robespierre.

Et c'est justement parce que Faublas n'est autre que Louvet qu'on rencontre dans un livre licencieux au premier chef ces conclusions morales, faciles à tirer, dont nous avons précédemment souligné l'existence.

Tirer une moralité des amours du chevalier de Faublas! vous nous la baillez belle, dira peut-être la critique, si elle daigne un jour réfuter nos allégations. Où donc cette moralité-là, s'il vous plaît, a-t-elle pu, dans l'espèce, se nicher?

Serait-ce, par hasard, dans le boudoir théâtre des capitulations savantes de la marquise de B..., dans la gorgerette largement entre-bâillée de la petite de Mésanges, sur le visage mutin de Justine, dans la fameuse grotte où Mme de Lignolle devine et joue, en compagnie de Faublas, des charades d'une saveur si ultra-gauloise que le romancier est obligé d'en donner la teneur en italien, n'osant l'exprimer en français? Est-ce sur les lèvres de Sophie recevant, dans le parloir de son couvent, le premier baiser de Faublas? Oui et non.

Non, si l'on ne veut considérer que les côtés sensuels de l'oeuvre. Oui, si l'on prend la peine d'en approfondir les bons vouloirs, sans s'attarder plus que de raison aux peintures.

Que voit-on, en réalité, dans les conséquences logiques des situations du FAUBLAS? On voit l'inconduite punie, la passion malsaine purifiée par les souffrances du remords, le mariage d'amour présenté non comme un paradis destiné à être perdu, mais comme la sûre étape qui mène au paradis retrouvé.

Tandis que, bien après Louvet, les romantiques déifieront les liaisons illégitimes qui s'affichent au grand jour, et qu'actuellement le naturalisme, en réduisant l'amour à l'état d'une fonction exclusivement animale, grossièrement impérieuse, en excuse l'assouvissement bestial, l'auteur de FAUBLAS, contemporain pourtant d'une époque plus relâchée de moeurs que la nôtre, a su se montrer moraliste d'intentions et raffiné de sentiments. On sent dans l'écrivain un respect de soi et des autres qui l'arrête à propos sur la limite qui sépare le licencieux de l'obscène, qui le maintient, sans danger que le pied lui glisse, sur le bord de l'ornière au fond de laquelle les pourceaux d'Épicure s'embourbent à plaisir.

Gentilhomme d'origine, bourgeois par l'éducation, Louvet, pas plus dans ses écrits que dans sa vie, n'a rien du bohème de lettres assoiffé de réclame et affamé d'argent. Il eut ses ambitions, sans doute; il rêva d'être quelqu'un en politique et en littérature; ce fut un besogneux, parfois, qui allongea peut-être un peu trop son livre lorsqu'il était forcé d'en vivre; mais il ne fut jamais le plat courtisan de la foule, qui, voulant par elle arriver à un lucratif triomphe, la flatte dans ses appétits et lui parle son langage. A son public, composé surtout de belles dames inconstantes et de grands seigneurs libertins, Louvet ne craindra pas de décocher l'épigramme; quand il le faut, il ne recule pas devant la nécessité de mélanger aux chaudes peintures du vice le blâme que doivent entraîner ses conséquences et ses excès.

A ces blasés exclusivement en quête de sensations et habitués à disséquer le sentiment sans l'éprouver, à ces gangrenés du scepticisme, il soulignera l'odieux du manque d'amour dans le plaisir, en ne trouvant d'excuses aux escapades de Faublas que parce que, peu ou prou, l'amour se mêle, fût-ce sans qu'il s'en doute, aux fredaines du chevalier.

Le charme de Faublas, ce qui le rend possible, ce qui le fait admissible, c'est que précisément, malgré ses moeurs déréglées, il est dénué du caractère essentiel du vicieux: la recherche de la sensation sans amour.

L'amour déborde à tout instant du coeur de l'inflammable personnage. L'amant naïf de la marquise de B..., l'heureux possesseur de la jolie Mme de Lignolle, l'époux plein de tendresse de la timide Sophie, n'est donc qu'un ébloui et qu'un enivré, ce n'est pas un corrompu.

Et cela est si vrai que l'alcôve de Coralie, l'impure experte dans la pratique du plaisir, ne le retient pas longtemps; où il court, où il vole, avec la fiévreuse impatience de l'homme et de l'amant, c'est vers cette belle Mme de B... qui l'adore au point de se faire tuer pour lui; c'est vers cette vive et touchante comtesse de Lignolle qui l'aime tant que, désespérée, elle se jette à l'eau à l'heure de son abandon; c'est vers cette charmante et candide Sophie à la vie de laquelle, un jour, il associera définitivement la sienne. Même lorsqu'entre temps il chiffonne le corsage de Justine, la piquante soubrette de Mme de B..., c'est par compassion plus que par libertinage. Un jour, n'a-t-il pas surpris dans les yeux de la jeune fille tristement fixés sur lui une larme furtive et jalouse, alors que, sans souci de sa présence, il couvrait de baisers passionnés les mains de la marquise?

Justine pleure parce qu'elle est jalouse, et elle est jalouse parce qu'elle l'aime. Que peut faire le chevalier, qui, du reste, n'a rien d'un amoureux transi? Sécher les pleurs de ces yeux qui, tout beaux qu'ils sont, ont, par-dessus tout, le mérite d'être tendres; apaiser dans un élan irréfléchi la fièvre qu'il a involontairement allumée.

S'il est sans scrupules comme son siècle, Faublas est sans préméditation dans le mal comme la jeunesse généreuse et étourdie. Malgré ses légèretés, ses emportements sensuels, malgré ses fautes, on discerne en lui les qualités d'un homme de coeur, et, si étrange que cela puisse paraître dans un tel personnage, il y a chez ce coureur d'aventures l'étoffe d'un vrai chef de famille.

Au milieu de ses égarements, Faublas reste fidèle à son rêve de félicité intime. Sophie, la fiancée de son choix, ne cesse de préoccuper sa pensée, tandis que son tempérament l'entraîne. L'épouse attendue avec sa candeur presque enfantine encore, avec son regard modeste, son front rougissant, l'émoi de son premier frisson d'amour, reste pour lui l'incarnation suprême du bonheur durable et certain.

Sans doute, c'est tardivement que Faublas se montre digne de goûter les joies honnêtes et pures qu'il convoite, mais qu'il éloigne de sa route par des folies dont la plus grave est de ne pas savoir résister au désir de posséder avant le mariage la trop confiante Sophie.

Cependant Faublas, susceptible d'un idéal qui a pour aspiration définitive une union légitime et honorable, ne porte aucune atteinte par sa manière de penser, s'il y manque par sa manière d'agir, à ce respect des lois sociales dont font aujourd'hui si bon marché les tristes et ignobles poursuivants des prostituées, héroïnes de prédilection de tant de romans contemporains.

Louvet, qui dans son livre n'insulte ni la femme, ni le mariage, ni l'amour, ne se désintéresse pas de la famille; il lui fait jouer son rôle dans cette odyssée de boudoir, qui est en même temps une peinture de moeurs si bien faite, et, quand il la montre manquant à ses devoirs, le sens moral de l'homme corrige à propos les audaces du romancier.