Les amours d'une empoisonneuse
Part 8
Jamais il n'avait été si heureux.
On était alors aux premiers jours du printemps, les rayons du soleil avaient retrouvé leur chaleur, si bienfaisante aux pauvres gens; les arbres, les fleurs, les gazons renaissaient sous les tièdes caresses des brises d'avril.
Accoudé à son étroite fenêtre, le jeune locataire bénissait comme une grâce de Dieu la fortune de son voisin le financier.
Lui, pauvre habitant des mansardes, n'était-il pas de moitié dans le bonheur de l'homme riche? Ne jouissait-il pas du jardin comme s'il en eût été le propriétaire.
Peu à peu, il s'était habitué à considérer un peu comme siennes toutes ces choses. Il disait en riant: _Mes_ arbres, _mes_ gazons, _mes_ statues, _mes_ fleurs.
Il gourmandait tout bas le jardinier paresseux qui s'endormait sur sa bêche, il se fâchait contre le maladroit qui déracinait une plante; bien mieux qu'Hanyvel, il connaissait au bout d'un mois toutes les richesses du jardin.
Bientôt, à ce grand attrait qui l'attirait à la fenêtre, vint s'en joindre un autre plus doux et plus impérieux.
Un matin, au détour d'une charmille, il aperçut la fille du seigneur de Saint-Laurent.
C'était une blonde et ravissante jeune fille, à la démarche légère et gracieuse; son cou, d'un dessin exquis, avait l'admirable blancheur de la nacre; d'épais cheveux faisaient à son front pur comme une divine auréole; sa bouche, petite et mignonne, était adorable d'expression, et ses lèvres roses en s'entr'ouvrant laissaient voir le plus riche chapelet de perles qu'eut jamais rêvé un empereur de l'Inde.
Ses yeux enfin, bleus et profonds, avaient des scintillements d'étoiles par une belle nuit de mai.
Ébloui de cette beauté surnaturelle, le jeune homme ferma les yeux.
Lorsqu'il les rouvrit la vision avait disparu, elle s'était évanouie comme un de ces rêves enchantés que l'on fait à vingt ans.
Ce n'était pas un songe, elle devait lui apparaître encore, cette vision céleste...
Mais c'en était fait de son bonheur si tranquille jusque-là.
A demi-caché sous les plis d'un rideau, ses journées entières se passaient à épier la venue de la jeune fille dans le jardin.
Paraissait-elle, il s'enivrait de sa vue. Pour la mieux regarder, il eût voulu pouvoir arracher tous ces arbres qui faisaient ses délices quelques jours auparavant et dont les feuilles à chaque instant la cachaient à sa vue.
Tous les matins, à la même heure à peu près, elle venait visiter une magnifique volière placée au milieu d'un massif de plantes rares! c'était pour le jeune homme le plus beau moment de la journée.
Il l'aimait?
Et déjà son amour était si grand, si immense, qu'il ne tarda pas à reconnaître que désormais sa vie était perdue; qu'il avait au cœur une de ces passions profondes dont on meurt, parce qu'elles sont sans espoir.
Hélas! cette jeune fille était promise sans doute à quelque financier riche comme un galion, ou à quelque grand seigneur désireux de redorer son blason.
Et lui, qui avait osé lever les yeux sur elle, qui l'aimait de toutes les forces de son âme, d'où lui venait cette audace? qui était-il?
Il s'appelait Olivier et ne se connaissait ni parents, ni famille, ni personne au monde qu'il pût nommer de ce doux nom d'ami. A peine il savait son âge et il ignorait jusqu'au lieu exact de sa naissance.
Souvent il avait cherché à ressaisir les fugitifs souvenirs de ses premières années, il ne se rappelait rien de précis; les quelques tableaux de son enfance, restés en sa mémoire, étaient vagues, indistincts, confus, comme ces réminiscences du rêve à l'heure où l'esprit flotte encore entre la veille et le sommeil.
Il se rappelait vaguement avoir été élevé à la campagne, au milieu des paysans.
En fermant les yeux, il croyait voir encore une petite ferme couverte de chaume, bâtie sur le bord d'une grande route à quelque pas d'un bois immense.
Il se souvenait encore des compagnons de ses premiers jeux, trois ou quatre petits paysans bien pauvres, bien sales, à peine vêtus, avec lesquels il allait se rouler dans les herbes ou jeter des pierres dans un petit ruisseau aux eaux bleues, qui coulaient à l'extrémité d'un grand jardin.
Là, s'arrêtaient toutes ses notions sur son passé, jusqu'au jour où il avait quitté la ferme pour n'y plus revenir.
Ce grand jour, par exemple, était resté merveilleusement présent à son esprit. C'était le premier épisode bien distinct de sa vie, le plus décisif aussi sans doute.
Un matin, un carrosse qui lui avait semblé magnifique, mené grand train par quatre chevaux et deux postillons, s'était arrêté devant la ferme.
Un vieux gentilhomme, que deux laquais traitaient avec le plus profond respect, en était descendu et avait demandé à se rafraîchir et à se reposer quelques instants.
Naturellement sa demande avait été accueillie. Tous les gens de la ferme, ravis de la présence d'un si riche seigneur dans leur pauvre demeure et comptant sans doute sur une généreuse récompense, s'étaient empressés autour de l'étranger et s'étaient, à qui mieux mieux, efforcés de prévenir tous ses désirs.
Le gentilhomme cependant les laissait faire, sans paraître y prendre garde, avec cette suprême indolence des gens persuadés que tous les hommages leur sont dus. De tous les mets qu'on avait disposés pour lui sur une table rustique, à l'ombre d'une tonnelle, devant la porte de la ferme, il ne voulut accepter que quelques fraises et une jatte de lait.
Alors il s'était pris à regarder curieusement les marmots qui se tenaient debout à quelques pas, saisis d'admiration et de crainte, éblouis sans doute par la richesse de ses habits. Après un muet examen, qui dura près d'un quart d'heure, il s'entretint tout bas avec le fermier et sa femme.
Les propositions que l'étranger faisait aux pauvres habitants de la ferme étaient, paraît-il, bien séduisantes, car le mari et la femme poussèrent une exclamation de joie et commencèrent un long chapelet de remerciements et de protestations.
Le gentilhomme les interrompit en jetant sur la table une bourse assez lourde, dont le fermier s'empara avec avidité.
La fermière, elle, prit la main du petit Olivier, qui l'appelait maman comme, les autres, et, l'attirant près de l'étranger:
--Regarde bien ce digne seigneur, que le ciel bénisse, mon _fils_, il veut faire ton bonheur. Nous étions trop pauvres pour t'élever, il va t'emmener avec lui. Il te donnera de beaux habits et de bonnes choses à manger; ainsi, remercie-le bien et tâche d'être sage et de l'aimer comme si tu étais son fils.
Ces paroles avaient si vivement frappé l'imagination de l'enfant, que, jeune homme, il croyait encore les entendre résonner à son oreille.
Mais, au moment où elles furent prononcées, elles lui parurent un arrêt terrible. Il n'y comprit rien, sinon qu'il allait quitter la ferme, ceux qu'il appelait son père, sa mère, ses frères, qu'il ne les reverrait plus; qu'il allait être obligé de suivre cet homme à l'air si sévère et si dur qu'il ne connaissait pas.
Il poussa des cris déchirants, et de ses petites mains se cramponnant à la fermière, il se débattit de toutes ses forces et se défendit tant qu'il put contre celui qui voulait l'emmener.
Mais ses chétifs efforts furent vains. Les deux laquais le saisirent, le transportèrent dans le carrosse où déjà était remonté le gentilhomme, la portière se referma, les fouets claquèrent et les chevaux partirent au galop.
Longtemps l'enfant pleura, la tête cachée entre les coussins du carrosse. Mais les plus grandes douleurs s'usent vite à cet âge; la source de ses larmes se tarit, et bientôt il s'enhardit jusqu'à regarder entre ses doigts, légèrement écartés, celui qui venait de l'enlever si brusquement à sa famille. Il lui trouva l'air doux et bon.
Le gentilhomme, qui n'avait cessé de l'observer, l'attira alors à lui, le prit sur ses genoux, et, écartant les cheveux bouclés de l'enfant, le baisa doucement sur le front.
--Cesse de pleurer, mon petit ami, lui dit-il d'une voix caressante, ne vois-tu pas que je t'aimerai bien? Tu seras bien plus heureux avec moi qu'avec les pauvres gens que nous venons de quitter; car je suis très riche, très riche, et désormais tu seras mon fils. Tu n'auras qu'à désirer, et aussitôt tes désirs seront exaucés. Voyons, veux-tu que je sois ton père?
Le souvenir de la ferme, de celle qu'il appelait sa mère, traversa le cœur du pauvre petit, et de nouveau il se mit à sangloter et à se débattre en criant:
--Maman! maman! Je veux retourner près de maman.
--Ah! murmura le vieillard, à cet âge heureux tous les mauvais instincts dorment encore dans le cœur de l'enfant; mais le germe y est, et je saurai bien les éveiller lorsque cela sera nécessaire.
Et il se reprit à caresser son petit compagnon.
--Comment te nommes-tu, mon enfant? demanda-t-il d'une voix qu'il cherchait à faire la plus douce possible.
--Olivier.
--Eh bien! mon petit Olivier, pour commencer ta nouvelle existence, nous allons aller t'acheter de beaux habits, car nous voici arrivés à une grande ville; mais sèche tes pleurs.
La voiture, en effet, entrait au grand galop à Compiègne. Elle s'arrêta devant la plus belle hôtellerie, et un courrier avait sans doute précédé le voyageur, car l'hôte, son bonnet à la main, l'attendait sur le seuil et, s'inclinant respectueusement, lui offrit de le conduire à l'appartement qu'on avait préparé pour lui.
En moins d'une demi-journée, grâce à la facilité avec laquelle l'or glissait entre ses doigts, le vieux gentilhomme fit habiller son petit protégé.
On le parfuma d'essences, on le confia à un coiffeur, si bien que le soir même il ressemblait à l'héritier de quelque grand seigneur de la cour; car, pour son petit costume, on n'avait épargné ni la soie, ni le velours, ni les dentelles.
Lorsque tout fut terminé:
--Regarde-toi un peu, mon enfant, dit le vieillard; commences-tu à moins regretter ta ferme et les guenilles qui te couvraient? J'espère que, si maintenant tu rencontrais un de ces petits paysans avec lesquels tu jouais, tu ne les regarderais même plus.
--Oh! je les aime bien, je voudrais retourner près d'eux, répondit le pauvre petit.
Le gentilhomme fit une grimace qui ne laissait aucun doute sur le peu de satisfaction que lui causait cette réponse.
--Serais-je par hasard tombé sur une bonne nature, grommela-t-il, sur une de ces âmes d'élite que ne gagne jamais la gangrène du vice, et qui traversent la vie sans être atteintes par la contagion du mal?
Ce serait, pardieu! une rare et curieuse déveine bien faite pour moi, en vérité. Mais, baste! quand cela serait, j'y trouverais encore un intéressant sujet d'études qui me reposerait des autres. Voir un honnête homme grandir sous ma tutelle, ne serait-ce pas miraculeux?
Par ma foi, je ne ferai rien pour changer la nature de cet enfant; il sera libre de suivre ses instincts, bons ou mauvais.
Le soir même, après un excellent souper, auquel Olivier fit à peine honneur, tant il avait le cœur gros encore, le marquis ordonna qu'on lui amenât des chevaux.
Cet ordre sembla consterner l'hôte. Singulièrement attaché par la libéralité de sa nouvelle pratique, il espérait la garder au moins quelques jours, quitte à se surpasser.
Mais vainement il raconta les charmes des campagnes environnantes, les délices de sa maison, le moelleux de ses lits, le savoir-faire de son chef, le voyageur ne sembla même pas l'entendre.
La voiture fut attelée et bientôt continua sa route, menée à fond de train par les postillons largement payés.
Depuis cette mémorable journée dont les moindres détails étaient restés gravés dans sa jeune mémoire, Olivier pouvait facilement reconstruire sa vie tout entière; rien depuis ne lui avait échappé.
Jamais cependant il n'avait pu percer un étrange mystère qu'il sentait vaguement autour de lui, et lui répugnait.
Son protecteur, autant qu'il en avait pu juger, était un grand seigneur italien, immensément riche, qu'on appelait le marquis de Florenzi.
C'était un de ces hommes à la physionomie impassible, dont les traits de bronze n'accusaient jamais les années, et qui, vieillard avant l'âge, semblent rester toute leur vie sur les limites extrêmes d'une verte vieillesse, sans jamais tourner à la décrépitude.
D'une humeur douce et égale, affectueuse même, le marquis, dès les premiers jours, sembla vouloir sérieusement remplacer pour l'enfant la famille absente.
Il eut pour lui les soins les plus attentifs, l'entoura de maternelles prévenances, et ne le laissa pas, comme bien des fils de grand seigneur, aux seules mains de valets mercenaires.
Aussi Olivier n'avait pas tardé à s'attacher à son ami de toutes les forces de son âme aimante. Bien peu de mois s'étaient écoulés, que déjà il avait presque perdu le souvenir de la ferme.
Pour lui l'existence datait du moment où il avait été entraîné dans le carrosse de l'étranger.
A mesure que sa vive intelligence grandissait, les mobiles impressions de l'enfance s'évanouissaient, et à peine se souvenait-il d'avoir donné à un autre le doux nom de père qu'il donnait à son protecteur.
A la suite du marquis, Olivier avait traversé la France et l'Italie. Pendant quelques mois il avait séjourné à Florence; il avait ensuite passé l'hiver à Venise, et enfin était venu reprendre possession de son palais de Rome.
Le palais du marquis de Florenzi dans la ville éternelle suffisait à lui seul pour justifier la réputation de richesse de son possesseur.
C'était une de ces magnifiques demeures où dix générations ont pris plaisir à accumuler toutes les splendeurs du luxe et des arts de leurs époques.
Meubles, tableaux, tentures, armes rares, bahuts précieusement sculptés, argenterie miraculeusement ciselée, statues, bijoux, jamais plus magiques spécimens des richesses de l'Italie, la riche entre toutes, ne fit pousser à un connaisseur de plus justes cris d'admiration.
Le propriétaire de toutes ces merveilles était sans doute depuis longtemps blasé par leur possession, car il semblait n'y attacher aucun prix, et les ébahissements de quelques visiteurs privilégiés révélèrent seuls, à l'enfant la beauté de toutes les choses qui l'entouraient.
Le marquis recevait peu de monde. Il vivait presque seul, ne sortait que la nuit. Il passait des journées entières dans une grande bibliothèque, encombrée de manuscrits et de bouquins poudreux, communiquant par une petite porte, masquée par des rayons, avec une sorte de laboratoire d'où s'échappaient parfois d'étranges senteurs et une fumée âcre et pénétrante.
C'est dans cette bibliothèque que chaque matin Olivier venait embrasser celui qu'il appelait son père; parfois dans l'après-midi il y restait à jouer.
Les nombreux domestiques qui animaient le palais étaient d'ailleurs aux ordres de l'enfant, ils prévenaient ses moindres désirs. Voulait-il sortir, une voiture était bientôt attelée; jouer, il avait d'immenses jardins et des salles pleines des jouets les plus nouveaux.
Des maîtres de toutes sortes, les plus habiles de l'Italie, étaient chargés de son éducation, et leur tâche était facile, car il apprenait à merveille; son intelligence était comme une de ces terres fertiles qui rendent au centuple le grain qu'y hasarde la main du laboureur.
A Rome, il atteignit sa onzième année, et tous ceux qui l'entouraient ne pouvaient s'empêcher d'admirer le développement hâtif de ses facultés, la maturité précoce de sa raison.
Ainsi il vivait heureux, insouciant, lorsqu'une nuit, le marquis parut au pied de son lit:
--Mon enfant, lui dit-il, il faut te lever et partir avec moi. Dis adieu à ce beau ciel de notre chère Italie; adieu à ce palais, merveille des arts; adieu à toutes ces choses qui t'entourent, que tu aimais et que peut-être tu ne reverras plus. Il faut partir.
Le visage du marquis, en prononçant ces paroles, était singulièrement altéré; sa voix était émue, une larme tremblait au bord de sa paupière.
L'enfant ne répondit d'abord qu'en jetant ses petits bras autour du cou de son ami.
--Pourvu que je ne te quitte pas, père, dit-il en l'embrassant, je ne regretterai rien.
--Pauvre enfant! reprit le marquis en le pressant sur sa poitrine, Dieu sait que tu seras le seul être que j'aurai aimé sur cette terre.
Ta douce voix et tes innocentes caresses m'attendrissent comme le bonheur et me troublent comme le remords.
Oh! que n'ai-je pu répandre plus tôt sur toi les trésors d'affection que je sens en mon cœur, de ce cœur qui n'avait jamais aimé auparavant!
Et comme Olivier, surpris et effrayé de l'exaltation de son ami et de la violence de paroles qu'il ne comprenait pas, s'attristait jusqu'aux larmes, le marquis continua d'un ton plus calme:
--Ne crains rien, enfant; à tout prix je saurai te faire une vie à l'abri des terribles vicissitudes de ma vie. Le souffle empesté du mal qui a flétri et desséché mon cœur ne t'atteindra pas. Je serai toujours là pour te protéger. De près ou de loin je serai ton égide. Ma vie entière sera pour toi. Je te dois cela et plus encore...
Alors les domestiques étaient venus.
A la hâte on avait habillé Olivier.
Pêle-mêle, dans les coffres, on avait jeté les objets les plus précieux.
Les laquais allaient et venaient effarés, sans ordre, presque sans savoir ce qu'ils faisaient.
Ce n'était pas un départ, c'était une fuite.
Tous les préparatifs terminés, le moment venu de quitter le palais, le marquis fit venir un vieux serviteur de confiance que, dès le premier jour, il avait spécialement chargé du service d'Olivier.
Il lui ordonna de fermer toutes les portes.
--Cosimo, lui dit-il, lorsqu'il fut certain de n'être entendu par aucune oreille indiscrète, Cosimo, je suis entouré de dangers et d'embûches. Madame Olympia ne peut plus rien pour moi, demain la populace viendra se ruer dans ce palais.
Je me décide à fuir devant l'orage; mais je puis être pris, tué, emprisonné, que sais-je? On a peut-être déjà armé du poignard la main qui doit me frapper...
--O mon maître! balbutia le valet ému, ne parlez pas ainsi.
--Cosimo, tu m'es dévoué, n'est-il pas vrai? Tu me l'as prouvé cent fois...
--Oh! s'il ne fallait que mon sang...
--Je le sais, continua le marquis de cette voix brève que l'imminence du danger donne aux hommes résolus. Aussi ai-je compté sur toi.
Je te confie cet enfant qui m'est plus cher mille fois que la vie; toi-même, tu l'aimes, tu me l'as dit cent fois.
Si je viens à disparaître, d'une façon quelconque, qu'il soit ton fils et ton seigneur.
Défends-le contre tous, même contre ma mémoire, si jamais on arrivait à savoir... et que pas un cheveu ne tombe de sa tête tant qu'un souffle te restera.
Le vieux serviteur étendit la main vers un crucifix d'ivoire qui se détachait sur le velours noir d'un cadre magnifique, le long des lambris de l'appartement.
--Je jure de ne plus vivre que pour l'enfant, prononça-t-il.
--Merci, mon vieil ami, dit le marquis, et maintenant prends ce portefeuille, tu l'ouvriras le jour où je viendrai à manquer à notre fils.
Le marquis, alors, jeta sur ses épaules un grand manteau sombre, prit la main d'Olivier, et, quittant le palais par une porte de service, gagna, par des rues détournées, les portes de Rome, suivi de quelques domestiques éplorés.
A l'extrémité du faubourg, une voiture de modeste apparence attendait les fugitifs; ils y prirent place lorsqu'on y eut entassé les richesses échappées au naufrage.
Puis on partit.
Mais les tristes prévisions du marquis ne se réalisèrent pas et les fugitifs purent gagner Naples sans être inquiétés.
Ils y restèrent cachés pendant cinq jours, au bout desquels Cosimo vint annoncer à son maître qu'il s'était entendu avec le capitaine d'un navire anglais, qui s'engageait à les transporter dans le port de France qu'on lui indiquerait.
Mais en même temps il apportait une fâcheuse nouvelle: il avait vu trois ou quatre hommes de mauvaise mine rôder autour de la maison qui servait d'asile aux proscrits, ce ne pouvait être que des espions; s'embarquer devenait urgent.
Mais comment gagner le navire hospitalier?
Ici une généreuse discussion s'éleva entre le marquis et son serviteur. Ils ne pouvaient songer à quitter leur retraite ensemble: si on avait des soupçons, ils se changeraient en certitude lorsqu'on verrait deux hommes et un enfant.
Cosimo voulait que son maître partît le premier, puisque lui seul était en péril.
Le marquis déclarait qu'il ne se hasarderait dehors qu'après avoir la certitude qu'Olivier et Cosimo seraient en sûreté.
Enfin, après un assez long débat, il fut convenu que, sitôt la nuit venue, le marquis s'aventurerait le premier et tâcherait de gagner un endroit où une embarcation du navire anglais devait venir le prendre.
Olivier et Cosimo sortiraient une demi-heure après lui et iraient épier le résultat de la tentative. Si le plan réussissait, le marquis devait faire allumer un fanal sur l'embarcation qui l'aurait reçu et aussitôt son fils adoptif et le vieux serviteur s'embarqueraient pour venir le rejoindre.
Il fut fait ainsi qu'on en était convenu.
Le marquis quitta son asile; Olivier et Cosimo sortirent quelques instants après lui et prirent une autre route.
Longtemps, errant sur les bords de la mer, l'enfant et le vieillard épiaient avec anxiété le signal qui devait leur annoncer le salut de l'homme qui leur était si cher.
En vain, pendant plus de deux heures, ils attendirent, interrogeant l'horizon muet.
--Il lui sera arrivé malheur, murmurait Cosimo; peut-être est-il mort à cette heure: qui sait, l'embarcation ne se sera pas trouvée au lieu indiqué!
Déjà il parlait de retourner sur ses pas, de se mettre à la recherche du marquis, lorsqu'il fut interrompu par un cri de joie de son jeune compagnon.
--Vois, disait l'enfant; vois le signal, il est sauvé!
Une lumière venait en effet d'apparaître à la poupe d'une petite embarcation qui glissait silencieuse sur les vagues au milieu des ténèbres.
Sans perdre une minute, Cosimo et Olivier sautèrent dans un batelet amarré près du bord et rejoignirent l'embarcation.
Tout danger pressant avait disparu.
Deux mois plus tard, les fugitifs s'installaient à Paris, dans un petit hôtel isolé, non loin du Jardin du roi.
Ils y habitèrent quelques mois, tranquilles en apparence. Le marquis avait repris ses habitudes et ses travaux, et Olivier, aussi heureux que dans le somptueux palais de Rome, avait recouvré son insouciance et sa gaieté.
Un matin, M. de Florenzi fit appeler son fils adoptif.
--Olivier, lui dit-il, je vais être forcé de te quitter pour longtemps, sans doute. Des motifs que tu connaîtras plus tard me commandent impérieusement cette séparation.
Je te laisse Cosimo, il me remplacera près de toi.
J'ai assuré ton existence et ton avenir; sans être riche, tu seras de beaucoup au-dessus du besoin.
Travaille, obéis à ta conscience, tâche d'être un homme.
--Non, jamais, jamais! s'écria Olivier en fondant en larmes, je ne veux plus, père, être séparé de toi.
--Il le faut, mon enfant, continua le marquis d'une voix grave et triste.
Je suis heureux de croire que tu te souviendras toujours de ton vieil ami. Autant que je le pourrai, je te donnerai de mes nouvelles; Cosimo prendra les mesures nécessaires pour me donner des tiennes.
Et maintenant, séparons-nous: cette maison, pour toi, ne serait pas sans danger. Cosimo a dû chercher pour vous un logement dans un autre quartier de la ville; occupez-le ce soir même.
Après bien des recommandations encore, qui prouvaient toute la tendresse, toute la sollicitude de M. de Florenzi pour son fils, l'heure des suprêmes adieux arriva.
Jamais Olivier n'oublia les dernières paroles du marquis; elles renfermaient l'énigme de sa vie.
--Mon enfant, lui avait-il dit, je ne suis pas ton père, bien que j'en aie la tendresse. Mais les gens qui t'ont confié à moi n'étaient pas tes parents, et ta famille leur était même inconnue.
Un jour, un étranger t'avait confié à eux et, depuis, n'avait pas reparu. Les braves gens t'élevaient par charité.
Le jour où notre réunion n'offrira plus de dangers, si mon affection ne te suffit pas, eh bien! nous chercherons ta famille et, à nous deux, nous trouverons.