Les amours d'une empoisonneuse
Part 7
Il se voyait dans le souterrain, s'épuisant en vains efforts pour ébranler la pierre; elle résistait; puis elle finissait par tomber sur sa poitrine; elle l'écrasait de sa masse...
Une autre fois il se croyait vraiment sur le rempart de la Bastille, tous les obstacles étaient franchis; il avait passé, sans être vu, à deux pas des sentinelles du jardin du gouverneur.
Il attachait solidement son échelle et se laissait glisser le long de la muraille. Il allait toucher terre, il était libre... Mais des soldats l'entouraient, il était pris.
Alors il s'éveillait en sursaut, le front mouillé d'une sueur froide...
Il n'avait même pas la ressource de son compagnon. L'impassible Italien dormait ou feignait de dormir d'un profond sommeil.
Assis tristement sur sa couchette, il attendait le jour avec une fébrile impatience; il attendait le jour pour reprendre l'œuvre de délivrance.
Il mangeait à peine et sans avoir la conscience de ce qu'il faisait.
--Vous vous tuez, lui disait souvent Exili; vous vous laissez abattre, vous usez vos forces en de folles impatiences; le moment décisif venu, votre vigueur vous trahira.
--Jamais. La fièvre ne me quittera que le jour où je serai hors d'ici.
Jadis Sainte-Croix attendait avec un certain plaisir les visites quotidiennes du guichetier apportant la pitance.
C'était pour lui comme un ressouvenir du monde dont il était depuis si longtemps séparé, un trait d'union entre la société des vivants et celle des morts.
Maintenant ces visites lui paraissaient insupportables. C'était chaque fois une demi-heure au moins de perdue.
Autrefois il aimait à faire causer le geôlier; il le retenait le plus qu'il pouvait, il lui demandait des détails sur la Bastille, sur M. de Baisemeaux, sur les autres prisonniers. Depuis que seule la pensée de la liberté emplissait son cerveau, il feignait de dormir, pour éviter de parler ou même de répondre.
Le porte-clefs même s'était aperçu de ce changement et s'en inquiétait.
--Bien sûr, disait-il à Exili, M. le chevalier doit être malade.
--C'est l'effet de la prison, répondit l'Italien.
--Vous devez avoir raison. Il avait pourtant l'air de s'y habituer.
--Il n'en avait que l'air.
--Ah! il a bien tort de se désoler ainsi et de se rendre malade; ça ne l'avance à rien d'abord, ensuite il est fort ennuyeux ici.
Que lui manque-t-il, excepté la liberté! Rien absolument.
--Dans le fait, il ne lui manque que cela.
--Alors, que n'en prend-il son parti?
Je ne sais quelle manie ont tous nos pensionnaires de soupirer après la liberté, comme s'il n'était pas tout simple de s'en passer!
--C'est ce que je dis au chevalier.
--Vous avez bien raison, monsieur. Qu'il demande plutôt à M. le gouverneur d'augmenter sa ration de vin, et il ne s'ennuiera plus.
--Je l'y engagerai.
--Enfin, concluait toujours le geôlier, il est avec vous, monsieur, et c'est un grand bonheur, car s'il était dangereusement malade, vous sauriez bien le guérir.
Le guichetier parti:
--Cet homme et son insipide bavardage me font mourir, s'écriait Sainte-Croix.
--Ce qui n'empêche, mon cher chevalier, que s'il était tant soit peu clairvoyant, il devinerait bien vite nos projets.
--Malheur à lui! s'il en était ainsi. Je suis votre élève, Exili, et comme vous, je saurai défendre ma liberté.
Si je savais qu'un soupçon eût germé dans sa creuse cervelle, j'aurais vite, et pour toujours, fermé sa bouche indiscrète.
L'œuvre avançait cependant, lentement, mais sans interruption.
Selon les calculs d'Exili, l'échelle devait être bien près d'atteindre la longueur nécessaire.
Dans toute la partie terminée, les deux prisonniers avaient, avec le plus grand soin, essayé sa solidité. Elle pouvait porter un poids dix fois plus considérable que celui de chacun d'eux.
De distance en distance, de gros nœuds avaient été placés, afin de faciliter la descente.
Enfin, deux morceaux de fer qu'ils possédaient avaient été tordus de manière à former deux crampons à toute épreuve.
Sainte-Croix et son compagnon en étaient arrivés à compter non plus les jours, mais les heures qui les séparaient de leur fuite.
Tout était convenu, décidé. Au dernier moment, ils devaient briser une de leurs couchettes, afin de se procurer un levier pour desceller la pierre du souterrain.
Un après-midi, la veille de la nuit fixée pour leur évasion, les deux prisonniers terminaient leurs préparatifs, lorsque les verrous de la porte grincèrent dans leur pène.
Ils se hâtèrent de cacher tout ce qui pouvait les compromettre.
--Une visite à cette heure, murmura Sainte-Croix, qu'est-ce que cela veut dire?
--Rien de bon, sans doute, répondit Exili sur le même ton.
Le geôlier entra.
--Bonne et mauvaise nouvelle, messeigneurs, dit-il, bonne pour vous, monsieur le chevalier, mauvaise pour monsieur votre ami.
--On veut nous séparer? demanda Exili inquiet.
--Hélas! continua le geôlier, si ce n'était que cela! mais j'ai ordre de conduire monsieur le chevalier au greffe: ce soir il sera libre.
--Libre! s'écria Sainte-Croix, pâle d'émotion, libre!
Puis il chancela, battit l'air de ses bras inertes, et, comme une masse, se laissa tomber sur sa couchette.
--Ah! mon Dieu! s'écria le geôlier, il se meurt. Et moi qui croyais lui faire tant de joie; j'aurais dû prendre plus de précautions pour lui apprendre cette grande nouvelle.
Exili, courbé sous le poids d'une émotion tout autre, ne répondit pas.
--Merci, mon ami; ce n'est rien, dit Sainte-Croix, je vais mieux; ce n'est qu'un étourdissement déjà passé. Marchez, je vous suis.
Et il essayait de se relever.
--Quoi! murmura Exili, pas un mot pour moi?
Sainte-Croix ne sembla pas l'entendre.
--Je vous suis, répétait-il au guichetier; je vous suis, sortons d'ici...
--Je vous demande pardon, monsieur, répondit le guichetier, mais il faut auparavant que j'aille chez un autre de mes locataires. J'ai pris sur moi de vous prévenir quelques instants plus tôt, afin de vous laisser faire vos adieux à votre ami.
--Mais vous ne tarderez pas, je vous en prie, insista Sainte-Croix, on étouffe ici...
--Soyez sans inquiétude, monsieur le chevalier, je reviens.
Et le geôlier se hâta de sortir en refermant la porte.
Sainte-Croix, lui, qui paraissait avoir oublié la présence de son ami, colla son oreille à la serrure.
--Les pas s'éloignent, murmura-t-il, je les entends dans les escaliers; ils se perdent à l'étage au-dessous. Grand Dieu! s'il allait ne pas revenir!
--Il reviendra, soyez-en sûr, prononça Exili d'un air sombre.
Cette voix sembla tirer le chevalier d'un songe; il fixa celui qu'un instant avant il appelait encore son sauveur.
--Pardon, dit-il, pardon, ma joie me fait honte, Exili; mais je n'ai pas été maître de moi. Songez donc que je m'attendais si peu à cet événement. Dire que je vais être libre!
--Oui, et votre liberté me condamne désormais à une éternelle prison. Vous l'avez oublié.
--Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit, mon ami, pardonnez-moi, mais croyez bien...
--Comment ne vous pardonnerais-je pas? reprit Exili en se contraignant visiblement; votre égoïsme est si naturel. C'est celui des gens heureux.
Pour vous, les portes s'ouvrent, que vous importe celui qui reste?...
--Oh! vous êtes cruel.
--Non, mais je connais les hommes pour les avoir pratiqués. Je ne me plains même pas du sort qui m'attend.
--Mais vous exagérez votre malheur. Tout est prêt pour votre évasion. Je devais vous aider, un autre vous aidera; vous ne tarderez pas, sans aucun doute, à avoir un autre compagnon.
--Je n'en ai que trop eu déjà.
Sainte-Croix eut un moment d'impatience presque aussitôt comprimé, mais Exili l'aperçut.
--Je comprends, continua-t-il, l'ennui que je vous cause.
--Mon ami, dit le chevalier, vous savez bien avec quel dévouement je vous aime; mais que puis-je pour vous? Une fois dehors, intriguer pour vous faire sortir?
--C'est inutile.
--Eh bien! alors?
--Écoutez-moi et ne perdons pas en vains propos le peu de répit que nous donne le geôlier. Vous pouvez tout pour moi.
--Vous exagérez, sans doute.
--Non, mais soyez sans inquiétude, ce que je vous demande ne vous compromettra pas.
--Quoi! vous penseriez...
--Que vous ne voudriez rien faire qui pût vous ramener ici, certainement, et c'est fort naturel.
Sainte-Croix voulut protester, l'Italien lui coupa la parole.
--Hâtons-nous, dit-il, de cette voix dure et brève que le danger et une grande détermination prise donnent aux hommes les plus forts.
Hâtons-nous, et retenez bien ce que je vais vous dire. Je suis las de la Bastille, votre départ me fera trouver la prison cent fois plus horrible.
Je ne saurais me résoudre à y rester encore, et je ne veux pas, je ne puis pas attendre un compagnon.
Demain je serai libre ou mort.
En prononçant ces paroles, l'Italien fixait sur Sainte-Croix ses yeux ardents, comme s'il eût voulu découvrir au fond de sa poitrine ses plus secrètes pensées.
--Vous connaissez mes poisons, reprit-il enfin, avez-vous gardé le souvenir de celui que nous expérimentâmes ensemble sur notre malheureux porte-clefs?
--Que voulez-vous dire?
--Ce soir même, c'est sur moi que je ferai l'expérience.
--Vous empoisonner! Exili, y pensez-vous?
--C'est le seul moyen.
Ce poison, vous le savez, est le plus puissant des narcotiques; ne vous l'ai-je pas expliqué? Grâce à lui, je puis, pendant plus de vingt-quatre heures, arrêter sans danger mon existence. Ce soir donc on constatera ma mort...
--En quoi cela vous servira-t-il pour recouvrer votre liberté? Mon ami, votre douleur vous égare.
--Demain, deux guichetiers porteront mon cadavre au cimetière, sans plus de façons.
Le corps d'un prisonnier depuis longtemps oublié ne s'enterre pas à une grande profondeur; on creuse tant bien que mal un trou, on y jette le corps, et par-dessus on laisse tomber quelques pellettes de terre.
Puis, les geôliers s'en vont boire un coup au cabaret et tout est dit.
--Vous êtes sûr que c'est ainsi que cela se pratique?
--Notre guichetier me l'a dit cent fois. Maintenant, si là, au cimetière, se trouvait à propos un homme, un ami, possesseur de ce breuvage dont quelques gouttes ont rendu la vie au porte-clefs, que vous croyiez mort, qu'arriverait-il?
--Ah! s'écria Sainte-Croix, je tremble de vous comprendre.
--Cet ami déblaierait bien vite la fosse, déchirerait le sac renfermant mon cadavre, et, faisant glisser dans ma gorge quelques gouttes de la liqueur bénie, me rendrait à l'existence.
--Mais c'est un moyen terrible, effroyable.
--C'est le seul, et je veux être libre. Maintenant, chevalier, vous plairait-il d'être cet ami?
--Non, jamais, jamais. Permettre à l'homme que j'aime le mieux au monde de risquer ainsi sa vie est au-dessus de mes forces. Je refuse.
--Soit. Personne alors ne viendra interroger ma fosse, peu importe. Mon corps ne sera plus à la Bastille demain.
--Maître, je vous obéirai, dit Sainte-Croix, agité d'une émotion terrible; je serai au cimetière demain.
--Et je ne manquerai pas au rendez-vous, chevalier; mais, sur toutes choses, hâtez-vous, aussitôt que les fossoyeurs se seront retirés, et souvenez-vous de la façon dont j'ai administré le contre-poison au guichetier.
Il remit alors à son compagnon une petite fiole qu'il était allé prendre dans la cachette aux poisons.
--Voici ma vie, lui dit Exili d'un ton solennel en fixant sur lui ses yeux ardents; ma vie est désormais entre vos mains. Pour tous, ce soir, Exili aura cessé de vivre.
L'Italien achevait de donner à son élève ses suprêmes instructions lorsque rentra le guichetier.
--Êtes-vous prêt, monsieur le chevalier? demanda cet homme.
Sainte-Croix se jeta dans les bras d'Exili:
--Adieu, mon maître, adieu, mon ami, lui dit-il. Puis, tout bas: A demain! ajouta-t-il.
--A demain! murmura l'Italien.
Et la porte se referma avec son bruit lugubre de serrures et de verrous.
Resté seul, le terrible alchimiste se promena longtemps avec une terrible agitation dans son cachot. Son exaltation était tombée.
Seul, désormais face à face avec lui-même, face à face avec la mort, il ne songeait plus à composer son visage, et les angoisses épouvantables qui l'agitaient auraient pu se lire sur sa figure d'ordinaire si impassible.
De temps à autre des mots entrecoupés lui échappaient.
--C'est folie, disait-il, de tenter une si dangereuse aventure. C'est défier Dieu que de défier ainsi la mort.
Et il reprenait sa promenade insensée.
--Eh! qu'importe, reprenait-il encore. Ne vaut-il pas mieux une mort violente et rapide qu'une longue agonie?
Qui sait? abattu par la maladie, affaibli par le désespoir, je donnerais peut-être à ceux qui entoureraient mon grabat un spectacle ridicule.
J'aurais peur, peut-être, moi qu'on ne vit jamais ni trembler ni pâlir. Qui peut répondre de soi lorsque vient l'heure suprême.
Qui sait? Je demanderais peut-être un prêtre. Ah! un prêtre! Exili, l'empoisonneur! Exili, l'alchimiste, l'exécuteur des hautes-œuvres de madame Olympia, demander un prêtre!... Qui sait? sa curiosité pieuse m'arracherait peut-être mes secrets; il ouvrirait à mes yeux les soupiraux de l'enfer, il troublerait mon âme agonisante, égarerait ma raison vacillante, et je me confesserais humblement; j'avouerais tout, je demanderais pardon à Dieu!... Quelle comédie grotesque!...
Un sinistre ricanement, qui retentit lugubrement dans le cachot, ponctua ces dernières paroles.
--Non, non, continua l'empoisonneur, plus d'hésitation, plus de faiblesses.
Eh! si je meurs je ne connaîtrai que plus tôt le grand problème. La curiosité vaut bien un sacrifice.
Allons, le sort en est jeté; mes poisons, qui ne m'ont jamais trahi lorsqu'il s'agissait des autres, ne me trahiront pas lorsque ma propre existence est en jeu.
Et, se précipitant vers l'endroit où étaient cachées toutes ses richesses, il brisa les flacons et les creusets, répandit dans les cendres de l'âtre les élixirs mortels, jeta aux vents de la fenêtre les poudres mortelles.
Puis il souleva les carreaux de la soupente et y jeta tous les débris. Il y cacha aussi l'échelle presque terminée.
Comme il achevait ce travail:
--Il serait malhonnête, se dit-il, de priver le pauvre diable qui me succédera de ces moyens de s'enfuir; prévenons-le.
Et il retraça à la hâte le récit de ses espérances, joignant un plan à cette relation, et attacha le tout à l'extrémité de l'échelle.
Montant alors sur un escabeau, il grava sur la muraille, à l'aide d'une pointe de fer, ce seul mot:
Cherchez!
De la dernière lettre de ce mot, partait une ligne qui aboutissait aux carreaux descellés.
--A moi, maintenant! dit-il.
Déjà il saisissait la coupe où était préparé le narcotique, lorsqu'une réflexion, qui traversa son esprit comme un éclair, le cloua immobile.
--Si Sainte-Croix ne venait pas au rendez-vous! s'écria-t-il.
Et il réfléchit longtemps.
Ce profond observateur repassait dans sa mémoire les moindres circonstances qui avaient marqué les longs mois de sa captivité avec le chevalier.
Il rapprochait toutes les paroles, toutes les actions de son ancien compagnon; il en analysait le sens caché, les condensait jusqu'à en tirer des conséquences presque mathématiques. Enfin, de déductions en déductions, il en arriva à cette certitude horrible.
--Non, il ne viendra pas. Ou s'il vient, ce sera pour s'assurer de ma mort. Qui sait! il piétinera peut-être sur la terre fraîchement remuée, dans la crainte de me voir tôt ou tard sortir de la tombe comme un remords.
Oui, continua-t-il, se parlant tout haut à lui-même, tant était forte son émotion, oui, il doit me trahir; il me trahira.
La logique sans cela ne serait pas la logique. Il me doit tout, donc il me hait.
J'ai mis des armes entre ses mains, donc il les doit tourner contre moi.
Enivré du peu que je lui ai donné de ma science, il se croit fort, tout-puissant, maître du monde.
En moi, il a toujours vu plutôt un maître qu'un ami: son orgueil en est blessé.
Il croit pouvoir se passer de moi, il cherchera à me supprimer. Libre, que serais-je pour cet homme? Un complice.
On se débarrasse toujours de ses complices, lorsqu'on le peut sans danger; c'est élémentaire.
Mon ancien ami est donc aujourd'hui mon plus mortel ennemi.
Que peut être l'amitié pour un homme qui a lâchement abandonné son fils? A sa place, d'ailleurs j'agirais comme il agira; il est mon élève, c'est tout dire.
Oh! mais prends garde, chevalier, tôt ou tard je me vengerai. Je ne suis pas dans le cercueil encore; et un homme comme moi, lorsqu'il a deviné le danger, l'évite toujours.
J'ai encore une ressource!...
Exili s'assit alors devant la table, unique meuble du cachot, et, prenant une plume, couvrit deux pages de son écriture fine et serrée.
Dans cette feuille de papier, dont il avait relu attentivement plusieurs fois le contenu, il roula soigneusement une petite fiole semblable à celle qu'il avait donnée à Sainte-Croix, et serrant le tout dans un mouchoir, il sembla plus tranquille.
Sa figure reprit cette souriante ironie d'un homme qui vient par son adresse de conjurer un extrême péril.
La suscription de la lettre portait ces seuls mots:
_A mon fils Olivier._
Lorsque le geôlier, portant le dîner des prisonniers, parut dans la prison à l'heure accoutumée, il trouva l'Italien étendu sur sa couchette.
--Seriez-vous malade, monsieur? demanda-t-il avec intérêt.
--Je me sens fort mal, répondit Exili.
--Il ne faut pas, monsieur, vous laisser ainsi abattre; vous avez perdu votre ami, mais bientôt M. de Baisemeaux vous enverra un autre compagnon.
--Le nouveau prisonnier trouvera la prison vide.
--Ne parlez pas ainsi, monsieur, reprit le geôlier en s'avançant vers la couchette de celui qu'il appelait son sauveur; vous ne sauriez croire combien vous m'attristez; allons, bon courage, votre tour d'être libre viendra, et si une bouteille de bon vin...
--Merci, mon ami, de votre intérêt; mais, je le sens, mon heure est venue; je suis vieux, voyez-vous, très vieux, et j'ai beaucoup souffert dans ma longue existence.
L'âme est forte encore, l'esprit sain; mais l'enveloppe s'est usée; ma vie n'était plus qu'une lueur vacillante que le moindre souffle devait éteindre. La douleur d'une séparation inattendue m'aura tué.
Exili parlait ainsi d'une voix affaiblie. Le geôlier, attendri, essuyait dans le coin de ses yeux de grosses larmes d'attendrissement.
--Au moins, monsieur, si je pouvais quelque chose pour vous!
--Hélas! mon ami, on ne peut plus rien pour moi. Et cependant, si vous aviez gardé souvenir des quelques services que j'ai été heureux de vous rendre...
--Eh bien?
--Il ne tiendrait qu'à vous d'adoucir mes derniers instants.
--Que faudrait-il faire pour cela?
--Peut-être risquer votre place, votre liberté. C'est trop vous demander.
Le guichetier se redressa comme indigné qu'on pût douter de sa reconnaissance et de son dévouement.
--Je vous dois la vie de ma femme, monsieur, et la mienne. Ma vie est à vous, disposez-en.
--Eh bien! reprit lentement Exili, il faudrait, aujourd'hui même, faire parvenir ce paquet à l'adresse indiquée et me faire savoir, avant ce soir, si on a trouvé le gentilhomme auquel il est adressé.
Il y va du bonheur, de l'avenir, de la vie même de l'être que j'aime le plus au monde. Pouvez-vous faire cela?
Le geôlier se gratta le front, suivant son habitude, quand il poursuivait une idée:
--C'est terriblement difficile, prononça-t-il; vous savez que nous autres nous sommes prisonniers aussi, que nous ne sortons jamais de la Bastille.
Mais... attendez, oui, c'est égal; je vais envoyer un soldat prévenir ma femme que je veux lui parler; je la verrai au greffe, je lui glisserai votre paquet, et avant une heure elle viendra me rendre la réponse que vous désirez.
--Merci, mon ami, dit l'Italien visiblement attendri de cet humble dévouement, merci. Vous aurez adouci les dernières heures d'un mourant.
--Hélas! monsieur, je suis honteux de ne pouvoir faire que cela; mais, moi non plus, je ne suis pas heureux, allez.
--Quoi! vous n'êtes pas content de votre sort, vous, employé dans une forteresse royale?
--Ah! monsieur! si je n'avais une femme et des enfants...
--Eh bien?
--Il y a longtemps que j'aurais jeté au diable ce trousseau de clés.
--Que feriez-vous alors?
--C'est bien ce qui m'embarrasse. Qui voudrait employer un ancien guichetier de la Bastille? Ah! si j'avais des protections!...
--Vous avez donc une ambition?
--Hélas! oui; je voudrais être guichetier au Châtelet. Voilà une bonne place! bien payé, des profits, sans compter que là au moins on n'est pas prisonnier: on peut aller, venir, dépenser un peu de ce qu'on gagne avec des amis.
--Eh bien! mon brave, outre que je suis médecin, je suis un peu prophète, je vous annonce qu'avant trois mois d'ici votre rêve sera réalisé.
--Dieu vous entende, monsieur, je vais toujours faire votre commission.
C'est avec une fébrile impatience que l'Italien attendit le retour de son messager. Enfin, comme six heures sonnaient, la porte du cachot s'entrebâilla, c'était l'honnête guichetier.
--Monsieur, cria-t-il, on a trouvé le gentilhomme!...
Et il s'enfuit en courant, craignant d'être surpris.
Une joie infernale éclata sur le visage d'Exili.
--A nous deux, chevalier, murmura-t-il, à nous deux, si tu manques à ta promesse.
S'asseyant alors sur son lit, il prit d'une main ferme le terrible narcotique, le porta à ses lèvres et retomba comme foudroyé.
* * * * *
Le soir même, au moment de la première ronde de nuit, le chirurgien constata la mort du vieux prisonnier italien.
Le major général donna des ordres pour qu'on l'enterrât dès le lendemain.
Un seul homme pleura: l'honnête guichetier.
Il acheta un cierge et pieusement l'alluma devant la couchette du mort.
VII
LES AMOURS D'OLIVIER
Non loin de la place des Victoires, à deux pas de l'hôtel des Fermes, s'élevait le magnifique hôtel et s'étendaient les splendides jardins du riche financier Hanyvel, ce rival détesté de Penautier.
Le quartier compris entre la rue Saint-Honoré et la rue Jean-Jacques-Rousseau était alors comme la terre natale des hommes d'argent. Comme les dévots autour du clocher de la paroisse, tous étaient venus se grouper autour de l'hôtel des Fermes, temple du Plutus de l'époque, et leurs luxueuses demeures donnaient à ces rues, qui nous paraissent aujourd'hui si étroites et si sombres, la vie et le mouvement de la richesse.
De tous ces hôtels, où s'entassaient à profusion toutes les merveilles du luxe et des arts, un des plus riches était, sans contredit, celui de messire Hanyvel, seigneur de Saint-Laurent, receveur général du clergé de France.
A prix d'or, il avait racheté de vastes terrains encombrés de sordides masures, et, comme au coup de baguette d'un enchanteur, de riants jardins ombragés de grands arbres étaient comme sortis de terre, avec leurs pelouses, leurs massifs de fleurs rares, leurs charmilles, leurs jets d'eau et leur peuple de statues.
Rien ne troublait la délicieuse solitude de ce paradis terrestre, que révélaient seuls les grands arbres qui dépassaient les murs. A force d'argent, le financier avait fait fermer toutes les fenêtres qui, des maisons voisines, dominaient son jardin, et il était bien maître et bien seul chez lui.
Seule, une petite lucarne placée presque sous les toits d'un hôtel contigu prenait jour sur l'oasis du receveur du clergé.
Cette lucarne, il ne l'avait jamais vue, et l'eût-il remarquée, que certainement il n'en eût pris aucun souci, des gens logés si haut n'existant pas pour un financier si riche.
Or, précisément à l'époque où le chevalier de Sainte-Croix fut arrêté, au sortir de l'hôtellerie du _More-qui-trompe_, un tout jeune homme, à la mine grave et austère, un peu triste même, était venu occuper le petit appartement d'où dépendait la chambre éclairée par la lucarne.
L'aspect du jardin, des pelouses, l'ombre des grands arbres l'avaient décidé, et, pour être sûr de n'être pas dépossédé, il avait payé une année d'avance, bien que ce ne fût point encore un usage établi par messieurs les propriétaires, et il n'avait pas tardé à prendre possession de son modeste logement.