Les amours d'une empoisonneuse
Part 4
--Eh bien, je suis comme toi un hôte de la Bastille; je suis ton compagnon de captivité.
Voici dix ans bientôt que je compte une à une les heures dans ce cachot où tu n'es, toi, que depuis quelques minutes...
Sainte-Croix, à ces mots, eut un geste de découragement. Il était rassuré, il rougissait presque de sa frayeur, mais l'espérance insensée qui un instant avait fait battre son cœur lui échappait.
--Mais alors, interrompit-il, à quoi bon me parler de vengeance? Vous qui n'avez rien pu pour vous-même, que pourrez-vous pour moi?
--Tu es impatient, dit l'étranger; tu ne m'as pas encore laissé te dire mon nom.
--Il est à croire qu'il ne m'apprendrait pas grand'chose.
Le sinistre vieillard eut un pâle sourire.
--Peut-être, reprit-il. Je suis l'Italien Exili.
Plus épouvanté que lorsqu'il croyait avoir affaire à Satan en personne, Sainte-Croix se laissa retomber sur le grabat. La vision infernale disparaissait, mais elle faisait place à une réalité plus effroyable encore.
C'est que ce nom d'Exili était affreusement célèbre en Italie et en France. Pour tous, il était le synonyme de meurtre et de poison. Depuis vingt-cinq ans, il était écrit en lettres de sang dans toutes les cours de l'Europe.
Disciple de René et de la Tophana, héritier des secrets mortels des Médicis et des Borgia, Exili, le terrible empoisonneur, avait depuis longtemps dépassé les forfaits de ces implacables meurtriers.
Jeune encore, il avait tenu à Florence boutique de poison.
Un héritage se faisait-il trop longtemps attendre? Voulait-on tirer d'une injure une lâche et ténébreuse vengeance? On s'adressait à Exili; aux uns il vendait la mort de leurs parents; aux autres, la mort de leurs ennemis.
Plus tard, à Rome, il avait mis sa science au service de madame Olympia, et pendant plusieurs années il avait semé la mort et l'effroi dans la ville éternelle, frappant au hasard, aveugle et implacable comme le destin, lorsqu'il s'agissait d'obéir à sa terrible protectrice.
Ainsi avaient péri plus de cent cinquante personnes des plus nobles familles, le peuple le disait, du moins; et c'est en se signant qu'il prononçait tout bas le nom d'Exili.
Chassé d'Italie bien plus par la haine des peuples que par la haine des gouvernements, l'empoisonneur était venu s'établir en France, mais déjà sa terrible renommée l'y avait précédé.
On ne lui laissa pas le temps d'exercer sa science funeste. Suspect à l'autorité il disparut un beau jour, sans que l'on sût ce qu'il était devenu.
Il avait été arrêté et jeté à la Bastille, sans doute pour la vie.
Sainte-Croix savait tout cela, et pourquoi à ce nom d'Exili il sentit courir dans ses veines un nouveau frisson.
Il ne savait que trop quelle arme terrible pouvait mettre entre ses mains l'homme qui avait été l'instrument des vengeances de madame Olympia. Mais si grande que fût sa haine, il n'était point encore arrivé à ce point suprême où l'homme peut regarder en face les plus grands crimes.
C'est avec une réelle colère qu'il se dressa sur son lit. Étendant les mains en avant comme pour conjurer un danger:
--Retire-toi, démon, s'écria-l-il, retire-toi!
--Et tu dis que tu veux te venger, murmura Exili d'une voix méprisante. Pauvre fou! un jour viendra où, las de souffrir, tu voudras à la fois la liberté et des armes pour rentrer dans la mêlée du monde.
Ce jour-là, tu viendras à moi, et c'est à genoux que tu me demanderas de venir à ton secours et de te tendre la main.
--Jamais! répondit avec horreur le chevalier, jamais!
Exili se retira sans bruit comme il était venu, et, dans l'obscurité, regagna sa couchette, laissant le jeune homme en proie aux plus sombres pensées.
C'est avec une invincible horreur que le lendemain, au jour, Sainte-Croix se retrouva en présence de son terrible compagnon.
Il conjura le geôlier de le changer de chambre; mais le geôlier lui répondit qu'en ce moment il y avait presse à la Bastille et que d'ailleurs on n'avait pas l'habitude de se soumettre à tous les caprices des prisonniers.
Sainte-Croix dut en prendre son parti.
D'ailleurs, sa répugnance pour son compagnon de captivité ne devait pas être de longue durée: le maître habile venait de trouver un digne écolier.
Sainte-Croix, avec son fatal caractère, assemblage de bien et de mal, de qualités et de vices, ne tarda pas à s'éprendre d'admiration pour cet homme étrange que son mauvais génie avait jeté sur sa route.
Et cette admiration s'explique facilement.
Exili n'était pas de ces empoisonneurs vulgaires dont la science consiste à donner brutalement la mort.
C'était un homme supérieur dans toute la force du terme; s'il eût appliqué au bien le rare génie que lui avait donné le Créateur, nul doute qu'il n'eût pris place parmi les bienfaiteurs de l'humanité et qu'il n'eût attaché son nom à quelqu'une de ces découvertes qui illustrent un siècle.
Penseur, philosophe, investigateur, il avait tout vu, tout étudié; sa prodigieuse mémoire était comme un vaste répertoire de toutes les sciences que Sainte-Croix pouvait interroger sans cesse et qu'il ne trouvait jamais en défaut.
Mais surtout et avant tout, Exili était un grand artiste en poisons.
Du meurtre il en avait fait un art. Dépositaire de secrets terribles, il avait voulu trouver des secrets nouveaux; et, sans relâche, sans trêve, il avait poursuivi ses travaux et ses expériences.
Il en était arrivé à soumettre la mort à des règles fixes et positives; en sorte que l'intérêt n'était plus son mobile, mais bien un irrésistible besoin d'expérimentation.
--C'est surtout lorsqu'il lui arrivait de causer de cette science fatale que Sainte-Croix écoutait avec une religieuse terreur.
--Que d'autres, disait Exili, le visage rayonnant d'orgueil et la voix inspirée, que d'autres s'épuisent à chercher le secret de la vie, ils ne le trouveront pas, et moi j'ai trouvé le secret de la mort.
--Hélas! murmura Sainte-Croix, où cela vous a-t-il conduit?
--A égaler Dieu, répondit le sombre alchimiste du néant. Dieu a conservé pour la puissance divine la création, la vie; aux hommes il a abandonné la destruction, la mort. Ne comprends-tu donc pas qu'en détruisant j'égale la divinité?
Et, comme le chevalier faisait un geste de doute, Exili continuait:
--Ne suis-je pas tout-puissant d'ailleurs, moi qui tiens la vie de tous dans ma main, moi qui peux frapper comme la foudre?
Quel est le roi dont le pouvoir égale le mien?
Un jour vint enfin où Sainte-Croix osa avouer à Exili que lui aussi s'était occupé de la science des poisons; il raconta ses précédentes expériences.
Son compagnon se prit à sourire.
--Vous en êtes encore, lui dit-il, aux premières, aux plus vulgaires notions de l'art.
Vingt années de travaux assidus vous mettraient à peine sur la voie de la science véritable, de cette science que se sont transmise tous les grands artistes de l'Italie; parce que leurs secrets, voyez-vous, sont de ceux qui ne se divulguent pas, mais que chaque maître lègue mystérieusement à un élève favori longtemps éprouvé.
--Voulez-vous, s'écria Sainte-Croix, que je sois cet élève?
L'Italien hocha la tête d'un air indécis.
--Nous ne nous connaissons pas assez, dit-il; qui me répond que vous en êtes digne?
--Mon passé. Je suis jeune encore, mais j'ai déjà beaucoup souffert.
--Je ne vois pourtant pas, reprit Exili, ce qui a pu vous manquer dans la vie: vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes beau, vous devez être aimé.
--Il m'a manqué un nom, interrompit Sainte-Croix, et Dieu m'avait mis l'orgueil au cœur.
Une satanique satisfaction illumina le visage d'Exili.
--L'orgueil! murmura-t-il, très bien; nous ferons quelque chose de vous, chevalier; mais, continuez, de grâce, car c'est dans le passé que je lis l'avenir.
--Tout le monde me croit de race à Paris ou feint de le croire; mon courage et mon épée m'ont du moins valu cela.
J'appartiens tout simplement à une de ces familles dont l'obscurité cache mal la misère. Mon père était un artisan. Il eût voulu en faire autant de moi sans doute; mais j'avais à peine le sentiment des choses de ce monde, que déjà la fièvre d'orgueil me tenait.
J'étais alors ambitieux d'argent, d'amusements et de parures: la vue d'un ruban, le bruit d'un verre, le choc des dés, le sourire d'une grande dame, tout cela emplissait mon esprit précoce d'aspirations vagues et insensées.
Aussi, à l'heure où les enfants des pauvres pâtissent encore à l'atelier ou sur les bancs de l'école, j'avais déserté l'un et l'autre pour le cabaret, la salle d'armes et le tripot.
J'y acquis, en compagnie de tout ce que Montauban comptait de bretteurs et d'intrigantes, cette sûreté de coup d'œil, cette prestesse de main et ce bonheur au jeu qui m'ont rarement abandonné.
Mais mon père en mourut.
Je pleurai mon père.
--On n'est pas parfait dans un âge aussi tendre, interrompit Exili.
Le chevalier continua:
--J'avais seize ans lorsqu'une déplorable affaire,--homme tué ou fille séduite, je ne sais plus au juste,--me força de quitter le Languedoc.
Paris est le soleil autour duquel gravitent tous les satellites de ma trempe. Je vins à Paris.
Seulement, comme pour me faire ouvrir les portes du monde dans lequel je voulais entrer, il me fallait un nom, un titre, de la fortune, je m'appelai le chevalier Guadin de Sainte-Croix et les poches des niais me fournirent des subsides.
J'eus des duels. On ne s'appelle pas impunément le chevalier de Sainte-Croix.
Un gentilhomme de Beauvoisis trouva un jour mauvais que ses pistoles passassent si facilement de son escarcelle dans la mienne; il me le dit en termes de fort mauvais goût, et alla même jusqu'à mettre en doute la légitimité de mon titre.
Je le priai de venir faire avec moi un tour derrière les Chartreux... et il ne douta plus.
--Vous l'aviez convaincu? demanda Exili.
--Je l'avais tué. Malheureusement l'affaire fit du bruit.
La famille réclama, et comme je ne voulais pas avoir maille à partir avec messieurs de la prévôté et du point d'honneur, je m'en fus à Compiègne recommencer une idylle de M. de Racan.
J'y vivais caché chez un mien ami, fripon retiré, qui s'était fait hôtelier pour ne point changer d'état, quand il m'arriva la principale aventure de ma vie.
--Comment se nommait cette aventure? interrogea Exili.
Elle se nommait Marie-Madeleine d'Aubray; elle avait seize ans, j'en avais dix-huit, c'était une délicieuse enfant qui est devenue une femme ravissante.
Le hasard nous mit en présence dans un sentier perdu au fond des grands bois qui entouraient le château d'Offemont, où son père, le lieutenant civil, était venu vers cet automne se délasser des troubles politiques et de ses importants travaux.
Madeleine portait au cœur un de ces besoins effrénés de tendresse que la femme voue à Dieu quand il ne se rencontre pas un homme pour les voler au créateur.
Nous nous aimâmes...
C'est là un de ces souvenirs que le plus insoucieux des aventuriers conserve précieusement pour en rafraîchir son existence brûlante.
Pour me rapprocher d'elle, je franchissais chaque nuit les murs du parc, et je m'introduisais furtivement dans le vieux manoir d'Offemont, dont ma maîtresse avait su faire pour moi un paradis caché à tous les yeux.
M. Dreux d'Aubray était retourné à Paris, où l'appelaient les devoirs de sa charge, laissant sous la garde d'une vieille gouvernante sa fille chérie, dont les langueurs avaient besoin du grand air libre des forêts.
Notre ivresse dura peu.
Le lieutenant civil revint,--et Madeleine était enceinte.
Ce qu'il fallut à la jeune fille de soins, de ruses, de courage pour cacher à l'œil vigilant d'un père la faute que celui-ci eût punie comme un crime, vous le comprendrez quand vous saurez que le caractère de ma maîtresse partage cette indomptable énergie dont la prison seule a pu me priver.
Elle accoucha la nuit, seule, sans appui, sans aide, à quelques pas du lit où dormait M. Dreux d'Aubray, l'inflexible vieillard.
Cette nuit-là, j'errais dans le parc. Tout à coup, une femme, écrasée par la douleur, par la crainte, par le remords, se traîna jusqu'à moi, à travers les massifs, et me mit un enfant dans les bras.
Les chiens de garde hurlaient et les valets commençaient à s'agiter dans le château. Je m'élançai dans la campagne emportant mon fardeau.
Au jour, continua Sainte-Croix, je frappais à la porte d'une métairie isolée, sur la route de Beauvais, et la femme du métayer prêtait le sein à mon fils,--car j'avais un fils.
--Sur la route de Beauvais, dites-vous? interrompit Exili, qui, depuis quelque temps, semblait prêter au récit du chevalier une inexprimable attention.
Absorbé par ses souvenirs, Sainte-Croix ne répondit pas à l'interruption de l'Italien.
--J'étais là, poursuivit-il, je regardais l'enfant, je songeais à la mère, quand un bruit d'armes et de chevaux sonna sur la route.
Des cavaliers de la maréchaussée se dirigeaient à franc étrier vers la métairie.
M. Dreux d'Aubray avait-il découvert notre secret et son déshonneur, ou bien ma présence dans le pays avait-elle été signalée aux gens du roi? C'est ce que j'ignorais alors.
Toujours est-il qu'affolé par la terreur présente et par les émotions de la nuit, je jetai sur une table tout l'or que je portais sur moi, et, ouvrant la fenêtre, je sautai dans le petit jardin qui s'étendait derrière la maison et gagnai en un instant les bois où je trouvai un asile.
Deux jours après, le lieutenant civil avait emmené sa fille à Paris et j'endossais la casaque des cadets du régiment de Tracy.
Exili fixa sur son compagnon un regard pénétrant.
--N'êtes-vous jamais revenu à la métairie, lui demanda-t-il, et ne savez-vous pas ce qu'est devenu votre fils?
--La guerre m'avait pris tout entier, comme m'avait pris l'amour, comme m'avait pris le plaisir.
Pendant dix ans je me battis en Espagne, dans le Piémont, dans les Flandres, partout où l'on se battait, et je défie tous ceux qui m'ont pu voir à l'œuvre d'avancer que le chevalier de Sainte-Croix n'a pas fait vaillamment son devoir de soldat.
Quand je revins en France, j'étais capitaine. Il ne me restait de cette équipée de ma jeunesse qu'un vague désir de savoir...
Je me rendis à la métairie de la route de Beauvais. Là, on m'apprit que l'enfant oublié par un inconnu, dix ans auparavant, avait été allaité par la fermière tant qu'avait duré l'or laissé par celui qu'on croyait son père.
Les métayers n'étaient point riches; l'enfant était une charge pour eux; ils avaient voulu s'en débarrasser, et ils songeaient déjà à le déposer dans l'un de ces asiles ouverts par la pitié, quand un jour, un voyageur, dont on ne pouvait m'apprendre ni le nom, ni l'état, s'était offert à en prendre soin.
L'enfant lui avait donc été cédé, et il était parti.
Mais s'il ne m'était pas donné de retrouver mon fils, je devais, quelques mois plus tard, me rencontrer face à face avec la mère.
Pendant la dernière campagne de Flandres, je m'étais lié avec un gentilhomme d'excellente maison et du plus charmant caractère.
La guerre terminée, nous nous retrouvâmes à Paris.
J'étais pauvre, il était riche.
Il m'offrit à la fois sa bourse et ses services; je n'avais pas de raison pour refuser. Mon joyeux compagnon d'armes était marié.
Il me proposa de me présenter à sa jeune femme; j'acceptai, et, jugez de ma surprise, Marie-Madeleine d'Aubray était devenue madame la marquise de Brinvilliers.
Le marquis menait grand train; il se ruinait un peu, je crois. Il m'offrit de l'y aider, et je vins habiter son hôtel.
La passion sommeillait en moi; la vue de la marquise suffit pour la réveiller plus forte et plus impétueuse que jamais.
Madeleine n'aimait plus son mari, et celui-ci, d'humeur accommodante et facile, laissait à la marquise la liberté dont lui-même voulait profiter.
Que vous dirai-je? Madeleine était belle et l'âge n'avait point éteint en moi la tempête des désirs à peine assouvis; nos années de séparation s'oublièrent dans un baiser.
De son rôle d'auditeur attentif, Exili en revint à celui d'interrogateur presque soupçonneux.
--La marquise, demanda-t-il, avait-elle quelques nouvelles de son enfant, quelques indices qui aient pu la mettre sur sa trace, quelque chose enfin qui ait pu guider ses recherches? Car elle avait fait des recherches, n'est-il pas vrai, chevalier? Une mère doit avoir souci de son fils, enlevé ou perdu.
--Madeleine, répondit le chevalier, non sans quelque embarras, avait l'intime persuasion que j'avais emporté son fils, et qu'il avait été élevé près de moi.
Son désespoir fut immense quand il lui fallut apprendre la vérité; aujourd'hui encore, la perte de cet enfant est le seul nuage de nos amours.
--Vous lui avez donc dit la vérité?
--Tout entière.
--Pourquoi, adroit comme vous paraissez l'être, n'ayez-vous pas cherché à tromper ses regrets, en lui affirmant, par exemple, que son enfant était mort entre vos bras quelques minutes après sa naissance?
--Je ne puis mentir à Madeleine, répondit gravement Sainte-Croix.
Son compagnon sembla de nouveau s'absorber dans une contemplation muette qui lui servait tout bonnement à déguiser ses réflexions.
Le récit du chevalier touchait à sa fin.
--Nous nous livrions sans contrainte, continua-t-il, à toutes les joies d'une passion que rien ne semblait devoir troubler.
M. le marquis de Brinvilliers s'occupait peu de nous; commensal du logis, j'y avais remplacé le maître, et nous pouvions tous les jours, à toute heure, sans dangers, abrités par son insouciance, nous enivrer de voluptés, quand le soupçon entra dans notre intérieur sous la figure du lieutenant civil.
C'est un terrible gentilhomme que M. Dreux d'Aubray, et nous aurons plus d'un compte à régler ensemble.
Le marquis avait fermé les yeux; M. d'Aubray les lui ouvrit par force. Par ses soins, par ses déclamations tyranniques, par ses violences même, je dus quitter l'hôtel.
Nous n'avions pas pourtant renoncé à nous voir, et j'avais découvert un nid discret et mystérieux pour y cacher nos amours.
Servi par je ne sais quel démon, le lieutenant civil parvint à découvrir notre retraite.
Il avait deux fils, pourtant, et ces deux fils portent l'épée!...
L'arbitraire lui parut une arme plus sûre pour nous atteindre. Muni d'une lettre de cachet, entouré de suppôts de police, il fit un jour irruption dans notre bonheur, et les portes de cette prison se refermèrent sur moi.
Oh! mais j'en sortirai un jour, dussè-je user ma vie à l'œuvre de délivrance.
Rentré dans le monde des vivants, oh! j'en ferai sortir cet homme et ses fils. Ils ont répudié l'épée pour me frapper, ce n'est pas par l'épée que j'assurerai ma vengeance!
Voilà pourquoi, Exili, je me suis donné à vous, voilà pourquoi la réflexion m'a rendu fort contre les folles terreurs, contre de stupides scrupules; voilà pourquoi, enfin, il me faut votre science, car votre science tue.
Elève ou complice, prenez-moi, ni l'un ni l'autre ne failliront à la tâche.
Pour toute réponse, l'Italien se leva et marcha droit au mur contre lequel s'étendait sa couchette.
Sous la pression de sa main, une large pierre tourna dans son alvéole et démasqua aux yeux étonnés de Sainte-Croix une cavité profonde dans laquelle se trouvaient rangés, comme dans une armoire, quelques cornues, des alambics, divers récipients de grès ou de verre, des pots renfermant des substances inconnues, des fioles pleines d'une liqueur mystérieuse, un petit tas de charbon et un réchaud.
Il apporta silencieusement ce réchaud au milieu du cachot et alluma le charbon.
Puis, répondant à l'interrogatoire muet de son compagnon:
--Les gens qui ont besoin de moi, dit-il, et il y en a qui touchent au trône, ne m'ont laissé ici manquer de rien. C'est par eux et pour eux que j'ai improvisé ce laboratoire.
Il y a ici, ne vous en déplaise, de quoi satisfaire toutes les ambitions et assurer toutes les vengeances. Jusqu'alors, je n'avais eu à mes côtés que des compagnons,--ceux-là sont morts,--il me fallait un disciple.
Sainte-Croix interrogea anxieusement Exili des yeux.
--Oui, reprit l'Italien, ils sont tous morts; l'air de ce cachot est fatal; le médecin de la Bastille a assisté, impuissant, à leur agonie, et c'est à peine si à ces maladies étranges il a pu assigner un nom.
Mais pour toi, nul danger, mes espérances te sauvegardent; le démon de l'orgueil t'a envoyé ici, il ne pouvait me donner meilleur disciple.
Sois l'héritier de mes secrets, sois le ministre de mes haines; à toi cette science fatale. Si nous sortons ensemble, nous dominerons ensemble, si tu sors seul, tu me vengeras. Et maintenant, à l'œuvre, mon élève!
V
UN MAITRE EMPOISONNEUR
Ils travaillèrent longtemps, les sombres alchimistes! Une année entière les vit penchés sur le creuset où s'élaborait le grand œuvre des poisons.
Sainte-Croix, désormais tout acquis à l'Italien, et converti au meurtre plus encore par la violence de ses ressentiments et de son caractère que par les déclamations vertigineuses et les paradoxes infâmes de son compagnon, Sainte-Croix, disons-nous, s'était jeté à corps perdu dans cette science du crime.
Il y apportait cette passion que nous lui avons vu mettre au service des actes les moins importants de sa vie, et cette passion s'aiguillonnait encore, dans les circonstances actuelles, de toute la fureur de sa haine pour ceux qu'il accusait de l'avoir enlevé à son monde d'aventures, de plaisirs et d'amours, de toutes les angoisses d'une captivité dont la durée menaçait de devenir éternelle.
La Bastille s'était refermée sur un homme médiocrement dangereux; elle devait se rouvrir sur un véritable fléau.
Le chevalier s'était, du reste, toujours senti entraîné vers les mystères de la toxicologie. Sans but avoué, sans projets déterminés, par séduction et par caprice, il avait cherché à approfondir et à s'approprier les secrets de cet art qui fut la grande occupation de cette partie du dix-septième siècle.
Jugez quelle ardeur il dut apporter, quels progrès il dut faire, sous un maître tel qu'Exili, et avec la pensée d'associer à ses vengeances le résultat de ses travaux.
L'Italien était merveilleusement doué pour enseigner; sa parole avait un éclat qu'on eut cru dérobé aux flammes du royaume infernal, une sauvage éloquence dont les prédications des _illuminés_ des Cévennes allaient nous donner des modèles, et je ne sais quelle logique implacable qui divinisait l'assassinat en l'assimilant à la justice.
Nous n'hésitons pas à le déclarer, et l'histoire l'a enregistré avant nous, Exili était un empoisonneur de _génie_, si toutefois le nom de cette faculté sublime peut être appliqué à tout ce qui n'émane pas d'en haut, à tout ce qui ne s'exerce pas au profit de l'humanité.
C'était une de ces anomalies terribles comme les fastes criminels n'en ont fourni que trop à l'échafaud, depuis Cardillac jusqu'à Papavoine et Eliçabide.
Possédé de la rage de la destruction, comme ces _thugs_ de l'Inde qui croient, en étranglant, bien mériter de leurs sanglantes idoles, il avait consacré toute son existence à la combinaison de substances vénéneuses et les avait réduites à une formule d'une effrayante simplicité.
--Je n'ai qu'un poison, disait-il souvent à Sainte-Croix, mais il est composé de tous les autres, et voici trente ans que je travaille à le perfectionner.
Ses effets sont certains. Seulement, ils varient selon la dose et suivant le _sujet_.
Administré dans une proportion mathématiquement réglée, il peut mettre des mois, des années à agir; quelques grains mis en plus, quelques gouttes ajoutées, et voilà une tombe ouverte aussi instantanément que par le couteau qui troue une poitrine, que par la balle qui frappe au cœur, que par la foudre qui brûle, qui broie, qui pulvérise!...
Ce poison-là revêt toutes les formes, s'attaque à tous les organes, déjoue toutes investigations.
Ouvrez les cadavres qu'il fait, nul désordre ne décèlera sa présence, et souvent une maladie imaginaire deviendra sa complice.
Les Borgia, ces grands artistes, ont légué à ceux qui m'ont précédé ces secrets qui se perdraient, sans doute, dans l'avenir, si tu n'étais pas là pour les recueillir et les employer.