Les amours d'une empoisonneuse

Part 15

Chapter 151,324 wordsPublic domain

--J'ai eu le regret d'apprendre qu'il est mort à la Bastille.

Votre frère, monsieur, était un homme d'une science consommée et il emporte avec lui bien des secrets.

--Pas tous, monsieur.

Exili reprit:

--J'arrive d'Angleterre, pour obéir à sa dernière volonté, et je repartirai sur l'heure.

En deux mots, voici ce qui vous concerne:

Mon frère désire que nous liquidions ensemble, et séance tenante, la succession d'Hanyvel.

A ce nom, Penautier étendit la main.

--J'étais son ami, monsieur, et ma connaissance de ses affaires et de ses opérations me permettra de vous aider à sauver quelques épaves de ce grand naufrage; mais cette succession est très embarrassée. Hanyvel seul était capable de manœuvrer ses capitaux; toute sa force était dans son crédit; malheureusement, il n'est plus au gouvernail, et son navire a sombré corps et biens.

--Corps, oui; biens, non.

--Les créances d'Hanyvel, qui se chiffrent par quatre millions d'actif, seront mises à prix pour cent mille livres, et la dernière bougie s'éteindra sans enchère.

--Pourquoi?

--Parce que ces créances pouvaient être solides entre ses mains par un roulement de capitaux fictifs, et qu'elles seront sans valeur à la première échéance.

Tout se résume par un mot:

Hanyvel est mort!

--Subitement.

--Qui peut répondre de son lendemain? Quand l'heure sonne, il faut partir.

--Oui, même quand une main complaisante donne un coup de pouce à l'aiguille de l'horloge.

--C'est là une façon d'envisager la mort d'Hanyvel qui pouvait convenir à monsieur votre frère.

--Et je partage absolument sa manière de voir, monsieur Penautier.

Comprenez-moi bien:

Toute la fortune d'Hanyvel est engagée dans des entreprises prospères.

Il ne s'agit, pour la relever, que d'un capital de résistance.

Voulez-vous partager avec moi?

La Ferme est à deux pas.

Apportez-moi quatre bons de cinq cent mille livres, sur Paris, Londres, Vienne et Rome, et je vous abandonne l'autre moitié.

--Parlez-vous sérieusement, monsieur le comte?

--Plaisantez-vous, monsieur Penautier?

--Je plaisantais en vous disant que je puis trouver deux millions sur ma simple signature, dans la caisse de la Ferme.

--Dans la vôtre, alors.

--Il faudrait que j'en sois le possesseur, et je n'en suis que le dépositaire.

--Je vois que nous ne nous entendons pas.

--La raison en est bien simple:

Je ne comprends rien à votre proposition.

--Je vais parler plus clairement:

Si dans une heure vous ne m'apportez pas deux millions, en quatre bons à vue de cinq cent mille livres, Exili sortira de sa tombe et se présentera à votre hôtel.

--Mes gens sont en bas, monsieur, et je n'ai qu'à paraître à cette fenêtre...

--Pour voir la maison déserte d'Hanyvel.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Que vous êtes son exécuteur,--testamentaire, du moins, et que l'héritage de sa fille Henriette me sera remis, dans cette chambre, et sans délai.

--Est-ce un guet-apens?

Je vous préviens que cette manœuvre tournera contre vous.

--Il vous est loisible de sortir librement, monsieur Penautier.

Je n'ajouterai qu'un mot:

Je vous ai dit qu'Exili sortirait de sa tombe.

Allez au cimetière de la Bastille et faites ouvrir son cercueil:

Il est vide.

--Si le cadavre d'Exili a disparu, j'attendrai sa visite.

--Peut-être ne reconnaîtrez-vous pas mon frère sous son incarnation nouvelle.

Il a changé de nom, comme de visage...

Il me ressemble.

Regardez-moi.

Penautier hésita une seconde; puis, d'une voix éteinte et d'un geste suppliant, il prononça lentement les paroles suivantes:

--Je suis prêt à donner ma signature, après vous avoir expliqué...

--Je connais cette histoire, interrompit Exili.

Passez dans ce cabinet, préparez les traites et remerciez-moi de vous laisser la vie.

Penautier, tremblant comme la feuille, s'empressa d'obéir.

La porte était à peine refermée sur lui que Cosimo reparut.

--Monsieur le comte, dit-il, j'ai fait attendre madame Hanyvel et sa fille.

Ces dames étaient dans une mortelle inquiétude.

Elles ont l'habitude de voir M. Olivier tous les jours, et, par ma faute, elles n'avaient pas été prévenues...

--_Momento_, dit Exili.

Cosimo avait déjà disparu.

XV

RÉDEMPTION

Exili, l'œil sombre, jeta un manteau sur ses épaules, regarda Olivier, immobile et pâle comme une statue, et lui dit:

--L'antiquité avait des autels où les malheureux, et même les coupables, trouvaient un asile sûr... Adieu.

--Si vous êtes malheureux, mon père, dites-moi s'il est en mon pouvoir de vous consoler.

--O mon fils bien-aimé, laisse-moi te donner ce nom une dernière fois, l'ange qui traduira cette parole à Dieu obtiendra la grâce d'Exili l'empoisonneur, car s'il a travaillé pour les vers de la tombe, il a aussi formé un homme comme toi, qui honore l'humanité.

--Il y a pour vous dans mon cœur une affection réfléchie, plus profonde, plus humaine et plus sacrée que l'amour commandé par la nature.

--Que le cœur déborde de joie ou d'amertume, qu'il est doux d'entendre la voix d'un ami, la voix d'un fils!

Pardonne-moi d'avoir douté de toi.

Si tu m'avais laissé partir, je serais mort désespéré.

--Celui qui juge sera jugé.

Je ne sais rien de vous et ne veux rien savoir.

Exili peut s'accuser lui-même, son fils ne le croira pas.

Les genoux d'Exili fléchirent et ses mains se levèrent frémissantes vers le ciel:

--O Dieu! dit-il, tu m'es témoin que je ne suis pas un assassin.

Tu m'as donné cette étincelle vive que l'homme appelle le génie, et je l'ai conservée lumineuse et brûlante comme les lampes éternelles de tes sanctuaires.

J'ai travaillé l'argile périssable, du droit de l'esprit sur la matière, car la Mort seule a le secret de la Vie.

Que d'autres l'interrogent avec plus de bonheur.

Pour moi, j'ai l'âme trop pleine d'ombre pour trouver la lumière.

Le vieillard retourne à l'enfance, et ceux qui m'ont vu gravir pesamment la colline ne reconnaîtront plus celui qui descendra...

Embrasse-moi, mon fils.

Quelques instants après, Penautier sortit de la chambre voisine, remit les traites entre les mains d'Exili, et gagna la porte de sortie sans qu'une parole eût été échangée.

Un signe avertit Cosimo.

Il introduisit les visiteuses.

Henriette entra la première.

D'un mouvement spontané, elle se jeta dans les bras d'Olivier.

--Deux êtres qui s'aiment sont unis, dit Exili à madame Hanyvel avec un pâle sourire.

--Quel est ce gentilhomme si triste et si beau? demanda Henriette en grande confidence à son fiancé.

--C'est mon père... L'aimerez-vous, Henriette?

--Je serai sa fille.

Exili remit un portefeuille à Olivier.

--Voici, lui dit-il, la dot de ta femme et mon cadeau de noces.

Cosimo t'accompagnera à Venise.

Là, rien ne viendra troubler votre amour, et vous y trouverez la part de bonheur qui m'a été refusée sur la terre.

Le mariage d'Henriette et d'Olivier fut célébré sans pompe à la fin de cette journée.

Au moment où les nouveaux époux se disposaient à sortir de l'église, ils cherchèrent des yeux le comte de Kronborg, qui avait assisté à la cérémonie.

Exili avait disparu.

FIN

TABLE

I.--Un tripot sous Louis XIV 1

II.--Un père et un mari 20

III.--L'hôtellerie d'une More qui trompe 38

IV.--A la Bastille 63

V.--Un maître empoisonneur 90

VI.--Le pacte de la mort 108

VII.--Les amours d'Olivier 162

VIII.--Premiers malheurs 208

IX.--Catastrophe 223

X.--Un jour de bonheur 247

XI.--Le cimetière de la Bastille 274

XII.--ÉPILOGUE.--Ressuscité 302

XIII.--Père et mère 319

XIV.--La dot d'Henriette 328

XV.--Rédemption 334

4037--Imprimerie de Poissy--S. Lejay et Cie.

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Notes sur la transcription:

On a effectué les corrections suivantes:

Je me suis livre=>Je me suis livré

Et quelle sorte de sience=>Et quelle sorte de science

gardée à vue comme elle l'est=>gardée à vue comme est l'est

damanda-t-il après un moment.=>demanda-t-il après un moment.

Lorqu'il les rouvrit la vision=>Lorsqu'il les rouvrit la vision

tolites les ardeurs=>toutes les ardeurs

je n'ai pas su veiller dessusr=>je n'ai pas su veiller dessus

Oliver ne tarda pas à se repentir=>Olivier ne tarda pas à se repentir

des angoisses qui étaient aussi les siennet=>des angoisses qui étaient aussi les siennes

sur le parvit=>sur le parvis

le poignet drois coupé=>le poignet droit coupé

interrompit Exil=>interrompit Exili

Gandin de Sainte-Croix=>Gaudin de Sainte-Croix {5}

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End of Project Gutenberg's Les amours d'une empoisonneuse, by Émile Gaboriau