Les amours d'une empoisonneuse
Part 13
Puis, une fois encore, ils s'assuraient que toutes leurs précautions matérielles étaient bien prises; il ne fallait pas échouer au moment de toucher le but faute d'une précaution.
Ils avaient bien tous les objets qui pouvaient leur être nécessaires ou utiles: une pelle avec un manche fort court, pour creuser la terre, une petite pioche, un ciseau pour faire sauter les clous de la bière, un marteau.
Et encore mille réconfortants pour celui qu'ils allaient essayer d'arracher au trépas, des habits, un manteau.
Pour eux, des armes, car ils étaient déterminés à attaquer ou à se défendre jusqu'à la mort.
Pendant toutes ces occupations, toutes ces discussions perdues, le temps marchait. Quatre heures sonnèrent à l'église voisine.
--Enfin! s'écria Olivier en sautant sur son épée, l'heure est venue, partons.
--De grâce, monsieur, pas encore!...
--Si, reprit impérieusement le jeune homme, il est temps, je ne saurais attendre davantage.
Ne comprends-tu pas que demeurer ici, renfermé dans cette chambre, m'est impossible!
Nous marcherons lentement, si tu le désires, nous prendrons des détours, nous allongerons notre chemin d'une lieue, de deux, de quatre, peu m'importe! mais nous marcherons au moins!
Nous dépenserons un peu de cette activité qui me tue, nous ne serons plus immobiles et passifs. Nous cesserons de nous démener dans les incertitudes de l'espérance et de la crainte, de nous agiter dans le vide. Partons, je le veux.
Cosimo ne résista plus.
Ensemble, à la hâte, ils terminèrent leurs préparatifs; ils cachèrent sous leurs habits leurs armes et leurs outils, et enfin ils sortirent comme l'horloge venait de frapper le quart.
En arrivant dans la rue:
--Monsieur, dit Cosimo, nous n'avons point songé à nous assurer d'une voiture; il est bien possible que M. le marquis ne puisse marcher; d'ailleurs, il voudra peut-être quitter Paris immédiatement; d'une fuite rapide son salut peut dépendre.
Depuis le matin le vieux domestique pensait à prendre cette précaution si nécessaire; s'il n'en avait pas parlé plus tôt, c'est qu'il la gardait comme une ressource dernière contre l'impatience d'Olivier.
--Nous allions pourtant oublier cela, le plus utile peut-être. Où donc avions-nous la tête?
--Je crois que nous l'avions un peu perdue.
--Parle pour toi, Cosimo, je n'ai jamais été, quant à moi, si bien de sang-froid.
Ça, il nous faut de suite une bonne voiture et de vigoureux chevaux, qui puissent d'une traite mettre quinze lieues au moins entre Paris et nous.
Faisons vite, nous avons assez d'or pour faire hâter les plus lents.
--Mais où enverrons-nous la voiture nous attendre?
--Sur la petite place qui est en dehors de la porte Saint-Antoine. Je sais là un endroit fait exprès, le cocher pensera qu'il s'agit d'un duel, il sera parfaitement tranquille et dormira pour abréger le temps.
Au besoin, le dernier moment venu, si le marquis ne peut absolument pas marcher, nous ferons avancer la voiture jusque sous le mur du cimetière, car nous serons, j'imagine, obligés de passer par-dessus le mur.
On n'aura pas l'obligeance de nous laisser la porte ouverte; mais hâtons-nous, le temps presse.
Malgré toute leur activité, ils ne trouvèrent pas tout d'abord ce qu'ils cherchaient.
Alors, comme maintenant, quinze mille voitures ne broyaient pas, du matin au soir, le pavé de la capitale.
Enfin, ils rencontrèrent des chevaux à souhait. Mais il leur avait fallu plus de trois quarts d'heure de recherches et de démarches. C'était toujours autant de gagné.
Cette fois, il était vraiment temps de se mettre en route.
Cosimo regarda la voiture s'éloigner au petit trot, le cocher avait toutes ses instructions.
--Maintenant, dit-il à Olivier, je crois que nous pouvons partir.
Le soleil se couchait lorsqu'ils franchirent les portes du cimetière.
Ils commencèrent aussitôt à examiner les lieux avec le plus grand soin.
Au moment suprême, une connaissance exacte du terrain leur pourrait être de la plus grande utilité.
On pouvait en cet endroit se croire à vingt-cinq lieues de Paris, dans quelque coin de la forêt de Compiègne.
Des arbres séculaires y étalaient leurs branches puissantes.
Nul jardinier n'y était chargé d'arrêter une végétation luxuriante, et de tous côtés se dressaient des massifs d'aubépine ou de sureau.
Seuls les bruissements des feuilles ou le vol effarouché de quelque oiseau dans les branches troublaient le silence de ce désert.
Rien en cette solitude n'arrivait des bruissements de Paris, de ce tapage lourd et continu qui annonce au loin le voisinage de la capitale, semblable aux sourds mugissements des vagues lorsqu'on approche de la mer.
Les tombes y étaient peu nombreuses. A peine y apercevait-on, çà et là, quelque pierre moussue, à moitié cachée par le lierre et les ronces.
L'herbe drue, épaisse et forte, témoignait que depuis des années la terre n'y avait pas été retournée.
Le sol, enfin, n'avait pas ces ondulations qu'on remarque dans les cimetières, semblables aux sillons des champs de blé après la récolte, et qui annonce que la terre a eu sa moisson de cadavres.
Olivier et Cosimo allaient dans cette solitude, assourdissant le bruit de leurs pas.
Ils craignaient de troubler la morne tristesse de ce silence, et d'éveiller l'attention. Ils parlaient tout bas.
--Voyez donc le mur en cet endroit, monsieur, dit Cosimo.
--Oui, il est à peu près écroulé... l'accès de cette brèche est aussi facile que celui d'une porte.
--Certainement, c'est par là que nous passerons.
--Mais, reprit Olivier préoccupé, je ne vois pas ici de fosse béante; sans les deux ou trois pierres que je vois là-bas, je ne sais, vraiment, si je me croirais dans un cimetière.
--Chut, monsieur, murmura Cosimo, quelqu'un...
Olivier s'arrêta.
--Où? demanda-t-il.
--Là, un homme! Il creuse une fosse, nous n'avons plus besoin de chercher.
En cette partie de l'enclos, on avait abattu les arbres, l'herbe avait été arrachée, le terrain à peu près nivelé.
Les fossoyeurs avaient fait office de pionniers. Ils avaient défriché pour donner aux prisonniers les six pieds de terre qui reviennent à chacun de nous après la mort.
Le sol avait été fraîchement remué tout autour, l'herbe était rare. Des fosses à peine fermées apparaissaient à côté de la fosse qui s'ouvrait.
--Ne vous semble-t-il pas, monsieur, demanda Cosimo, que nous sommes un peu éloignés de l'endroit où nous allons avoir affaire tout à l'heure? Nous ne distinguons rien d'ici.
--Il faut nous rapprocher, dit Olivier, mais tâchons de ne pas appeler sur nous l'attention de cet homme.
--Autant que possible, il faut l'éviter; mais si par malheur un de nous, par un mouvement mal calculé, le fait regarder de notre côté, n'ayons plus l'air de nous cacher, nos allures mystérieuses l'inquiéteraient.
Nous feindrons d'aller prier sur la première venue de ces tombes.
--Ou plutôt, mon vieil ami, nous prierons réellement Dieu pour la réussite de notre tâche; hélas! ce que nous pouvons est bien peu de chose sans sa protection.
Ils se glissèrent alors entre les arbres, profitant des moindres replis du terrain, allant d'arbre en arbre, de buisson en buisson.
Ainsi ils réussirent à tourner la clairière et se trouvèrent à vingt pas, tout au plus, du fossoyeur.
Une touffe énorme de sureaux en fleur les abritait admirablement.
Ils s'assirent et déposèrent sous les feuilles leurs outils et les habits destinés au marquis. Puis, à tout hasard, ils préparèrent leurs armes.
--Maintenant, dit Olivier avec un soupir de soulagement, nous sommes prêts, attendons.
Le fossoyeur cependant continuait sa besogne, lentement, tranquillement, à son loisir, comme un homme qui a du temps devant lui. Il sifflait gaiement un refrain populaire.
De leur cachette, Olivier et Cosimo pouvaient suivre ses moindres mouvements.
Pour plus de facilité, il était descendu dans la fosse, qui pouvait avoir alors deux pieds de profondeur.
Entre chaque pelletée de terre, il marquait un instant de repos, par moment il se baissait: quelque caillou bizarre attirait-il son attention, il se baissait, le ramassait, l'examinait avec soin, puis le jetait au loin dans n'importe quelle direction.
Un de ces cailloux, assez gros, vint frapper une branche à une faible distance de la tête de Cosimo.
--Le butor a failli me blesser, grommela le vieux domestique.
--Il ne faut pas lui en vouloir de perdre son temps, murmura Olivier; à chaque pierre qu'il ramasse et qu'il lance, c'est deux pelletées de moins qu'il soulève; c'est autant de gagné pour nous.
L'homme, à ce moment, s'était relevé; appuyé sur sa bêche, il regardait quelque chose que les deux guetteurs ne pouvaient apercevoir.
--Les guichetiers arriveraient-ils déjà avec leur sinistre fardeau? demanda tout bas Cosimo.
--Non, dit Olivier, je vois, c'est le gentilhomme dont le marquis parle dans sa lettre, il se dirige du côté du fossoyeur.
--Je le vois aussi, dit Cosimo, mais je ne le connais pas, et cependant je n'ai oublié le visage d'aucun ami de mon maître.
--Et des ennemis?
--Non plus, c'est la première fois que je vois ce visage.
Un gentilhomme vêtu à la dernière mode, si merveilleusement habillé qu'il semblait se rendre à quelque fête, traversait la clairière et se dirigeait vers le fossoyeur; de crainte de tacher ses talons du plus beau carmin et de souiller de poussière ses bas et les boucles de ses souliers, il marchait avec précaution, enjambant avec soin les fosses fraîchement fermées.
A la vue d'un seigneur si magnifique, il semblait tout naturel que le fossoyeur se découvrît respectueusement et attendît ses ordres.
Loin de là, lorsque l'étranger ne fut qu'à quelques pas, il reprit son sifflet interrompu et se remit à remuer la terre avec une sorte de fureur.
Le gentilhomme s'arrêta, un peu surpris de cet accueil. Il prit le premier la parole.
--Mon ami, dit-il, vous faites là une triste besogne.
Le fossoyeur haussa les épaules, et regarda en face celui qui lui parlait:
--Pourquoi triste? demanda-t-il.
--Je la croyais telle, reprit le gentilhomme en souriant, et pour tout le monde elle a cette réputation.
--Je le sais, monsieur, dit le fossoyeur en se reposant sur sa bêche, on trouve notre métier lugubre; mais quel est donc le vôtre? Vous êtes homme d'épée, à ce que je crois, mon gentilhomme; lorsque vous êtes à la guerre, pensez-vous donc faire une besogne bien plus gaie que la mienne?
Est-il donc si réjouissant de trouer des poitrines, de fendre des têtes, de casser des bras et des jambes?
Cela me répugnerait à moi, qui ne suis qu'un manant, et je n'ai jamais pu comprendre qu'on s'en fît honneur.
J'en suis encore à me demander comment il y a des hommes qui osent avouer tout haut que leur métier est de tuer les autres hommes.
Vous faites des cadavres, monsieur; moi, je leur creuse une dernière demeure; à tout prendre, j'aime mieux ma besogne que la vôtre.
Ces paroles semblèrent plonger le gentilhomme dans la stupéfaction, puis il se mit à rire.
--Un fossoyeur philosophe, fit-il entre ses dents, c'est, ma parole, merveilleux! Le drôle mériterait cent coups de bâtons... Enfin, j'ai besoin de lui en ce moment.
Le travailleur avait repris sa bêche, le gentilhomme fit quelques pas comme pour rebrousser chemin, puis il s'arrêta: évidemment il hésitait à prendre une résolution.
De leur cachette Olivier et Cosimo avaient beau prêter l'oreille, ils n'entendaient rien.
L'étranger cependant se ravisa. Il revint près du fossoyeur.
--Mon ami, lui dit-il, je viens de réfléchir à vos paroles, je les trouve si pleines de sens, que je suis presque de votre avis; tant de raison dans un homme de votre condition me surprend, et, par ma foi! j'en suis si aise, que je veux que vous acceptiez le louis que voici pour boire à ma santé.
Le fossoyeur regarda fixement cet inconnu qui venait ainsi faire des générosités dans un cimetière; il semblait indécis s'il accepterait ou non; on lisait une question sur ses lèvres.
Mais le louis d'or brillait terriblement; le fossoyeur tendit sa main terreuse.
--Et allons donc! s'écria le gentilhomme, aviez-vous peur qu'il ne fût pas de bon aloi? C'est égal, continua-t-il en souriant, vous faites une triste besogne.
--Pas si triste que vous croyez, mon gentilhomme.
--Eh bien! là, franchement, dites-moi pourquoi elle ne vous paraît pas ainsi.
--C'est que je creuse la fosse d'un prisonnier, et que prison pour prison...
--Eh bien?
--Je préfère une tombe à la Bastille.
Le gentilhomme tressaillit comme pris d'un frisson subit; le fossoyeur s'en aperçut.
--Sur ce point encore vous avez l'air d'être de mon avis, monsieur, et ce nom de Bastille ne semble pas vous être particulièrement agréable.
--Je le confesse.
--En connaîtriez-vous donc l'intérieur?
--Assez pour préférer la prison que vous préparez là.
--Hein, que disais-je? reprit le fossoyeur; c'est moi qui délivre les malheureux.
Ainsi, je suis sûr que celui qui va venir tout à l'heure me bénira du fond de son cercueil.
Ce fut presqu'un tressaillement qui agita cette fois le gentilhomme; un nuage sombre passa sur son front, ses lèvres se contractèrent.
--On va donc ce soir même enterrer un prisonnier? demanda-t-il d'une voix altérée.
--J'attends les guichetiers qui doivent apporter son cercueil; ils ne tarderont pas à venir.
--Eh bien, je reste. Je ne serai pas fâché d'assister à cette funèbre cérémonie.
Je veux voir ce qui serait advenu de mon corps si j'étais mort dans mon cachot.
--Et dire une prière sur la tombe du défunt, n'est-ce pas, monsieur?
--Oui, je prierai volontiers.
--Alors, monsieur, si telle est votre intention, vous ferez bien de vous éloigner.
--Pourquoi cela?
--Parce que votre présence pourrait inquiéter les guichetiers. On a vu quelquefois des familles prévenues, on ne sait comment, de la mort d'un de leurs parents, prisonnier à la Bastille.
Alors, ces familles voulaient au moins ravoir le cadavre de celui qu'elles avaient aimé vivant, pour le porter dans quelque sépulture de famille, ou même pour l'ensevelir pieusement de leurs mains, afin de pouvoir marquer la place et y venir prier quelquefois.
--Et, alors, qu'arrivait-il?
--Alors un frère, un ami, un fils venait, qui guettait le moment de l'inhumation et marquait la place; puis, les guichetiers retirés, ce fils, cet ami, ce frère, aidé d'un valet, comme je suppose que vous en avez un, se hâtait de soulever la terre, retirait le cercueil et s'enfuyait comme un voleur, emportant le corps que la justice du roi n'avait pas voulu lui rendre.
--Ah! cela se pratique ainsi?
--Oui, monsieur, je m'en suis aperçu plusieurs fois, je n'en ai jamais rien dit.
C'est d'ailleurs si facile! Moi parti, nul ne veille sur le cimetière jusqu'à demain; les gens du quartier font un détour plutôt que de passer dans le voisinage, et là, tenez, de ce côté, il y a au mur une brèche qui vaut une porte.
A chacune de ces paroles, qui semblait comme un avertissement ou une conseil, le gentilhomme tressaillait involontairement sous le poids d'une émotion trop forte; il était clair que le fossoyeur croyait avoir affaire à un de ces parents dont il parlait.
--Donc, monsieur, continua-t-il, suivez mon conseil, cachez-vous; les guichetiers vont venir, et s'ils vous voyaient, peut-être prendraient-ils peur et mettraient-ils un soldat en faction, pour ensuite, demain, faire transporter la bière dans un autre endroit.
--Merci, mon maître, fit l'étranger, et sortant un autre louis de sa poche, voici pour vous, dit-il; moi, je me cache.
--Comme vous pouvez voir, reprit en riant le fossoyeur, le trou n'est pas bien profond, et je suis trop fatigué pour le creuser beaucoup encore avant l'arrivée des guichetiers.
Le gentilhomme fit un geste de remerciement et en toute hâte gagna la partie boisée du cimetière, où il disparut bientôt; le fossoyeur reprit ou fit semblant de reprendre son travail.
Cette fois, la conversation avait eu lieu à voix haute. Olivier et Cosimo n'en avaient pas perdu une syllabe.
--Nous savons maintenant, dit Olivier, que rien n'entravera notre entreprise.
--Oui; mais si je suis rassure sur ce point, un autre m'inquiète.
--Et lequel, mon vieil ami?
--La présence de ce gentilhomme.
--Le marquis nous avait prévenu dans sa lettre.
--Peu importe, ses allures ne me plaisent pas.
--Moi, je dois avouer que je suis enchanté de le savoir ici près, il nous prêtera main-forte au besoin.
Cosimo ouvrait la bouche pour répondre, mais jetant par hasard les yeux sur l'espace vide, il fut comme pétrifié; la voix s'arrêta dans sa gorge, et, n'ayant pas la force de parler, il saisit Olivier par le bras... le jeune homme comprit.
Deux hommes, qu'à leur costume on reconnaissait aisément pour des guichetiers de la Bastille, s'avançaient.
Ils portaient une civière recouverte d'un lambeau de tapisserie noire; sous la tapisserie se dessinait un cercueil.
--Arrivez donc, lambins! leur cria le fossoyeur.
--Voilà, voilà! répondit l'un d'eux, mais c'est que nous sommes fatigués.
--Il est diablement lourd, fit l'autre.
Ils étaient arrivés sur le bord de la fosse, la tapisserie fut enlevée; alors, balançant la civière d'un mouvement égal, les guichetiers envoyèrent la bière rouler à deux pas.
--Ouf! firent-ils.
Le cercueil, en tombant, rendit un bruit sourd, qui retentit douloureusement dans le cœur d'Olivier.
--Les misérables! murmura-t-il avec rage.
--Monsieur, de grâce, conjura Cosimo.
Les guichetiers avaient déposé leur civière.
--Voyons, fit l'un, il faut se dépêcher, pourtant.
--La fosse n'est guère profonde, dit l'autre; puis s'adressant au fossoyeur: Ah! paresseux! on voit bien que c'est pour le compte de notre gouverneur que tu travailles; le moindre bourgeois voudrait au moins trois pieds de plus...
--N'as-tu pas peur qu'il ne s'en sauve?
--Non, mais il est capable de se plaindre de ce que son cachot est trop étroit.
Des éclats de rire accueillirent cette plaisanterie.
Dans leur cachette, Olivier et Cosimo se sentaient défaillir.
--Il paraît, dit le fossoyeur, lorsque l'hilarité fut un peu calmée et tout en aidant ses camarades à faire glisser le cercueil dans la fosse, que ce n'était pas un prisonnier huppé.
--Je ne pense pas, répondit un guichetier, je ne le connaissais pas.
--Allons, voilà qui est fait, aidez-moi à pousser la terre...
Tous nous connaissons ce bruit sinistre de la terre tombant à pelletées sur une bière; tous, le cœur gonflé et les yeux pleins de larmes, debout sur le bord de la fosse d'un ami, d'un parent, nous l'avons entendu ce bruit funèbre qui retentit dans l'âme comme le glas de l'éternité...
Que l'on juge donc de la douleur d'Olivier. Il savait, lui, que cette tombe se refermait, non sur un mort, mais sur un vivant.
Il ne put supporter ce spectacle, et sa douleur trouvant enfin un issue, il pleurait.
Le vieux Cosimo, lui, était plus pâle qu'un cadavre, et, comme Olivier, il avait détourné les yeux.
Enfin, le silence leur apprit que tout était fini. Lorsqu'ils relevèrent les yeux, un petit monticule s'élevait, là où un instant avant il y avait une fosse.
Les trois hommes étaient debout et causaient de leurs affaires. Mais l'honnête fossoyeur, qui, plus d'une fois, avait tourné les yeux vers l'endroit où s'était réfugié le gentilhomme, attira vite sur autre chose l'attention des guichetiers.
--Camarades, dit-il, je paie une bouteille.
--Tope, répondirent-ils, chacun la nôtre.
Et ils s'éloignèrent.
Ils avaient à peine disparu, qu'Olivier voulut s'élancer, Cosimo le retint.
--Et le gentilhomme, monsieur, que vous avez oublié!
--Peu importe.
--Les ordres du marquis sont formels.
--Sa vie avant tout. Ne me retiens plus, Cosimo, malheureux, tu tues ton maître en ce moment.
--Non, je lui obéis.... Eh! tenez, le voilà, le gentilhomme, voyons ce qu'il va faire.
L'étranger était debout tout près du monticule de terre fraîchement remuée; qui seule indiquait la demeure dernière du prisonnier.
Il avait ôté son chapeau garni de plumes d'une richesse extrême, moins par respect pour le tombeau que pour livrer à la brise fraîche du soir son front. Plus près, Olivier et Cosimo auraient pu lire sur le front de l'inconnu un monde de sinistres pensées.
Plus isolé par son trouble, par les remords que par la solitude, son désordre se trahissait par des gestes presque furieux.
Imprudent! il livrait son secret aux quatre vents du ciel, sans s'être demandé si près de là une oreille indiscrète n'allait pas le recueillir pour s'en servir plus tard comme d'une arme terrible.
--Ami, disait-il, tu es là, ô mon maître! pour tous, mort; pour moi, vivant...
Toi si fier jadis de ta science, qu'est devenue ta science? Là, sous cette terre, ton cœur bat encore, mais qui entendra ses battements, sinon moi?...
Imprudent! comment n'as-tu pas deviné que ton élève, l'élève d'Exili l'empoisonneur, trahirait son maître comme autrefois Judas!
Tu m'as donné la clef de la science, qu'ai-je besoin de toi, maintenant? Tu ne m'as pas dit ton dernier mot, sois tranquille, je le trouverai.
Ah! ah! continua-t-il avec un éclat de rire sinistre, le vieux maître n'humiliera plus son élève; le maître mort, l'élève commande à son tour, et désormais je suis seul maître du secret terrible de la mort.
Un instant encore il demeura immobile; puis replaçant son chapeau sur sa tête et repoussant avec mépris la terre du monticule:
--Maître, dit-il en ricanant, si tu pouvais me voir à cette heure, tu m'admirerais.
A ma place, tu ferais ce que je fais; je ne veux ni un maître, ni un complice; je suis digne de toi. Adieu, Exili, adieu, ton élève Sainte-Croix te salue.
Et il s'éloigna sans détourner la tête, marchant à grands pas vers cette brèche que lui avait montrée le fossoyeur.
Il était temps.
A contenir la fureur d'Olivier, les forces de Cosimo s'épuisaient.
Ni l'un ni l'autre n'avait pu entendre le monologue du gentilhomme; à peine la brise apportait-elle à leurs oreilles quelques sourdes exclamations; mais à ses gestes ils devinaient un ennemi.
Pour Olivier, pour Cosimo, il était évident que cet homme connaissait le secret terrible et qu'il repoussait du pied le marquis dans l'éternité.
Vingt fois Olivier avait voulu courir sur lui, l'attaquer et le tuer; Cosimo l'avait retenu de force.
--Et le temps de la lutte, murmurait-il, ne serait-il pas, en admettant que vous sortiez vainqueur, ne serait-il pas encore du temps perdu?
--Le misérable! disait Olivier. Je le retrouverai.
Enfin, l'étranger disparut sous les arbres.
D'un bond Cosimo et Olivier furent près de la fosse.
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* * * * *
ÉPILOGUE
XII
RESSUSCITÉ
--Où, suis-je?
Telle fut la première pensée qui surgit, au réveil, dans le cerveau troublé d'Exili.
Habitué à vivre dans l'obscurité, ses yeux étaient blessés par la vive lumière du jour, qui entrait à flots par deux hautes fenêtres.
Il se souleva péniblement et jeta un regard étonné sur les objets qui l'environnaient.
La pièce assez spacieuse dans laquelle il se trouvait, d'une décoration simple, avait un aspect presque monacal.
La couchette basse sur laquelle il reposait, une dormeuse, des sièges recouverts en cuir, une table à pupitre, un lavabo, un coffre en bois de cèdre, des livres rangés sur une tablette fixée à la muraille nue, en composaient l'ameublement.
Cet examen sommaire terminé, il se dirigea d'un pas mal assuré à travers la chambre, ouvrit une des croisées et respira à longs traits l'air matinal qui rafraîchissait sa poitrine et donnait un jeu plus libres à ses poumons brûlés.
Le soleil était déjà haut sur l'horizon et les oiseaux tapageaient dans les arbres d'un jardin dont il apercevait les cimes.
En face, s'élevaient les toits bleus en trapèze des deux pavillons d'un hôtel qui, à en juger par son architecture, devait avoir été construit sous le feu roi Louis XIII.
--Où suis-je?... se demanda encore Exili en passant la main sur son front.
Il me semble qu'un voile est étendu sur ma mémoire et obscurcit la lucidité de mes souvenirs...