Les amours d'une empoisonneuse

Part 11

Chapter 113,850 wordsPublic domain

--Quel malheur!... Ah! c'est horrible!... mourir ainsi...

Olivier n'était guère moins agité que l'inconnue, les paroles qu'il entendait ne répondaient que trop aux horribles pressentiments qui déchiraient son âme.

Il eût donné un an de sa vie pour une parole de cette femme.

Enfin elle sembla revenir à elle. Elle leva sur Olivier ses yeux égarés, fit un violent effort pour rappeler ses souvenirs; puis tout à coup:

--Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-elle, et comment vous trouvez-vous ici me soutenant?

En deux mots Olivier lui dit ce qui venait de se passer.

--Ah! c'est vrai, dit-elle, malheureuse! j'oubliais, ah! c'est horrible.... Monsieur, soyez assez bon pour me conduire à mon carrosse, qui doit m'attendre au détour de cette rue.

--Madame, au nom du ciel! interrogea Olivier en lui offrant son bras, de quel malheur parlez-vous, qu'est-il arrivé?...

--Ah! une horrible catastrophe.... répondit l'inconnue, et elle se tut.

Parvenus au vestibule, Olivier aperçut le chevalier appuyé contre un des battants de la porte; il marcha rapidement vers lui, et se dégageant du bras de l'inconnue:

--Mon ami, lui dit-il, je te confie madame, qui s'est confiée à moi.

Et il s'éloigna, mais non si rapidement qu'il ne pût voir M. de Tancarvel s'incliner courtoisement devant la jeune femme, la saluer comme une personne de connaissance et lui offrir son bras.

Cependant Olivier avait repris l'escalier, devant lui toutes les portes étaient ouvertes, les appartements étaient resplendissants de lumières, mais pas un convive, pas un valet.

Un silence de mort régnait dans l'immense hôtel et succédait au tumulte que le jeune homme avait cru entendre lorsqu'il avait pénétré dans le jardin.

Et pourtant il avait dû y avoir une fête, de nombreux invités; mille témoignages irrécusables étaient là pour le prouver.

Un instant, Olivier s'arrêta dans une antichambre; pour mieux écouter, il retint sa respiration: rien, il n'entendait que les battements insensés de son cœur.

Il traversa alors rapidement un salon d'attente, mais une indicible horreur le cloua sur le seuil de la pièce qui suivait.

C'était la salle à manger. Là éclatait, terrible, le témoignage de quelque affreux accident.

De tous côtés, une inexprimable confusion: les meubles dispersés, les fauteuils renversés, les tentures arrachées et déchirées.

Sur la table, dressée au milieu de la pièce, le désordre était incroyable et plus éloquent encore.

Les cristaux précieux, les porcelaines, les pièces de vermeil, tout était renversé pêle-mêle, les candélabres, chargés de bougies, avaient été jetés bas; quelques bougies brûlaient encore: l'une d'elles avait mis le feu à la nappe, qui se consumait lentement.

A terre, mille débris divers, de porcelaines mises en pièces, de bouteilles brisées...

Tandis qu'Olivier, le front mouillé de terreur et d'anxiété, considérait ce spectacle étrange, il entendit un bruit de pas précipités. Il entra dans la salle pour laisser le passage libre. Un valet parut, qui courut à lui.

--Monsieur, lui dit cet homme, sur votre vie, hâtez-vous, venez...

--Comment, moi!... Savez-vous à qui vous parlez?...

--Quoi!... vous n'êtes pas le chirurgien?

Olivier secoua négativement la tête...

--Eh! que ne le disiez-vous tout de suite! s'écria le domestique, et il disparut en courant.

Les derniers mots que put entendre le jeune homme furent ceux-ci: «Il sera trop tard.»

Le désespoir de l'infortuné était alors à son comble, mais l'excès même de sa douleur lui rendit quelques forces et un peu de courage.

--Allons, se dit-il, mon sort est décidé maintenant, elle est morte.

Morte, et c'est mon amour qui l'aura tuée. Moi aussi, je puis dire comme ce laquais, trop tard! trop tard! mais, au moins, je veux la revoir une dernière fois.

Je veux encore coller ma lèvre contre sa main raidie par le trépas. Sans doute ses parents, en me voyant paraître, me demanderont qui je suis, de quel droit je viens troubler leur douleur, mêler mes larmes à leurs larmes, peut-être ils voudront me faire chasser...

Cette pensée le fit hésiter un instant.

--Mais non, reprit-il, après une douloureuse réflexion, il faut que je la voie encore.

--Qu'ai-je à craindre d'ailleurs? Est-ce que la vie m'est quelque chose! Oui, je veux m'agenouiller près d'elle, lui dire un dernier adieu et mourir aussi... Et malheur à qui viendrait m'arrêter!...

Et saisissant un couteau de table, il s'avança vers la porte qui donnait dans les appartements intérieurs, lentement, automatiquement, tout d'une pièce, comme un cadavre.

Il était terrible à voir ainsi, mais tels étaient la préoccupation et le désordre de tous en ce moment, que trois ou quatre laquais qui passèrent en courant près de lui ne le remarquèrent même pas.

Cependant il avançait toujours, mais à mesure qu'il traversait les nombreuses pièces qui s'ouvraient les unes sur les autres, il lui semblait que ce morne silence qui l'épouvantait tant était enfin troublé.

Il entendait maintenant distinctement des voix confuses, puis des gémissements, et, dominant ce sourd murmure, quelques sanglots déchirants.

Le même domestique qui l'avait interrogé quelques minutes avant dans l'antichambre reparut, il était suivi de gens qu'Olivier reconnut pour des médecins.

Il allait s'élancer sur leurs pas, lorsque la lourde tapisserie de la porte se souleva de nouveau, et dans l'encadrement apparut celle qu'il croyait morte.

Oui, c'était bien Henriette, pâle, échevelée, les habits en désordre, mais c'était elle, elle vivait!...

Il voulut s'élancer vers elle, tomber à ses genoux, mais ses forces le trahirent. C'était plus d'émotions qu'il n'en pouvait supporter.

Il chancela, tourna deux fois sur lui-même comme un homme frappé d'une balle au cœur, sa main inerte lâcha le couteau dont il s'était emparé, ses bras battirent l'air, un gémissement douloureux souleva sa poitrine, et, inanimé, il tomba sur le parquet, presque aux pieds d'Henriette.

Mais bientôt la douce pression d'une main qui serrait la sienne, une tiède haleine qui effleurait ses lèvres le rappelèrent à la vie.

Il ouvrit les yeux.

N'était-ce pas une divine, mais décevante illusion, un de ces adorables mensonges qui parfois bercent le désespoir?... Il se le demanda.

Henriette était là, près de lui, agenouillée, penchée sur son visage. D'une main, elle soutenait la tête de son amant; de l'autre, elle interrogeait ce cœur qui ne battait que pour elle.

Après tant d'angoisses poignantes, de si épouvantables commotions, ce fut pour Olivier un instant délicieux. Il aurait pu parler, il ne le voulut pas.

Une parole pouvait faire envoler le rêve, et si ce n'était pas un songe, faire cesser cette scène si douce à son cœur.

Il referma les yeux, bénissant Dieu et lui demandant de prolonger cette extase.

Mais, tandis qu'un sentiment intime de bonheur infini, de ravissement céleste, rafraîchissait son âme, il sentit sur son front tomber de grosses larmes, larmes brûlantes et silencieuses, larmes de désespoir.

Il se souleva à demi et, portant à ses lèvres la main d'Henriette:

--Pardonne, ô mon amie, murmura-t-il, pardonne à l'égoïsme de mon amour.

Hélas! je te croyais à tout jamais perdue pour moi; et rassuré maintenant sur ta vie, je m'oublie dans mon bonheur, sans songer à te demander quel chagrin cruel fait couler tes larmes...

La jeune fille se releva à ces paroles, et, cachant son visage entre ses mains:

--Olivier, mon ami, mon frère, s'écria-t-elle, je suis bien malheureuse, oh! bien malheureuse!

Puis sa voix s'éteignit dans les sanglots.

Saisi d'une douleur nouvelle, Olivier était debout déjà.

--N'ai-je donc pas le droit, dit-il, de partager ta douleur! Parle, réponds-moi, qu'est-il arrivé?

--Oh! mon père!... mon pauvre père!... Olivier, me voici seule au monde!...

Et, abîmée dans sa douleur, oubliant tout, s'oubliant elle-même, elle laissa tomber sa tête si belle sur la tête de son amant.

Tandis qu'elle sanglotait éperdue, Olivier s'adressait les plus sanglants reproches.

Cette douleur de celle qu'il aimait, il la partageait certes; elle remuait en lui toutes les fibres de la sensibilité, et cependant, malgré lui, il se sentait inondé de joie.

Il l'avait crue morte, cette femme adorée, il la retrouvait; pour la première fois il pouvait appuyer ses lèvres sur ces beaux cheveux blonds, plus fins que les fils de la vierge; n'était-ce pas à égarer la raison?

Aussi, il n'osait pas parler, il craignait que sa voix ne le trahît.

Il se tenait debout, immobile, n'osant faire un mouvement, lorsque tout à coup Henriette le repoussa avec violence:

--Malheureuse que je suis! s'écria-t-elle, là, à deux pas de nous, mon père est sur son lit de mort, et moi, impie, je m'abandonne au bonheur de pleurer entre les bras de celui que j'aime!... Fuyez, Olivier, fuyez cette maison; nos amours ont été une faute, votre présence en cette maison est presque un crime.

Une exaltation sombre éclatait dans ses yeux, son maintien, son geste annonçaient l'égarement. Olivier fut épouvanté.

--Vous me repoussez, dit-il, vous me chassez... Henriette!... Je suis bien malheureux, vous ne m'aimez plus...

--Ne plus vous aimer, reprit-elle d'un ton plus calme, est-ce donc en mon pouvoir, lors même que je le voudrais? Mais ces mots prononcés ici, à côté du lit de mort, ne sont-ils pas une impiété?...

Pauvre père!... Et moi qui voulais te quitter. Oh! cette idée me suit comme un remords.

Que serait-ce donc, s'il eût été frappé au lendemain de ma fuite et si j'en étais réduite à me dire: J'ai été une des causes de sa mort...

Olivier essaya de balbutier quelques paroles.

--Eloignez-vous, mon ami, je vous en conjure, continua Henriette. Et ne cherchez plus à me revoir. Votre cœur souffrira, mais songez que je serai aussi malheureuse que vous.

Le coup terrible qui me frappe me dessille les yeux et me montre la profondeur de l'abîme où nous courions ensemble; si je dois être unie à vous, Olivier, ce ne sera que du consentement de ma mère. Peut-être entendra-t-elle ma voix, lorsque je lui dirai que pour elle vous seriez un bon fils; mais, quoi qu'elle décide, je lui obéirai. Séparons-nous donc, mon ami, mon frère... Sachons espérer et nous résigner.

Alors elle tendit son front à son amant; Olivier, fou de douleur, y déposa un chaste baiser.

--Adieu, frère, dit-elle encore.

Puis il la vit s'éloigner avant d'avoir pu trouver une parole pour la conjurer de revenir sur sa résolution.

Décidé à lui obéir, pourtant, il songea à quitter cette maison dont un effroyable malheur lui avait ouvert les portes; mais il ne voulut pas s'éloigner, pour toujours peut-être, sans savoir au moins quelques détails du coup qui venait de l'atteindre si cruellement en frappant son amie.

Il résolut, en conséquence, d'attendre dans une des antichambres quelques laquais; mais il voulut avant aller remercier le chevalier de Tancarvel, le rassurer et lui rendre la liberté.

Il le trouva fidèlement debout au même endroit.

--Merci, mon ami, lui dit-il, de votre aide loyale; mais si je suis bien désespéré, au moins je suis rassuré sur les jours de celle que j'aime plus que ma vie.

--Oui, je sais, répondit le chevalier, ce pauvre Hanyvel!...

--Quoi! vous savez...

--Je puis même vous donner les moindres détails de cette catastrophe.

--Oh! je vous en prie.

--Ce ne sera pas long, mais je ne vois rien qui vous retienne ici.

--Je ne voulais que connaître les circonstances de ce fatal événement, et je comptais interroger un laquais.

--Grâce à moi, ce sera inutile; permettez-moi donc de vous reconduire jusqu'à votre logis.

Olivier fit un signe d'assentiment, son ami passa son bras sous le sien, et tous deux s'éloignèrent.

--Donc, reprit tout en marchant le chevalier de Tancarvel, imaginez-vous, cher ami, que jamais on ne vit rien de plus subit.

Le malheureux Hanyvel donnait aujourd'hui même un grand repas; plus de trente convives étaient assis à la table, on venait de servir le dessert, tout le monde était d'une gaieté folle.

Tout à coup, après une santé au gendre futur de sa fille, Hanyvel porte son verre à sa bouche, y trempe à peine les lèvres et tombe...

--Il était mort?

--C'est-à-dire foudroyé. Quelque coup de sang, j'imagine; il était fort replet, ce pauvre financier. Ce que c'est que de nous pourtant! conclut philosophiquement le chevalier.

--Ce que vous me dites là, je l'avais deviné. Mais les convives, les invités?

--Enfin, mon cher, chacun, vous le comprenez, a tiré de son côté, les hommes épouvantés, les femmes poussant des cris. Tout le monde a perdu la tête, si bien que lorsqu'un chirurgien a pu être appelé il n'est arrivé que pour constater la mort.

--J'ai cependant vu entrer des médecins.

--Inutile empressement des médecins. Puis, vous le savez, on conserve toujours quelque espérance; il est de ces malheurs qu'on se refuse à croire; c'est ce que me disait la marquise.

--Quelle marquise? demanda Olivier surpris.

--Eh! la dame qui vous prit le bras dans l'escalier. Elle était au nombre des convives. Pauvre femme, toute cette scène l'avait si terriblement bouleversée qu'elle n'a pu s'enfuir avec les autres; il lui a fallu plus d'une heure avant de se remettre assez pour pouvoir faire un pas.

--C'est d'elle alors que vous tenez tous ces détails?

--Parfaitement.

--Comment, c'est à vous, un inconnu...

--Mais, mon cher, je ne suis pas un inconnu pour elle; je l'ai rencontrée fort souvent chez madame de Sarremont, ma sœur; son mari même est fort de mes amis.

C'est une femme vraiment charmante, douce, spirituelle, et qui n'a qu'un tort, à mon avis; elle est un peu dévote et écoute trop son directeur.

Vous ne la connaissez donc pas?

--Je l'ai vue ce soir pour la première fois, hélas! en de telles circonstances, que je ne l'oublierai de ma vie. Mais, dites-moi, mon ami, quelle est cette dame?

--Elle s'appelle madame la marquise de Brinvilliers.

X

UN JOUR DE BONHEUR

Rentré chez lui, Olivier eut toutes les peines du monde à renvoyer son compagnon; M. de Tancarvel voulait s'installer près de lui.

--Vous me paraissez trop affligé, lui répondit l'insoucieux officier, pour que je songe même à m'éloigner; la solitude, voyez-vous, est mauvaise conseillère, la douleur est une maladie qui a son remède comme toutes les autres.

Laissez-moi être votre médecin. A quoi bon rester seul ici, à attiser votre infortune. Ferez-vous que ce qui est ne soit pas?

Olivier gardait toujours un obstiné silence.

--Allons, continua le chevalier, prenez mon bras et sortons ensemble. Il y a de bons vins encore à Paris; allons souper; le vin est le baume souverain de toutes les blessures du cœur, croyez-moi.

Si le bon Dieu a fait pousser la vigne, c'est qu'il savait que les hommes auraient souvent des soucis à noyer.

--De grâce! chevalier, n'insistez pas, j'ai besoin d'être seul.

--Soit, vous le voulez, je vais partir; mais avant, raisonnons un peu. Vous vous affligez de quoi? De la mort d'Hanyvel, que vous ne connaissez pas. Il y a deux heures vous ne songiez qu'à lui enlever sa fille. Que vous était-il?...

--Ah! c'était le père d'Henriette, et pour vous dire vrai, là n'est pas ma douleur. Mais Henriette m'a repoussé, elle ne veut plus me permettre de la voir.

--N'est-ce que cela, cher ami, séchez vos pleurs; avant qu'il soit huit jours, vous serez rappelé...

Serrant alors la main de son ami, le chevalier sortit en promettant de revenir bientôt chercher de ses nouvelles.

--C'est un excellent compagnon, cet Olivier, se disait-il à part lui en descendant l'escalier, mais sentimental en diable! Cœur chaud, mais tête faible, brr... il m'a véritablement affligé.

A voir couler ses larmes, je sentais mon cœur se fendre; il eût attendri un rocher, comme dit M. Quinault.

Seul enfin, libre de se livrer sans témoin aux mille sentiments qui l'agitaient, Olivier put envisager de sang-froid sa situation.

De lui-même il en arriva bien vite à se rendre aux raisons invoquées quelques heures avant par M. de Tancarvel.

En réalité, loin de lui être fatale, la mort du financier pouvait lever bien des obstacles et aplanir la route de son bonheur. Remis de la terrible angoisse à laquelle il avait failli succomber, il dut bien s'avouer qu'il ne ressentait pas de cette mort autant de douleur qu'il en avait laissé paraître devant son ami.

Là n'étaient plus son inquiétude et son chagrin.

Restait le serment fait par Henriette de ne le plus revoir qu'avec l'autorisation de sa mère, restait ce serment d'obéissance aveugle, ce vœu filial de briser son cœur à elle-même plutôt que de causer à sa mère le moindre déplaisir.

A la réflexion, cependant, ces promesses l'inquiétèrent moins. Il se sentait prêt à devenir mille fois parjure pour un seul regard de celle qu'il aimait.

Henriette aurait-elle moins d'amour et plus de courage? Il ne le croyait pas. Il espéra donc que bientôt, grâce à sa prière, elle violerait un serment arraché par une cruelle douleur.

Il prit la résolution de s'en remettre au temps, ce maître souverain des destinées humaines, et de ne pas chercher, au moins pour le présent, à revoir sa maîtresse.

Sa vie reprit alors son cours accoutumé.

Comme autrefois, il s'absorba dans ses travaux, heureux d'y trouver à la fois l'oubli et la certitude d'acquérir quelques titres non à l'amour, mais à la main de la jeune fille.

Aux heures de loisir il parlait d'elle. A qui eût-il pu songer? Il avait constitué Cosimo son confident ordinaire; et le digne serviteur écoutait sans sourciller les intarissables divagations de son jeune maître.

Pour Olivier, Cosimo était un autre lui-même; il avait avec lui cette franchise de l'homme qui, dans la solitude et la réflexion, interroge sa conscience.

Écho fidèle des doutes, des pensées, des espérances du jeune homme, le vieillard répondait toujours comme il souhaitait qu'il répondît. Le pauvre amoureux était calme, sinon heureux.

Ainsi des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent sans qu'Olivier reçût la moindre nouvelle d'Henriette, sans que par le moindre signe elle se fût manifestée à lui. Il chercha à la revoir, en vain. Comme jadis, sous le porche de l'église, souvent il alla l'attendre, et elle ne vint pas.

Et cependant elle était là, à deux pas de lui, le jardin seul le séparait d'elle, de sa fenêtre il pouvait voir les fenêtres de sa bien-aimée; car l'hiver était venu, et les feuilles qui lui dérobaient la vue de la maison étaient tombées.

Il lui eût été facile de pénétrer dans le jardin, mais il n'osait désobéir aux ordres de celle qui avait toute puissance sur son cœur.

Avec le temps, le doute, le doute affreux, déchirant, pénétra dans son âme.

--Si elle ne m'aimait plus! se disait-il.

En cette extrémité, il se décida à écrire à Henriette; d'un mot ne pouvait-elle pas faire cesser toutes ses incertitudes! Elle lui répondit:

«Mon ami, disait-elle dans un billet bien court, hélas! ne plus vous voir est une cruelle, mais juste punition de ma faiblesse passée, de la faute que nous avons failli commettre. Vous êtes malheureux, dites-vous; croyez-vous donc, Olivier, que le bonheur soit pour moi, loin de vous? Au nom de votre amour, du mien, ne manquez pas de courage. Le jour qui doit nous réunir n'est peut-être pas éloigné.»

Cette lettre fut pour Olivier comme une rosée céleste qui lui rendait la vie. Mille et mille fois il baisa ces caractères chéris, tracés par une main adorée. Il ne comprenait pas comment il avait pu douter d'elle, il se le reprochait comme un crime.

--Oh! avec une lettre pareille, se disait-il, n'attendrais-je pas avec patience durant toute l'éternité?

Cette éternité, heureusement, ne fut pas de longue durée.

Moins de huit jours après l'envoi de cette lettre, messagère de bonheur et d'espoir, un valet en grand deuil parut chez Olivier.

Il était envoyé par la veuve de messire Hanyvel et venait prier le jeune homme de vouloir bien passer à l'hôtel le jour même.

Presque sur les pas du laquais, Olivier voulait s'élancer.

--Elle m'attend! s'écria-t-il, perdre une minute, retarder mon bonheur, serait un crime, une folie!

Cosimo le retint.

--Songez, monsieur, que cet empressement, qui charmerait sans doute mademoiselle Henriette, pourrait être mal interprété par sa mère.

--Tu crois, mon vieil ami?

--J'en suis certain, monsieur, la fille unique d'un financier si riche doit avoir une dot énorme, et pour le moment votre fortune n'est pas tout à fait en rapport avec la sienne.

Dans votre amour si profond et si pur, qui vous dit que les malveillants et les envieux ne voudront pas voir ambition et avidité? Car maintenant vous allez être introduit dans la maison, et tous ceux qui y allaient avant vous vont devenir jaloux, et feront leurs efforts pour renverser vos espérances et vous faire évincer s'il est possible.

Cette idée consterna Olivier.

Dans la naïveté de son cœur, dans son ignorance profonde du monde, jamais il n'avait entrevu la possibilité d'un soupçon sur son amour. Les paroles de Cosimo ouvrirent devant ses yeux comme un monde nouveau. Un instant il hésita, mais il était trop véritablement épris pour s'arrêter longtemps à ces considérations odieuses.

--Eh! qu'importe ce que dira le monde! s'écria-t-il, si sa mère m'accorde sa main, je refuserai sa dot; mon travail, sans compter les bienfaits du marquis, mon second père, suffiront largement à nos modestes désirs.

Oui, je refuserai tout, et ainsi on ne m'accusera pas de l'avoir aimée seulement à cause de sa fortune.

Alors, sans plus écouter les représentations de Cosimo, après avoir donné un coup d'œil à sa toilette, il sortit, et, quelques minutes plus tard, un laquais l'introduisait dans un des splendides salons de l'hôtel Hanyvel.

Près du foyer, à demi couchée sur une chaise longue, était la veuve du riche financier.

Olivier se souvenait de l'avoir entrevue quelques mois auparavant; c'est à peine s'il la reconnut, tant la douleur avait changé ses traits. Ses cheveux avaient blanchi, ses joues s'étaient creusées, ses yeux rouges et gonflés disaient les larmes de ses nuits.

Henriette, plus belle, plus ravissante que jamais sous les vêtements de deuil de l'orpheline, était assise sur un petit tabouret aux pieds de sa mère.

Lorsque le laquais annonça le jeune homme, les deux femmes se levèrent, le saluant gracieusement comme un hôte attendu.

Madame Hanyvel lui montra silencieusement du doigt un fauteuil que venait d'avancer un laquais, tandis qu'Henriette s'approchait d'une fenêtre et feignait de regarder très attentivement dans le jardin, sans doute pour cacher la rougeur qui empourprait son visage.

Les prévisions de Cosimo ne se réalisaient pas.

Non seulement Olivier s'aperçut que son empressement ne déplaisait pas, mais encore il comprit, au triste sourire qui plissa la lèvre de madame Hanyvel, qu'on y avait compté.

Cette conviction lui rendit quelque peu d'assurance, il en avait besoin. Jamais encore il ne s'était trouvé dans une circonstance aussi solennelle; le bonheur de sa vie se jouait, il le comprenait, et, malgré cela, ou plutôt à cause de cela, telle était son émotion qu'il se sentait incapable de prononcer une seule parole.

Il s'était assis, cependant, rouge et confus sous le regard de madame Hanyvel, qui interrogeait sa physionomie et semblait vouloir lire au plus profond de son cœur.

Le silence se prolongeait et l'embarras d'Olivier croissait d'autant, lorsque enfin, madame Hanyvel, satisfaite sans doute de son examen et prenant en pitié la timidité du pauvre amant, lui vint en aide la première.

--Une chose bien grave, monsieur, dit-elle, m'a fait désirer votre présence; une chose bien grave pour une mère, le bonheur de ma fille...

Olivier voulut répondre; la parole expira sur ses lèvres; l'attention d'Henriette pour ce qui se passa dans le jardin redoubla; un triste sourire éclaira un instant le visage de la vieille dame.

--Mon Henriette, continua-t-elle, s'est enfin souvenue de moi. Après le terrible malheur qui vient de nous frapper et dont je ne me relèverai jamais, elle a compris qu'une mère est la meilleure amie qu'ait en ce monde une jeune fille; elle m'a tout confié...