Part 7
Deslandes imita son ami, et tous deux, après avoir franchi le seuil de la porte cochère, montèrent l’escalier qui conduisait à l’appartement de la femme dont le Parisien venait de vanter les grâces et l’humanité.
Madame de Marmancourt, à regret nous l’avouons, appartenait à cette classe ambiguë pour laquelle fut inventée jadis l’allégorie des sirènes ; confrérie profane et innombrable qui à Paris hante de préférence le quartier compris entre la rue de Provence et la Nouvelle-Athènes. Quoiqu’elle n’eût jamais été mariée, elle était veuve, selon la coutume des femmes de cette condition qui portent invariablement le deuil d’un colonel ou d’un capitaine de vaisseau. Madame de Marmancourt avait opté pour la marine, l’armée de terre étant jugée par elle de moindre distinction, vu le nombre prodigieux de colonels mis au tombeau par les Artémises de la Chaussée-d’Antin. Par un autre raffinement, elle avait dédaigné de sanctifier son nom, ce genre de canonisation étant devenu tout à fait vulgaire, et, disait-elle, _mal porté_. Il fallait la voir sourire en entendant parler de madame de Saint-Léon ou de Saint-Amaranthe !
Madame Théodosie de Marmancourt, née Catherine Boischard, avait vingt-neuf ans et s’en donnait vingt et un ; mais elle se trouvait dupe à ce compte, et était bien décidée à redevenir mineure l’année suivante. Elle était d’une taille moyenne et assez maigre, c’est-à-dire fort bien faite, moyennant un peu d’artifice. Elle avait les traits réguliers, le regard modeste, le sourire candide, la voix mignarde, la physionomie virginale. Peu spirituelle, très-ignorante, elle apportait dans tout ce qui se trouvait du ressort de sa spécialité une adresse, une habileté, une perfection qui eussent inspiré de l’envie au diplomate le plus consommé. Sa vie était si bien ordonnée, l’emploi de chaque jour réglé par elle avec tant de calcul, son temps si merveilleusement mis à profit, qu’elle pouvait mener de front un nombre raisonnable d’intrigues sans jamais en embrouiller les fils. Le char de ses galanteries était ordinairement traîné à quatre chevaux, quelque-que fois à six ; attelage aveugle, dont chaque membre se croyait seul au brancard.
Les amis de madame de Marmancourt se divisaient en trois catégories, les honoraires, les titulaires et les surnuméraires ; de plus, chaque classe avait son chef d’emploi et ses doubles. Elle les recevait ensemble dans son salon et les réunissait à dîner une fois par mois. Le passé, le présent et l’avenir vivaient de la sorte en bonne intelligence. Cécité naturelle, usage du monde ou tolérance philosophique, tous ces hommes, vieux ou jeunes, mais toujours riches, se soumettaient aux lois réglementaires d’une maison où régnait l’absolutisme féminin. Si les amis étaient nombreux, les amies étaient rares : pour prétendre à ce titre, il était indispensable d’être vieille ou laide. Ce principe, à l’usage de beaucoup de femmes, était rigoureusement pratiqué par Théodosie, trop prudente pour recevoir chez elle une rivale de jeunesse et de beauté.
Parmi les habitués de cette maison, un seul se trouvait sans fortune. C’était Blondeau ; il y remplissait l’emploi de l’homme aimé pour lui-même, ce vampire en gants jaunes auquel un destin vengeur livre à leur tour, tôt ou tard, les goules gorgées de l’or des acheteurs d’amour.
Après avoir traversé une antichambre et une salle à manger médiocrement éclairées, les deux amis furent introduits dans un salon meublé d’étoffe chamois, couleur favorable au teint. Une dizaine d’hommes, la plupart décorés, s’y trouvaient réunis. Les uns jouaient à la bouillotte, les autres, groupés devant la cheminée, devisaient avec la maîtresse du logis, près de qui se tenaient assises deux femmes ayant les droits les plus légitimes à son amitié. L’une d’elles avait quarante-trois ans et apprenait depuis quelque temps à jouer du piano, pour renforcer ses moyens de plaire ; l’autre, beaucoup plus jeune, mais positivement laide et rouge comme une pivoine, déjeunait de vinaigre tous les matins, afin de pâlir, les vives couleurs étant tombées en discrédit.
Madame de Marmancourt fit à peine attention au substitut que lui présenta Blondeau et prit à l’écart ce dernier avec un empressement où se trahissait un trouble mystérieux.
— Depuis ce matin je ne vis plus, lui dit-elle ; il y a de la barbarie à m’écrire une lettre pareille. Me menacer de vous tuer, si je ne trouvais pas de l’argent ! Mais ne savez-vous pas ce qu’est devenu tout celui que j’avais ? Mes bijoux et mon argenterie sont en gage ; je ne pourrai pas donner mon dîner, et l’on m’a déjà fait compliment sur la simplicité de ma coiffure, ce qui signifie qu’on remarque que je ne porte plus mes diamants. Je vous jure que je n’ai rien, absolument rien ; sans cela, vous aurais-je laissé dans l’embarras ? Vous brûler la cervelle ! quelle folie ! Je suis raccommodée avec M. Jules.
— Ah ! ah ! fit Blondeau ; la poule aux œufs d’or est revenue ; ça change la question. Ce grand provincial qui m’accompagne m’a prêté de quoi vivre pendant quelques jours ; mais après cela...
— Après cela c’est moi que ça regarde, reprit Théodosie avec vivacité. Est-il riche le grand brun ? Il a l’air un peu simple avec ses gants verts. Ah ! il a un beau diamant à son jabot. Est-il riche ? répéta-t-elle du ton dont un autre eût dit : A-t-il de l’esprit ?
— Si j’avais son portefeuille, répondit Blondeau, il est une femme à qui j’offrirais demain une calèche à quatre chevaux.
Théodosie n’en demanda pas davantage, et se rapprocha de la cheminée contre laquelle se tenait adossé le substitut, assez embarrassé de sa contenance au milieu de cette société inconnue où personne ne lui adressait la parole. Elle commença gracieusement avec lui une de ces conversations dont les lieux communs font tous les frais.
— Vous êtes musicienne, madame ? lui demanda bientôt Deslandes, à qui la vue d’un superbe piano placé entre les fenêtres fit croire qu’il abordait un terrain favorable à ses prétentions personnelles.
— Du moins je l’ai été, répondit Théodosie en minaudant ; j’adore la musique ; mais elle agit tellement sur mes nerfs que j’ai été obligée d’y renoncer, à mon grand chagrin, je vous jure ; c’est un art si enchanteur, si ravissant ! je me trouve réellement malheureuse d’être douée d’une organisation si impressionnable.
— Comment ! madame, je serai donc privé du plaisir de vous entendre ? reprit le substitut.
— Je ne jouerais pas pendant dix secondes avant de me sentir oppressée, étouffée et d’avoir une crise nerveuse.
— A-t-elle une assurance ! dit à sa voisine l’élève pianiste de quarante-trois ans ; elle n’a jamais mis les doigts sur un clavier, et je suis sûre qu’elle ne distinguerait pas seulement une croche d’un soupir.
— Ce n’est pas faute d’en pousser, quand elle veut faire la sentimentale, répondit là buveuse de vinaigre ; mais, avec ses prétentions, elle a tort de mettre du rouge, ça lui donne l’air commun.
Le chapitre de la musique épuisé, Deslandes, pour soutenir la conversation, entama celui de la danse. Madame de Marmancourt regretta hautement les bals de l’Opéra, auxquels le carême avait mis fin, et ses deux amies unirent leurs doléances aux siennes.
— Mais, mesdames, nous allons avoir un bal superbe, observa Deslandes ; le bal au profit des réfugiés polonais, est-ce que vous n’y irez pas ?
— Il faudrait avoir des billets, répondirent à la fois les trois femmes.
— Je puis vous en remettre, car je me suis charge d’en distribuer quelques-uns, reprit le substitut, empressé de faire voir qu’il n’était point étranger au beau monde ; et il tira de sa poche les billets dont il devait encore le prix à la femme du conseiller d’état.
Les deux amies de madame Marmancourt tendirent la main sans hésitation ; plus prompte encore, et par un geste plein d’aisance, Théodosie prit le paquet tout entier.
— Il y en a pour hommes et pour dames, dit-elle avec un gracieux sourire ; ces messieurs vont se les partager, et nous leur laisserons le plaisir de nous offrir les roses. En voilà précisément trois de cette couleur.
En examinant les billets, elle aperçut la signature qu’y avait apposée madame Piard, en qualité de dame patronesse. A cette vue, elle laissa échapper un geste de surprise, puis se mit à sourire d’un air railleur ; les deux autres femmes en firent autant, et chuchotèrent entre elles ; les hommes, requis de prendre chacun un billet, partagèrent à leur tour cette hilarité inintelligible pour Deslandes, qui entendit murmurer à plusieurs reprises autour de lui le nom de M. Jules.
— Quel est donc ce M. Jules dont on parle tout bas ? demanda le substitut à son interlocuteur.
— Un ami de la maison, répondit Blondeau en se pinçant les lèvres.
La distribution achevée, Deslandes vit plusieurs hommes remettre à madame de Marmancourt le prix du billet qui leur était échu.
— Bon, voilà mes deux cents francs remboursés, se dit-il, assez content de cet arrangement ; mais sa satisfaction fut de courte durée. Théodosie n’eut pas l’air de se souvenir qu’il leur restât un compte à régler ; au lieu de venir à lui comme il s’y attendait, elle s’approcha négligemment de Blondeau, et, par un geste furtif, lui glissa dans la main les pièces d’or qu’elle venait de recevoir. Malgré son assurance, l’ami du substitut rougit et baissa les yeux ; puis, par une inspiration soudaine, il s’assit à la table de bouillotte d’où se levait un des joueurs :
— Cet argent-là doit me porter bonheur, se dit-il en mettant pour cave devant lui les deux cents francs sur lesquels comptait encore son ami.
— Voilà une femme fort distraite, pensa celui-ci après une demi-heure d’attente inutile ; il est impossible que j’aille lui rappeler qu’elle ne m’a pas rendu mon argent. Si du moins elle m’avait laissé un billet, mais elle les a, ma foi, pris tous dix, et maintenant si je veux aller à ce bal, il faudra que je m’adresse de nouveau à madame Piard. Ce sera deux cent vingt-francs que me coûtera mon entrée. Diantre, c’est cher ! je n’ai dépensé que trois francs douze sous pour entendre Duprez.
Le substitut devait être mis à une autre épreuve à laquelle il ne s’attendait guère. Ainsi que la femme du conseiller d’état, madame de Marmancourt avait sa pierre de touche pour découvrir le degré d’estime dont étaient dignes les hommes nouvellement présentés dans son salon. On venait de servir le thé : avec un doux sourire elle en offrit au jeune magistrat, et, tandis qu’il se redressait après avoir reçu d’elle une tasse remplie jusqu’au bord, elle lui poussa imperceptiblement le coude. Quelques gouttes tombèrent sur la robe de la femme expérimentée, qui se jeta en arrière en s’écriant d’une voix douloureuse :
— Ah ! mon Dieu, voilà une robe perdue.
— Le thé ne tache pas, madame, s’empressa de dire Deslandes, qui, du saisissement que lui fit éprouver ce soubresaut, renversa sur le tapis une partie du liquide contenu dans sa tasse.
— Je vous dis, monsieur, que ma robe est perdue, abîmée ! reprit Théodosie s’escrimant de son mouchoir de manière à étendre le dégât ; une robe que je mettais pour la seconde fois !
— Ma chère, c’est affreux ! dit à sa voisine l’aînée des trois amies ; voilà plus d’un an que je lui vois cette robe-là, et c’est la troisième fois qu’elle joue la même comédie. Ça lui a déjà valu son mantelet de velours et sa parure de turquoises.
— Ces hommes sont si bêtes ! répondit l’autre amie en haussant les épaules de pitié, tandis que d’un seul coup sa main raflait trois petits gâteaux.
Parmi les témoins de cette scène, plusieurs, antérieurement soumis à quelque épreuve du même genre, souriaient avec malice en regardant le substitut qui s’épuisait en raisonnements tirés de la chimie pour prouver à madame de Marmancourt que deux ou trois gouttes de thé ne pouvaient faire une tache sur une étoffe de soie.
— Monsieur, je prendrai la liberté de vous contredire, lui dit avec une gravité affectée un petit homme maigre, âgé de près de soixante ans, décoré de plusieurs ordres étrangers, et connu dans ce salon sous le nom de M. Ernest ; le thé vert est inoffensif à la vérité ; mais le thé noir, celui de Siam entre autres, qui est séché sur des plaques de cuivre, contracte une vertu caustique incontestable. C’est de ce dernier qu’on prend toujours chez madame, et il tache beaucoup ; j’en sais quelque chose.
— De quoi se mêle ce vieux Siamois ? pensa Deslandes.
— Allons, madame, reprit le vieillard en s’adressant à Théodosie, oubliez ce petit malheur. Votre robe est perdue ; tout le monde en est d’accord ; mais il ne manque pas de robes dans les magasins de Paris ; vous le savez bien, et monsieur ne l’ignore pas.
Madame de Marmancourt prit à part le patriarche des Ernest, de crainte qu’il ne poussât trop loin la raillerie ; tandis qu’elle le grondait tout bas en lui prodiguant ces petites mines menaçantes qui charment les vieillards, le substitut, un peu confus de l’accident qui venait d’arriver, chercha un refuge à la table de jeu. Il vit alors que chaque tenant avait pour cave une pile d’or, et qu’il y avait un peu loin de cette bouillotte parisienne au whist provincial à cinq sous la fiche auquel lui-même était habitué. Trop vain pour reculer, il s’assit, mais pour peu de temps ; car au troisième tour il se vit décavé, et se releva la bourse allégée d’une quinzaine de louis. En ce moment un homme d’un âge mûr entra dans le salon, où il fut accueilli par une exclamation générale.
— Ah ! voici Jules ! Bonsoir, Jules ! Jules, pourquoi venez-vous si tard ?
Deslandes se retourna, curieux de voir la figure de ce monsieur Jules que chacun semblait connaître et dont on s’était entretenu quelque temps auparavant avec une sorte de mystère ; il resta immobile en se trouvant en face de M. Piard, qui lui parut avoir laissé au fond de son portefeuille de maroquin violet toute la solennité de son état.
Le conseiller s’avança vers la maîtresse du logis le sourire sur les lèvres, et tira d’un cornet de papier un superbe bouquet qu’il lui offrit, en mettant dans cet hommage l’aisance évaporée d’un dameret de profession ; il distribua ensuite des poignées de main aux hommes de sa connaissance, débita quelques nouvelles du soir, se versa familièrement une tasse de thé, et, pour le boire, se vint appuyer contre la cheminée, au foyer de laquelle il présenta tour à tour les semelles de ses souliers vernis.
— Après l’impolitesse qu’il m’a faite, pensa le substitut, ce serait une lâcheté d’aller le saluer.
L’amour-propre venait de parler ; l’ambition ne fit pas attendre sa réplique.
— Cependant, reprit en lui-même Deslandes, je ne puis avoir l’air de ne point reconnaître un homme que j’ai vu ce matin et chez qui mes liaisons avec M. de Loiselay m’obligeront à retourner.
Convaincu désormais de l’inconvenance d’une susceptibilité inflexible, le jeune magistrat s’approcha de M. Piard. A sa vue, le conseiller posa brusquement sur la cheminée la tasse qu’il tenait à la main. L’enjouement insouciant de sa physionomie fut subitement remplacé par une expression de surprise désagréable ; il fit un mouvement pour tourner le dos à l’importun solliciteur, mais une réflexion soudaine et sans doute puissante l’arrêta. Par un de ces efforts nerveux auxquels doivent souvent recourir les gens du monde, il dissimula la vive contrariété qu’il éprouvait sous un sourire auquel ses lèvres seules parvinrent à prendre part.
— Mille pardons, dit-il en rendant à Deslandes son salut, j’ai la vue très-basse, et je ne vous reconnaissais pas. Je ne m’attendais guère à vous voir si tôt, et je suis ravi de cette rencontre. Savez-vous que vous êtes fort distrait ! Vous avez oublié de nous laisser votre adresse. Nous avons quelques personnes à dîner mardi, et madame Piard désire que vous nous fassiez le plaisir d’être des nôtres. Il est donc très-heureux que je vous trouve ; sans cela nous n’aurions su comment vous faire parvenir une invitation.
— Comme le voilà poli ! se dit le substitut. D’où peut venir un pareil changement ?
— Ne m’en veuillez pas de vous avoir quitté un peu brusquement ce matin, reprit M. Piard d’un air de plus en plus affable, j’avais un travail important à terminer. Et puis, vous l’avouerai-je ? je n’avais pas encore lu la lettre de mon beau-père ; je supposais que ce n’était qu’une de ces recommandations banales qui n’engagent à rien celui qui les reçoit, et ma foi j’ai agi en conséquence. Maintenant que je suis mieux informé, je sais ce qu’il me reste à faire. Les observations que je vous ai adressées sont assurément fort justes, mais il n’est pas de règle sans exception. Si vous voulez venir demain matin dans mon cabinet, nous causerons de vos affaires, et peut-être trouverons-nous un moyen de les conduire à bon port.
De plus en plus surpris d’une courtoisie si peu espérée, Deslandes se confondit en remercîments. Lorsqu’il eut quitté le conseiller d’état, après être convenu d’un rendez-vous pour le lendemain, il se creusa longtemps la cervelle pour trouver le mot de cette énigme. Éclairé d’une lumière soudaine, il prit à part Blondeau, qui venait de faire fructifier à la bouillotte l’argent de son ami.
— Parle-moi franchement, lui dit-il. M. Piard, ou, comme on dit ici, M. Jules, paraît être fort à son aise dans ce salon. N’aurait-il pas des droits particuliers à l’amitié de madame de Marmancourt ?
— La médisance le dit, répondit Blondeau d’un air qui annonçait la résignation, ou plutôt l’indifférence la plus complète.
— Et toi, qu’en penses-tu ? reprit le substitut.
— Ma foi, je pense comme la médisance ; mais en quoi cela peut-il t’intéresser ?
— En rien. Je suis bien aise de me mettre au courant, voilà tout. Ah çà, il est deux heures et demie. Voilà deux nuits que je n’ai pas dormi, et malgré moi mes yeux se ferment. Partons-nous ?
— Partons, dit Blondeau.
Les deux amis sortirent du salon, et trouvèrent dans la rue le cabriolet du Parisien, qui voulut reconduire Deslandes jusqu’à l’hôtel où celui-ci était logé.
— Voilà une première journée fort bien remplie, se dit le substitut en récapitulant avant de s’endormir l’emploi de son temps depuis son arrivée à Paris. — En m’introduisant dans cette singulière maison, Blondeau, sans le savoir, m’a servi à souhait. Ce matin je risquais de m’égarer dans le labyrinthe, mais à présent j’ai pour m’y conduire un fil que je ne laisserai pas échapper. Il est clair comme le jour qu’avec ses cinquante ans sonnés, ses cheveux gris et ses besicles, M. Piard est un petit don Juan qui respecte fort peu la foi conjugale ; il craint que je ne trahisse auprès de sa femme le secret que je viens de surprendre, et voilà pourquoi il se montre maintenant si bien disposé en ma faveur ! Certes je suis incapable d’employer la dénonciation par esprit de vengeance ou comme élément de succès ; mais pourquoi rejetterais-je un autre moyen de réussir qui par lui-même n’a rien de répréhensible ? Ah ! M. Piard a peur de moi ; c’est bon à savoir, je le mènerai loin ; qu’il ne pense pas me payer de compliments et de belles paroles ! Il faut qu’il me serve, qu’il me mette le pied à l’étrier ; une fois à cheval, je saurai bien m’y maintenir sans l’aide de personne.
Sur cette réflexion l’ambitieux substitut s’endormit, et bientôt il rêva que, revêtu de la simarre de garde des sceaux, il chantait avec madame Piard le duo de _Guillaume Tell_.
LE STAGE
Malgré le besoin de repos que n’avaient satisfait qu’à demi quelques heures d’un sommeil agité, Deslandes fut exact au rendez-vous convenu la veille. A midi précis il se présenta chez M. Piard et fut introduit aussitôt dans le cabinet du conseiller d’état qui venait de déjeuner, et lisait les journaux. Les premières paroles de l’entretien démontrèrent au substitut la justesse de ses conjectures.
— Vous connaissez donc madame de Marmancourt ? lui demanda M. Piard, en le regardant en dessous.
— Depuis hier seulement, répondit Deslandes ; un de mes amis m’a mené chez elle.
— C’est une maison agréable, reprit le conseiller d’un ton dégagé ; Caton s’y fût trouvé déplacé, mais Horace l’eût fréquentée à coup sûr. Peut-être, à mon âge et dans ma position, devrais-je imiter l’austérité du philosophe plutôt que le laisser-aller du poëte ; mais lorsqu’on a été enchaîné tout le jour à des travaux sérieux, il n’est pas défendu, je crois, de se ménager le soir quelques instants de distraction et de loisir. Ah ça ! je n’ai pas besoin de vous dire qu’il est inutile de prononcer ici le nom de madame de Marmancourt ; mes visites chez cette dame n’ont rien que de fort innocent ; mais les actions les plus simples sont souvent mal interprétées...
— Et la femme de César ne doit pas être soupçonnée ! interrompit le substitut, avec la familiarité d’un confident en titre.
— Précisément, dit M. Piard.
— Je sais que la discrétion est un des premiers devoirs de l’homme qui veut parvenir.
— Vous êtes dans de bons principes ; mais parlons de vos affaires. D’après la lettre de M. de Loiselay, il paraît que vous désirez d’entrer au conseil d’état ; c’est fort difficile.
— Si c’était facile, dit Deslandes en souriant, je ne prendrais pas la liberté de vous importuner.
— Vous comprenez qu’en essayant de vous servir, je contracte envers le ministre une responsabilité véritable. Je ne doute en aucune manière de votre capacité, mais chaque état exige une aptitude particulière ; on peut donc avoir beaucoup de talent, sans pour cela convenir à certaines places qui demandent une instruction spéciale.
— Mettez-moi à l’épreuve, dit le substitut avec assurance.
— C’est à quoi je pensais. Tenez, continua M. Piard en prenant sur son bureau un paquet de papiers lié d’une faveur rose, voici une affaire dont je suis chargé de faire le rapport au comité du contentieux. Il s’agit d’un conflit administratif entre la ville de Lyon et la direction des ponts et chaussées. Rédigez un travail là-dessus.
— Dans quelle forme ? demanda Deslandes qui saisit le dossier d’une main avide.
— Faites un rapport comme si vous étiez à ma place. Êtes-vous homme à terminer cette besogne d’ici à mardi ? Trois jours, c’est peut-être bien peu ? La matière est épineuse et vous aurez des recherches à faire.
— Quand je devrais y passer les nuits, mon travail sera mardi à votre disposition.
— Bien, voilà une ardeur que j’aime et qui me rappelle celle de ma jeunesse. A mardi donc, et n’oubliez pas que vous dînez ici ce jour-là.
Quoique le dossier de l’affaire soumise à la décision du conseil d’état ressemblât beaucoup en réalité aux liasses de papiers du parquet de D***, le substitut le serra sous son bras avec la tendresse d’une mère qui presse sur son cœur son premier-né. Prenant ensuite congé de M. Piard, il remonta en voiture et se fit conduire chez Blondeau qu’il trouva en robe de chambre, nonchalamment étendu sur un divan et le cigare à la bouche.
— Je croyais que tu viendrais déjeuner avec moi, lui dit Gustave ; je t’ai attendu plus d’une heure.
— Je n’ai pas eu le temps, répondit Deslandes d’un air pressé ; ne m’en veuille pas, tu sais que les affaires doivent passer avant tout.
— Que diantre portes-tu là ? C’est au moins le manuscrit d’un roman en deux volumes ?
— C’est le dossier d’une affaire pendante devant le conseil d’état, et dont je suis chargé de faire le rapport.
— Peste ! tu ne perds pas de temps ; arrivé d’hier, te voilà aujourd’hui en fonctions ?
— C’est comme çà, mon cher, répliqua le substitut avec un sourire assez vaniteux ; il faut que j’aille me mettre à l’œuvre, ainsi parlons peu et bien. Je viens te demander un conseil. Hier il m’est arrivé un petit malheur chez madame de Marmancourt ; j’ai renversé du thé sur sa robe, par sa faute plus que par la mienne, car c’est elle qui involontairement m’a poussé le bras. Elle prétend que sa robe est perdue ; je soutiendrais devant l’Académie des Sciences assemblée que quelques gouttes de thé ne peuvent tacher de la soie. Mais ce n’est pas là la question ; petit ou grand, le mal est fait, et au lieu de m’en désoler je suis décidé à en tirer parti ; c’est une idée qui m’est venue tout à l’heure et que je veux te soumettre.