Part 21
Deslandes attendit tranquillement que la dédaigneuse gaieté de sa protectrice se fût calmée. La regardant alors d’un air sérieux et pénétrant :
— Vous m’avez mal compris, madame, lui dit-il, je n’ai certes pas la présomption de vous demander votre portrait ; je vous prie seulement de me permettre de le conserver : vous voyez que c’est bien différent.
Madame Piard examina un instant le substitut comme on regarde un homme dont la raison est en train de déménager.
— Ordinairement vous parlez d’une manière sensée, reprit-elle ensuite ; que voulez-vous me donner à entendre ; il est impossible que vous ayez fait faire mon portrait ?
— Mais il n’est pas impossible que je l’aie, répliqua Deslandes d’un air fin.
Madame Piard haussa les épaules sans répondre.
— Si je vous le montre, me promettez-vous de me le laisser ? demanda le substitut.
— Oui, certainement ; et je ne cours pas grand risque à vous promettre cela, car le fait est impossible.
Deslandes porta la main à sa poche, en tira mystérieusement la boîte que lui avait donnée madame de Marmancourt, et l’ayant ouverte, il l’offrit à madame Piard. L’étonnement rendit pendant un instant Isaure muette et immobile ; mais tout à coup, par un geste rapide comme la pensée, elle arracha le portrait au substitut, qui tenta vainement de le retenir.
— Qui vous a remis cela ? lui dit-elle d’une voix brève et un peu altérée ; ne me trompez pas, vous pourriez vous en repentir. Je veux savoir la vérité, toute la vérité.
Cette déclaration était inutile. Le substitut avait vu que le mensonge généreux ne lui réussissait pas, et il était décidé à se montrer désormais véridique. Cependant il ne se fit aucun scrupule d’ajouter à son récit quelques ornements propres à le rehausser lui-même aux yeux de sa protectrice.
— Ce portrait est le prix de mon sang, dit-il avec un accent profond ; et cela, madame, vous explique l’importance que j’attache à ce duel dont vous riiez tout à l’heure. Des mains de la personne à qui vous l’aviez confié, il avait passé dans celles de cette femme que je ne veux pas nommer ici ; à son tour, elle l’avait remis à l’homme avec qui je me suis battu, et qui, par forfanterie, en aurait pu faire un usage déplorable. Averti de ce fait inqualifiable qui me paraissait couvrir quelque machination odieuse, il m’a été impossible de le tolérer. Ce bal où vous paraissiez si mécontente de moi, m’a servi d’occasion pour provoquer le détenteur de votre portrait ; je l’ai forcé de se battre, j’ai fait de la remise entre mes mains du trésor qui représente votre image une des conditions du combat. J’ai été blessé, mais avec joie, avec bonheur, puisque c’était pour vous... Voilà ce que j’ai fait, madame... Isaure !... Et maintenant que je vous ai dit la vérité, toute la vérité, refuserez-vous d’accomplir votre promesse ? Ne me laisserez-vous pas presser encore une fois sur mes lèvres ce portrait dont je ne vous aurais jamais parlé, et que j’aurais gardé pour moi seul, comme l’avare garde son or, si la délicatesse n’était pas inséparable du véritable amour !
D’après un usage encore en vigueur parmi les séducteurs de province, mais qui commence à s’éteindre à Paris, Deslandes, à mesure qu’il élevait la voix, avait fléchi les jarrets. A la dernière syllabe de sa période très-heureusement terminée par le mot amour, il se trouva à genoux devant madame Piard, dont il venait de saisir la main, sans que la femme austère, soit surprise, soit émotion, songeât à la retirer.
En ce moment la porte du salon s’ouvrit brusquement.
— Quelle est cette impertinence ! s’écria monsieur Piard, qui resta un instant immobile sur le seuil.
LA CIRE FONDUE
Parmi les accidents inattendus qui font perdre contenance à l’homme le plus maître de lui-même, un amant à genoux devant l’objet de son martyre met à coup sûr en première ligne la foudroyante arrivée du mari. A la vue de monsieur Piard, qui semblait pétrifié de surprise et de colère, le substitut, à son tour, éprouva une émotion extravagante : il se releva précipitamment, fit deux pas en arrière, prit un livre sur une table et l’ouvrit, par une de ces inspirations niaises qui, en pareil cas, sont les plus promptes à éclore. Ce maintien trouvé, il attendit d’un air confus et d’un cœur palpitant la chute du tonnerre conjugal.
Le tonnerre ne tomba pas : un seul coup d’œil de madame Piard fit expirer sur les lèvres de son mari l’orage près d’en sortir. Fasciné par ce puissant regard, le conseiller d’état demeura un instant à l’entrée du salon ; à la fin il dompta cette faiblesse, et s’approcha de la cheminée, en cherchant à donner à ses sourcils froncés une majesté olympienne capable d’imposer à Isaure le respect, si elle était innocente, la terreur, si elle était coupable.
— M’expliquerez-vous, madame, ce que signifie cette scène ? dit-il d’une voix saccadée, en affectant dédaigneusement de tourner le dos à Deslandes.
Madame Piard promena de son mari à son amant un regard profond, qui fouilla le cœur de ces deux hommes et en mit à nu toutes les fibres : elle les trouva également dignes de son mépris, sans pouvoir décider lequel lui paraissait le plus haïssable de la ridicule contenance du substitut ou de l’effort du conseiller d’état pour se donner un maintien tyrannique. Auprès de cette gaucherie d’écolier et de cette jalousie de barbon, elle se trouva elle-même si pleine de calme, de fermeté et d’indifférence, qu’elle mit une complaisance secrète à savourer sa supériorité. Au lieu de répondre sur-le-champ, elle resta un instant recueillie dans son orgueil, la tête noblement posée, l’œil fier et la bouche souriante. Lorsque enfin il lui plut de parler, elle inclina le front par un mouvement d’un admirable dédain, comme si son mari avait été trop petit pour qu’elle pût le voir sans se baisser.
— Vous me demandez une explication ? je vais vous la donner, lui dit-elle d’une voix où il eût été impossible de découvrir d’autre émotion que celle d’une triomphante ironie. Vous venez de trouver monsieur Deslandes à mes genoux, et de cette pantomime, qui ne doit pas vous être étrangère, vous concluez sans doute qu’il s’agissait d’une déclaration d’amour. Vous ne vous trompez pas. Au moment où vous êtes entré avec une brusquerie dont je vous prie de ne pas prendre l’habitude, j’écoutais un aveu aussi clair qu’elégamment tourné.
— Perd-elle la tête ? se dit Deslandes, à qui monsieur Piard lança en dessous un regard furieux.
— Je ne vous répéterai pas toutes les jolies choses qui m’ont été dites, reprit Isaure du même ton, elles perdraient trop à passer par ma bouche et le détail en serait long ; mais comme tout discours bien fait doit se résumer en une phrase, je puis, en négligeant les accessoires, vous mettre au courant du principal. Monsieur Deslandes désire mon portrait ; pensez-vous que je doive le lui donner ? Puisque vous voilà, je serais bien aise de connaître votre avis.
— Madame, il est impossible que vous parliez sérieusement ! s’écria le conseiller d’état, tandis que le substitut se mordait les lèvres jusqu’au sang.
— Je ne dis pas un mot qui ne soit la vérité, répondit madame Piard, en ayant l’air de s’étonner ingénuement qu’on doutât de ses paroles ; si vous ne voulez pas me croire, interrogez monsieur Deslandes, je suis bien sûre qu’il ne me démentira pas.
Les deux hommes se regardèrent comme font deux buffles prêts à s’entre-percer de leurs cornes ; mais ni l’un ni l’autre n’ouvrirent la bouche, accablés qu’ils étaient par le rôle ridicule qui leur était imposé, sans qu’ils aperçussent aucun moyen de s’y soustraire. La physionomie inquiète du conseiller d’état ne ramena pas la sérénité sur celle de Deslandes ; mais en examinant attentivement le substitut, monsieur Piard finit par se rassurer.
— J’ai eu tort d’avoir peur, se dit-il ; ce petit provincial est trop déconcerté pour qu’il soit raisonnable de supposer qu’il puisse être dangereux. Il est évident que ma femme ne se moque que de lui ; et sans doute, pour rendre la chose plus amusante, elle désire que je me mette de la partie.
Reprenant aussitôt l’air d’outrecuidance qui lui était familier, le mari d’Isaure se tourna vers elle :
— Puisque monsieur veut avoir votre portrait, lui dit-il en ricanant d’un air affecté, je ne vois pas pour quelle raison vous le lui refuseriez ; seulement, et pour témoigner à monsieur Deslandes l’intérêt que je lui porte, je voudrais participer en quelque sorte à ce don, et le lui remettre moi-même. En recevant de ma main votre portrait, il aurait une double preuve des sentiments qu’il nous a inspirés.
— Le projet me semble plein de convenance et de délicatesse, dit Isaure avec un imperturbable sang-froid ; il faut l’exécuter à l’instant même. Voici mon portrait ; j’espère que monsieur Deslandes voudra bien se remettre à genoux pour le recevoir.
Par un geste lent et grave, madame Piard offrit à son mari le médaillon que venait de lui donner le substitut. En reconnaissant le portrait qu’il avait laissé malgré lui entre les mains de madame de Marmancourt, le conseiller d’état rougit extrêmement, et soudain eut l’air de décroître de deux ou trois pouces : il semblait que, pour se dérober plus vite aux yeux de sa femme, il cherchât, en s’affaissant sur lui-même, à s’enfoncer dans le tapis.
— Bon, pensa Deslandes ; tout ce qu’elle a dit jusqu’à présent n’avait pour but que d’amener ce coup de théâtre. Qu’importe que j’aie été un peu écorché, puisqu’il a reçu le boulet en pleine poitrine ?
Madame Piard jouit un instant de la consternation de son mari, et parut remarquer malignement l’espoir qui venait de renaître dans les yeux du substitut. Exerçant ensuite avec une rigueur toute féminine l’empire qu’une pareille scène lui avait donné sur tous deux, elle reprit la parole avec un de ces accents dominateurs qui ne permettent à ceux qui écoutent ni interruption ni réplique.
— Monsieur, dit-elle froidement à Deslandes, un mot à vous d’abord. Permettez-moi de vous répéter devant mon mari ce que je vous ai dit en son absence. La prolongation de votre séjour à Paris me semble préjudiciable à vos intérêts, car elle vous expose à perdre la place que vous occupez, sans vous offrir aucune chance d’en obtenir une nouvelle. Ceci est un conseil désintéressé ; en voici un second qui l’est moins. La scène qui vient d’avoir lieu me privera dorénavant du plaisir de vous recevoir. J’ai le défaut de ne pouvoir souffrir qu’un homme se mette à genoux ailleurs qu’à l’église ; c’est là une faiblesse bien ridicule sans doute, mais enfin je ne puis la vaincre, et je vous saurai gré de la respecter. Vous m’avez dit que moyennant un gage de souvenir vous étiez prêt à vous soumettre à ce que vous appelez votre exil. Vous voyez qu’à votre intention je viens de remettre mon portrait à monsieur Piard, c’est donc à lui que vous devez vous adresser ; qu’il vous le donne, j’y consens.
Ayant tout dit au substitut, qu’acheva de décontenancer cet inexorable langage, madame Piard se tourna du côté de son mari.
— Je désire, lui dit-elle en redoublant de gravité, qu’entre nous il ne soit jamais fait la moindre allusion au passé. Je ne vous adresse pas de reproches, et je vous dispense de toute justification. Quelle que soit votre conduite, soyez sûr qu’elle n’aura sur la mienne aucune influence. Je connais mes devoirs et je saurai les remplir, qu’il vous plaise ou non d’oublier les vôtres. J’ai toujours pensé qu’on devait être vertueux pour la vertu même, et sans attendre sur la terre aucune récompense de son honnêteté. En s’attachant à ce principe si simple, une femme est bien forte, monsieur, forte contre la séduction, forte contre l’outrage : elle repousse l’une par le dédain, et la pureté de sa conscience lui donne le droit de mépriser l’autre.
Par un double regard, auquel l’éclat un peu dur de ses yeux, noirs comme ceux d’une Espagnole, communiqua une expression aussi rayonnante qu’énergique, madame Piard lança à leur adresse les deux dards de sa dernière phrase, à l’amant le dédain, le mépris au mari ; puis, d’un pas ferme et d’un air majestueux, elle sortit du salon.
Après son départ, le conseiller d’état et Deslandes restèrent un instant immobiles en face l’un de l’autre, semblables à des hommes que le tonnerre a frappés de stupeur, et qui l’écoutent encore lorsqu’il ne gronde plus. Monsieur Piard le premier recouvra la parole.
— Monsieur, dit-il au substitut en le regardant avec une colère qu’il avait peine à contenir, une seule personne a pu remettre ce portrait à ma femme, et cette personne, c’est vous !
— C’est moi-même, monsieur ; qu’en voulez-vous dire ? répondit Deslandes, exaspéré de son côté par la ruine définitive de ses espérances.
— Je dis, monsieur, que c’est là un trait indigne d’un galant homme ; si vous n’étiez pas blessé, vous me rendriez raison de cette action odieuse.
— Qu’à ma blessure ne tienne ; j’ai le bras gauche à votre service !
— Quoi ! monsieur, vous me provoquez ?
— Non, monsieur, mais je vous réponds !
— Un substitut d’instance ! Vous oubliez que je suis conseiller d’état !
— Vous oubliez vous-même que nous sommes en 1837, et qu’aujourd’hui tous les hommes sont égaux devant le duel.
— Rappelez-vous du moins que vous êtes chez moi ; je ne souffrirai pas que vous m’y insultiez, monsieur, et je vous somme de sortir.
— Et moi je vous somme de me suivre.
Deslandes mit brusquement son chapeau sur sa tête, et se précipita hors du salon en faisant signe au conseiller de l’imiter. Après un instant d’hésitation, monsieur Piard marcha sur ses pas : ils traversèrent l’appartement d’un pas rapide, et descendirent l’escalier sans trop savoir où ils allaient. Sous la porte cochère, ils rencontrèrent monsieur de Loiselay, que venait d’y déposer un fiacre encore arrêté dans la rue.
— Qu’y a-t-il donc ? dit le vieillard en remarquant l’agitation de son gendre ; est-ce qu’Isaure est malade ?
— Non, répondit monsieur Piard d’un ton bourru, j’ai une affaire à terminer avec monsieur.
— En ce cas, je vous accompagne, reprit monsieur Loiselay, qui, à l’air singulier des deux hommes, devina qu’une querelle s’était élevée entre eux.
Sur un signe du vieillard, le conducteur du fiacre en rouvrit la portière ; Deslandes et monsieur Piard montèrent dans la voiture sans faire de réflexions.
— Aux Champs-Elysées, dit au cocher monsieur de Loiselay, qui, s’étant assis à son tour, regarda ses compagnons d’un air scrutateur :
— Ici nous pouvons causer tranquillement, leur dit-il ; voyons : de quoi est-il question ?
Quoiqu’il fût assez embarrassant pour monsieur Piard d’expliquer à son beau-père la cause de sa querelle avec le substitut, il commença un récit à travers lequel, en dépit des réticences, des atténuations et autres artifices oratoires, la vérité se fit jour ; Deslandes, d’ailleurs, qui avait moins de ménagements à garder, se chargea de combler les lacunes, de rectifier les altérations, et exposa enfin, sous un point de vue suffisamment clair, le différend que le vieillard, de sa propre autorité, évoquait devant son tribunal.
— Vous êtes deux enfants, dit monsieur de Loiselay, lorsque son enquête fut finie ; ma fille s’est moquée de vous et elle a bien fait. Vous, Piard, de quoi vous plaignez-vous ? d’avoir trouvé ce jeune homme aux pieds de votre femme ? Vous devriez au contraire le remercier de vous avoir donné l’occasion d’apprécier la vertu d’Isaure. D’ailleurs, en cherchant à plaire il faisait son métier. L’histoire même de ce portrait était de bonne guerre à l’égard d’un mauvais sujet tel que vous, qui devriez rougir de votre conduite, au lieu de blâmer celle des autres. Rappelez-vous que vous êtes beaucoup plus heureux que vous ne le méritez, et qu’à la place d’Isaure bien des femmes tireraient de vos sottises une vengeance exemplaire... Vous, Deslandes ; vous n’avez pas le sens commun en voulant vous battre avec mon gendre, parce que ma fille s’est égayée à vos dépens. En pareil cas, lorsqu’on ne réussit pas, on se retire le moins gauchement qu’on peut, et l’on tente fortune ailleurs ; il est extravagant de demander raison à un mari de la cruauté de sa femme. Vous voilà réprimandés tous deux, tâchez de profiter de la leçon ; il est inutile d’ajouter que je ne permettrai pas que vous vous battiez ; puisque vous êtes magistrats l’un et l’autre, voici l’arrêt que je prononce : les parties sont mises hors de cause, dépens compensés. Maintenant, Piard, faites-moi le plaisir de nous quitter ; j’ai quelque chose à dire à Deslandes.
Au lieu d’accroître l’irritation des antagonistes, ainsi que cela arrive souvent, la discussion l’avait sensiblement calmée. Au fond, ni l’un ni l’autre n’étaient possédés d’une envie démesurée de se battre. Passé le premier accès d’un dépit qui avait été fougueux des deux parts, ils avaient mutuellement réfléchi aux désagréments d’un duel dont ils ne pouvaient attendre aucun bénéfice. L’admonestation cavalièrement paternelle de monsieur de Loiselay acheva de les ramener aux sentiments pacifiques dont ils avaient l’habitude. Ils finirent par tomber d’accord de l’inutilité de leur querelle, convinrent de ne pas pousser l’affaire plus loin, et se séparèrent avec une froide politesse, en se gardant rancune.
— Maintenant, dit le père d’Isaure, lorsqu’il fut seul avec Deslandes, il faut que je vous lave la tête. Devant Piard, j’ai pris votre parti ; mais, entre nous, je vous trouve bien audacieux d’avoir osé faire la cour à ma fille.
— Ne m’avez-vous pas conseillé vous-même de chercher à lui plaire ? répondit le substitut avec un sourire mêlé d’amertume.
— Il y a plaire et plaire ; je sais bien qu’un proverbe dit que, lorsqu’on prend du galon, on n’en saurait trop prendre ; mais n’importe, vous avez abusé de mon conseil. Si, chose impossible, vous aviez eu quelque succès, j’aurais, sans le savoir, joué un singulier rôle. Heureusement la raison d’Isaure la met au-dessus du danger. Il paraît, mon pauvre Deslandes, que vous avez éprouvé un rude échec ? Maintenant que vous voilà brouillé avec mon gendre et ma fille, que deviennent vos projets ?
— Mes projets ! répéta Deslandes avec l’accent d’un profond découragement, je n’en forme plus qu’un, c’est de sortir au plus vite de cette ville infâme où l’on ne trouve que des égoïstes qui exploitent vos talents, de faux amis qui trahissent votre confiance, des coquettes qui vous ruinent et...
— Et d’honnêtes femmes qui refusent de vous aimer, interrompit en riant monsieur de Loiselay ; en vérité, Paris est devenu un séjour abominable ; de mon temps, sous le consulat, un jeune homme trouvait encore moyen de s’y tirer d’affaire ; mais aujourd’hui je vois que le métier ne vaut plus rien.
— Si vous parlez du métier de solliciteur, c’est le plus ingrat, le plus ridicule et le plus rebutant de tous ceux que puisse choisir un homme dans un jour de malheur.
— Allons, Deslandes, le dépit et le découragement ne mènent à rien, et il faut arriver à une conclusion. Quel parti comptez-vous prendre ? Je retourne après-demain à D***, partez-vous avec moi ?
— Oui, si d’ici là je ne me suis pas jeté à l’eau, répondit le substitut d’une voix lugubre.
LE RETOUR
Si Deslandes avait eu de sérieuses dispositions à cette mélancolie aigre, oisive et malsaine où se laissent choir, au moindre échec, tant de jeunes gens victimes d’une ambition sans énergie, l’épreuve qu’il venait de subir lui eût fourni un excellent prétexte, non pas pour se noyer, on ne se noie guère, mais pour s’enrôler parmi les génies incompris et les talents méconnus ; la cohorte lamentable de ces invalides de la vanité lui aurait ouvert ses rangs, et comme tout autre martyr de l’indifférence sociale, il eût pu, pour signaler sa rancune, laisser croître ses cheveux, porter des habits râpés, fréquenter les estaminets, écrire dans les petits journaux et devenir républicain. Son naturel honnête et tempéré, la bonne éducation qu’il avait reçue, la rectitude de son jugement, que d’ambitieux désirs avaient faussé un instant sans le briser, l’arrêtèrent au bord d’un abîme plus ridicule encore que dangereux. Après s’être révolté contre sa défaite, il comprit la nécessité de s’y soumettre, preuve de sens et d’esprit qui relève toujours un vaincu.
Deux jours après, dans le coupé de la diligence de D***, monsieur de Loiselay et Deslandes se trouvaient assis l’un à côté de l’autre, le visage tourné vers l’humble cité d’où le nouvel Icare avait pris son essor, et où il retournait tristement après avoir vu fondre au soleil de Paris la cire de ses ailes. Le vieux gentilhomme prenait une part affectueuse à la mélancolie de son compagnon de voyage, et, par un instinct de délicatesse, ne lui parlait plus des succès que lui-même avait obtenus sous le consulat. A mesure qu’il s’éloignait de la ville où il laissait le tombeau de son ambition, et sur laquelle en partant il avait prononcé le plus terrible des anathèmes, le substitut sentait rentrer dans son âme une sorte de bien-être ; de temps en temps il mettait la tête à la portière pour regarder la campagne, dont une belle journée de printemps faisait ressortir l’attrayante sérénité.
— Ce n’est pas à Paris qu’on respire cet air pur et qu’on voit cette belle verdure, dit-il au vieillard en lui montrant le feuillage touffu d’un petit bois qui bordait la route.
— Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats,
pensa monsieur de Loiselay ; mais au lieu de communiquer cette réflexion à son voisin, il lui répondit en affectant un sourire dédaigneux :
— _Paris ! ville de boue, de bruit et de fumée !_... Pour ma part, je m’estime fort heureux d’en être sorti, et je me fais une véritable fête de revoir mes tranquilles pénates. Je me dispose à vous battre demain soir aux échecs d’une manière signalée. Pour peu que vous y consentiez, je vous rendrais la tour au lieu du cavalier, tant je me sens en veine.
A cette perspective des plaisirs qui l’attendaient au retour, le substitut poussa un soupir au lieu de répondre, et penchant la tête dans l’angle du coupé, il fit semblant de s’endormir pour se livrer sans distraction à ses tristes pensées.
Vers le soir, en approchant de D***, et à la vue du poteau qui marquait la limite de l’octroi de la ville, Deslandes sentit redoubler son abattement.
— Voici mon tombeau, se dit-il ; il faut donc y rentrer et m’abandonner de nouveau à tous ces vers rongeurs qu’enfante une existence monotone et mesquine. O Paris ! je crois que si les chevaux des Cosaques revenaient s’abreuver à la Seine, je battrais des mains du fond de la fosse où je descends !
En rentrant dans son modeste appartement, le substitut accueillit avec un mélange d’impatience et de brusquerie les soins empressés de la vieille gouvernante, qui pensa que le séjour de Paris avait gâté son maître. Il se coucha sans vouloir souper, trouva son lit détestable, quoiqu’en réalité il fut beaucoup meilleur que celui dont il se servait depuis plusieurs mois ; et ne pouvant s’endormir, il se releva. Après s’être promené quelques instants dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre et y resta longtemps accoudé.
La nuit était d’une douceur charmante. La transparence de l’air laissait apercevoir dans sa pleine majesté le sombre azur du ciel, qui s’était paré de toutes ses étoiles, comme en un jour de cérémonie une reine met sur elle tous ses diamants. Les limpides rayons de la lune éclairaient mollement la noire cathédrale ; au milieu de cette nappe de lumière, le grand homme coulé en bronze avait la meilleure place, et sur son piédestal il reluisait glorieusement. La fontaine articulait son plus frais murmure ; de temps en temps une faible brise faisait frémir les tilleuls, dont les fleurs alors exhalaient un parfum plus pénétrant ; et tous ces objets, cieux étoilés, gothique édifice, eaux jaillissantes, arbres odorants, formaient un harmonieux concert qui semblait fêter le retour de l’enfant prodigue, et lui dire avec un accent de tendre reproche : — Ingrat ! pourquoi nous avais-tu quittés ?