Part 14
— Calmez-vous, lui dit avec douceur monsieur de Loiselay ; je sais par expérience qu’il est fort désagréable d’être blessé, mais c’est une mauvaise chance qu’il faut accepter. Il était convenu qu’un seul coup de feu serait échangé, et les lois doivent être exécutées, même par ceux qui en souffrent. L’affaire est terminée ; enveloppez votre main de votre mouchoir, et filons vers Paris. L’essentiel, maintenant, c’est de trouver un chirurgien. Quand je disais à ce petit monsieur qu’il avait eu tort de négliger cette précaution !
Tandis que l’émigré s’efforçait d’apaiser l’irritation de Deslandes, Blondeau et son témoin accéléraient les préparatifs de leur départ.
— Il faut sortir du bois séparément, dit Barbeyrac à monsieur de Loiselay ; on a dû entendre les deux coups de pistolet, et sans doute en ce moment l’éveil est donné aux gardes et aux gendarmes.
— Je m’en rapporte à votre prudence, qui me paraît étonnante pour votre âge, répondit le vieux gentilhomme avec un sourire moqueur ; partez donc à pied, nous gardons le fiacre.
Barbeyrac et Blondeau profitèrent avec empressement du consentement de monsieur de Loiselay, qui un instant après se trouva seul avec le jeune magistrat. Ce dernier ayant enveloppé de son mieux sa main blessée, tous deux rejoignirent la voiture de louage qui reprit au grand trot des chevaux le chemin de Paris.
— Eh bien ! Deslandes, dit alors le vieillard en hochant la tête, reconnaissez-vous maintenant l’utilité de la position que je vous ai fait prendre ? Si je vous avais laissé placé comme vous l’étiez d’abord, au lieu d’être touché au doigt vous l’eussiez été au beau milieu de la poitrine.
— Plût à Dieu ! répondit le substitut, à qui la douleur inspirait le dégoût de la vie ; si j’étais mort en ce moment, je ne souffrirais pas comme un damné.
— Qu’en savez-vous ? demanda le vieux gentilhomme ; personne n’est sûr d’aller droit au ciel, et je crains bien que les souffrances du purgatoire ne surpassent de beaucoup celles que peut causer un doigt cassé.
— C’est impossible, répondit Deslandes en se tordant sur la banquette du fiacre, tandis qu’il serrait convulsivement de la main gauche son poignet mutilé.
En rentrant chez lui, le substitut se vit soumis presque immédiatement aux tortures qui attendent les duellistes malheureux : un chirurgien fort habile, qu’envoya chercher monsieur de Loiselay, déclara, au premier examen de la blessure, que l’amputation du doigt fracassé était indispensable, et il y procéda sans délai, malgré les doléances du jeune magistrat, qui, nous devons l’avouer, montra peu de stoïcisme en cette occurrence.
— Être estropié à mon âge ! s’écria-t-il d’un ton plaintif, lorsque l’opération fut terminée.
— Qu’est-ce qu’un doigt : lui dit monsieur de Loiselay pour le consoler. A la chasse, il arrive chaque jour des accidents beaucoup plus graves. Que diriez-vous donc s’il avait fallu vous couper un bras ou une jambe ?
En ce moment le substitut trouva au vieux gentilhomme une voix féroce et une physionomie sanguinaire. Au lieu de lui répondre, il détourna la tête et garda longtemps un silence farouche.
Dans l’après-midi messieurs de Rochelle et de Jonquières se présentèrent successivement chez Deslandes ; mais en apprenant qu’un duel avait déjà eu lieu, et voyant leur adversaire hors de combat, ils comprirent que leur visite n’avait plus de motif ; ils déclarèrent donc tous deux à monsieur de Loiselay qu’ils étaient satisfaits, et regardaient l’affaire qui leur était personnelle comme entièrement terminée.
— Vous ne m’avez pas trompé, dit le vieillard au jeune magistrat d’un air de félicitation ; les trois duels y étaient. Savez-vous bien que voilà une journée qui vous fait honneur ? vous vous la rappellerez longtemps !
— Toute ma vie, sapristie ! s’écria le substitut, à qui la douleur arracha une grimace horrible.
UNE VERTU MOTIVÉE
Tandis que Victor Deslandes expiait par de cruelles souffrances ses fantaisies ambitieuses et romanesques, la maison du conseiller d’état se trouvait le théâtre d’une scène qui, pour ne pas être sanglante, offrait cependant un intérêt que nous oserons nommer dramatique ; car à nos yeux, dans la confection d’un drame qui recherche avant tout le naturel et le vraisemblable, ni le poignard, ni le poison, ni la corde ne sont d’indispensables ingrédients.
En apprenant, pour la première fois, la coupable conduite de son mari, madame Piard avait un instant abdiqué l’empire que lui avaient donné sur elle-même les persévérants efforts d’un caractère prudent et droit. En face d’un outrage si peu mérité une pensée vindicative s’était éveillée dans cette âme si froide en apparence, comme un serpent engourdi sous la neige s’anime et dresse la tête lorsqu’on l’approche d’un brasier. A ce reptile de cœur, qu’avait-il manqué pour croître et peut-être dévorer tout le fruit d’une sagesse jusqu’alors irréprochable ? Un foyer où il se réchauffât en attendant qu’il eût pris assez de force pour vivre de sa propre chaleur.
Sans s’en douter Deslandes avait été pendant quelques heures, l’arbitre d’une vertu ébranlée sur sa base et qu’un effort énergique pouvait en arracher. Par un de ces scrupules auxquels sont exposées les âmes honnêtes qui pratiquent les tortueux sentiers de la galanterie, il manqua le moment propice. Cette action estimable, au point de vue de la morale, devint désastreuse, à ne considérer que les intérêts positifs du jeune solliciteur. Au lieu d’exploiter à son profit l’indignation de sa protectrice, Victor la refroidit par sa délicatesse inopportune. Un instant chancelante au milieu de l’étourdissement fiévreux où l’avait plongée le premier ressentiment de son injure, madame Piard eut le temps de réfléchir ; dès lors le succès de Deslandes fut compromis, car pour toute femme raisonnable, réfléchir à la tentation, c’est en triompher.
Après l’honnêteté du substitut, que quelques aimables séducteurs traiteront peut-être de niaiserie, plusieurs raisons contribuèrent à raffermir la vertu de l’épouse outragée. La première de ces raisons fut le dédain profond que lui avait toujours inspiré son mari. Paradoxe ! dira-t-on peut-être. Sentiment scrupuleusement vrai, répondrons-nous, sans crainte d’être démenti par l’expérience.
L’outrage qui tombe de haut soulève la haine, l’insulte partie de bas excite le mépris ; or, si la haine ne se fait redouter qu’en ensanglantant son épée, le mépris n’a de dignité qu’à condition de garder la sienne dans le fourreau. Les caractères doués de quelque noblesse répugnent à une vengeance qui les contraindrait de se baisser pour l’accomplir. Aimé d’Isaure, monsieur Piard, après l’avoir offensée, aurait eu tout à craindre ; dédaigné par elle, cette humble position lui servit d’abri et le sauva. Un homme couché à plat ventre par la peur n’échappe-t-il pas au feu d’une batterie tandis qu’en est atteint le brave resté debout ? Le ressentiment de madame Piard, qui, peut-être, aurait mis en pièces l’honneur d’un mari de grandeur ordinaire, passa donc par-dessus la tête du conseiller d’état, sans lui causer aucun dommage, tant, dans ce moment décisif, celui-ci, heureusement pour lui, se trouva de taille lilliputienne. En songeant à l’offenseur, Isaure finit par juger l’offense indigne de son courroux. Il lui parut que s’émouvoir à propos de l’inconduite d’un être si infime ce serait tomber dans la puérilité des enfants qui entrent en colère contre la mouche qui les a piqués. La haine comme l’amour établit l’égalité ; mais quelle égalité pouvait exister entre elle, jeune, belle, noble, spirituelle, puissante, et ce bourgeois grisonnant, ventru prétentieux et médiocre, à qui elle avait daigné accorder sa main ? Prendre au sérieux les méfaits de ce gros et volage quinquagénaire n’était-ce pas lui faire trop d’honneur ? A dévier de la route nette et droite, parce qu’il plaisait à son grossier compagnon de voyage de barbotter dans l’ornière, que gagnerait-elle d’ailleurs ? des éclaboussures sans aucun doute, car de quelque pied léger que marche une femme dans l’adultère, elle s’y crotte toujours plus ou moins.
De réflexion en réflexion madame Piard oublia peu à peu son mari, et envisageant la question sous un nouveau point de vue, elle trouva pour rester vertueuse plusieurs autres raisons assez étrangères à la vertu.
Les femmes, presque toujours réservées et quelquefois peu véridiques dans l’expression de leurs sentiments, en revanche ne manquent pas de franchise tant qu’elles ne parlent qu’à elles-mêmes. Malgré leur goût pour le beau idéal et leur mépris pour le prosaïsme des intérêts vulgaires, elles savent dans leur for intérieur scruter le côté positif de toutes choses, avec autant de sagacité qu’en pourrait déployer le moins poétique des hommes d’affaires. En ce moment Isaure ne craignit pas de reconnaître qu’abstraction faite des considérations morales et religieuses, une conduite irréprochable a des avantages réels et peut trouver sa récompense dès ce monde ; elle se dit qu’au mérite d’être souverainement belle, la vertu joint souvent celui d’être très-profitable. Dans sa profession de protectrice, par exemple, de quelle utilité ne lui était pas une réputation sans tache ? Du rôle de femme politique à celui d’intrigante, la distance est si courte que, pour empêcher le public de les confondre, il est prudent, lorsqu’on aspire au premier, d’adopter une marque particulière qui rende toute méprise impossible. Quoi de plus distinctif alors, quoi de mieux trouvé que la vertu ? Cet uniforme, il est vrai, ne va pas à toutes les tailles, mais, pour se dispenser de le vêtir, il faut avoir sous la main quelque costume équivalent et également interdit au vulgaire des ambitieuses : un grand nom, une grande fortune ou un grand talent. L’une ou l’autre de ces qualités suffisant pour tirer une femme de la foule, rend superflu un rigorisme qui, dès qu’on peut s’en passer, devient un luxe rare.
Il est à Paris jusqu’à trois belles pécheresses que nous pourrions nommer et qui mènent joyeuse vie à la face de tout Israël, sans que leur crédit, et elles en ont beaucoup, s’en trouve compromis le moins du monde. Elles sont reçues partout, et l’on tient à honneur d’être reçu chez elles. En leur faveur, la sévérité, la pruderie, tranchons le mot, la bégueulerie d’un certain monde retire ses griffes et fait patte de velours. Le moyen, en effet, de frapper d’ostracisme ces illustres viveuses ! La première est si riche et donne de si beaux bals ! La seconde est douée d’un esprit si redoutable ! La troisième a de si nombreuses alliances dans la plus haute aristocratie ! D’après ce triple exemple, on voit que, même dans la société qui se pique le moins d’indulgence, une très-grande fortune, un très-grand talent ou une très-grande naissance suppléent au besoin une très-grande vertu. Mais la règle qui prescrit la ligne droite aux femmes désireuses d’être considérées ne souffre aucune autre exception. Millionnaire, poëte ou duchesse, madame Piard se fût peut-être trouvée assez forte pour imposer au monde ses faiblesses. Ne possédant aucun de ces titres, elle comprit que le droit de faillir lui serait contesté. Si son crédit lui avait donné des créatures, en revanche il lui attirait des ennemis et surtout des ennemies, qui, au premier faux pas, n’eussent pas manqué de constater sa chute et d’en triompher. La perspective de ce danger fit éclore dans l’esprit de la femme ambitieuse une réflexion que le plus spirituel des diplomates modernes avait exprimée en termes presque semblables, à propos d’une catastrophe sanglante.
— Dans ma position, se dit Isaure, la moindre aventure serait plus qu’un crime, ce serait une faute.
La science a trouvé le moyen d’utiliser les substances les plus malfaisantes ; grâces à elle, l’antimoine, l’opium, le sublimé corrosif, les cantharides, la chair de vipère même deviennent d’excellents médicaments. Quelque admirable qu’elle puisse paraître, cette métamorphose du venin en remède n’offre rien de plus surprenant que le phénomène accompli chaque jour par certains êtres, maîtres en l’art de vivre, qui de deux ou trois vices convenablement pilés, triturés et amalgamés, composent à leur usage une belle et bonne vertu dont l’exploitation leur vaut l’admiration publique. Madame Piard pratiqua heureusement cette chimie morale. Du mépris que lui inspirait son mari et de l’antipathie qu’elle venait de vouer à son amant, de son désir d’arriver aux suprêmes échelons du crédit et de la frayeur que lui causaient les médisances de salon, de son ambition, de son envie, de sa vanité et de bien d’autres sentiments non moins acrimonieux, elle tira, par une sorte de distillation merveilleuse, la pure et limpide détermination de rester fidèle quand même à ses devoirs de femme mariée.
— La conduite de monsieur Piard ne doit avoir aucune influence sur la mienne, se dit-elle en levant noblement la tête ; malgré ses torts, je resterai vertueuse.
Ainsi que nous l’avons vu les motifs de cette belle et sage résolution n’étaient pas exempts d’alliage. Mais qu’importe ? il entre plusieurs poisons dans la thériaque qui n’en est pas moins un fort bon remède ; de même la vertu d’une femme est toujours digne de louanges, quels que soient les éléments dont elle est formée.
Après avoir admiré son héroïsme comme il méritait de l’être, madame Piard trouva que, exercé gratuitement et sans restriction, il toucherait de bien près à la duperie. Le conseiller d’état était d’une nature trop vulgaire pour comprendre la sublimité du pardon qui lui était accordé, il ne fallait attendre de lui ni reconnaissance, ni repentir, ni réforme. Quelle serait donc la récompense de cette noble action ? En y réfléchissant, l’épouse magnanime ne tarda pas à découvrir le moyen de se rembourser de sa grandeur d’âme, intérêt et capital. Ici nous devons entrer dans quelques explications pour faire comprendre ce mode d’indemnité.
Jusqu’alors le ménage de monsieur et de madame Piard avait été soumis à une sorte de régime constitutionnel, basé sur l’équilibre des pouvoirs ; système admirable en théorie un peu plus qu’en pratique, et que l’expérience des vingt-cinq dernières années commence à réduire à sa juste valeur. Dans la maison du conseiller d’état, aussi bien que sur un théâtre plus vaste, cette machine à rouages compliqués, qui s’appelle en mauvais français pondération gouvernementale, ne fonctionnait pas toujours à la satisfaction de tout le monde. Si trois pouvoirs ont peine à s’accorder, deux ont moins de chances encore de vivre en bonne intelligence ; car l’absence d’un tiers-gouvernement fortifie la lutte en la simplifiant. Entre le conseiller d’état et sa femme, point de matelas pour amortir les coups, point de pairie ; la prérogative royale et l’omnipotence parlementaire se trouvaient face à face, également disposées à agrandir, aux dépens de la partie adverse, le cercle de leur autorité respective. Plus d’un conflit avait déjà eu lieu avec des succès variés et sans résultat décisif. Si madame Piard montrait une volonté ferme, active et persévérante, le conseiller d’état, en revanche, était taquin, vétilleux, opiniâtre ; l’une se sentait née pour le commandement, l’autre n’avait aucune vocation pour l’obéissance. En se mariant, Isaure, qui avait le sentiment de sa force, n’avait pas douté un seul instant qu’elle ne réussît à prendre sur son mari l’ascendant le plus absolu, et la perspective de cette autorité sans contrôle n’était pas le moindre des motifs qui l’avaient déterminée à une union si disproportionnée à certains égards. Désabusée bientôt par l’expérience et trouvant une insubordination têtue là où elle avait rêvé une complète soumission, elle essaya de conquérir par l’habileté l’empire qu’elle n’espérait plus d’emporter de haute lutte ; elle étudia le caractère de son mari et découvrit promptement que la fermeté dont il faisait parade avait plus de superficie que de profondeur.
Le conseiller d’état était tranchant dans ses propos plutôt qu’immuable dans ses résolutions. C’était un de ces esprits bien émoulus mais mal trempés, qui se croient d’acier parce qu’ils sont cassants. Depuis son mariage, ce qu’il redoutait par dessus toutes choses, c’était de paraître gouverné par sa femme et de donner pour l’amusement de la société parisienne une nouvelle édition de Georges Dandin. Dès qu’elle eut deviné cette faiblesse, madame Piard comprit le parti qu’elle en pouvait tirer. Au lieu de froisser par des manières impérieuses la vanité du bourgeois son époux, elle lui montra une déférence purement verbale, mais suffisante pour lui ôter tout prétexte de se révolter contre un système d’empiétement qui, sous les dehors les plus polis, n’en poursuivait que plus résolument son chemin. Par un compromis plein d’adresse Isaure affecta de se soumettre à son mari dans les petites circonstances, afin d’acquérir le droit de lui imposer sa volonté dans les occasions importantes. Le conseiller d’état ne comprit pas d’abord la portée d’une pareille tactique ; en se voyant abandonner presque sans contestation certains points de l’administration conjugale auxquels d’ordinaire les femmes attachent beaucoup de prix, il se crut sérieusement le maître et tomba, presque immédiatement, dans les fautes par où périssent les gouvernements faibles qui osent essayer du despotisme. Au lieu de gouverner il trôna.
Pris d’une passion frivole pour le commandement qu’il avait craint de partager, et que lui livrait l’apparente abnégation d’Isaure, il le prodigua hors de propos et l’usa peu à peu dans mille détails mesquins auxquels l’autorité d’un mari ne descend jamais sans se compromettre. Au rebours de ce qui se passe d’ordinaire, monsieur Piard s’occupa spécialement de l’administration de son ménage. Le choix des domestiques, l’ameublement, les dîners à donner, les visites à faire, les comptes de la dépense, la tenue de la maison, toutes les choses en un mot que les femmes regardent avec raison comme leur légitime apanage, devinrent pour lui l’objet d’une préoccupation journalière et minutieuse.
Isaure avait trop d’orgueil dans l’esprit pour tenir au gouvernement de l’office ; elle visait plus haut que cet emploi de ménagère. Elle laissa donc son mari s’engluer à ces pauvretés, sachant bien qu’il y laisserait la meilleure partie de ses ailes et perdrait ainsi la faculté de la contrarier dans l’essor qu’elle méditait de prendre. Les choses se passèrent comme elle l’avait prévu : monarque absolu du pot au feu, monsieur Piard vit insensiblement sa royauté réduite à cet unique et ridicule privilège, mais, la vanité aidant, il fut longtemps à s’apercevoir de l’affaiblissement d’un pouvoir dont sa femme lui laissait les insignes. A la place du conseiller d’état bien d’autres eussent été aussi aveugles. N’était-il pas libre d’inviter à dîner qui lui plaisait ? La voiture n’était-elle pas à ses ordres un peu plus qu’à ceux d’Isaure, qui sortait fort peu ? N’était-ce pas à son image que se trouvaient frappés les mille petits détails, monnaie courante de la vie domestique ? Combien de maris se croient les maîtres au logis, qui seraient fort empêchés d’exercer la moindre de ces prérogatives ! trouvant vingt fois par jour l’occasion de commander, et obéi aussi ponctuellement que l’aurait été un despote asiatique, comment monsieur Piard eût-il pu découvrir, sous un si beau velours, les vermoulures de son trône ?
Le conseiller d’état vécut d’abord dans la plus décevante illusion dont se puisse bercer un homme d’un âge mûr, marié à une jeune femme ; il prit au sérieux l’article du Code civil qui proclame l’époux chef de la communauté. Mais tandis qu’il se complaisait ainsi au puéril exercice d’un pouvoir sans portée, Isaure l’enveloppait d’un réseau à mailles aussi tenaces qu’imperceptibles. Sous prétexte de s’instruire à l’école d’un homme si expérimenté, elle s’était fait mettre au courant de toutes ses affaires ; elle le consultait sur tout pour arriver à le conseiller à son tour. Peu à peu les conseils l’emportèrent de beaucoup sur les consultations. Monsieur Piard contracta l’habitude de rendre compte à sa femme de toutes ses actions, à l’exception d’un seul chapitre qu’il n’est pas besoin d’indiquer. Sur bien des points il modifia ses opinions d’après les observations pleines de sens qu’elle semblait lui soumettre et non lui imposer. Il rompit des liaisons politiques dont elle lui démontra les inconvénients pour en contracter de nouvelles beaucoup plus profitables selon elle, et finit par ne pas former la moindre détermination, ni risquer la démarche la plus insignifiante avant d’avoir pris le mot d’ordre d’Isaure, devenue ainsi, par une progression insensible mais continue, l’arbitre suprême de sa conduite sociale et politique.
Après avoir quelque temps subi à son insu l’influence de sa belle Egérie, il était impossible qu’à la fin monsieur Piard n’ouvrît pas les yeux ; il les ouvrit fort grands, en effet, le jour où il vit poindre au-dessus de sa tête l’extrémité d’un joug jusqu’alors imperceptible. Très-surpris de se trouver en tutelle à son âge, il essaya même de s’émanciper, mais il était trop tard : le pli de l’obéissance était pris. Le conseiller d’état se résigna donc à un ascendant qu’il n’avait plus la force de briser. Il essaya même de se persuader que, loin d’être humilié par la supériorité d’Isaure, il avait lieu de s’en réjouir. Il se dit que, devant l’intérêt, la vanité devait se taire, et que les grandeurs où le porterait infailliblement le crédit de sa femme l’indemniseraient du reste de son abaissement marital.
Peu à peu cette compensation pénétra si avant dans la cervelle du conseiller d’état, qu’il finit par y songer nuit et jour. Il avait d’abord borné ses désirs à une direction générale ; mais bientôt il se trouva un peu trop modéré, et décida qu’il ne tiendrait pas sa femme quitte envers lui à moins d’un ministère quelconque. Isaure, sur ce point, partageait l’ardente convoitise de son mari ; mais, plus habile, elle comprenait que brusquer l’attaque, ce serait en compromettre le succès ; elle attendait donc le moment favorable avec une patience pleine de force dont l’ambitieux de cinquante ans était incapable.