Les ailes d'Icare

Part 12

Chapter 123,860 wordsPublic domain

Après le départ de son adversaire, le substitut demeura quelque temps immobile dans une attitude pensive et triste qui eût fait honneur à un héritier ; d’avance il semblait pleurer sa mort et porter son deuil.

— Bah ! il ne m’a pas encore tué, se dit-il enfin en essayant de repousser un noir présage ; à quoi bon me préoccuper de cette affaire ? Demain il sera temps d’y penser ; en ce moment, la chose urgente c’est d’apaiser le mécontentement d’Isaure. Dépendre des caprices d’une femme, quel métier ! Je l’ai choisi, je n’ai donc pas le droit de me plaindre, mais si c’était à recommencer, je crois qu’à l’heure qu’il est je serais à D*** bien tranquille dans mon lit. A la vérité, à D*** il n’y a pas de bals, mais en revanche il n’y a pas de duels.

Le substitut s’efforça de chasser de son visage la mélancolie qui l’envahissait malgré lui, et il rentra dans le salon où il avait laissé madame Piard.

— Madame, dit-il en l’abordant avec respect, vos ordres sont exécutés.

— Je le sais, répondit sèchement Isaure ; aussi ai-je déjà remercié M. de Rochelle.

La femme rancuneuse sourit avec affectation en regardant l’officier d’état-major qui, debout à côté d’elle, contemplait Deslandes du haut en bas, et, coupant court aussitôt à la conversation, elle fut rejoindre son mari, à qui le départ de madame de Marmancourt venait de rendre la liberté.

Les jeunes gens restèrent en présence et s’entre-regardèrent un instant avec la malveillance mutuelle qu’éprouvent toujours l’un pour l’autre deux rivaux. L’officier d’état-major rompit le premier le silence :

— Je suppose, monsieur, que vous n’avez jamais lu la fable de la _Mouche du Coche_, dit-il en accompagnant ces paroles d’un sourire assez impertinent.

— Si fait, monsieur, répondit Deslandes du même ton ; mais je lui préfère celle de l’_Ane vêtu de la peau du Lion_.

— Qu’entendez-vous par là ? demanda M. de Rochelle avec une colère mêlée d’embarras ; car de la part d’un _robin_ (c’est ainsi qu’il appelait dédaigneusement le substitut) il n’attendait pas une riposte si vive.

— Vous me parlez fable, je vous réponds apologue, repartit le jeune magistrat, qui, voyant son adversaire près de s’emporter, s’efforça, malgré sa propre irritation, de conserver la supériorité que donne toujours le sang-froid.

— Et si je vous parlais épées ? s’écria fièrement le capitaine.

— Je vous répondrais pistolets, répondit Deslandes d’un air dégagé ; un _robin_ comme moi ne fréquente guère les salles d’armes, mais il peut presser une détente tout aussi bien que le ferait un militaire... fût-ce un militaire de la garde nationale.

L’officier d’état-major se mordit la moustache.

— Un assaut d’esprit nous mènerait trop loin, reprit-il d’un air moins superbe ; le lieu où nous sommes n’est pas propre à une pareille discussion, il vaudrait mieux la remettre à demain.

— Comme il vous plaira, dit le substitut, qui cette fois prit l’initiative, en tirant une carte de sa poche.

Surpris de nouveau de se voir prévenu, M. de Rochelle imita l’exemple que lui donnait son adversaire. Après avoir échangé leurs adresses, les deux jeunes gens se saluèrent gravement, et se séparèrent aussitôt.

La perspective d’un premier duel avait fait éprouver à Deslandes une sensation assez désagréable ; mais en se voyant presque immédiatement exposé à une seconde affaire, il recouvra soudain une assurance voisine de l’audace ; nous mentionnons cet effet homœopathique sans prétendre l’expliquer. Sous l’influence d’une exaltation jusqu’alors inconnue, le substitut oublia madame Piard et l’ambition pour prendre sa part des plaisirs du bal : il se dit, à la manière d’Anacréon, qu’il fallait cueillir les fleurs avant d’être cueilli soi-même ; il se mêla donc aux quadrilles en choisissant résolument les plus jolies danseuses ; il gagna de l’argent à l’écarté ; il but du punch à pleins verres, et, comme ce dernier passe-temps était diamétralement contraire à ses sobres habitudes, un instant arriva où le substitut entendit une musique merveilleuse et vit balancer en cadence tous les assistants, quoi-qu’alors l’orchestre fût muet et la danse interrompue ; en ce moment, si Roland ou Rodomont étaient entrés dans la salle du bal, armés de pied en cap, Deslandes eût été le premier à leur jeter le gant.

— Voilà ce qui s’appelle vivre, se dit-il en s’asseyant lourdement sur une banquette : aujourd’hui le bal, les plaisirs, les lustres éblouissants, les jolies femmes, la musique, les coupes enivrantes, les fleurs et les diamants ; demain le duel ; les duels, veux-je dire ! Une voiture qui s’arrête mystérieusement à rentrée du bois de Boulogne... un taillis où l’on s’enfonce à petit bruit... habit bas... les lames se croisent... Vaincre ou mourir ! Oui, sur mon âme, c’est là vivre. J’ai éprouvé plus d’émotions depuis deux heures que pendant les dix-huit mois de mon séjour à D***. Voilà ce que je rêvais. Maintenant je vois que je serai ravi de me battre : cette sensation me manquait.

Deslandes se rappela tout à coup qu’il n’avait pas fait son testament ; c’est là une formalité dont s’affranchissent les duellistes de profession, mais qu’on ne néglige jamais la veille d’une première affaire.

— Il est tard, se dit le guerroyant magistrat en regardant sa montre ; il faut partir ; je n’ai que le temps de mettre ordre à mes affaires et de dormir quelques heures.

Deslandes se leva et sortit du bal en chanteronnant cavalièrement le motif de la valse que jouait l’orchestre. Il prit un fiacre à la porte et se fit conduire à son hôtel, où l’attendait une nouvelle scène. En entrant dans sa chambre, il aperçut avec une surprise mêlée d’un certain émoi un homme couché sur son lit et en apparence profondément endormi.

— Que faites-vous là ? dit Deslandes en se remettant du trouble qu’il venait d’éprouver ; et d’une main vigoureuse il saisit au collet cet inconnu si peu cérémonieux.

Le dormeur se frotta les yeux en se mettant sur son séant, et sa figure se trouva subitement éclairée par la lumière que portait le substitut ; dans cet hôte inattendu, celui-ci reconnut alors son ami Blondeau.

— Que diantre fais-tu là ? répéta-t-il en reculant d’un pas.

— Je t’attendais, répondit Gustave d’un air calme ; si dans cette niche se trouvait le moindre voltaire ou le plus mince divan où se puisse étendre un galant homme, j’aurais respecté ta couche ; mais comme je n’ai pas l’habitude de dormir debout, et que la position horizontale est la seule qui me paraisse supportable à trois heures du matin...

— Mais enfin que viens-tu faire ici ? interrompit le substitut. Est-il possible que tu sois assez ivre pour t’être trompé de logis ?

— Ivre ! je suis prêt à te prouver le contraire, si tu as la délicatesse de m’offrir à souper. C’est toi qui me sembles un peu hors de ton assiette ; il paraît que tu as fait des tiennes depuis que je t’ai quitté.

Blondeau ne se trompait pas. Viveur aguerri, deux heures de sommeil lui avaient rendu le sang-froid qu’était en train de perdre le substitut. En ce moment, les deux amis se rencontraient sur les frontières de l’ivresse ; mais l’un y entrait, tandis qu’en sortait l’autre.

— En deux mots, que me veux-tu ? demanda Deslandes d’un ton sec.

Blondeau leva les yeux au plafond, en ayant l’air d’interroger sa mémoire.

— M’y voilà, répondit-il après avoir réfléchi un instant. Je viens te dire qu’il est indispensable que nous nous battions.

Ce troisième duel, plus imprévu que les deux autres, exaspéra l’irritation nerveuse du jeune magistrat.

— Bravo ! s’écria-t-il en posant rudement sur une table le flambeau qu’il tenait à la main ; tu en veux aussi, toi ! ça me convient. Y a-t-il encore ici quelqu’un qui ait envie de se battre ? Parlez, tandis que nous y sommes.

Paraissez Navarrois, Maures et Castillans !

je suis prêt à vous tenir tête à tous. Seulement, je dois te prévenir que tu ne passeras que le troisième ; je suis engagé pour les deux premières contredanses.

Deslandes tira de sa poche les cartes de ses autres adversaires et les tendit à Blondeau, qui les examina successivement.

— Louis de Rochelle, connais pas, dit celui-ci ; Paul de Jonquières ; celui-là, c’est autre chose... Je sais que mon ami Jonquières se propose de loger une balle dans une portion quelconque de ta chair, et même, s’il est de mauvaise humeur, je ne réponds pas qu’il respecte les os. Il tire bien, Jonquières ; sais-tu qu’il casse habituellement neuf poupées sur dix ?

— Les poupées n’ont pas d’yeux, dit héroïquement le substitut, qui se contempla dans la glace de la cheminée en fronçant le sourcil pour mieux apprécier la puissance fascinatrice de son regard.

— Je ne te croyais pas si féroce, reprit Blondeau. Mais c’est une raison de plus pour que je ne te laisse pas saigner par Jonquières, qui n’a pas d’autre position sociale que d’être un enragé bretteur ; c’est donc avec moi qu’il faut te battre. Ne m’interromps pas. Tu vas me comprendre en deux mots. Mes rapports avec madame de Marmancourt ne me permettent pas de laisser impuni l’outrage dont elle vient d’être l’objet. Il me faut donc trouver à tout prix un individu de bonne volonté que je puisse mener sur le terrain. Te voilà ; je te prends.

— Merci de la préférence ! dit Deslandes.

— Je suis obligé de me battre, et toi aussi. Donc, pour simplifier la chose, battons-nous ensemble. Tu devines qu’il ne s’agit ni de nous tuer, ni même ne nous blesser.

— De quoi s’agit-il donc ?

— De nous battre, te dis-je.

— Qui dit combat, dit blessures et peut-être mort ; car qui veut les moyens veut la fin.

En retournant de la sorte un axiome vulgaire, le substitut croyait fermer la bouche à son interlocuteur ; mais celui-ci, loin de paraître réduit au silence, haussa ironiquement les épaules.

— Il est avec le duel des accommodements, dit-il en parodiant à son tour les maximes de Tartufe. Je ne me soucie pas plus de ton sang que tu n’as envie du mien. Nous égorger à propos de femmes ! Fi donc ! l’essentiel pour toi comme pour moi, c’est de pouvoir faire insérer après-demain, dans une demi-douzaine de journaux, un paragraphe ainsi conçu : « Hier matin, à la suite d’une discussion dont le bal de la souscription polonaise avait été le théâtre, une rencontre a eu lieu au bois de Boulogne entre M. Victor Deslandes (tes qualités, si tu veux qu’on les mette), et M. Gustave de Gustan. Les adversaires ayant échangé un coup de feu (ou deux, ou trois _ad libitum_), les témoins ont déclaré l’honneur satisfait et se sont opposés à ce que l’affaire fût poussée plus loin. Suivent les signatures. » — Munis de ce certificat bien en règle, nous reparaissons triomphalement, moi devant Théodosie, toi devant madame Piard. Sois sûr qu’on nous saura un gré infini de notre conduite.

— C’est donc un duel pour rire que tu me proposes, dit Deslandes en regardant son ami d’un air étonné.

— Un duel fort sérieux, au contraire, répondit Blondeau, puisque nous ne déjeunerons pas. A la vérité, les balles seront peut-être un peu légères, mais cela regarde les témoins ; nous n’avons pas à nous en occuper.

— Tu as beau dire, reprit le substitut, une pareille comédie est toujours ridicule.

— Ridicule ! répéta Blondeau ; tu me parais novice. Sache que les duels de convenance ne se passent pas autrement. Demande plutôt aux députés, aux administrateurs, aux pères de famille, à tous les individus précieux à un titre quelconque. Ces gens-là se battent s’il le faut, mais ils ne se tuent jamais : c’est reçu.

— Tu crois ?

— J’en suis sûr. D’ailleurs ce que je te propose là est dans ton intérêt bien plus que dans le mien. Quoique tu fasses assurément fort bonne contenance, je parierais qu’au fond ta querelle avec ces deux messieurs t’ennuie prodigieusement. Eh bien ! voici un moyen péremptoire d’y couper court. Une fois que tu seras allé authentiquement sur le terrain, tu auras le droit d’opposer à tout nouvel adversaire ce que vous appelez, je crois, en langage de chicane, une exception dilatoire.

— Tu veux parler de la maxime : _Non bis in idem_.

— Juste : _Non bis in idem_. A cela, qu’auront-ils à répondre ? Pas un mot ; car je suis sûr qu’ils ne savent le latin ni l’un ni l’autre. Tu vois qu’il n’y a pas à balancer.

Malgré le caprice martial que lui avait inspiré l’entraînement des circonstances, le substitut était d’un naturel pacifique. L’idée de se dispenser honorablement de deux duels moyennant une démonstration sans danger s’insinua rapidement dans la partie la plus débonnaire de son esprit.

— Si c’est reçu, pensa-t-il, pourquoi me montrerais-je outre mesure pointilleux et intraitable ?

— Fais ce que tu voudras, dit-il ensuite à son ami ; mais je te laisse toute la responsabilité d’un pareil acte.

— Dors sur les deux oreilles, répondit Blondeau en endossant son paletot ; il est quatre heures ; à midi je serai ici avec nos témoins. Si Jonquières ou cet autre dont je ne me rappelle pas le nom viennent te relancer auparavant, ajourne-les à demain. Bonne nuit ; je vais me coucher.

— Et moi, je vais écrire mon testament.

— Ton testament ! s’écria Gustave qui partit d’un éclat de rire ; tu es ébouriffant, parole d’honneur !

Blondeau tira de sa poche un cigare, qu’il alluma, et il sortit d’un pas bruyant, sans égard pour le repos des habitants de l’hôtel garni. Resté seul dans sa chambre, le substitut se dit que, vu le nouvel aspect des choses, la rédaction de ses dernières volontés devenait une précaution superflue, ou du moins prématurée.

— Il sera temps de m’en occuper, pensa-t-il, si messieurs de Jonquières et de Rochelle persistent dans leur provocation. L’invention de Blondeau est puérile, mais il est très-possible qu’elle produise autant d’effet qu’un duel sérieux ; car, après tout, que me faut-il pour rentrer en grâce auprès de madame Piard ? Ce n’est pas du sang, c’est du bruit. Je suis sûr que ce paragraphe du journal aura un succès merveilleux ; toutes les femmes aiment les hommes qui font parler d’eux. J’étais prêt à jouer gaillardement mon rôle dans une tragédie ; je puis donc sans faiblesse prendre part à une mystification qui ne nuit à personne.

Ayant apaisé par plusieurs raisonnements du même genre les scrupules de son amour-propre, Deslandes se coucha, et il ne tarda pas à s’endormir d’un sommeil qui eût peut-être été moins profond, sans l’arrangement conclu avec Blondeau. Midi était près de sonner lorsque le substitut fut réveillé en sursaut par plusieurs coups brusquement frappés contre la porte.

— Sur mon âme, se dit-il en s’élançant du lit, j’ai dormi comme le grand Condé la veille de la bataille de Rocroy. Il endossa une robe de chambre, chaussa des pantoufles et s’empressa d’ouvrir la porte. Au lieu de Blondeau et des témoins qu’il attendait, il aperçut sur le carré de l’escalier un personnage dont l’aspect le surprit autant qu’eût pu faire celui de madame Piard elle-même : c’était M. de Loiselay.

UN FACHEUX

A la vue du père d’Isaure, Deslandes demeura sur le seuil de la porte, immobile et muet.

— Je vois que vous me prenez pour un revenant, lui dit le vieux gentilhomme ; mais vous vous étonnerez à loisir ; entrons d’abord chez vous : il ne fait pas très-chaud sur votre escalier.

Le substitut s’empressa d’introduire dans sa chambre cet hôte inattendu ; et quoique contrarié, il affecta un air joyeux.

— Quelle agréable surprise ! dit-il en avançant un fauteuil ; veuillez excuser le négligé dans lequel je vous reçois ; j’ai passé la nuit au bal, et je sors de mon lit... Qui se serait attendu au plaisir de vous voir à Paris ? Vous n’avez prévenu personne de votre arrivée ? Madame Piard m’en aurait parlé à coup sûr.

— J’ai fait une véritable escapade d’écolier, répondit le vieillard ; depuis longtemps j’avais envie de surprendre Isaure en venant lui demander à dîner : mais à mon âge et avec mes habitudes casanières, c’était une grande affaire. Enfin, avant-hier une place se trouvait vacante dans le coupé de la diligence qui traverse D***, en deux secondes je me suis décidé à brusquer l’aventure. J’ai pris, comme on dit, ma cape et mon épée ; et me voici : je suis arrivé hier au soir tandis que vous étiez tous au bal.

— Combien je suis reconnaissant de la bienveillance que vous me témoignez en venant si promptement me voir !

— Ne me sachez pas trop de gré de ma visite, répondit M. de Loiselay avec un sérieux affecté ; son but principal est de vous laver la tête selon vos mérites. Je vous préviens que vous avez à subir une longue mercuriale ; mais que cela ne vous empêche pas de vous habiller. Votre toilette et mon sermon peuvent fort bien marcher de compagnie.

— Je profite de la permission, dit le substitut ; car je suis réellement honteux de vous recevoir équipé de la sorte.

Il passa dans un cabinet dont il laissa la porte entr’ouverte, et se mit à changer de costume. En ce moment midi sonna.

— Blondeau va venir, se dit-il ; comment faire pour me débarrasser de M. de Loiselay ? S’il commence à discourir, nous en avons pour jusqu’à l’heure du dîner.

— Mon cher Deslandes, dit le vieillard en s’établissant commodément sur son fauteuil, vous connaissez l’intérêt que je vous porte ; la première chose que j’aie faite ce matin, après avoir embrassé ma fille, a été de lui parler de vous. Sa réponse, je vous l’avouerai franchement, n’a pas été telle que je l’espérais.

— Que vous a dit madame Piard ? interrompit avec vivacité le substitut, qui passa dans l’entre-baillement de la porte sa figure blanchie par la mousse onctueuse du savon de Windsor.

M. de Loiselay haussa les épaules.

— Ce qu’elle m’a dit, reprit-il, vous ne le devinez pas ? Quel homme êtes-vous donc ! Quoi ! vous ne comprenez pas que, dans la position où se trouve ma fille, son premier mouvement à ma vue a dû être un épanchement sans réserve. Elle m’a tout raconté, morbleu ! peut-être s’en repent-elle à présent, car elle a toujours été d’une prudence et d’une discrétion rares ; mais ce qui a été dit reste dit. J’en ai appris de belles, continua le vieillard en s’échauffant peu à peu. Que dites-vous de monsieur Piard ? Ne voilà-t-il pas un plaisant personnage, pour trancher du talon rouge en entretenant des maîtresses ? Autrefois on passait ces choses-là au hommes de la cour ; c’était un de leurs privilèges, et il n’appartenait qu’à eux. Un gentilhomme de province qui eût voulu avoir une petite maison se serait vu blâmé par tout le monde. Quant aux financiers, singes des grands seigneurs, ce n’était chez eux qu’un ridicule de plus perdu parmi tous les autres. Mais monsieur Piard !... comprend-on cela ? Un petit bourgeois éclos d’hier, qui se mêle de parodier les roués de la régence ! C’est si absurde, qu’à mes yeux le côté bouffon de l’aventure en éclipse presque totalement le côté odieux. Quelque bonne volonté que j’y aie apportée, il ne m’a pas été possible de me mettre en colère. Je sais bien qu’à la rigueur il serait de mon devoir de couper les oreilles à monsieur le conseiller d’état, tout mon gendre qu’il est. Mais le moyen de prendre au sérieux les oreilles ou les bonnes fortunes de monsieur Piard ?

Le vieux gentilhomme accompagna ses dernières paroles d’un rire de pitié auquel, depuis le cabinet, Deslandes se permit de prendre part.

— Libre à moi de rire au lieu de me fâcher, reprit monsieur de Loiselay ; mais vous ne pouvez, sans trahison, vous moquer de mon honorable gendre. N’êtes-vous pas son confident ?

— Est-il possible que madame Piard ait une pareille idée ? s’écria le substitut en rentrant dans la chambre.

— Qui ne l’aurait pas à sa place ? En toute occasion ne prenez-vous pas contre elle le parti de son mari ? Si la vérité condamne M. Piard, n’avez-vous pas toujours tout prêt quelque mensonge officieux ? Ne faites-vous pas une cour assidue à madame de Marmancourt ? Tout cela est assez clair, et le motif d’une pareille conduite saute aux yeux.

— Et ce motif supposé, puis-je le connaître ? demanda Deslandes avec l’accent d’une vertueuse indignation.

— Mon cher substitut, dit M. de Loiselay d’un air railleur, vous jouez l’innocence à merveille ; mais ce n’est pas un vieux chasseur comme moi qui se laisse mettre en défaut. Sous Louis XV, un homme qui voulait parvenir cherchait à se faire remarquer de madame de Pompadour ou plus tard de la Dubarry. S’il y réussissait, sa fortune était faite. Quoique monsieur Piard n’ait rien de très-royal, vous l’avez traité à la Louis XV en l’attaquant du côté de la favorite. Je ne doute pas que vous n’ayez regardé cette manœuvre comme un coup de maître ; avec votre permission, vous avez fait une école. Peut-être les conseils que je vous ai donnés lors de votre départ ont-ils contribué à vous jeter dans la fausse voie où je vous vois engagé ; mais je ne me reproche rien ; ce n’est pas ma faute si vous m’avez mal compris. En vous parlant du profit qu’un homme de votre âge et dans votre position trouve toujours à se rendre les femmes favorables, j’avais établi un principe absolu en théorie, mais qui, dans l’application, demande beaucoup de tact, d’adresse et de prudence. Le choix d’une protectrice est une affaire délicate et sérieuse ; avant de s’y décider, il faut savoir en balancer les avantages et les inconvénients ; et d’après ce que j’ai appris, je vois que vous avez agi au hasard, sans méthode, sans calcul, sans prévision. Franchement, j’attendais mieux de vous.

Deslandes, depuis deux mois, croyait avoir déployé une science de combinaisons et une supériorité de tactique dignes d’un diplomate du premier ordre. Il n’entendit pas sans dépit cette condamnation tranchante de sa conduite.

— Qu’aurais-je dû faire pour obtenir votre approbation ? demanda-t-il avec un sourire contraint.

— Tout le contraire de ce que vous avez fait, répondit monsieur de Loiselay, à qui le souvenir de ses succès sous le consulat donnait une magistrale assurance. Raisonnons en thèse générale, et supposons qu’Isaure n’est pas ma fille. Vous arrivez à Paris ; l’homme en crédit à qui vous êtes recommandé est un drôle de l’espèce de M. Piard ; entre sa femme et lui existe un sujet de discorde. La neutralité est impossible ; vous êtes forcé de vous prononcer pour l’un ou pour l’autre, en ce cas, point d’hésitation : votre métier est de prendre parti pour la femme ; c’est le seul moyen d’avoir pour vous tout le monde.

— Même le mari ? dit Deslandes d’un air incrédule.

— Certainement. S’il vous a pour auxiliaire, il se croit sûr de vous et vous néglige ; s’il voit en vous l’allié de sa femme, il vous craint et vous ménage. _Experto crede Roberto_. Vous avez donc commis une faute capitale en donnant à ma fille le droit d’être mécontente de vous ; en bonne politique, c’était à elle qu’il fallait vous efforcer de plaire.

— Mais c’est ce que j’ai fait, interrompit naïvement le substitut.

— En ce cas, reprit en ricanant le vieux gentilhomme, je suis forcé de vous déclarer que vous avez complètement perdu vos peines. Isaure est fort irritée contre vous, et je vous préviens qu’elle a de la rancune ; de ce côté là elle tient de sa mère. D’ailleurs, toute femme à sa place se trouverait offensée. Je n’entre pas dans le détail de ses griefs ; mais pour n’en citer qu’un seul, comment un garçon d’esprit comme vous n’a-t-il pas compris qu’amener à ce bal madame de Marmancourt, c’était faire à ma fille une insulte positive ? Si je croyais que telle eût été votre intention, je vous parlerais un peu plus vertement que je ne le fais ; mais avouez du moins que vous avez eu là une idée assez malheureuse ?

— Si une pareille idée m’était venue, elle serait plus que malheureuse, elle serait inexcusable, répondit avec chaleur le substitut, mais je n’ai besoin que d’un mot pour vous convaincre de mon innocence. Loin de soutenir en cette circonstance madame de Marmancourt, j’ai tenté tout ce qui était humainement possible pour lui faire comprendre l’inconvenance de son procédé et la décider à sortir du bal ; si je n’ai pas immédiatement réussi, c’est que les moyens coërcitifs me manquaient ; n’étant pas commissaire du bal, je n’avais aucune qualité pour agir...