Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même
Chapter 29
Nous avons beau vouloir jeter loin de nous ce qui nous est propre, nous ne parvenons jamais à nous en débarrasser.
La philosophie moderne de nos voisins de l'ouest, prouve que les individus comme les nations retournent toujours, quelle que soit leur résistance, à ce qui leur est inné. Comment en serait-il autrement, puisque ce qui est inné règle notre nature et nos manières d'être? Les Français ont renoncé au matérialisme et accordé plus d'intelligence et de vie aux points de départ primitifs. Ils se sont également détachés du sensualisme pour reconnaître qu'il y a dans les profondeurs de la nature humaine, quelque chose qui se développe par lui-même. Ils accordent enfin à cette nature humaine une force productive, et ne font plus consister l'art dans la simple imitation des objets extérieurs. Puissent-ils continuer à suivre cette direction.
Il ne peut pas y avoir de philosophie, mais des philosophes éclectiques.
Tout homme qui s'approprie dans son entourage ce qui convient à sa nature est éclectique. Ceci peut s'appliquer à tout ce qu'on appelle civilisation, progrès, soit qu'on le considère sous le point de vue théorique ou pratique.
Deux philosophes éclectiques peuvent devenir des adversaires passionnés, s'ils sont nés avec des dispositions différentes; car alors chacun prendra dans toutes les philosophies connues tout ce qui lui convient et ne convient pas à l'autre. Qu'on regarde autour de soi et l'on verra que la plupart des hommes en agissent ainsi, ce qui nous explique pourquoi il nous est si difficile de comprendre comment les autres ne peuvent pas se convertir à nos opinions à nous.
Il est rare que, dans un âge très-avancé, on consente à se regarder soi-même et les autres sous le point de vue historique; d'où il résulte qu'on ne veut et qu'on ne peut plus se mettre en harmonie avec personne.
En envisageant ce travers de plus près, on reconnaît que l'historien lui-même voit rarement l'histoire historiquement. Lorsqu'on raconte, on croit voir passer les faits sous ses yeux, et l'on oublie de se pénétrer de ce qui était et agissait à l'époque où se passaient ces faits. Quant au chroniqueur, il ne désigne que les limites, les particularités de sa ville, de son monastère, de son temps.
Plusieurs dictons des anciens, que l'on répète souvent, ont une tout autre signification que celle que nous leur donnons.
Par exemple, cette phrase: «Celui qui ne s'est pas familiarisé avec la géométrie, ne doit pas songer à se présenter à l'école de la philosophie;» ne veut pas dire qu'il faut être un mathématicien pour pouvoir devenir un sage.
La géométrie est prise ici dans le sens élémentaire, telle que nous la trouvons dans Euclide, et qu'elle convient à tous les commençants; en ce sens, elle est la meilleure étude préparatoire, la meilleure introduction possible à la philosophie.
Lorsque l'enfant commence à concevoir qu'un point visible doit être précédé par un point invisible, et qu'il faut avoir pensé la ligne la plus droite et la plus courte entre deux points, avant de la tracer avec le crayon, il est satisfait et fier de lui-même, et il en a le droit; car la route de la pensée vient de s'ouvrir devant lui. L'idée est la réalisation, _potentia_ et _actu_, ne sont plus pour lui des mots vides de sens. Le philosophe n'a rien de nouveau à lui révéler; le géomètre lui a dévoilé la base de toutes les manières de penser.
Il ne faut pas interpréter dans le sens ascétique cette phrase: «Apprends à te connaître toi-même.» Elle veut dire tout simplement: Fais attention à toi-même, surveille-toi, afin que tu puisses toujours connaître ta position par rapport à tes semblables et par rapport au monde. Chaque individu sensé peut comprendre cela; c'est un bon conseil pratique dont il est facile de profiter sans se tourmenter par des subtilités psychologiques.
Les écoles des anciens, et surtout celle de Socrate, ne se perdaient pas en vaines spéculations, mais elles découvraient les sources de toute vitalité, de toute action, et apprenaient ainsi à vivre et à agir. Voilà ce qui les rendait réellement grandes et utiles.
Nos écoles modernes nous renvoient sans cesse aux anciens, et imposent l'étude des langues grecque et latine. Heureusement pour nous ce retour perpétuel au passé, n'a rien qui puisse imprimer à la civilisation une marche rétrograde.
Lorsque nous contemplons l'antiquité avec le désir sincère de la prendre pour modèle, il nous semble que, dès ce moment seulement, nous comprenons notre dignité.
Quand le savant parle latin ou écrit en cette langue, il a une plus haute opinion de lui-même, que lorsqu'il se renferme dans sa vie et dans sa langue de tous les jours.
Les intelligences poétiques et artistiques se croient, lorsqu'elles contemplent l'antiquité, transportées dans le plus noble et le plus idéal état de nature. Les chants d'Homère ont encore aujourd'hui l'avantage immense de nous débarrasser, momentanément du moins, du fardeau dont les traditions de plusieurs milliers d'années nous ont chargés.
Socrate s'était borné à appeler à lui l'homme moral, pour lui donner des notions simples et faciles sur sa propre essence; Platon et Aristote, se croyant des êtres privilégiés par la nature, se placèrent en face d'elle; l'un pour se l'approprier avec son coeur et son intelligence, l'autre pour la commenter par l'esprit d'observation et la méthode. Aussi toute relation d'ensemble ou de détail qui nous rapproche de ces trois hommes, sera-t-elle toujours un événement agréable à nos sensations intérieures, et un moteur puissant pour notre perfectionnement moral et intellectuel.
L'histoire naturelle moderne est tellement compliquée et morcelée, que pour revenir à une vérité simple on est obligé de se demander: Qu'aurait fait Platon de cette nature, telle que nous la considérons aujourd'hui, avec son unité fondamentale et ses immenses variétés?
Nous avons la conviction que la route que nous suivons nous conduira d'une manière organique jusqu'au dernier embranchement de l'entendement; et que, sur ce point fondamental, nous élevons par degrés le plus haut édifice possible de tout savoir. Cette conviction nous met dans la nécessité d'examiner chaque jour le degré d'assistance ou d'opposition que nous pouvons trouver dans l'esprit de notre époque, sans quoi nous serions exposés à repousser l'utile pour accepter le nuisible.
On vante surtout le dix-huitième siècle, parce qu'il s'est spécialement occupé d'analyses; la tâche du dix-neuvième siècle est donc de découvrir les fausses synthèses de son prédécesseur, et de les analyser de nouveau.
Il n'y a que deux véritables religions, celle qui laisse sans forme ce qu'il y a de sacré en nous, et celle qui ne le reconnaît et ne l'adore que sous la plus belle des formes; toutes les autres sont des idolâtries.
Il est certain que l'esprit humain a cherché à s'affranchir par la réformation. En nous éclairant sur les anciennes églises grecque et romaine, nous avons conçu le besoin d'une vie plus libre, plus élégante et plus gracieuse. Mais ce qui favorisa surtout ce changement, c'est que le coeur demande toujours à retourner à un certain état de nature simple et noble; et que l'imagination cherche sans cesse à se concentrer sur quelque chose digne d'elle.
Tous les saints furent tout à coup chassés du ciel, et le coeur, la pensée et les sens se dirigèrent vers une mère divine et un faible enfant, pour se fixer ensuite sur cet enfant devenu homme, modèle de morale, d'abord injustement persécuté, bientôt après vénéré comme un demi-dieu, finalement reconnu Dieu véritable et adoré comme tel.
Sur le fond qu'occupe ce Dieu, le Créateur étend l'univers, et l'action morale qu'il fait découler de lui s'étend de tous côtés. On s'appropria ses souffrances en les prenant pour exemple, et sa transfiguration devint le garant d'une vie éternelle.
L'encens réveille la vie d'un charbon prêt à s'éteindre; c'est ainsi que la prière réveille les espérances du coeur.
Je suis convaincu que la Bible s'embellit à mesure que nous apprenons à la comprendre, c'est-à-dire, à mesure que nous sentons que les passages que nous saisissons dans l'ensemble, et que nous nous appliquons particulièrement, avaient, d'après certaines circonstances de temps et de lieu, des rapports immédiats et individuels.
En nous examinant de près, nous reconnaissons que nous avons besoin chaque jour de nous réformer et de protester contre les autres, quoique ce ne soit pas toujours dans le sens religieux.
Nous éprouvons le besoin incessant, sérieux et sans cesse renaissant, de saisir la parole dans son accord immédiat avec tout ce que l'on a senti, pensé, éprouvé, imaginé et reconnu comme sensé.
Mais cela est plus difficile qu'on ne le croit; les mots ne sont pour l'homme que des surrogats; il sait et pense toujours mieux qu'il ne dit.
Il n'en faut pas moins persister dans le désir de faire disparaître, par la clarté et la probité de nos discours et de notre conduite, tout ce qui aurait pu s'introduire chez nous ou chez les autres de faux, de déplacé ou d'insuffisant.
Lorsque je suis contraint de cesser d'être convenable, je cesse d'être fort.
La censure et la liberté de la presse seront toujours en guerre ensemble. Le supérieur demande et exerce la censure, l'inférieur demande la liberté de la presse; car l'un ne veut pas être troublé dans ses projets et dans son activité par des observations et des contradictions prématurées; c'est de l'obéissance qu'il lui faut, tandis que l'autre éprouve le besoin de faire connaître publiquement les motifs par lesquels il compte légitimer sa désobéissance.
Il ne faut pas oublier cependant que lorsque le parti faible et opprimé conspire et craint d'être trahi, il cherche également à gêner, à sa façon, la liberté de la presse.
On n'est jamais trompé, mais on se trompe soi-même.
Nous ne demandons jamais de quel droit nous régnons, et si le peuple n'aurait pas le droit de nous destituer; tous nos efforts se bornent à le mettre dans l'impossibilité de le faire.
Si l'on pouvait abolir la mort, personne ne s'y opposerait; mais il sera toujours difficile d'abolir la peine de mort: si cela arrive parfois, on y revient tôt ou tard.
La société ne peut renoncer au droit d'infliger la peine de mort, sans rendre à la défense personnelle tous ses droits; et alors l'expiation du sang par le sang vient frapper à chaque porte.
Les lois ont été faites par les anciens et par des hommes; les adolescents et les femmes demandent des exceptions, les anciens s'en tiennent à la règle.
Ce n'est pas l'homme spirituel, c'est l'esprit; ce n'est pas l'homme raisonnable, c'est la raison qui gouverne.
On se compare toujours à la personne qu'on loue.
Il ne suffit pas de savoir, il faut vouloir; il ne suffit pas de vouloir, il faut faire.
Il n'y a ni sciences ni arts patriotiques; les unes et les autres appartiennent, ainsi que tout ce qui est souverainement bien, au monde entier, où ils ne peuvent se propager que par un échange perpétuel entre tous les contemporains. Il ne faut cependant jamais perdre de vue ce qui était déjà connu dans le passé, et ce qui nous en est resté.
La femme la plus digne du titre de femme de mérite, est celle qui, si ses enfants venaient à perdre leur père, serait capable de le remplacer.
Les étrangers qui se mettent aujourd'hui à étudier sérieusement notre littérature, ont l'avantage immense de passer par-dessus les maladies de développement que nous avons été forcés de supporter pendant près d'un siècle. S'ils savaient s'y prendre, notre exemple achèverait leur éducation littéraire de la manière la plus désirable.
Là où les Français du dix-huitième siècle détruisaient, Wieland raillait.
Le talent poétique a été accordé au paysan aussi bien qu'à son seigneur; la grande question est que chacun se renferme dans son état et s'y comporte dignement.
Les tragédies ne sont autre chose que la mise en vers des passions de certaines personnes, qui font de tous les objets extérieurs un je ne sais quoi.
Yoric Stern est un des meilleurs esprits qui ait jamais agi sur ses contemporains. Sa gaîté est inimitable, et toutes les gaîtés ne soulagent pas l'âme oppressée.
La vue est le plus noble des sens; les quatre autres ne nous instruisent qu'à l'aide du toucher; c'est par le toucher que nous entendons, que nous sentons, que nous goûtons; la vue s'élève plus haut; se purifiant pour ainsi dire de la matière, elle s'approche des facultés intellectuelles.
Si nous nous mettions à la place des personnes qui excitent notre jalousie et notre haine, nous cesserions de les envier et de les haïr; et si nous les mettions à la nôtre, elles auraient moins de présomption et d'orgueil.
La pensée et l'action peuvent se comparer à Rachel et à Lia; l'une était plus gracieuse et l'autre plus fertile.
Après la santé et la vertu, il n'y a rien de plus désirable que la connaissance et le savoir; et rien n'est plus facile à obtenir. Le travail consiste à se tenir tranquille, et la dépense se borne au temps, qu'en tout cas on ne saurait utiliser sans le dépenser.
Si l'on pouvait entasser le temps comme on entasse l'argent qu'on laisse dormir chez soi, les oisifs auraient du moins une excuse; mais elle serait toujours très-imparfaite, car, en ce cas même, leur conduite ressemblerait à celle d'un ménage qui vivrait aux dépens du capital, au lieu de chercher à lui faire rapporter des intérêts.
Les poètes modernes mettent beaucoup d'eau dans leur encre.
De toutes les bizarres absurdités des écoles, les discussions sur l'authenticité des vieux manuscrits me paraît la plus ridicule. Est-ce l'auteur ou le manuscrit que nous admirons ou que nous blâmons? Ce n'est jamais que le manuscrit que nous avons devant nous; et que nous importent les noms, quand il s'agit de juger une production de l'esprit?
Qui oserait dire qu'il voit Virgile ou Homère, quand nous lisons les écrits qu'on leur attribue? Nous voyons ces écrits, que nous faut-il davantage? Les savants qui mettent tant d'importance à une chose si insignifiante, me rappellent une jeune et belle femme qui me demanda un jour avec un de ses plus séduisants sourires, quel pouvait avoir été l'auteur des pièces de théâtre de Shakespeare.
Il vaut mieux s'occuper de la plus grande futilité du monde, que de regarder comme sans importance une demi-heure perdue.
Le courage et la modestie sont les moins équivoques de toutes les vertus, car l'hypocrisie ne saurait les imiter. Elles ont encore cela de commun entre elles, que toutes deux se montrent sous la même couleur.
Les fous sont les voleurs les plus dangereux, car ils nous volent le temps et les dispositions d'esprit nécessaires au travail.
L'estime que nous avons pour nous-mêmes décide de notre moralité; l'estime que nous avons pour les autres règle notre conduite.
L'art et la science sont des mots dont on se sert souvent, sans en connaître la véritable signification; aussi les emploie-t-on presque toujours l'un pour l'autre.
Les définitions qu'on nous donne de ces deux mots ne me plaisent pas. J'ai lu quelque part une comparaison de la science avec l'art; elle m'a donné une idée de la différence qui sépare l'une de l'autre, et non des propriétés qui les caractérisent tous deux.
Je crois qu'on pourrait appeler science, la connaissance générale, le savoir abstrait; tandis que l'art est la science en action. On pourrait ajouter que la science est la raison et l'art son mécanisme, c'est-à-dire la science pratique. Par là, la science deviendrait le théorème et l'art le problème.
On m'objectera peut-être que la poésie est un art, et que pourtant elle n'a rien de mécanique; mais je nie que la poésie soit un art et même une science. Les arts et les sciences s'apprennent par la pensée, et la poésie ne s'apprend jamais; elle est inspirée, et ses premiers mouvements se font sentir dans l'âme; voilà pourquoi il ne faudrait l'appeler ni une science ni un art, mais un génie.
Toutes les personnes bien élevées devraient se remettre à lire Stern, afin que le dix-neuvième siècle aussi apprenne ce qu'il lui doit et ce qu'il pourrait lui devoir encore.
La marche de la littérature a cela de particulier qu'elle plonge dans l'oubli les oeuvres qui ont exercé le plus d'influence, et qu'elle donne toujours plus de valeur et d'étendue aux effets qu'elles ont produit; aussi devrions-nous, de temps en temps, regarder derrière nous. Le meilleur moyen de conserver l'originalité que nous pouvons avoir, est de ne pas perdre nos prédécesseurs de vue.
Puisse l'étude de la littérature grecque et latine rester toujours la base d'une éducation distinguée.
Les antiquités chinoises, indiennes, égyptiennes, ne sont que des curiosités. Il est toujours bon de les faire connaître au reste du monde; mais elles ne sont jamais d'aucune utilité pour notre perfectionnement moral et esthétique.
Rien n'est plus dangereux pour la nation allemande, que de vouloir s'élever avec et par ses voisins. Il n'est peut-être pas de nation plus propre à se développer d'elle-même, et elle peut s'estimer très-heureuse que les étrangers aient tant tardé à vouloir bien la prendre en considération.
Si nous regardons en arrière dans notre littérature, d'un demi-siècle seulement, nous trouvons que rien n'a été fait par rapport aux étrangers.
Les Allemands ont été piqués du dédain du grand Frédéric qui les regardait comme non avenus; aussi ont-ils fait leur possible pour être quelque chose à ses yeux.
En ce moment une littérature universelle est sur le point de s'organiser. Tout bien considéré, les Allemands y perdront le plus; je les engage à prendre cet avertissement à coeur.
Désormais on sera fort embarrassé si on ne possède pas un art ou un métier. Le savoir ne suffit plus au milieu du mouvement rapide du monde; on s'y perd jusqu'à ce qu'on ait pu parvenir à prendre des notions sur tout.
La civilisation générale nous est imposée par le monde, sans que nous ayons besoin d'y contribuer; bornons-nous donc à acquérir des connaissances spéciales.
Les plus grandes difficultés sont toujours là où nous ne les cherchons pas.
Les auteurs modernes et plus originaux, ne le sont pas parce qu'ils disent quelque chose de neuf, mais par ce qu'ils disent des choses qui semblent ne jamais encore avoir été dites.
La plus grande preuve d'originalité est de faire fructifier et de développer une pensée qui nous a été suggérée, de manière qu'on ne puisse pas facilement deviner que tant de choses y étaient enfermées.
Il est des pensées qui sortent de la civilisation générale, comme les fleurs sortent des branches vertes d'un arbre. Dans la saison des roses, on voit partout fleurir des roses.
Tout dépend de la manière de sentir; elle fait surgir les pensées et leur donne son caractère.
Rien ne peut être reproduit avec une fidélité parfaite. On dira peut-être que le miroir du moins fait une exception, je répondrai que le miroir ne rend jamais parfaitement notre visage; il fait plus, il renverse toute notre personne, au point que la main droite devient la main gauche. Que ceci nous serve de guide pour nos observations sur nous-mêmes.
Au printemps et dans l'automne, on songe rarement à se chauffer, et cependant, lorsqu'on passe par hasard près d'un feu de cheminée, on trouve la sensation qu'il procure si agréable qu'on s'y laisse aller. N'en est-il pas de même de toutes les sensations?
Ne t'impatiente jamais quand on ne veut pas admettre tes arguments.
Il n'arrive pas, à celui qui occupe longtemps une position importante, tout ce qui peut arriver aux hommes, mais tout ce qui est analogue à tout ce qui peut arriver et parfois même il lui arrive ce qui est sans exemple.
Les sciences dans leur ensemble s'éloignent de la vie, mais elles y reviennent par un détour.
Elles sont les véritables abrégés de la vie qui unissent entre elles les expériences de la pensée et de l'action.
Cependant l'intérêt qu'elles inspirent ne peut se réveiller que dans un monde à part, c'est-à-dire, dans le monde scientifique. Associer le reste du monde à cet intérêt, est une manie des temps modernes plus nuisible qu'utile; car les sciences sont naturellement ésotériques et ne peuvent devenir exotériques que par l'amélioration d'un faire quelconque. Toute autre participation du monde vulgaire au monde scientifique ne sert à rien.
Cependant la culture des sciences dépend, même dans leur sphère intérieure, d'un intérêt actuel et momentané. Une forte impulsion donnée par quelque chose de neuf, d'inouï ou de puissamment secondé, excite un intérêt général qui peut durer longtemps, et qui, de nos jours surtout, produit de grands effets.
Un fait important, un simple aperçu du génie occupe toujours un grand nombre d'individus. On veut d'abord savoir ce que c'est, puis on l'étudie, on y travaille et on cherche à le faire aller plus loin.
A chaque nouvelle découverte, la foule demande: A quoi cela pourra-t-il servir? et elle a raison, car elle ne peut juger de l'importance d'une chose que par son utilité.
Les vrais sages ne s'occupent que des rapports d'une découverte nouvelle avec elle-même et avec les choses existantes, sans songer à son utilité, c'est-à-dire, à son application aux choses connues et nécessaires. Trouver cette application est la tâche des esprits plus pénétrants, plus techniquement exercés et plus amoureux de la vie.
Les faux sages ne cherchent qu'à exploiter à leur profit et le plus vite possible chaque découverte nouvelle. Leur vanité mal entendue leur fait croire qu'ils s'immortaliseront par la propagation, la correction ou la rapide prise de possession de ces découvertes. De pareils efforts prématurés donnent à la véritable science quelque chose d'incertain et de confus, qui appauvrit la plus belle de ces conséquences, la fleur pratique.
Croire qu'il serait possible d'exciter ou de supprimer un acte quelconque de la nature, est le plus funeste des préjugés.
L'observateur doit se regarder comme un individu appelé à faire partie du jury; sa tâche se borne à examiner la fidélité des rapports et l'authenticité des preuves sur lesquelles il forme sa conviction et donne sa voix. Peu lui importe que cette conviction soit conforme ou opposée à celle du référendaire.
Que la majorité se range de son côté ou le jette dans la minorité, il peut être également tranquille; il a fait son devoir en donnant son opinion, il n'est pas le maître de celle des autres.
Dans les sciences, au contraire, l'opinion n'est rien: là il s'agit de dominer ou de se laisser dominer; et comme les hommes forts par eux-mêmes sont rares, le plus grand nombre entraîne presque toujours les individus isolés.
L'histoire de la philosophie, des sciences et de la religion prouve que toutes les opinions se répandent par degrés, mais qu'on accorde toujours la préférence à la plus saisissable, c'est-à-dire, à celle qui s'accorde le plus facilement et le plus commodément avec l'esprit humain dans son état vulgaire. L'homme qui a su s'élever au-dessus de cet état, doit s'attendre à avoir la majorité contre lui.
Comment la nature pourrait-elle arriver à la vue incommensurable et incalculable, si, dans ses points de départ inanimés, elle n'était pas si sévèrement stéréo-métrique?
L'homme, par lui-même et jouissant du libre exercice de tous ses sens, est le plus grand et le plus exact appareil de physique qui puisse exister; c'est un grand défaut de la physique moderne d'avoir isolé, détaché toutes les expériences de cet appareil, et de vouloir sonder, prouver et limiter les forces de la nature, d'après les expériences faites avec des instruments artificiels.
Il en est de même des calculs. Que de vérités qu'on ne saurait prouver mathématiquement! Beaucoup d'autres se refuseront toujours à l'épreuve d'une expérience physique.