Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même
Chapter 28
Le despotisme favorise l'autocratie de tous; car en étendant la responsabilité des individus depuis le premier jusqu'au dernier, il développe un haut degré d'activité.
Les erreurs coûtent très-cher, quand on veut s'en débarrasser: heureux, cependant, celui qui peut y parvenir!
Lorsqu'autrefois un littérateur allemand voulait dominer sa nation, il lui suffisait de le dire; car cela l'intimidait au point qu'elle s'estimait heureuse d'être dominée par lui.
Les arts ont des dilettanti et des spéculateurs; les premiers les cultivent pour leur plaisir, les seconds, pour leur profit.
Je suis naturellement sociable; aussi ai-je toujours eu soin de me donner des collaborateurs, et de me faire le leur; c'est ce qui m'a valu le plaisir de me voir perpétuer par eux, et eux par moi.
L'action de mes forces intérieures s'est toujours manifestée comme une prophétie vivante, qui, admettant un principe inconnu, mais pressenti, cherche à le trouver dans le monde extérieur, pour l'y faire adopter et propager.
Il existe une réflexion enthousiaste qui est de la plus grande utilité, quand on ne se laisse pas entraîner par elle.
On ne se prépare à l'étude que par l'étude elle-même.
Il en est de l'erreur et de la vérité comme du sommeil et du réveil. J'ai toujours remarqué qu'on se sent revivre, lorsqu'on se réveille d'une erreur pour revenir à la vérité.
On souffre toujours quand on ne travaille pas pour soi. Celui qui travaille pour les autres veut en profiter avec eux.
Le concevable appartient à la sensation et à la raison, et il s'adjoint toujours le dû et le convenable, son proche parent. Le dû, cependant, n'est lui-même qu'une convention propre à certaines époques et à certaines circonstances déterminées.
Nous ne pouvons apprendre quelque chose que dans les livres que nos facultés intellectuelles ne nous permettent pas de juger; l'auteur d'un livre que nous sommes en état de juger, pourrait s'instruire auprès de nous.
La Bible n'est un livre éternellement utile, que parce qu'il ne s'est encore trouvé personne au monde qui ait pu dire: Je conçois l'ensemble et je comprends chaque détail. Quant à nous, nous disons humblement: L'ensemble est vénérable, et les détails sont d'une grande utilité pratique.
La mysticité consiste à s'élever au-dessus de certains objets qu'elle laisse derrière elle, et dont elle se détache complètement. Plus ces objets sont grands et importants, plus la mysticité se croit grande et importante.
La poésie mystique des Orientaux, a l'immense avantage de laisser toujours à la disposition de ses adeptes, les richesses de ce monde qu'elle leur apprend à dédaigner. C'est ainsi qu'ils se trouvent toujours dans l'abondance qu'ils veulent fuir, et profitent sans cesse des biens dont ils cherchent à se débarrasser.
Il ne devrait pas y avoir de mystiques chrétiens, car la religion elle-même a assez de mystères; voilà pourquoi ses mystiques tombent dans l'abstrus, et s'abîment au fond du sujet.
Un homme spirituel a dit «que la mysticité moderne était la dialectique du coeur, et qu'elle mettait en question des choses dont l'homme ne peut se faire aucune idée en suivant les routes intellectuelles et religieuses ordinaires.» Que celui qui se sent le courage de se livrer à une pareille étude, sans se donner des vertiges, s'enfonce, à ses risques et périls, dans cette caverne de Trophonios.
Les Allemands devraient s'abstenir, pendant trente ans, au moins, de prononcer les mots _sentiments affectueux_; alors, peut-être, ils renaîtraient. Maintenant on se borne à dire: indulgence pour les faiblesses! pour celles d'autrui comme pour les nôtres.
Les préjugés de chaque individu dépendent de son caractère, et sont étroitement liés à tout son être, c'est ce qui les rend invulnérables; l'évidence, l'esprit et la raison n'y peuvent rien.
Il est des caractères qui érigent la faiblesse en loi. Certains observateurs profonds du monde ont dit: «La sagesse qui se cache derrière la peur est seule invulnérable.» Les hommes faibles ont souvent des principes révolutionnaires; persuadés qu'ils seraient heureux si on ne les gouvernait pas, ils oublient qu'ils ne savent gouverner ni eux-mêmes, ni les autres.
Les artistes allemands modernes se trouvent en ce cas; car ils déclarent nuisibles les branches de l'art qu'ils ne possèdent pas, et conseillent de les abattre.
Le bon sens est né avec l'homme bien organisé; il se développe de lui-même et se manifeste par la connaissance du nécessaire et de l'utile. Cette connaissance est employée avec assurance et succès par les hommes et par les femmes; et quand le bon sens leur manque, les uns et les autres regardent comme nécessaire ce qu'ils désirent, et comme utile ce qui leur plaît.
Dès que les hommes parviennent à se rendre libres, ils mettent leurs défauts en évidence; celui des forts est de tout exagérer; celui des faibles est de tout négliger.
La lutte de l'ancien, du stable, du constant avec ses développements et ses transformations, est toujours la même. L'ordre engendre le pédantisme; pour se débarrasser de l'un on détruit l'autre, et l'on marche au hasard jusqu'à ce qu'on éprouve de nouveau le besoin de l'ordre. Le classique et le romantique, la maîtrise et la liberté du travail, la centralisation et le morcellement de la propriété foncière, ne sont qu'un seul et même conflit qui en produit plusieurs autres. La plus haute sagesse des gouvernants serait de modifier ce combat de manière à ce que les parties pussent se mettre en équilibre sans qu'aucune d'elles pérît. Mais il n'est pas donné à l'homme d'obtenir ce résultat, et Dieu ne paraît pas le vouloir.
Quelle est la meilleure méthode d'éducation? Celle des hydriotes. En leur qualité d'insulaires et de navigateurs, ils emmènent leurs enfants mâles avec eux sur leurs navires où ils les laissent grandir. Dès qu'ils peuvent se rendre utiles, ils ont leur part des bénéfices; aussi s'intéressent-ils de bonne heure au commerce, au butin, et deviennent des navigateurs savants, des négociants habiles, des pirates intrépides. D'un pareil peuple doit nécessairement sortir, parfois, un de ces héros qui lance de sa propre main la torche de l'incendie sur le vaisseau de l'amiral ennemi.
Toute innovation, lors même qu'elle serait excellente, nous gêne d'abord, parce que nous ne sommes pas à sa hauteur; elle ne devient utile et précieuse que lorsque nous l'avons introduite dans notre civilisation, et mis nos facultés intellectuelles à son niveau.
Nous nous plaisons tous plus ou moins dans le médiocre, parce qu'il nous laisse en repos, et nous procure cette douce satisfaction que l'on éprouve dans la société de son semblable.
Ne cherchons jamais rien dans le commun, il est toujours le même.
Quand nous nous trouvons en contradiction avec nous-mêmes, nous sommes toujours forcés de nous remettre d'accord; il n'en est pas ainsi quand les autres nous contredisent, cela ne nous regarde pas, c'est leur affaire à eux.
On se demande quel serait le meilleur des gouvernements? Je réponds: Celui qui nous apprendrait à nous gouverner nous-mêmes.
Les hommes qui ne s'occupent que des femmes, finissent par ressembler à des fuseaux dont toute la poupée a été filée.
Les plus grandes probabilités de l'accomplissement d'un désir, ont toujours quelque chose de douteux; voilà pourquoi l'espérance la mieux fondée, quand elle devient une réalité, nous surprend malgré nous.
Il faut savoir pardonner quelque chose à tous les arts; c'est envers l'art grec seul qu'on reste éternellement débiteur.
La sentimentalité des Anglais est capricieuse et tendre, celle des Français populaire et pleureuse, celle des Allemands naïve et _réalistique_.
Quand on représente l'absurde avec goût, on excite à la fois de la répugnance et de l'admiration.
Lorsqu'on veut faire l'éloge d'une société, on dit que la conversation était instructive, et le silence convenable.
On ne saurait mieux louer les productions littéraires d'une femme, qu'en disant qu'il y a plus d'énergie que d'enthousiasme, plus de caractère que de sentiment, plus de rhétorique que de poésie; que le tout enfin a un cachet mâle.
Rien n'est plus effroyable qu'une ignorance active.
Il faut se tenir en garde contre l'esprit et contre la beauté, si l'on ne veut pas devenir leur esclave.
Le mysticisme est la scholastique du coeur, et la dialectique du sentiment.
On ménage les vieillards, comme on ménage les enfants.
Les vieillards ont perdu le plus beau privilège de l'humanité, celui d'être jugés par leurs semblables.
Il m'est arrivé dans les sciences, ce qui arrive à un homme qui se lève de très-bon matin; au milieu du crépuscule qui l'entoure, il attend le soleil avec impatience, et cependant il en est ébloui quand il paraît.
On a déjà beaucoup discuté et l'on discutera encore beaucoup sur le bien et sur le mal qui résultent de la propagation de la Bible. Quant à moi, je dis que si on la considère sous le rapport dogmatique et fantastique elle fera toujours beaucoup de mal; tandis qu'elle fera toujours beaucoup de bien, si on la prend didactiquement et sentimentalement.
Rien n'agit plus activement que les grandes forces primitives, et celles que le temps a développées; mais l'influence de cette action sur nos destinées, soit en bien soit en mal, est purement fortuite.
L'idée est unique, éternelle, et nous avons tort de nous servir du pluriel pour l'exprimer. Tout ce que nous voyons, tout ce dont nous pouvons parler, n'est qu'une des diverses manifestations de l'idée. Nous exprimons des intuitions, et, en ce sens, l'idée n'est qu'une intuition.
On ne devrait pas, en matière esthétique, se servir de cette locution: _idée du beau_, car par-là on isole le beau qu'on ne saurait concevoir isolément. Les notions sur le beau peuvent être complètes et transmissibles.
La manifestation de l'idée du beau est aussi fugitive que celle du sublime, du spirituel, du gai, du ridicule; voilà pourquoi il est si difficile d'en parler.
On pourrait être réellement esthétique dans le sens didactique, si on faisait glisser ses élèves sur tout ce qui concerne le sentiment, ou si on le leur faisait concevoir au moment où ils en sont le plus susceptibles. Mais comme il est impossible de remplir cette condition, l'ambition d'un professeur doit se borner à donner à ses élèves des notions d'un nombre suffisant de manifestations pour les rendre accessibles à tout ce qui est beau, grand et vrai, et les disposer à les recevoir avec joie quand ils l'aperçoivent au moment convenable. C'est ainsi que l'on poserait, à leur insu, la base des idées fondamentales d'où sortent tout les autres.
Plus on voit d'hommes distingués, plus on reconnaît que la plupart ne sont accessibles qu'à une seule manifestation des principes primitifs, et cela est suffisant. Le talent développe tout dans la pratique et n'a pas besoin de s'occuper des particularités théoriques. Le musicien peut, sans danger pour sa profession, ignorer l'art du sculpteur; il en est ainsi de tous les arts.
On devrait toujours penser pratiquement, cela établirait une étroite parenté entre les diverses manifestations de la grande pensée, qui doivent être mises en action et harmonisées entre elles par les hommes. La peinture, la plastique, la mimique, sont des arts inséparables, et cependant, l'artiste appelé à exercer un de ces arts, doit se garder de l'influence trop prononcée des autres. Le peintre, le sculpteur et le mimique peuvent s'égarer mutuellement au point de tomber tous les trois à la fois.
La danse mimique l'emporterait sur tous les autres arts si, par bonheur pour eux, l'effet qu'elle produit sur les sens, n'était pas si fugitif qu'elle est forcée d'avoir recours à l'exagération. C'est cette exagération qui effraie les autres artistes; mais s'ils étaient sages et prudents, la danse mimique leur fournirait de grands et utiles enseignements.
Lorsqu'on conduisit Mme Roland à l'échafaud, elle demanda de l'encre et du papier pour écrire les pensées qui pourraient se présenter à elle pendant ses derniers pas en ce monde. Il est fâcheux qu'on lui ait refusé cette faveur, car lorsqu'un esprit ferme touche à la fin de sa carrière, il conçoit des idées qui, jusque-là, étaient restées inimaginables pour lui-même. Ce sont des démons bienheureux qui viennent se poser avec éclat sur les points les plus élevés du passé.
On prétend qu'il ne faut pas trop varier ses occupations, et que, plus on avance en âge, moins on doit s'aventurer dans des affaires nouvelles. Mais on a beau dire, vieillir c'est commencer une affaire nouvelle; toutes les relations changent et il faut cesser d'agir, ou accepter volontairement et avec connaissance de cause ce rôle nouveau.
Vivre pour une idée, c'est traiter l'impossible comme s'il était possible. Quand la force de caractère se joint à celle de l'idée, il en résulte des événements qui remplissent le monde d'une stupéfaction de plusieurs siècles.
Napoléon ne vivait que par l'idée, et cependant il ne pouvait pas la saisir d'une manière déterminée, car il niait l'existence de l'idéalisme et cherchait à en paralyser les effets. Lui-même s'exprime avec autant d'originalité que de grâce sur cette contradiction perpétuelle qui révoltait sa raison, car cette raison est aussi juste qu'incorruptible.
Il considère l'idée comme une chose spirituelle, sans réalité et qui pourtant, lorsqu'elle s'est évaporée, laisse après elle un résidu auquel on ne saurait contester une certaine réalité. Un pareil raisonnement peut nous paraître sec et matériel, mais il n'en est pas de même quand il parle des conséquences de ses actions. Alors on sent qu'il a foi et confiance en lui; il convient que la vie engendre des choses vivantes, et que l'action d'une fructification fondamentale se perpétue à travers le temps. Il se plaît à avouer qu'il donne à la marche du monde une impulsion forte, une impulsion nouvelle.
La répugnance des hommes, dont l'individualité est toute dans une idée, pour ce qui est idéal, sera toujours un fait singulier et digne de notre attention. C'est ainsi que Hamann ne trouvait rien de plus insupportable que de parler des _choses de l'autre monde_. Il a exprimé cette opinion dans un certain paragraphe dont, sans doute, il n'était pas satisfait, puisqu'il l'a changé quatorze fois. Deux de ces variantes sont arrivées jusqu'à nous; j'ai moi-même osé en faire une troisième que les réflexions précédentes m'autorisent à insérer ici.
«L'homme est une réalité placée au centre d'un monde réel, il a été doué d'organes qui lui permettent de connaître l'arbitraire et le possible. Tout homme en état de santé a la conscience de son existence et de toutes les existences qui l'entourent; cependant il y a toujours une place creuse dans son cerveau, c'est-à-dire une place où ne se reflète aucun objet, comme il y a dans l'oeil un point qui ne voit point. L'homme qui s'occupe trop de cette place et prend plaisir à s'y perdre, s'attire ainsi une maladie d'esprit, et pressent des choses d'un _autre monde_, qui ne sont que des riens sans force et sans limites, et qui pourtant poursuivent, comme autant de fantômes terribles, celui qui n'a pas la force de s'arracher à leur nocturne empire.»
Il est inutile de demander si l'historien est au-dessus du poète, ou le poète au-dessus de l'historien, car ce ne sont ni des rivaux ni des concurrents; chacun d'eux a sa couronne qui lui est propre.
L'historien a un double devoir à remplir, d'abord envers lui-même, puis envers ses lecteurs. Pour se satisfaire lui-même, il est obligé de s'assurer que les faits qu'il rapporte sont réellement arrivés; pour satisfaire ses lecteurs, il est obligé de le prouver. La manière dont il agit envers lui-même est l'affaire de ses collègues, le public ne doit pas être initié dans le secret de la grande question qui est de savoir ce que l'on peut admettre comme incontestable dans l'histoire.
Il en est des livres nouveaux comme des connaissances nouvelles: au premier abord une conformité générale ou un rapprochement partiel sur un seul point de notre existence, nous suffisent; mais un commerce plus intime nous fait découvrir une foule de différences et d'oppositions. Alors il ne faut pas, à l'exemple de la jeunesse inconsidérée, reculer d'épouvante; la raison nous ordonne au contraire de fixer les conformités et de s'éclairer sur les différences, sans songer toutefois, à établir une union parfaite.
Lorsqu'on vit familièrement avec les enfants, on reconnaît que, chez eux, chaque impression extérieure est suivie d'une contre-impression, toujours passionnée et souvent énergique.
Voilà pourquoi les enfants jugent avec précipitation et avant l'événement. Le temps seul peut modifier cette précipitation et étendre sur les généralités, le jugement qui d'abord ne saisit qu'un seul côté. L'étude de cette particularité est le premier devoir de tous ceux qui se destinent à l'éducation.
On ne devrait opposer au travers du jour que la grande masse de l'histoire du monde.
On ne peut ni ne doit révéler les secrets du sentier de la vie, car il s'y trouve des pierres d'achoppement contre lesquelles chaque voyageur est forcé de butter. Le poète seul peut faire pressentir la place où elles se trouvent.
Si aux yeux de Dieu toute la sagesse humaine n'était que de la folie, ce ne serait pas la peine d'arriver jusqu'à l'âge de soixante-dix ans.
Le vrai est comme le divin, il ne nous apparaît pas immédiatement, et nous sommes forcés de le deviner dans ses manifestations.
Le véritable disciple apprend à développer l'inconnu du connu et s'approche ainsi du maître.
Mais il est fort difficile à la plupart des hommes de trouver l'inconnu dans le connu, car ils ne savent pas que leur entendement opère avec autant d'art que la nature elle-même.
Les Dieux nous ont appris à imiter leurs oeuvres; mais nous ne savons pas ce que nous faisons, et nous ne connaissons pas ce que nous imitons.
Tout est semblable et différent; tout est utile et nuisible; tout est muet et parlant; tout est sensé et déraisonnable; et les faibles notions que nous avons sur les choses, se contredisent sans cesse.
Les hommes se sont donné des lois sans savoir sur quoi ils les imposaient; la nature a été réglée par les Dieux.
Ce qui a été établi par les hommes, que ce soit juste ou injuste, ne cadre jamais assez bien pour rester toujours à la même place: ce qui a été établi par les Dieux, que ce soit juste ou injuste, est immuable.
Quant à moi je soutiens que les arts connus des hommes, ressemblent aux événements secrets ou visibles de la nature.
Il en est ainsi de l'art de prédire l'avenir. Il consiste à voir le caché dans le découvert, l'avenir dans le présent, le vivant dans le mort, le sensé dans l'insensé.
C'est ainsi que l'homme instruit juge toujours bien la nature de l'homme, tandis que l'ignorant la voit tantôt d'une façon et tantôt d'une autre; chacun d'eux l'imite à sa manière.
Quand un homme s'approche d'une femme et qu'il en résulte un enfant mâle, l'inconnu sort du connu; mais quand l'esprit, d'abord obscur et faible de l'enfant, commence à percevoir clairement les choses, il apprend à connaître l'avenir par le présent.
Ce qui est immortel ne saurait se comparer à ce qui ne vit que d'une vie mortelle, et cependant ce qui vit ainsi ne manque pas de raison; l'estomac, par exemple, sait fort bien quand il a besoin d'aliments.
Tels sont les rapports de l'art de prédire l'avenir avec la nature humaine. L'homme à vues élevées s'accommode de l'un et de l'autre.
Le forgeron amollit le fer en soufflant le feu qui enlève à ce fer des substances superflues; puis il le frappe et le contraint à redevenir fort en s'unissant aux substances de l'eau qui lui sont étrangères. Voilà ce que chacun de nous a éprouvé de la part de ses instituteurs.
Nous sommes convaincus que celui qui contemple le monde intellectuel, et y voit la véritable beauté intellectuelle, peut aussi voir le père de cette beauté, qui cependant est inaccessible à nos sens. Voilà ce qui nous engage à employer toutes nos forces pour comprendre et pour nous expliquer à nous-mêmes, autant que cela est possible, de quelle manière nous pouvons contempler la beauté de l'esprit et celle du monde.
Supposons que deux masses de pierre aient été placées l'une en face de l'autre. La première est restée brute; l'art a converti la seconde en une statue d'homme ou de dieu. Si cette statue représente une divinité, c'est une Muse ou une Grâce; si elle représente un homme, ce n'est pas un homme ordinaire, c'est un être exceptionnel, sur lequel l'art a réuni toutes les conditions de la beauté.
La pierre convertie en statue paraîtra la plus belle, non parce qu'elle est pierre, car alors l'autre masse ne pourrait lui être inférieure, mais parce qu'elle a une forme que l'art lui a donnée.
Cette forme cependant n'appartient pas à la matière; car avant de se manifester sur la pierre, elle était dans la pensée de l'artiste, non parce qu'il a des pieds et des mains, mais parce qu'il a le sentiment de l'art.
Il y avait dans cet art une beauté bien plus grande, car la pensée n'a pu faire passer sur la pierre la forme que l'art renfermait en lui; elle y est restée tout entière, et la manifestation sur la pierre n'est qu'une forme inférieure, même au désir de l'artiste, qui n'a fait qu'obéir aux principes de l'art.
Si l'art pouvait rendre tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède, s'il pouvait rendre le beau avec la même raison qu'il agit, celui qui posséderait en lui-même une plus grande, une plus parfaite beauté artistique, serait toujours supérieur à toutes les manifestations extérieures.
La forme qui passe dans la matière se détend et devient plus faible que celle qui est restée enfermée dans la pensée; car tout ce qui dans cette pensée est susceptible d'éloignement, s'éloigne de soi-même. C'est ainsi que la force sort de la force, la chaleur de la chaleur, la beauté de la beauté. C'est ce qui explique pourquoi la faculté productive est toujours plus excellente que l'objet produit. Ce n'est pas la musique primitive qui fait le musicien, mais la musique; et la musique, qui est au-delà de nos sens, produit la musique accessible à nos sens.
Si quelqu'un voulait dédaigner les arts, parce qu'ils ne sont qu'une imitation de la nature, on pourrait répondre que les arts n'imitent pas simplement ce que voient nos yeux, mais qu'ils remontent aux lois de la raison qui font la stabilité de la nature et dirigent ses actes.
Les arts, au reste, puisent fort souvent dans leur propre fonds; ils prêtent à la nature des perfections qu'elle n'a pas et qu'ils possédaient, puisqu'ils ont en eux le vrai beau. C'est ainsi que Phidias a pu faire un dieu sans imiter ce qu'il avait matériellement vu; car sa pensée d'artiste avait conçu Jupiter, tel qu'il pourrait et devrait être, s'il apparaissait à nos yeux.
Il n'est pas étonnant que les idéalistes de tous les temps, insistent sur la conservation intacte de l'unité d'où découle toute chose et vers laquelle tout retourne; car le principe ordonnateur et producteur est serré de si près par les manifestations, qu'il ne sait plus que devenir. Cependant nous resserrons la portée de notre entendement, quand nous renvoyons à une unité inaccessible à nos sens extérieurs et intérieurs, non seulement ce qui produit la forme, mais la forme elle-même.
L'homme est forcé de se borner à l'extension et au mouvement; aussi est-ce par ces deux formes que se manifestent toutes les autres formes, surtout celles qui sont visibles et accessibles à nos sens. La forme spirituelle seule ne perd rien en se manifestant, en admettant, toutefois, que cette manifestation est réelle et viable. En ce cas, le produit n'est jamais inférieur au principe producteur, il peut même être plus excellent que lui.
Il serait bon, sans doute, de développer cette opinion, et de la rendre pour ainsi dire palpable, afin qu'elle pût passer dans la pratique; mais un pareil développement exigerait, de la part des lecteurs, une attention trop grande, et qu'il serait injuste de leur demander.