Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même

Chapter 27

Chapter 273,916 wordsPublic domain

Prenez deux petites baguettes; peignez l'une en rouge et l'autre en bleu; mettez-les dans l'eau l'une à côté de l'autre, et toutes deux vous paraîtront brisées. Rien n'est plus facile que de se convaincre de cette vérité avec les yeux du corps; celui qui pourrait la voir avec les yeux de l'intelligence, y trouverait une garantie précieuse contre une foule d'erreurs et de paradoxes.

Les adversaires d'une cause bonne et spirituelle, frappent sur des charbons ardents pour faire voler de tous côtés des étincelles, et porter ainsi l'incendie sur des points que, sans ce procédé, ils n'auraient pu atteindre.

L'homme ne serait pas ce qu'il y a de plus noble sur la terre, s'il n'était pas trop noble pour elle.

Le temps n'enfouit les anciennes découvertes que pour nous réduire à les découvrir de nouveau. Par combien d'efforts pénibles Tycho-Brahé n'a-t-il pas cherché à nous prouver que les comètes étaient des corps réguliers, tandis que depuis bien des siècles, déjà, Sénèque les regardait comme tels?

Depuis combien de temps n'a-t-on pas discuté en tous sens sur l'existence des antipodes?

Il est des esprits auxquels il faut laisser leurs allures et leur idiotisme.

Rien n'est plus commun aujourd'hui que des productions littéraires nulles sans être mauvaises. Elles sont nulles, parce qu'elles n'ont point de valeur; elles ne sont pas mauvaises, parce que l'auteur s'est renfermé dans les formes générales des bons modèles.

La neige est une propreté mensongère.

Celui qui craint la portée d'une pensée, finit par devenir incapable de la concevoir.

On ne doit appeler son maître que celui dont on peut toujours apprendre quelque chose. Aussi tous ceux qui nous ont appris quelque chose ne méritent-ils pas le titre de maître.

Les compositions lyriques doivent être raisonnables dans leur ensemble, et un peu déraisonnables dans les détails.

Il en est des hommes comme des océans; on leur donne des noms différents, et, cependant, ce n'est toujours et partout que de l'eau salée.

On dit que les louanges qu'on se donne à soi-même ne sont pas de bon aloi; c'est possible: mais quelle est la valeur d'une critique injuste? Le public ne songe pas à la qualifier.

Le roman est une épopée subjective dans laquelle l'auteur s'arroge le droit d'arranger le monde à sa manière. Il ne s'agit que de savoir s'il a en effet une manière à lui, le reste va tout seul.

Il est des natures problématiques qui ne suffisent à aucune position et auxquelles aucune position ne saurait suffire, d'où il résulte une lutte dans laquelle la vie s'use sans plaisir et sans profit.

Le véritable bien se fait presque toujours _clam, vi et precario_.

Un ami joyeux est une chaise roulante pour le chemin de la vie.

Les ordures mêmes brillent quand le soleil les éclaire.

Le meunier s'imagine que le blé ne croit que pour faire marcher son moulin.

Il est difficile d'être juste envers l'instant actuel; s'il est insignifiant, il nous ennuie; s'il est heureux, il faut le soutenir; s'il est malheureux, il faut le traîner.

L'homme le plus heureux est celui qui peut mettre la fin de sa vie en rapport avec le commencement.

L'homme est tellement entêté et contrariant, qu'il ne veut pas qu'on le contraigne à être heureux, tandis qu'il cède au pouvoir qui le force à être malheureux.

Tant qu'on ne regarde que devant soi, on n'a qu'un seul point de vue; mais dès qu'on jette ses regards en arrière, on en a plusieurs.

Toute position qui nous cause chaque jour quelque chagrin nouveau, est fausse.

Lorsqu'on commet une imprudence, on se flatte toujours de la possibilité de s'en tirer par des détours.

Une vérité insuffisante se maintient pendant quelque temps; une brillante erreur la remplace, et le monde s'en contente et l'accepte. C'est ainsi qu'on s'aveugle et qu'on s'étourdit pendant une longue suite de siècles.

Il est fort utile dans les sciences de rechercher les vérités insuffisantes connues des anciens, pour les utiliser et les compléter.

Les opinions avancées ressemblent aux figures de l'échiquier par lesquelles on commence l'attaque; elles peuvent être forcées à la retraite, mais elles ont engagé la partie.

La vérité et l'erreur découlent de la même source; cette conformité, aussi singulière que certaine, nous fait un devoir de ménager plus d'une erreur, par respect pour la vérité qui périrait avec elle.

La vérité appartient aux hommes, et l'erreur au temps; voilà pourquoi on a dit d'un homme remarquable: «Le malheur des temps a causé son erreur, mais la force de son âme l'en a fait sortir avec gloire.»[1]

Note:

[1] Cette phrase est en français dans le texte.

Chacun de nous a ses bizarreries dont il ne peut se débarrasser, et souvent les plus inoffensives de toutes causent notre perte.

Celui qui ne s'estime pas trop haut vaut plus qu'il ne croit.

Dans les arts, dans les sciences, comme dans la vie vulgaire, le point le plus important est de voir les objets tels qu'ils sont, et de les traiter selon leur nature.

Les hommes âgés, mais sages et raisonnables, ne dédaignent les sciences que parce qu'ils ont trop demandé d'elles et d'eux-mêmes.

Je plains sincèrement les hommes qui se plaignent sans cesse de l'instabilité des choses de ce monde, et du néant de la vie terrestre. Est-ce que nous ne sommes pas venus sur cette terre pour rendre le périssable impérissable? Et pourrions-nous remplir cette tâche, si nous ne savions pas apprécier l'un et l'autre?

Un phénomène, une expérience pris isolément, ne prouvent rien: c'est l'anneau d'une grande chaîne dont la valeur ne peut être déterminée que par son ensemble. Celui qui cherche à vendre un collier de perles, trouverait difficilement un acquéreur, s'il ne voulait montrer que la plus belle de ses perles, en soutenant que les autres, qu'il cache, sont de la même qualité.

Des images, des descriptions, des mesures, des nombres, des signes, ne seront jamais les équivalents d'un phénomène. Le système de Newton ne s'est si longtemps conservé intact, que parce que les erreurs qu'il contient ont été embaumées dans l'in-4° de la traduction latine.

On ne saurait répéter trop souvent sa profession de foi, et énoncer tout haut son approbation et son blâme; car nos adversaires usent toujours très-amplement de ce moyen.

A l'époque où nous vivons, on ne doit ni se taire ni céder; il faut parler et agir, non pour vaincre, mais pour se maintenir à sa place. Il importe peu que ce poste soit dans la majorité ou dans la minorité.

Ce que les Français appellent tournure, n'est qu'une prétention gracieuse. Chez les Allemands, la prétention est toujours rude et dure, et leurs grâces sont tendres et douces, c'est-à-dire, opposées à la prétention et par conséquent incapables de s'unir avec elle. On voit par là que les Allemands ne sauraient avoir de la tournure.

Quand l'arc-en-ciel se maintient pendant un quart d'heure seulement, personne ne le regarde plus.

Une oeuvre d'art au-dessus de ma portée me déplaît au premier coup d'oeil; mais le sentiment de sa valeur me pousse à l'examiner de plus près, ce qui me procure toujours un double plaisir; car je découvre des mérites nouveaux dans cette oeuvre et des facultés nouvelles en moi.

La foi est un capital secret et domestique, qui ne diffère que sur un point des fonds publics destinés à secourir des malheureux: dans les jours de calamités, chaque individu reçoit avec pompe la part des intérêts de ses fonds publics, tandis qu'on prend soi-même et en silence celle de son capital domestique.

Malgré ses apparences vulgaires et sa facilité à se contenter de la satisfaction des besoins les plus urgents, la vie a des exigences nobles et élevées qu'elle cherche toujours à satisfaire secrètement.

L'obscurantisme ne résulte pas des obstacles qui empêchent la propagation du vrai et de l'utile, mais des efforts que l'on fait pour accréditer le faux.

Depuis que je m'occupe de biographie, je me suis dit que, dans le grand tissu des événements généraux, les hommes remarquables sont la chaîne, et les hommes ordinaires la trame. Les premiers marquent la largeur de ce tissu, les seconds lui donnent de la solidité, et les ciseaux de la Parque en déterminent la longueur; arrêt auquel les uns et les autres sont forcés de se soumettre.

Les Allemands du dix-septième siècle désignaient leur bien-aimée par ce mot pittoresque: _(mannrauschlein) petite ivresse d'homme_[2].

Note:

[2] La traduction littérale de ce mot n'en donne qu'une idée très-imparfaite, une longue périphrase même serait insuffisante; une explication grammaticale remplira mieux ce but. On ne dit pas seulement en allemand. Je suis ou il est ivre; mais on dit encore, J'ai ou il a une ivresse, comme on dit en français: J'ai ou il a une indigestion. Aimer une femme et en être aimé, est donc pour l'homme une petite ivresse, c'est-à-dire un état où la raison, sans être entièrement troublée, n'est plus assez maîtresse d'elle-même pour nous montrer les dangers du bonheur que l'on convoite. On comprendra maintenant tout ce qu'il y a de gracieux et de fin dans ce nom de _petite ivresse d'homme_, appliqué à une maîtresse. (_Note du Traducteur_.)

_Chère petite âme bien lavée_, est l'expression la plus tendre qu'à Hiodensée on puisse adresser à une femme.

Le vrai est un flambeau immense qui nous éblouit, et la crainte de nous brûler fait que nous cherchons à passer le plus vite possible et en clignant des yeux.

Le plus grand tort des hommes sensés, est de ne pas savoir mettre à leur place les paroles des personnes incapables d'exprimer nettement leurs pensées.

Quiconque parle, croit pouvoir raisonner sur les langues.

L'âge rend indulgent: Je ne vois plus aujourd'hui commettre une faute sans me dire que je m'en suis moi-même rendu coupable dans le cours de ma vie.

La chaleur de l'action étouffe les scrupules; la contemplation rend consciencieux.

Les gens heureux s'imagineraient-ils que les malheureux sont forcés de succomber sous leurs yeux, avec la grâce et la noblesse, que la populace de Rome demandait aux gladiateurs, qui devaient vaincre ou mourir pour l'amuser?

Un père de famille consulta Timon sur l'éducation qu'il devait donner à ses enfants, et Timon répondit: Fais-les instruire sur ce qu'ils ne pourront jamais concevoir.

Il est des personnes à qui je veux tant de bien, que je voudrais pouvoir leur en souhaiter davantage.

L'habitude nous fait jeter les yeux sur une horloge arrêtée, comme si elle marchait encore; c'est ainsi que nous regardons une infidèle comme si elle nous aimait toujours.

La haine est un mécontentement actif; l'envie n'est que le même sentiment dans un état passif; il ne faut donc pas s'étonner si l'envie dégénère si souvent en haine.

Le rythme a un pouvoir si magique, qu'il parvient à nous faire regarder le sublime comme une propriété individuelle.

Le dilettantisme pris au sérieux, et les sciences traitées machinalement dégénèrent en pédantisme.

Les maîtres seuls peuvent faire avancer les arts; les grands et les riches ne savent que protéger les artistes. Il est juste et bon de les protéger, mais cela ne tourne pas toujours au profit des arts.

La clarté consiste dans une sage distribution de là lumière et des ombres.

Il n'est point d'erreur plus folle, que celle qui pousse les jeunes gens à croire qu'ils renonceraient à leur individualité, s'ils admettaient des vérités reconnues par leurs prédécesseurs.

Lorsqu'un savant réfute une opinion erronée, il prend presque toujours le ton de la haine; car il est dans sa nature de voir un ennemi personnel dans l'homme qui se trompe.

Il est plus facile de reconnaître une erreur que de découvrir une vérité. La première glisse sur la surface que l'on peut mesurer sans peine, la seconde dort dans des profondeurs qu'il n'est pas donné à tout le monde de sonder.

Nous vivons du passé et le passé nous tue.

Dès qu'il s'agit d'apprendre quelque chose de grand, nous nous réfugions dans notre pauvreté innée, et cependant nous avons appris quelque chose.

Les Allemands tiennent beaucoup moins à l'union qu'à l'individualité. Chacun d'eux est pour lui-même une propriété à laquelle il ne renoncerait pas facilement.

Le monde moral empirique ne se compose guère que d'envie et de mauvais vouloir.

La superstition est la poésie de la vie, voilà pourquoi il est permis au poète d'être superstitieux.

C'est une chose bien singulière que la confiance! Un individu isolé peut nous tromper ou se tromper lui-même; parmi plusieurs individus réunis, l'un ou l'autre peut être en ce cas; au reste, chacun est presque toujours d'un avis différent, ce qui rend la vérité plus difficile à découvrir.

On ne doit pas désirer une position exceptionnelle; mais lorsque nous y avons été jetés malgré nous, elle devient la pierre de touche de notre caractère et de notre valeur morale.

L'honnête homme le plus borné, devin et fait échouer parfois les roueries du faiseur le plus habile.

Celui qui ne sait pas aimer, doit apprendre à flatter s'il veut arriver à quelque chose.

Il est impossible d'échapper à la critique: le seul moyen de la désarmer est de la braver.

La multitude ne saurait se passer d'hommes capables, et cependant ils lui sont presque toujours à charge.

Celui qui supporte mes défauts, lors même que ce serait mon domestique, est mon maître.

Il faut payer cher les gens, quand on leur impose des devoirs sans leur accorder des droits.

Une contrée est romantique quand elle éveille en nous le sentiment de la grandeur du passé, ou, en d'autres termes, quand elle nous donne de la solitude, des souvenirs et des regrets.

Le beau est la manifestation d'une loi secrète de la nature qui, sans cette manifestation nous serait resté inconnu.

On peut promettre d'être sincère; mais il ne dépend pas de nous d'être impartial.

L'ingratitude est une faiblesse; les caractères forts ne sont jamais ingrats.

Nos facultés sont tellement bornées que nous croyons toujours avoir raison; c'est ce qui explique l'opiniâtreté de certains esprits distingués, qui se plaisent dans l'erreur.

Il est difficile de trouver une coopération sincère pour l'accomplissement du bien; en ce cas, on ne rencontre presque jamais que le pédantisme qui veut nous arrêter, ou l'audace qui veut nous devancer.

La parole et l'image sont deux corrélatifs qui se cherchent sans cesse, comme les tropes et la comparaison; voilà pourquoi il serait utile de mettre sous les yeux ce que l'on dit aux oreilles, ainsi que cela se pratique dans les livres destinés à la première enfance, où les images et le texte se balancent; mais il faut se borner à peindre ce qui peut se dire, et dire ce qui ne saurait se peindre. Malheureusement on parle souvent quand il faudrait peindre, d'où il résulte des monstruosités à double face, parce qu'elles sont à la fois symboliques et mystiques.

Lorsqu'on se destine aux arts, il faut lutter d'abord contre le mauvais vouloir des hommes qui n'attachent jamais aucun prix à nos premiers travaux, et, plus tard, contre leurs prétentions orgueilleuses, qui les poussent à feindre que tout ce que nous pouvons faire de mieux leur était déjà connu.

Il n'y a pas de trésor plus précieux pour l'homme du monde, qu'un recueil d'anecdotes et de maximes; pourvu qu'il sache les placer à propos.

On dit à l'artiste: Etudie la nature! comme s'il était si facile de trouver le noble dans le vulgaire, et le beau dans le difforme.

La mémoire diminue avec l'intérêt que nous inspirent les hommes et les choses.

Le monde est une cloche fêlée; elle fait du bruit, mais elle ne résonne pas.

Il faut supporter avec patience les importunités des jeunes amateurs d'arts; en avançant en âge ils deviennent toujours des connaisseurs utiles, et des admirateurs zélés des artistes habiles.

Quand les hommes deviennent tout à fait méchants, ils n'ont plus d'autre plaisir que celui de faire ou de voir faire le mal.

Les hommes d'esprit sont les meilleurs dictionnaires de la conversation.

Il est des personnes qui ne se trompent jamais, parce qu'elles ne se proposent jamais rien de raisonnable.

Lorsque je connais parfaitement ma position envers moi-même et envers les autres, je dis que je suis dans la vérité. C'est ainsi que chacun peut avoir sa vérité à soi, qui n'est cependant que celle de tout le monde.

La spécialité se perd toujours dans la généralité, et la généralité est toujours forcée de s'adjoindre la spécialité.

Ce qui est véritablement productif, n'appartient à personne en particulier; on a beau faire, il faut souffrir que tout le monde en profite.

Dès que la nature commence à nous révéler ses secrets visibles, nous nous passionnons pour l'art, son digne interprète.

Le temps est un élément.

L'homme ne comprendra jamais jusqu'à quel point il est anthropomorphite.

Une différence qui ne prouve rien à la raison n'en est pas une.

On ne peut pas vivre pour tout le monde, et, surtout, pour les personnes avec lesquelles on ne voudrait pas vivre.

L'appel à la postérité, est le résultat de la conviction noble et pure qu'il existe quelque chose d'impérissable, qui, longtemps méconnu, puis senti par la minorité, finit par réunir la majorité.

Les secrets ne sont pas des miracles.

J'avais, dans ma jeunesse, le défaut d'accorder aux talents problématiques une protection inconsidérée et passionnée; et je n'ai jamais pu me corriger entièrement de ce défaut.

Les auteurs libéraux ont beau jeu par le temps qui court, le public tout entier est leur suppléant.

Les hommes ne prouvent jamais plus clairement qu'ils ne comprennent pas la valeur des mots dont ils se servent, que lorsqu'ils font l'éloge des idées libérales. Une idée ne doit pas être libérale, mais forte, énergique, arrêtée, afin qu'elle puisse remplir sa vocation divine, c'est-à-dire produire le bon, le vrai, l'utile.

L'intention elle-même ne doit pas être libérale, elle a une autre mission à remplir. C'est dans les sentiments qu'il faut chercher le libéralisme; et c'est précisément là qu'on ne le trouve presque jamais, car les sentiments sont personnels et découlent immédiatement de nos relations, de nos besoins.

Un homme d'esprit ne fera jamais une folie insignifiante.

Dans une oeuvre d'art, tout dépend de la conception.

Tout ce qui approche de la perfection, quel que soit l'usage qu'on en fasse, ne saurait être approfondi.

C'est en méditant sur la marche générale des événements, que j'ai appris à apprécier les services que chaque homme remarquable rend en particulier.

On ne sait quelque chose que lorsqu'on sait peu de chose; plus on sait, plus on doute.

Il est des hommes qui ne sont aimables que par leurs erreurs.

Certains caractères aiment et recherchent les caractères qui leur ressemblent; tandis que d'autres aiment et recherchent ceux qui leur sont opposés.

Celui qui aurait toujours vu le monde tel que les misanthropes le représentent, serait nécessairement devenu un misérable.

Quand la pénétration est guidée par la malveillance et par la haine, elle ne voit jamais que la superficie des choses; mais quand la bienveillance et l'amour la dirigent, elle approfondit les hommes et les choses, et il lui est permis d'espérer qu'elle pourra atteindre les mystères les plus élevés.

Il serait à désirer que chaque Allemand fût doué d'une certaine dose de poésie; ce serait le seul moyen de donner un peu de grâce et de valeur à sa position sociale.

La matière est à la portée de tout le monde; quiconque veut l'utiliser, apprend à en connaître les propriétés; la forme seule est le secret des maîtres.

Il est dans la nature de l'homme de fixer ses penchants sur ce qui vit; la jeunesse prend toujours la jeunesse pour modèle.

Nous avons beau apprendre à connaître le monde sous différents points de vue, il n'aura jamais que deux aspects bien tranchés: celui du jour et celui de la nuit.

Puisque l'erreur se répète toujours par les actions, ne nous lassons pas du moins de répéter le vrai par la parole.

Il y avait à Rome, non-seulement des Romains, mais encore tout un peuple de statues. C'est ainsi qu'au-delà du monde réel il y a un monde d'illusions tout-puissant, et dans lequel nous vivons presque tous.

Les hommes ressemblent aux flots de la mer Rouge; à peine la baguette du Prophète les a-t-il séparés, qu'ils se réunissent et se confondent.

Le devoir de l'historien est de séparer le vrai du faux, le certain de l'incertain, le douteux du mensonger.

Les chroniques n'ont été écrites que par des hommes qui attachaient beaucoup de prix au présent.

Les pensées renaissent, les convictions se transmettent, les événements seuls passent pour ne plus jamais revenir avec le même entourage.

De tous les peuples de la terre, les Grecs ont le plus noblement rêvé le rêve de la vie.

Les traducteurs sont des espèces d'entremetteurs; ce n'est jamais qu'à travers un voile qu'ils nous montrent la beauté dont ils nous vantent les attraits, et ils excitent ainsi en nous le désir irrésistible de connaître l'original.

Nous consentons volontiers à placer au-dessous de nous ce qui nous a précédés, il n'en est pas de même de ce qui doit nous survivre; un père seul n'envie jamais le talent de son fils.

Le difficile n'est pas de se subordonner à ce qui est au-dessus de nous, mais à ce qui est au-dessous.

Nos artifices se bornent à sacrifier notre existence au besoin d'exister.

Toutes nos actions, tous nos efforts, ne sont qu'une fatigue perpétuelle; heureux celui qui ne se lasse point.

L'espérance est la seconde âme des malheureux.

L'amour est un vrai recommenceur[3].

Note:

[3] Cette phrase est en français dans le texte.

Il y a quelque chose dans l'homme qui semble demander la servitude, voilà pourquoi il y avait du servage dans la chevalerie des Français.

Au théâtre, le plaisir de voir et d'entendre domine la réflexion.

L'expérience peut s'étendre à l'infini; l'univers s'ouvre devant elle avec ses routes innombrables; il n'en est pas de même des théories que les bornes de l'entendement humain entourent de toutes parts. Aussi, toutes les manières de voir, tous les systèmes reviennent-ils successivement; il arrive même parfois, quoique cela soit fort bizarre, que les théories les plus bornées s'accordent de nouveau au milieu de l'expérience la plus étendue.

Le monde, objet de nos contemplations et de nos pressentiments, est toujours le même; et ce sont toujours les mêmes hommes qui tantôt vivent dans le vrai, et tantôt dans le faux, et qui, dans cette dernière manière d'être, se sentent plus à leur aise.

La vérité est en contradiction avec notre nature; il n'en est pas de même de l'erreur, et par une raison fort simple: la vérité nous force à voir les limites de notre intelligence, tandis que l'erreur nous permet de croire que, sous quelques rapports du moins, cette intelligence est illimitée.

Voici bientôt vingt ans que les Allemands continuent à marcher sur la route du transcendantalisme; si, un jour, ils viennent à s'en apercevoir, ils se trouveront bien singuliers.

Il est bien naturel de croire que l'on sait encore ce qu'on a su autrefois; il est moins naturel, mais non moins rare, de s'imaginer que l'on sait ce qu'on n'a jamais su.

En tout temps ce sont les hommes et non l'esprit de l'époque qui ont fait faire des progrès aux sciences. C'est l'esprit de l'époque qui a fait boire la ciguë à Socrate; c'est l'esprit d'une autre époque qui a dressé un bûcher à Jean Hus. Tous ces esprits se ressemblent; c'est toujours le même.

Le véritable symbole est celui qui représente le général par le particulier, non comme un rêve, une ombre, mais comme une révélation vivante et spontanée de l'inconcevable.

Lorsque l'idéal veut prendre la place de la réalité, il la dévore et périt avec elle. C'est ainsi que le crédit et le papier-monnaie font disparaître l'argent, et finissent par perdre eux-mêmes leur valeur factice.

L'exercice du droit de maître, passe souvent pour de l'égoïsme.

Quand les bonnes oeuvres et ce qu'elles ont de méritoire disparaissent, on les remplace par la sentimentalité, ainsi que cela arrive chez les protestants.

Quand on vient de recevoir un bon conseil, on se sent assez fort pour le suivre.