Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même
Chapter 25
L'esprit s'occupe de ce qui sera, sans demander pourquoi cela sera ainsi; la raison s'attache à ce qui est, sans s'inquiéter des motifs qui font que cela est ainsi. L'esprit se plaît dans les développements; la raison veut tout fixer afin que tout puisse être utile.
Par une particularité innée chez l'homme, ce qui est le plus près de lui ne saurait lui suffire. Cependant ce que nous voyons nous-mêmes, et qui, par conséquent, est, pour l'instant du moins, le plus près de nous, peut, si nous le voulons fortement, s'expliquer par lui-même.
Voilà pourtant ce que les hommes ne comprendront jamais, parce que cela est contraire à leur nature. Les plus instruits eux-mêmes, lorsqu'ils découvrent quelque part une vérité, ne la rattachent jamais aux choses qui leur sont les plus près et les plus connues, mais à celles qui leur sont les plus éloignées et les plus inconnues. D'où il résulte une foule d'erreurs. Le phénomène qui se passe près de nous ne tient à celui qui se passe au loin, que sous un seul rapport: celui qui fait que tout, dans la nature, se rattache au petit nombre de lois fondamentales qui se manifestent partout.
Qu'est-ce qui est général? Un fait isolé. Qu'est-ce qui est particulier? Des millions de faits semblables.
L'analogie doit se garder de deux écueils également dangereux. Si elle se laisse aller aux saillies, aux jeux d'esprit, aux pointes, elle se réduit à rien; quand elle s'enveloppe de tropes et de comparaisons, elle est moins funeste, mais complètement inutile.
La science ne peut admettre ni les mythologies ni les légendes; elles appartiennent au poète qui a mission de les exploiter pour notre amusement. Le savant se renferme dans le présent le plus positif et le plus clair. S'il puise aux mêmes sources que le poète, il devient rhéteur, ce qu'au reste on n'a pas le droit de lui défendre.
Pour me garantir de l'erreur, je cherche à rendre les événements indépendants les uns des autres et à les isoler; puis je les considère comme autant de corrélatifs, et ils s'unissent aussitôt et s'animent d'une vie positive. J'applique surtout ce procédé à la nature; mais il est également utile dans l'étude de l'histoire du monde agissant et vivant autour de nous.
Tout ce que nous pouvons inventer ou découvrir dans le sens le plus élevé, n'est que l'action spontanée du sentiment primitif du vrai qui dormait en nous, et qu'un événement imprévu convertit tout à coup en intuition. Ce réveil est une révélation qui agit de l'intérieur à l'extérieur, et donne à l'homme la conscience de sa ressemblance avec Dieu; c'est la synthèse de la matière et de l'esprit qui conduit à l'heureuse certitude de l'éternelle harmonie de l'existence.
Si l'homme ne croyait pas que l'inconcevable est concevable, il ne ferait jamais usage de son entendement.
Chaque particularité qui peut s'appliquer d'une manière déterminée, est concevable; en envisageant l'inconcevable sous ce point de vue, il peut devenir utile.
Il existe un empyrisme épuré qui s'identifie tellement avec son objet, qu'il devient une théorie; mais cette gradation des facultés intellectuelles n'appartient qu'aux époques de haute civilisation.
Il n'y a rien de plus fâcheux que les observateurs malveillants et les théoriciens fantasques. Leurs essais son mesquins et compliqués, et leurs hypothèses obstrues et bizarres.
Il est des pédants qui sont en même temps des fripons, et c'est la pire espèce.
Il n'est pas besoin de faire le tour du monde pour se convaincre que le ciel est bleu partout.
Le général et le particulier se tiennent, car le particulier n'est que le général qui se présente à nous sous des conditions différentes.
Il n'est pas nécessaire d'avoir tout vu, tout éprouvé par soi-même; et lorsqu'on veut se confier aux récits d'un autre, il ne faut pas oublier qu'alors on a à faire à trois choses: à l'objet et à deux sujets.
Les propriétés fondamentales de l'unité vivante sont: se séparer et se réunir, se répandre dans les faits généraux et se fixer dans les faits particuliers; se métamorphoser, se spécifier, se manifester enfin sous les mille conditions diverses qui caractérisent la vie, et qui consistent à s'avancer et à disparaître, à se consolider ou à se dissoudre, à s'étendre ou à se concentrer. Puisque ces divers effets s'accomplissent à des époques semblables, tout pourrait se passer dans un seul et même moment. Paraître et disparaître, créer et détruire, naître et mourir, éprouver de la joie ou de la douleur, tout cela agit pêle-mêle dans le même sens et dans la même mesure; voilà pourquoi les événements qui nous paraissent les plus extraordinaires, ne sont que l'image et la comparaison des généralités les plus vulgaires.
L'existence dans son ensemble n'est qu'une séparation et une réunion perpétuelle, d'où il résulte que les hommes, en considérant de près cet état monstrueux, ne songeront bientôt plus qu'à séparer et à réunir.
Tout ce qui est séparé doit se poser séparément devant nous, c'est ainsi que la physique ne doit rien avoir de commun avec les mathématiques. La première doit se maintenir dans son indépendance déterminée, et s'armer de toutes les forces que peuvent lui prêter l'amour, la piété et la vénération, pour pénétrer dans la vie sacrée de la nature, sans s'inquiéter de ce que les mathématiques pourront faire et prouver de leur côté. Les mathématiques doivent se détacher de toute influence extérieure, marcher librement sur la grande route intellectuelle qui leur est propre, et s'y perfectionner avec une pureté qu'elles n'atteindront jamais, tant qu'elles continueront à s'occuper de ce qui est, pour lui enlever ou pour lui faire adopter quelque chose.
On peut étudier la nature et la morale sans adopter un mode catégoriquement impératif; mais il ne faudrait pas se croire arrivé à la fin, car alors on n'en est encore qu'au commencement.
Le plus haut degré de perfection serait de comprendre que tout ce qui est factice est une théorie. La couleur bleue du ciel nous révèle la loi fondamentale du chromatisme. Ne cherchez jamais rien au-delà d'un phénomène; il est lui-même un enseignement complet.
Les sciences renferment beaucoup de certitudes, quand on ne se laisse pas égarer par les exceptions et qu'on sait respecter les problèmes.
Si je suis parvenu à envisager avec calme les inexplicables phénomènes primitifs, c'est que j'ai appris à me résigner; mais il y aura toujours une différence immense entre la résignation qui nous arrête devant les limites de l'humanité, et celle qui nous renferme dans l'arène hypothétique _d'une réalité_ bornée.
Lorsqu'on réfléchit sur les problèmes d'Aristote, on s'étonne du merveilleux don d'observation qui mettait, pour ainsi dire, les anciens Grecs à même de tout savoir. Mais on ne tarde pas à les accuser de précipitation, car ils passent immédiatement du phénomène à son explication, et tombent ainsi dans des décisions théoriques très-insuffisantes. Hâtons-nous d'ajouter que c'est encore là aujourd'hui notre défaut dominant.
Les hypothèses sont des chants de berceuses par lesquels les maîtres endorment leurs élèves. L'observateur sincère et consciencieux se pénètre toujours plus intimement de son insuffisance, et il sent que les problèmes augmentent à mesure qu'il étend son savoir.
Notre plus grand défaut est de douter du certain et de vouloir fixer l'incertain. Mon principe à moi, surtout dans l'étude de la nature, est de fixer le certain, et d'être toujours en garde contre l'incertain.
J'appelle une hypothèse détestable, celle que l'on établit, pour ainsi dire, malicieusement, afin de la faire réfuter par la nature.
Comment pourrait-on se faire accepter comme maître dans une profession quelconque, si l'on n'enseignait jamais rien d'inutile?
Ce qu'il y a de plus fou en ce monde, c'est que chacun se croit obligé d'enseigner aux autres ce qu'il croit savoir.
Le discours didactique doit être décidé. Les auditeurs ne veulent pas qu'on leur parle de doute et d'incertitude, ce qui met l'orateur dans l'impossibilité de laisser certains problèmes sans les résoudre ou de les tourner à distance. Quand on a entendu arrêter, affirmer quelque chose, on croit avoir conquis un terrain immense, et l'on conserve cette croyance jusqu'à ce qu'un nouveau venu resserre ou agrandisse ce terrain, en reculant ou en rapprochant les bornes que le premier avait posées.
Les questions vives sur les causes, le mélange confus des causes et des effets, tranquillisent celui qui se perd dans de fausses théories; mais leurs conséquences sont incalculables et impossibles à éviter.
Il est des personnes qui auraient entièrement changé de caractère, si elles n'avaient pas pensé qu'il était de leur devoir de soutenir et de répéter un mensonge, uniquement parce qu'elles l'ont dit une fois.
Le faux a l'avantage de fournir d'inépuisables sujets de causeries; le vrai ne peut qu'être utilisé, sans cela il serait comme non avenu.
Celui qui ne reconnaît pas combien le vrai facilite la pratique, le fausse et le tiraille afin de fournir des aliments à son pénible besoin d'activité.
Les Allemands possèdent le don de rendre les sciences inaccessibles, mais ce n'est cependant pas là une propriété exclusive.
Les Anglais profitent à l'instant même de chaque découverte, jusqu'à ce qu'elle les mène à une découverte nouvelle. Que l'on se demande encore pourquoi ils nous devancent toujours et en tout.
L'homme pensant possède la faculté bizarre de rêver une image fantastique, là où il voit un problème qui n'est pas encore résolu. Et quand le problème est résolu, et que la vérité s'est fait jour, il cherche en vain à se débarrasser de cette image.
Il faut une disposition d'esprit particulière pour saisir la réalité sans forme, telle qu'elle est, et pour la distinguer des vagues créations du cerveau qui ne laissent pas de s'imposer vivement et avec une certaine apparence de réalité.
En observant la nature dans ses plus grands comme dans ses plus petits effets, je me suis constamment demandé: Est-ce l'objet de tes observations, ou bien est-ce toi qui te prononces ainsi? J'ai toujours envisagé mes prédécesseurs et mes collaborateurs sous le même point de vue.
Chacun de nous ne voit dans la création achevée, réglée, accomplie, qu'un élément avec lequel il s'efforce de créer un monde à sa guise. Les hommes robustes s'emparent sans hésiter de cet élément, et le forcent à enfanter tant bien que mal; les faibles jouent et badinent avec lui en tremblant, il y en a qui vont jusqu'à douter de son existence.
Si nous pouvions nous pénétrer complètement de cette vérité fondamentale, on ne disputerait plus; car on ne verrait dans les opinions des autres comme dans les siennes, que des phénomènes de diverses espèces. L'expérience, au reste, ne nous prouve-t-elle pas, chaque jour, que tel homme pense facilement ce que tel autre ne saurait jamais penser? et cette différence existe non seulement dans les questions relatives au bien ou au mal réel, mais encore dans les choses qui nous sont complètement indifférentes.
Tout ce qu'on sait, on ne le sait que pour soi-même. Dès que je m'entretiens avec quelqu'un sur une chose que je crois savoir, il croit la savoir mieux que moi, et je me vois forcé de refouler mon savoir sur moi-même.
Le vrai hâte et favorise le bien; l'erreur ne développe rien et embrouille tout.
L'homme se trouve jeté au milieu de tant d'effets, qu'il ne peut s'empêcher d'en demander la cause; la première venue lui étant la plus commode, il la croit la meilleure et s'en contente. C'est ainsi du moins qu'agit le sens commun général.
Dès qu'on voit un mal on se met à le combattre, c'est-à-dire qu'on exerce l'art de guérir sur les symptômes et non sur la maladie.
L'entendement n'a d'empire que sur ce qui vit. Le monde dont s'occupe la géognosie est mort; il n'y a donc pas de géologie, car cette science serait inaccessible à l'entendement.
Lorsque je vois les parties éparses d'un squelette, je puis les rassembler et les replacer dans l'ordre voulu; car l'entendement me parle d'après les analogies éternelles et immuables, lors même que ce squelette serait celui du Léviathan.
Il ne nous est pas possible de voir naître en pensées, ce qui ne naît plus sous nos yeux. Une création définitivement accomplie, achevée et sans variation, n'est pas concevable pour nous.
Le système des vulcanistes modernes, n'est qu'un effet hardi pour rattacher l'inconcevable monde présent au monde passé qui nous est entièrement inconnu.
Les forces actives de la nature produisent souvent des effets semblables par des moyens différents.
Rien n'est plus absurde que la majorité, car elle se compose d'un très-petit nombre de prédécesseurs énergiques, de fripons qui s'accommodent entre eux, de faibles qui cherchent à s'assimiler, et d'une masse qui trotte toujours à la suite de quiconque veut bien se donner la peine de la faire mouvoir.
Les mathématiques sont, comme la dialectique, l'organe d'un sens noble et élevé; dans la pratique elles deviennent un art semblable à celui de l'éloquence, car, pour l'un comme pour l'autre, la forme est tout, et l'objet n'est rien: il est aussi indifférent aux mathématiques de calculer des oboles ou des guinées, qu'à la rhétorique de servir à la défense du vrai ou du faux.
En pareil cas tout dépend du mérite de l'homme qui pratique cette science, qui exerce cet art. L'avocat éloquent et entraînant qui défend et gagne une cause juste, et le mathématicien profond qui calcule avec justesse la marche des étoiles, sont deux êtres également divins.
Il n'y a d'exact dans les mathématiques que l'exactitude qui n'est elle-même qu'une conséquence du sentiment inné du vrai.
Les mathématiques ne sauraient faire disparaître les préjugés, modifier l'entêtement ou calmer l'esprit de parti; elles sont impuissantes pour tout ce qui concerne le monde moral.
Pour être un mathématicien parfait, il faut être avant tout un homme accompli. Ce n'est qu'en sentant tout ce qu'il y a de beau dans le vrai qu'il devient profond, pénétrant, clair, gracieux et même élégant; car il faut être tout cela pour ressembler à un Lagrange.
Ce n'est pas le langage par lui-même qui est juste, énergique ou agréable, mais l'esprit qui se corporifie pour ainsi dire par le langage. Il ne dépend pas de nous de donner à nos calculs, à nos discours, à nos poèmes, les qualités désirables, si la nature nous a refusé les qualités morales et intellectuelles nécessaires pour arriver à ce résultat. Les qualités intellectuelles consistent dans la pénétration et dans le pouvoir de méditer; et les qualités morales, dans la force de conjurer le mauvais esprit qui nous empêche de rendre hommage à la vérité.
Expliquer le simple par le composé, le facile par le difficile, est un mal profondément enraciné dans le corps des sciences; la plupart des savants le savent, mais fort peu en conviennent.
En méditant consciencieusement sur la physique, on reconnaît que les phénomènes et les expériences qui lui servent de base n'ont pas tous la même valeur.
Les phénomènes originels et les expériences primitives sont de la plus haute importance, et tout ce qui en découle immédiatement est immuable. En accordant le même droit aux phénomènes et aux expériences secondaires, on confond et on obscurcit tout ce que les premiers avaient expliqué et éclairci.
Rien n'est plus funeste à la science que les hommes qui, sans posséder un grand fonds d'idées qui leur soient propres, se permettent d'établir des théories; car ils ne conçoivent pas que même beaucoup de savoir acquis ne suffit pas pour leur donner ce droit. Dans leurs premières tentatives ils sont, à la vérité, toujours guidés par le bon sens; mais ce bon sens a des limites fort étroites, et, quand ils les dépassent, ils tombent dans l'absurde; son véritable domaine est l'action. Oui, le bon sens agissant ne s'égare jamais, mais il n'est pas propre à argumenter, à conjecturer, à juger; les hautes spéculations de la pensée, les fonctions élevées de l'esprit lui sont interdites.
L'expérience est d'abord utile à la science, puis elle lui devient nuisible, parce qu'elle enseigne à la fois le lois et les exceptions; et c'est toujours en vain qu'on croira trouver la vérité dans le résultat d'une règle de proportion entre les unes et les autres.
On prétend communément qu'entre deux opinions opposées, la vérité se trouve dans le centre. Rien n'est plus faux; ce n'est pas la vérité qu'on y trouve, c'est le problème, c'est la vie invisible et éternellement active supposée visible et en état de repos.
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DERNIER CONSEIL.
Rien de ce qui est ne peut être réduit à ne plus être; l'éternité se meut en tout. Sois heureux d'exister, l'existence est éternelle; des lois éternelles veillent sur les trésors vivants où le grand tout puise ses parures.
Depuis longtemps il a été trouvé, le vrai, et de nobles esprits se sont unis en lui. Fils de la terre, attache-toi à cet ancien vrai, et remercie les sages qui lui ont montré le chemin qui tourne autour du soleil et des étoiles.
Concentre tes regards sur toi-même, tu y trouveras le centre dont pas un noble coeur n'ose douter. Tu comprendras toutes les règles et toutes les exceptions; la conscience indépendante et ne subsistant que par elle-même, est le soleil qui éclaire chaque jour de ta vie morale.
Que ta raison veille toujours et tu pourras te confier à tes sens, ils ne te feront rien voir de faux. Observe tout d'un regard satisfait et marche d'un pas ferme et sûr à travers les monts et les vallons de ce monde si richement doté.
Jouis avec modération et avec sagesse de tant de biens, de tant de richesses. Quand la vie se réjouit de la vie, le passé s'arrête, l'avenir s'anime d'avance et le présent est éternel!
Et quand tu auras réussi à te pénétrer de la conviction que l'utile seul est vrai; quand tu auras étudié le mouvement de la foule qui tourne toujours dans le même cercle, alors tu la laisseras se mouvoir à sa manière et tu viendras te réunir au plus petit nombre.
Et, semblable au poète, au philosophe qui depuis l'antiquité la plus reculée, se sont créé en silence une oeuvre chérie s'harmonisant avec leurs penchants et leurs désirs, tu arriveras par degrés à ce résultat si heureux et si beau! Précéder les belles âmes sur la route de leurs plus nobles sensations, n'est-ce pas là une destinée digne d'envie?
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Tout ce qui est raisonnable a déjà été pensé, mais il faut essayer de le penser de nouveau.
Comment peut-on apprendre à se connaître soi-même? Ce n'est pas par le raisonnement, c'est par l'action. Essaie de faire ton devoir, et tu verras tout de suite ce que tu vaux.
Qu'est-ce que ton devoir? L'exigence de chaque jour.
La partie pensante de l'espèce humaine doit être regardée comme une grande et immortelle individualité qui, en faisant sans cesse l'indispensable et le nécessaire, finit par se rendre maître de l'éventuel.
Plus j'avance dans la vie, plus je me dépite, quand je vois l'homme placé assez haut sur l'échelle de la création pour commander à la nature et s'affranchir de ses impérieuses nécessités, manquer à cette vocation en se laissant entraîner par de fausses idées à faire précisément le contraire de ce qu'il veut; quand je le vois, surtout, gâter volontairement l'ensemble, et se réduire ainsi à se débattre péniblement au milieu d'une foule de détails gênants et mesquins.
Sois utilement actif, tu auras mérité d'obtenir et tu pourras t'attendre à trouver: chez les grands, des grâces; chez les puissants, des faveurs; chez les hommes actifs et utiles, de l'appui, dans la multitude, de la sympathie; chez les individus isolés, de l'affection.
Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es, dit un vieux proverbe. J'ajouterai: dis-moi de quoi tu t'occupes, et je te dirai ce que tu pourras devenir.
Chaque individu doit penser à sa façon, car il trouve toujours sur sa route une vérité ou une espèce de vérité qui lui sert de guide; mais il ne doit pas se laisser aller sans aucun contrôle: le pur instinct ne suffit pas à l'homme, il le ravale au-dessous de sa dignité.
L'activité sans frein, quelle que soit sa nature, finit par faire banqueroute à la raison.
Dans les oeuvres des hommes comme dans celles de la nature, il n'y a de réellement digne de notre attention que les intentions.
L'homme ne se trompe si souvent par rapport à lui et par rapport aux autres, que parce qu'il voit un but dans un moyen; et qu'à force de vouloir agir en ce sens, il ne fait rien, ou fait le contraire de ce qu'il devrait faire.
Quand nous avons réfléchi sur une chose, et que nous avons pris la résolution de l'exécuter, elle devrait être si pure et si belle, que le monde ne pourrait plus que gâter notre oeuvre; par là nous conserverions toujours intact l'immense avantage de rétablir ce qui a été détruit, de rassembler ce qui a été dispersé.
Les erreurs, lors même qu'elles ne seraient pas complètes, sont toujours difficiles à rectifier; car il faut conserver ce qu'il y avait de vrai et le mettre à la place où il doit être.
Le vrai n'a pas toujours besoin de se corporifier; c'est déjà beaucoup quand il plane çà et là comme un pur esprit et éveille des sympathies intellectuelles, quand il vibre dans l'air doux et grave comme le son d'une cloche.
Les idées générales et les grandes vanités sont toujours sur le point de causer d'immenses malheurs.
Souffler dans une flûte, ce n'est pas en jouer; il faut remuer les doigts.
Les botanistes admettent une classe de plantes qu'ils appellent incomplètes. On pourrait dire avec autant de justesse qu'il y a une classe d'hommes incomplets; et j'appelle ainsi tous ceux qui ne savent pas mettre leurs désirs et leurs tendances en harmonie avec leurs facultés. L'homme le plus insignifiant est complet s'il sait se renfermer dans le cercle de ses capacités, tandis que les plus belles qualités s'obscurcissent, s'anéantissent même sans cette indispensable loi de proportion. L'absence de cette loi est un mal que l'esprit des temps modernes augmente chaque jour; car qui pourrait suffire à la marche rapide et aux exigences d'un présent toujours progressif?
Les hommes sagement actifs, qui connaissent leurs forces et qui les utilisent avec prudence, prospèrent toujours dans les affaires de ce monde.
C'est un grand défaut de se croire plus qu'on n'est, ou de s'estimer moins qu'on ne vaut.
Je rencontre de temps en temps des jeunes gens auxquels je ne trouve rien à changer, rien à corriger, et cependant ils me donnent des inquiétudes, parce que je les vois disposés à suivre le torrent de leur époque. C'est précisément de cette disposition que je voudrais les garantir. Il n'a été donné une rame à l'homme, réduit à naviguer dans une nacelle fragile, que pour qu'il puisse se guider selon sa volonté et son jugement, au lieu de suivre le cours aveugle des flots.
Comment un jeune homme pourrait-il trouver blâmable et nuisible ce que tout le monde fait et approuve? Pourquoi résisterait-il seul à la tendance de tous?
Le plus grand mal de notre époque où rien ne peut arriver à sa maturité, est de consommer chaque jour le produit de chaque jour, sans jamais songer à garder quelque chose pour l'avenir. Nous avons des journaux pour le soir et d'autres pour le matin, et l'on ne tardera sans doute pas à en inventer pour les heures intermédiaires. Cette manie traîne à la barre du public tout ce que chacun rêve ou se propose de faire; on ne peut plus ni souffrir ni se réjouir que pour amuser les autres. Les événements les plus intimes sont colportés de maison en maison, de ville en ville, et d'empire en empire; bientôt ils passeront d'une partie du monde à l'autre à l'aide de quelques vélocifères.