Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même

Chapter 2

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--Le drôle d'homme, dit Édouard, il me semble pourtant qu'il arrive à propos, qu'en penses-tu, Charlotte? Dis à notre ami, continua-t-il en s'adressant au domestique, qu'il y a, en effet, péril dans la demeure, et que nous te suivons de près. En attendant, conduis-le dans la salle à manger, fais-lui servir un bon déjeuner, et n'oublie pas son cheval.

Puis il pria sa femme de se rendre avec lui au château par le chemin le plus court. Ce chemin traversait le cimetière, aussi ne le prenait-il jamais que lorsqu'il y était forcé. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il vit que là, aussi, Charlotte avait su prévenir ses désirs et deviner ses sentiments! En ménageant autant que possible les anciens monuments funéraires, elle avait fait niveler le terrain, et tout disposé de manière que cette enceinte lugubre n'était plus qu'un enclos agréable, sur lequel l'oeil et l'imagination se reposaient avec plaisir.

Rendant à la pierre la plus ancienne l'honneur qui lui était dû, elle les avait fait ranger toutes, par ordre de date, le long de la muraille; plusieurs d'entre elles même avaient servi à orner le socle de l'église. A cette vue, Édouard agréablement surpris pressa la main de Charlotte, et ses yeux se remplirent de larmes.

Leur hôte extravagant ne tarda pas à les faire partir de ce lieu. N'ayant pas voulu les attendre au château, il donna de l'éperon à son cheval, traversa le village et s'arrêta à la porte du cimetière d'où il leur adressa ces paroles en criant de toutes ses forces.

--Est-ce que vous ne vous moquez pas de moi? y a-t-il vraiment péril! en la demeure? En ce cas je reste à dîner avec vous, mais ne me retenez pas en vain, j'ai encore tant de choses à faire aujourd'hui.

--Puisque vous vous êtes donné la peine de venir jusqu'ici, dit Édouard sur le même ton, faites quelques pas de plus, et voyez comment Charlotte a su embellir ce lieu de deuil.

--Je n'entrerai ici ni à pied, ni cheval, ni en carrosse, répondit le cavalier; je ne veux rien avoir à démêler avec ceux qui dorment là, en paix; c'est déjà bien assez que d'être obligé de souffrir qu'un jour on m'y porte les pieds en avant. Allons, voyons, avez-vous sérieusement besoin de moi?

--Très-sérieusement, répondit Charlotte. C'est pour la première fois, depuis notre mariage, que mon mari et moi, nous nous trouvons dans un embarras dont nous ne savons comment nous tirer.

--Vous ne m'avez pas l'air d'être réduits à cette extrémité-là; mais puisque vous le dites, je veux bien le croire. Si vous m'avez préparé une déception, je ne m'occuperai plus jamais de vous. Suivez-moi aussi vite que vous le pourrez; je ralentirai le pas de mon cheval, cela le reposera.

Arrivés dans la salle à manger où le déjeuner était servi, Mittler raconta avec feu ce qu'il avait fait et ce qu'il lui restait encore à faire dans le courant de la journée.

Cet homme singulier avait été pendant sa jeunesse ministre d'une grande paroisse de campagne, où, par son infatigable activité, il avait apaisé toutes les querelles de ménage et terminé tous les procès. Tant qu'il fut dans l'exercice de ses fonctions, il n'y eut pas un seul divorce dans sa paroisse, et pas un procès ne fut porté devant les tribunaux. Pour atteindre ce but il avait été forcé d'étudier les lois, et il était devenu capable de tenir tête aux avocats les plus habiles. Au moment où le gouvernement venait d'ouvrir les yeux sur son mérite, et allait l'appeler dans la capitale, afin de le mettre à même d'achever, dans une sphère plus élevée, le bien qu'il avait commencé dans son modeste cercle d'activité, le hasard lui fit gagner à la loterie une somme qu'il employa aussitôt à l'achat d'une petite terre où il résolut de passer sa vie. S'en remettant, pour l'exploitation de cette terre, aux soins de son fermier, il se consacra tout entier à la tâche pénible d'étouffer les haines et les mésintelligences dès leur point de départ. A cet effet, il s'était promis de ne jamais s'arrêter sous un toit où il n'y avait rien à calmer, rien à apaiser, rien à réconcilier. Les personnes qui aiment à trouver des indices prophétiques dans les noms propres soutenaient qu'il avait été prédestiné à cette carrière parce qu'il s'appelait Mittler (_médiateur_).

On servit le dessert et Mittler pria sérieusement les époux de ne pas retarder davantage les confidences qu'ils avaient à lui faire, parce qu'immédiatement après le café, il serait forcé de partir.

Les époux s'exécutèrent alternativement et de bonne grâce. Il les écouta d'abord avec attention, puis il se leva d'un air contrarié, ouvrit la fenêtre et demanda son cheval.

--En vérité, dit-il, ou vous ne me connaissez point, ou vous êtes de mauvais plaisants. Il n'y a ici ni querelle ni division, et, par conséquent, rien à faire pour moi. Me croiriez-vous né, par hasard, pour donner des conseils? Grand merci d'un pareil métier, c'est le plus mauvais de tous. Que chacun se conseille soi-même et fasse ce dont il ne peut s'abstenir: s'il s'en trouve bien, qu'il se félicite de sa haute sagesse et jouisse de son bonheur; s'il s'en trouve mal, alors je suis là. Celui qui veut se débarrasser d'un mal quelconque, sait toujours ce qu'il veut; mais celui qui cherche le mieux, est aveugle. Oui, oui, riez tant que vous voudrez, il joue à colin-maillard; à force de tâtonner il saisit bien quelque chose, mais quoi? Voilà la question. Faites ce que vous voudrez, cela reviendra au même; oui, appelez vos amis près de vous ou laissez-les où ils sont, qu'importe? J'ai vu manquer les combinaisons les plus sages, j'ai vu réussir les projets les plus absurdes. Ne vous cassez pas la tête d'avance; ne vous la cassez même pas quand il sera résulté quelque grand malheur du parti que vous prendrez; bornez-vous à me faire appeler, je vous tirerai d'affaire; d'ici là, je suis votre serviteur.

A ces mots il sortit brusquement et s'élança sur son cheval, sans avoir voulu attendre le café.

--Tu le vois maintenant, dit Charlotte à son mari, l'intervention d'un tiers est nulle, quand deux personnes étroitement unies ne peuvent plus s'entendre. Nous voilà plus embarrassés, plus indécis que jamais.

Les époux seraient sans doute restés longtemps dans cette incertitude, sans l'arrivée d'une lettre du Capitaine qui s'était croisée avec celle du Baron.

Fatigué de sa position équivoque, ce digne officier s'était décidé à accepter l'offre d'une riche famille qui l'avait appelé près d'elle, parce qu'elle le croyait assez spirituel et assez gai pour l'arracher à l'ennui qui l'accablait. Édouard sentit vivement tout ce que son ami aurait à souffrir dans une pareille situation.

--L'y exposerons-nous, s'écria-t-il, parle; Charlotte, en auras-tu la cruauté?

--Je ne sais, répondit-elle; mais il me semble que, tout bien considéré, notre ami Mittler a raison. Les résultats de nos actions dépendent des chances du hasard qu'il ne nous est pas donné de prévoir; chaque relation nouvelle peut amener beaucoup de bonheur ou beaucoup de malheur, sans que nous ayons le droit de nous en accuser ou de nous en faire un mérite. Je ne me sens pas la force de te résister plus longtemps. Souviens-toi seulement que l'essai que nous allons faire n'est pas définitif; j'insisterai de nouveau auprès de mes amis, afin d'obtenir pour le Capitaine un poste digne de lui et qui puisse le rendre heureux.

Édouard exprima sa reconnaissance avec autant d'enthousiasme que d'amabilité. L'esprit débarrassé de tout souci, il s'empressa d'écrire à son ami, et pria Charlotte d'ajouter quelques lignes à sa lettre. Elle y consentit. Mais au lieu de s'acquitter de cette tâche avec la facilité gracieuse qui la caractérisait, elle y mit une précipitation passionnée qui ne lui était pas ordinaire. Il lui arriva même de faire sur le papier une tache d'encre qui s'agrandit à mesure qu'elle cherchait à l'effacer, ce qui la contraria beaucoup.

Édouard la plaisanta sur cet accident, et, comme il y avait encore de la place pour un second _Post-Scriptum_, il pria son ami de voir dans cette tache d'encre, la preuve de l'impatience avec laquelle Charlotte attendait son arrivée, et de mettre autant d'empressement dans ses préparatifs de voyage qu'on en avait mis à lui écrire.

Un messager emporta la lettre, et le Baron crut devoir exprimer sa reconnaissance à sa femme, en l'engageant de nouveau à retirer Ottilie du pensionnat, pour la faire venir près d'elle. Charlotte ne jugea pas à propos de prendre une pareille détermination avant d'y avoir mûrement réfléchi. Pour détourner l'entretien de ce sujet, elle engagea son mari à l'accompagner au piano avec sa flûte, dont il jouait fort médiocrement. Quoique né avec des dispositions musicales, il n'avait eu ni le courage ni la patience de consacrer à ce travail le temps qu'exige toujours le développement d'un talent quelconque. Allant toujours ou trop vite ou trop doucement, il eût été impossible à toute autre qu'à Charlotte, de tenir une partie avec lui. Maîtresse absolue de l'instrument sur lequel elle avait acquis une grande supériorité, elle pressait et ralentissait tour à tour la mesure sans altérer la nature du morceau, et remplissait ainsi, envers son mari, la double tâche de chef d'orchestre et de femme de ménage, puisqu'il est du devoir de l'un et de l'autre de maintenir l'ensemble dans son mouvement régulier, en dépit des déviations réitérées des détails.

CHAPITRE III.

Le Capitaine arriva enfin, il s'était fait précéder par une lettre tellement sage et sensée, que Charlotte se sentit complètement rassurée. La justesse avec laquelle il envisageait sa position et celle de ses amis, leur permit à tous d'espérer un heureux avenir.

Pendant les premières heures la conversation fut animée, presque fatigante, comme cela arrive toujours entre amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Vers le soir, Charlotte proposa d'aller visiter les plantations nouvelles. Le Capitaine se montra très-sensible aux diverses beautés de la contrée que les ingénieux plans de Charlotte faisaient ressortir d'une manière saillante. Son oeil était juste et exercé, mais il ne demandait pas l'impossible; et tout en ayant la conscience du mieux, il n'affligeait pas les personnes qui lui montraient ce qu'elles avaient fait pour embellir un site, en leur vantant les travaux supérieurs de ce genre qu'il avait eu occasion de voir ailleurs.

Lorsqu'ils arrivèrent dans la cabane de mousse, ils la trouvèrent agréablement décorée. Les fleurs et les guirlandes étaient artificielles; mais des touffes de seigle vert et autres produits champêtres de la saison, entrecoupaient ces guirlandes avec tant d'adresse, qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer le sentiment artistique qui avait présidé à cette décoration.

--Je sais, dit Charlotte, que mon mari n'aime pas à célébrer les anniversaires de naissance ou de nom, j'espère cependant qu'il me pardonnera ces guirlandes et ces couronnes, en faveur de la triple fête que nous offre ce jour.

--Une triple fête! s'écria le Baron.

--Sans doute. Est-ce que l'arrivée de ton ami n'est pas une fête, et ne vous appelez-vous pas tous deux Othon? Si vous aviez regardé le calendrier, vous auriez vu que c'est aujourd'hui la fête de ce saint.

Les deux amis se donnèrent la main par-dessus la petite table qui se trouvait au milieu de la cabane.

--Cette aimable attention de ma femme, dit le Baron au Capitaine, me rappelle un sacrifice que je t'ai fait dans le temps. Pendant notre enfance nous nous appelions tous deux Othon; mais arrivés au collège, cette conformité de noms fit naître une foule de quiproquos désagréables, et je te cédai avec plaisir celui d'Othon, si laconique et si beau.

--Ce n'était pas une grande générosité de ta part, dit le Capitaine, je me souviens fort bien que celui d'Édouard te paraissait plus beau. Je conviens au reste que ce nom n'est pas sans charme, surtout quand il est prononcé par une belle bouche.

Tous trois étaient assis très-commodément autour de cette même table auprès de laquelle, quelques jours plutôt, Charlotte avait si vivement protesté contre l'arrivée de leur hôte. Édouard se sentait trop heureux pour lui rappeler leurs discussions à ce sujet, mais il ne put s'empêcher de lui faire remarquer qu'il y avait encore de la place pour une quatrième personne.

Des cors de chasse, qui, en ce moment, se firent entendre dans la direction du château, semblaient applaudir aux sentiments et aux souhaits des amis qui écoutaient en silence, se renfermaient dans leurs souvenirs, et goûtaient doublement leur bonheur personnel dans cette heureuse réunion. Édouard prit le premier la parole, se leva et sortit de la cabane.

--Conduisons notre ami sur les hauteurs, dit-il à sa femme, car il ne faut pas qu'il s'imagine que cette étroite vallée est notre unique séjour et renferme toutes nos possessions. Sur ces hauteurs le regard est plus libre et la poitrine s'élargit.

--Je le veux bien, répondit Charlotte, mais il faudra vous décider à gravir le vieux sentier rapide et incommode; j'espère que bientôt les degrés et la route que je me propose de faire faire nous y conduiront plus facilement.

Ils montèrent gaîment à travers les buissons, les épines et les pointes de rocher, jusqu'à la cime la plus élevée qui ne formait pas un plateau, mais la continuation d'une pente fertile. L'on ne tarda pas à perdre de vue le village et le château. Dans le fond on voyait trois larges étangs; au-delà, des collines boisées qui se glissaient le long des rivages, puis des masses arides servant de cadre définitif au miroir des eaux, dont la surface immobile réfléchissait les formes imposantes de ces masses. A l'entrée d'un ravin d'où un ruisseau se précipitait dans l'étang avec l'impétuosité d'un torrent, on voyait un moulin qui, à demi caché par des touffes d'arbres, promettait un agréable lieu de repos. Toute l'étendue du demi-cercle qu'embrassait le regard offrait une variété agréable de bas-fonds et de tertres, de bosquets et de forêts, dont les feuillages naissants promettaient de riches masses de verdure. Ça et là, des touffes d'arbres isolés attiraient l'attention. Parmi ces derniers, se distinguait un groupe de peupliers et de platanes qui s'élevaient sur les bords de l'étang du milieu, et étendaient leurs vertes branches avec la vigueur d'une végétation puissante et robuste. Ce fut sur ce groupe qu'Édouard attira l'attention de son ami.

--Regarde ces beaux arbres, lui dit-il, je les ai plantés moi-même pendant mon enfance. Mon père les avait trouvés si faibles, qu'il ne voulut pas leur donner une place dans le grand jardin du château, dont il s'occupait alors. Il les avait fait jeter; je les ramassai pour les planter sur les bords de cet étang. Ils me donnent chaque année une preuve nouvelle de leur reconnaissance en devenant toujours plus grands et plus beaux. J'espère que cette année, ils ne seront pas plus ingrats.

On retourna au château heureux et contents. L'aile gauche avait été mise à la disposition du Capitaine, qui s'y installa commodément avec ses papiers, ses livres et ses instruments de mathématiques, afin de pouvoir continuer ses occupations habituelles. Pendant les premiers jours Édouard cependant venait à chaque instant l'en arracher pour lui faire visiter ses domaines tantôt à pied et tantôt à cheval. Dans le cours de ces promenades, il lui parlait sans cesse de son désir de trouver un moyen d'exploitation plus avantageux.

--Il me semble, lui dit un jour le Capitaine, que tu devrais, avant tout, te faire une idée juste de l'étendue de tes possessions. A l'aide de l'aiguille aimantée, ce travail serait aussi facile qu'agréable; si sous le rapport de l'exactitude, il laisse à désirer, il suffit pour un aperçu général. Nous trouverons toujours plus tard le moyen de faire un plan plus minutieusement exact.

Le Capitaine qui était très-versé dans ce genre d'arpentage, et avait apporté avec lui tous les instruments nécessaires, se mit aussitôt à l'oeuvre. Les gardes-forestiers, les paysans et le Baron lui-même, le secondèrent de leur mieux en qualité d'aides à divers degrés. Cette occupation employait toutes les journées; le soir le Capitaine passait ses dessins au lavis, et bientôt Édouard eut le plaisir de voir ses domaines reproduits sur le papier avec tant de vérité, qu'il croyait les avoir acquis de nouveau. Il comprit qu'en envisageant l'ensemble d'une terre, il était plus facile d'améliorer et d'embellir, que lorsqu'on est réduit à chercher, sur les lieux mêmes, les points susceptibles d'amélioration ou d'embellissement. Dans cette conviction, il pria son ami de décider sa femme à travailler de concert avec eux d'après un plan général, au lieu d'exécuter au hasard des travaux isolés.

Le Capitaine, naturellement sage et prudent, n'aimait pas à opposer ses convictions à celles d'autrui; l'expérience lui avait appris qu'il y a dans l'esprit humain trop de manières de voir différentes, pour qu'il soit possible de les réunir toutes sur un seul et même point.

--Si je faisais ce que tu me demandes, dit-il, je jetterais du trouble et de l'incertitude dans les idées de ta femme, sans aucun résultat utile. C'est en amateur qu'elle s'occupe de l'embellissement de tes domaines; l'important est donc pour elle, comme pour tous les amateurs, de faire quelque chose sans s'inquiéter de ce que pourra valoir la chose faite. Est-ce que tu ne connais pas les prétendus amis de la vie champêtre? ils tâtent la nature, ils ont des prédilections pour telle ou telle petite place, ils manquent de hardiesse pour faire disparaître un obstacle, et de courage pour sacrifier un petit agrément à une grande beauté. Ne pouvant se faire d'avance une juste idée du résultat de leurs entreprises, ils font des essais: les uns manquent, les autres réussissent; alors ils changent ce qu'il faudrait conserver, conservent ce qu'il faudrait changer, et n'arrivent jamais qu'à un rhabillage qui plaît et attire, mais qui ne satisfait point.

--Avoue-le sans détour, tu n'es pas content des plans de ma femme.

--Je le serais si l'exécution était au niveau de la pensée. Elle à voulu s'élever sur la cime de la montagne, cela est fort bien; mais elle fatigue tous ceux qu'elle y fait monter avec elle. Sur ses routes, soit qu'on y marche côte à côte ou l'un après l'autre, on ne se sent pas indépendant et libre; la mesure des pas est rompue à chaque instant ... et ... mais en voilà assez.

--Est-ce qu'elle aurait pu faire mieux? demanda Édouard.

--Rien n'eût été plus facile. Il aurait fallu abattre un pan de rocher fort peu apparent, par là elle aurait obtenu une pente gracieusement inclinée, et les débris du rocher auraient servi pour donner des saillies pittoresques aux parties mutilées du sentier ... Que tout ceci reste entre nous, mes observations la blesseraient sans l'éclairer; en pareil cas, il faut laisser intact ce qui est fait: mais si tu avais encore du temps et de l'argent à consacrer à de pareilles entreprises, il y aurait une foule de belles choses à faire sur les hauteurs qui dominent la cabane de mousse.

C'est ainsi que le présent leur offrait d'intéressants sujets de conversation; les joyeux souvenirs du passé ne leur manquaient pas davantage; pour l'avenir, on se proposait la rédaction du journal de voyage, travail d'autant plus agréable que Charlotte devait y contribuer.

Quant aux entretiens intimes des époux, ils devenaient toujours plus rares et plus gênés, surtout depuis qu'Édouard avait entendu blâmer les travaux de sa femme. Après avoir longtemps renfermé en lui-même les remarques du Capitaine, qu'il s'était appropriées, il les répéta brusquement à Charlotte qui venait de lui parler des petits escaliers mesquins, et des petits sentiers fatigants qu'elle voulait faire construire pour arriver de la cabane de mousse sur le haut de la montagne. Cette critique la surprit et l'affligea en même temps, car elle en comprit la justesse et sentit que tout ce qu'elle avait fait jusque là, et qui lui avait paru si beau, n'était en effet qu'une tentative manquée. Mais elle se révolta contre cette découverte, défendit avec chaleur ses petites créations et accusa les hommes de voir tout en grand, et de vouloir convertir un simple amusement en oeuvre importante et dispendieuse. Émue, embarrassée, contrariée même, elle ne voulait ni renoncer à ce qui était fait, ni rejeter ce qu'on aurait dû faire.

La fermeté naturelle de son caractère ne tarda pas à venir à son secours, elle renonça aux travaux projetés et interrompit tous ceux qui étaient commencés. Réduite à l'inaction par ce sacrifice, elle en souffrit d'autant plus, que les hommes la laissaient presque toujours seule pour s'occuper des vergers, des jardins et des serres, pour aller à la chasse ou faire des promenades à cheval, pour acheter ou troquer des équipages, essayer ou dresser des chevaux. Ne sachant plus comment occuper ses heures d'ennui, la pauvre Charlotte étendit ses correspondances, dont au reste le Capitaine était souvent l'objet; car elle continuait à demander pour lui à ses nombreux amis et connaissances un emploi convenable.

Elle était dans cette disposition d'esprit, lorsqu'elle reçut une lettre détaillée du pensionnat, sur les progrès merveilleux de la brillante Luciane. Cette lettre était suivie d'un _post-scriptum_ d'une sous-maîtresse, et d'un billet d'un des professeurs de la maison. Nous croyons devoir insérer ici ces deux pièces.

POST-SCRIPTUM DE LA SOUS-MAITRESSE.

Pour ce qui concerne Ottilie, je ne puis que vous répéter, Madame, ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous apprendre sur son compte. Je ne voudrais pas me plaindre d'elle, et cependant il m'est impossible de dire que j'en suis satisfaite. Elle est, comme toujours, modeste et soumise; mais cette modestie, cette soumission ont quelque chose qui choque et déplaît. Vous lui avez envoyé de l'argent et des étoffes; eh bien! tout cela est encore intact. Ses vêtements lui durent un temps infini, car elle ne les change que lorsque la propreté l'exige. Sa trop grande sobriété me paraît également blâmable. Il n'y a rien de superflu sur notre table, mais j'aime à voir les enfants manger avec plaisir, et en quantité suffisante, des mets sains et nourrissants. Jamais Ottilie ne nous a donné cette satisfaction; elle saisit au contraire les prétextes les plus spécieux pour se dispenser de recevoir sa part d'un plat ou d'un dessert. Au reste, elle a souvent mal au côté gauche de la tête. Cette incommodité, quoique passagère, revient souvent et parait la faire souffrir beaucoup, sans que l'on puisse en découvrir la cause. Voilà, Madame, ce que j'ai cru devoir vous dire, à l'égard de cette belle et bonne enfant.

BILLET DU PROFESSEUR.