Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même

Chapter 18

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Depuis longtemps ces tristes pensées occupaient ses journées et les remplissaient de pressentiments de mort et de séparation; mais ses nuits étaient consolantes et douces. Des visions merveilleuses lui prouvaient que son bien-aimé appartenait encore à cette terre et l'y rattachaient elle-même. Chaque soir ces visions lui apparaissaient au moment où, couchée dans son lit, elle n'était plus entièrement éveillée, et pas encore tout à fait endormie. Sa chambre lui paraissait alors très-éclairée, et elle y voyait Édouard revêtu du costume militaire, debout ou couché, à pied ou à cheval, toujours enfin dans des attitudes différentes et qui n'avaient rien de fantastique. Il agissait et se mouvait naturellement devant elle, et sans qu'elle eût cherché à surexciter son imagination par le plus léger effort. Parfois il était entouré d'objets moins lumineux que le fond du tableau, et dont les uns étaient mouvants et les autres immobiles, tels que des hommes, des chevaux, des arbres, des montagnes. Ces images cependant restaient toujours vagues et confuses; en cherchant à les définir, le sommeil la surprenait, d'heureux rêves continuaient les visions qui les avaient précédées, et le matin elle se réveillait avec la douce certitude que non-seulement Édouard vivait, mais que leurs rapports mutuels étaient toujours les mêmes.

Note:

[3] C'est le nom d'un vieillard respectable de Jérusalem qui avait été averti par le Saint-Esprit qu'il ne mourrait point sans avoir vu le Christ. Il se trouva au temple quand on y apporta Jésus pour le faire circoncire, et prononça les paroles que Goethe met ici dans la bourbe de Mittler. (_Note du Traducteur_.)

CHAPITRE IX.

Le printemps était venu plus tard qu'à l'ordinaire, et la végétation se développa avec une rapidité si merveilleuse, qu'Ottilie se trouva amplement récompensée des soins qu'elle avait donnés aux jardins et aux serres, car tout y verdissait et fleurissait à l'époque voulue. Les arbustes et les plantes cachés depuis si longtemps derrière les vitraux, s'épanouissaient sous l'influence extérieure de l'air auquel on venait de les exposer; et tout ce qui restait encore à faire n'était plus un travail fondé sur de vagues espérances, mais un soin plein de charmes, puisque le plaisir le suivait de si près.

Ottilie cependant se voyait fort souvent réduite à consoler le jardinier, car l'insatiabilité sauvage de Luciane qui avait demandé de la verdure et des fleurs à la neige et aux glaces, avait découronné plus d'un arbuste et dérangé la symétrie de plus d'une famille de plantes grasses ou de fleurs d'oignons. En vain la jeune fille s'efforçait-elle de persuader au vieux serviteur que la belle saison réparerait promptement ces désastres, il avait un sentiment trop profond et trop consciencieux de son art, pour trouver des consolations dans ces phrases banales.

Le jardinier digne de ce nom ne se laisse détourner par aucun autre penchant du soin qu'exige la culture des plantes, dont rien ne doit interrompre la marche régulière vers leur état de perfection, que cet état soit durable ou éphémère. Les plantes, en général, ressemblent à quelques personnes opiniâtres dont on n'obtient rien en les contrariant, et tout, quand on sait les prendre; aussi personne n'a-t-il plus, que le jardinier, besoin de l'esprit d'observation sévère et calme, et de cette conséquence dans les idées qui nous fait faire chaque jour ce qui doit être fait.

Le bon vieux serviteur, devenu le favori d'Ottilie, possédait ces qualités au suprême degré, ce qui ne l'empêchait pas depuis quelque temps de se sentir gêné dans l'exercice de ses fonctions. Aussi zélé qu'instruit, il soignait et dirigeait à la fois les vergers et les potagers, l'antique jardin à la française, l'orangerie et les serres chaudes. Son adresse défiait la nature à varier et à multiplier les espèces de fleurs d'oignons, d'oeillets, d'auricules et autres végétaux semblables; mais les fleurs et les arbustes à la mode lui étaient restés étrangers, et la botanique, dont le domaine infini s'enrichissait chaque jour de quelque découverte importante, de quelque nom nouveau, lui inspirait une crainte mêlée d'aversion. L'argent que ses maîtres dépensaient depuis près d'un an, pour acheter des plantes qui lui étaient inconnues, lui paraissait une prodigalité d'autant plus déplacée, qu'on négligeait celles qu'il cultivait depuis son enfance, et qui lui semblaient beaucoup plus précieuses. Il allait même jusqu'à douter de la bonne foi des jardiniers qui vendaient ces curiosités dont il était incapable d'apprécier la valeur.

Après avoir adressé plusieurs fois de vaines réclamations à ce sujet à Charlotte, il concentra toutes ses espérances sur le prochain retour du Baron. Ottilie le maintint de son mieux dans ces dispositions; il lui était bien doux d'entendre dire que l'absence d'Édouard laissait un vide affligeant dans les jardins, car cette absence produisait le même effet dans son coeur.

A mesure que les plantations et les greffes du Baron se développaient dans toute leur beauté, elles devenaient plus chères à Ottilie; c'est ainsi qu'elle les avait vues le jour de son arrivée au château. Elle n'était alors qu'une orpheline sans importance, combien n'avait-elle pas gagné et perdu depuis cette époque? Jamais elle ne s'était sentie ni aussi riche ni aussi pauvre. Le sentiment de son bonheur et celui de sa misère se croisait sans cesse dans son âme, et l'agitaient au point qu'elle ne pouvait retrouver un peu de calme qu'en s'attachant avec passion à tout ce qui naguère avait occupé Édouard. Espérant toujours qu'il ne tarderait pas à revenir, elle se flattait qu'il lui saurait gré d'avoir pris soin, pendant son absence, des objets de ses prédilections.

Ce même besoin de lui être agréable la poussait à veiller jour et nuit sur l'enfant qui venait de naître. Elle seule préparait son lait et le lui faisait boire, car Charlotte, n'ayant pu le nourrir, n'avait pas voulu de nourrice; elle seule aussi le portait à l'air, afin de lui faire respirer le parfum fortifiants des fleurs et des jeunes feuilles. En promenant ainsi cette jeune créature endormie, et qui ne vivait encore que de la vie des plantes, à travers les plantations nouvelles qui devaient grandir avec lui, son imagination lui retraçait vivement toute l'étendue des richesses destinées à ce faible enfant; car tout ce que ses regards pouvaient embrasser, devait lui appartenir un jour. Alors son coeur lui disait que malgré tant de prospérité il ne pourrait jamais être complètement heureux, s'il ne s'avançait pas dans la vie sous la double direction de son père et de sa mère, d'où elle arrivait naturellement à la triste conclusion, que le Ciel n'avait fait naître cet enfant que pour devenir le gage d'une union nouvelle et désormais indissoluble entre Charlotte et son mari. Cette conviction, éclose sous le ciel pur et le beau soleil du printemps, lui apparaissait avec tant de force et de clarté, qu'elle comprit la nécessité de purifier son amour pour Édouard de toute espérance personnelle. Parfois même elle croyait que ce grand sacrifice était accompli, qu'elle avait renoncé à son ami, et qu'elle se résignerait à ne plus jamais le revoir, si à cette condition il pouvait retrouver le repos et le bonheur; mais elle n'en persista pas moins dans la résolution qu'elle avait prise de ne jamais appartenir à un autre homme.

L'automne ne pouvait manquer d'être aussi riche en fleurs que le printemps, car on avait semé une grande quantité de ces fleurs dites plantes d'été, qui fleurissent non-seulement tant que dure l'automne, mais qui ouvrent hardiment leurs corolles aux mille nuances devant les premières gelées, et couvrent ainsi de tout l'éclat des étoiles et des pierres précieuses, la terre qui se cachera bientôt sous le tapis d'argent de la neige.

* * * * *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Lorsqu'un passage, un mot, une pensée nous ont frappé dans un livre ou dans une conversation, nous l'inscrivons aussitôt dans notre journal. Les pages de ce recueil s'enrichiraient bien plus vite si nous nous donnions la peine d'extraire les observations caractéristiques, les idées originales, les mots spirituels qui se trouvent toujours dans les lettres que nous écrivent nos amis. Malheureusement nous nous bornons à les conserver sans jamais les relire; souvent même nous les détruisons par une discrétion mal entendue, et le souffle le plus beau et le plus immédiat de la vie se perd ainsi dans le néant pour nous et pour les autres. Je me promets bien de réparer cette faute, puisqu'il en est encore temps pour moi.»

«Le livre des saisons recommence la série de ses contes charmants; grâces au Ciel, nous voilà revenus à son plus gracieux chapitre: il a pour frontispice et pour vignette les violettes et le muguet qu'on ne retrouve jamais sans plaisir sur les pages de sa vie, que malgré soi on tourne et on retourne périodiquement.»

«C'est à tort que nous accusons les pauvres et surtout les enfants qui mendient à travers la campagne, car ils cherchent à s'occuper utilement dès qu'ils en trouvent la possibilité. A peine la nature ouvre-t-elle une partie de ses riants trésors, que les enfants l'exploitent comme une branche d'industrie qui leur appartient de droit. Ce n'est plus l'aumône qu'ils demandent quand nous les rencontrons dans nos promenades, non, ils nous présentent un bouquet qu'ils se sont donnés la peine de cueillir pour nous, pendant que nous dormions encore; et le regard qui accompagne ce bouquet quand ils nous le présentent, est suave et gracieux comme lui; c'est qu'on n'a jamais l'air humble ou craintif quand on se sent le droit d'exiger ce qu'on demande.»

«Pourquoi la durée d'une année nous paraît-elle à la fois si courte et si longue? Courte en réalité et longue par le souvenir! C'est ainsi du moins qu'a été pour moi l'année qui vient de s'écouler. En visitant les jardins je sens plus que partout ailleurs jusqu'à quel point le passager et le durable se touchent et se confondent. Cependant il n'y a rien d'assez passager pour ne pas laisser après soi une trace, un semblable qui rappelle son souvenir.»

«On s'accommode de l'hiver. Nous croyons avoir plus de place dans la nature quand les arbres dépouillés se posent devant nous comme autant de fantômes transparents. Ils ne sont rien, mais aussi ils ne couvrent rien. Dès que les premiers bourgeons paraissent, notre impatience devance le temps et demande que le feuillage se développe, que les arbres prennent des formes déterminées, que le paysage se corporifie.»

«Toute perfection, n'importe dans quel genre, doit dépasser les limites de ce genre, et devenir quelque chose d'incomparable. Le rossignol a beaucoup de sons qui appartiennent à l'oiseau, mais il en a d'autres qui s'élèvent au-dessus de tous ceux que peuvent produire les espèces ailées, et qui semblent vouloir leur enseigner ce que c'est que le chant.»

«La vie sans amour ou sans la présence de l'objet aimé, n'est qu'une comédie à tiroir. Ouvrant et fermant au hasard, tantôt l'un, tantôt l'autre de ces tiroirs, on peut y trouver parfois des choses bonnes et remarquables; mais elles ne sont jamais liées entr'elles que par un lien fragile et accidentel.»

«On doit toujours et partout commencer par le commencement, tandis qu'on ne cherche toujours et partout que la fin.»

CHAPITRE X.

La santé de Charlotte s'était parfaitement remise. Heureuse et fière du robuste garçon auquel elle avait donné la vie, ses yeux et sa pensée suivaient chaque développement de la physionomie expressive de cet enfant. Sa naissance l'avait rattachée au monde et à ses divers rapports, et réveillé son ancienne activité; tout ce qu'elle avait fait, créé, établi pendant l'année écoulée lui revenait à la mémoire et lui causait un plaisir nouveau, puisque tout cela devait profiter à son fils.

Dominée par ce sentiment de mère, elle se rendit un jour dans la cabane de mousse avec Ottilie et l'enfant qu'elle fit déposer sur la petite table comme sur un autel domestique. En voyant auprès de cette table deux places vides, occupées naguère par Édouard et par le Capitaine, le passé se présenta vivement devant elle, et fit germer dans sa pensée un nouvel espoir pour elle et pour Ottilie.

Les jeunes filles examinent probablement, dans leur silence pudique, les jeunes hommes de leur société habituelle, en se demandant à elles-mêmes lequel elles désireraient pour époux. Mais la femme chargée de l'avenir d'une fille ou d'une jeune parente étend ses recherches sur un cercle plus vaste; Charlotte se trouvait dans ce cas: aussi son imagination lui représenta-t-elle le Capitaine qui, quelques mois plus tôt, avait occupé un des sièges restés vides dans la cabane, et elle crut voir en lui le futur mari d'Ottilie; car elle savait qu'il n'y avait plus aucun espoir de conclure le brillant mariage que le Comte avait projeté pour lui.

La jeune fille prit l'enfant dans ses bras et suivit Charlotte qui venait de sortir brusquement de la cabane pour continuer sa promenade, pendant laquelle elle s'abandonna à une foule de réflexions.

--La terre ferme a aussi ses naufrages, se dit-elle à elle-même, et il est aussi louable qu'utile de chercher à réparer ces désastres inévitables le plus promptement possible. La vie est-elle autre chose qu'un échange perpétuel de pertes et de gains? Qui de nous n'a pas été arrêté dans un projet favori? détourné de la route qu'il croyait avoir choisie pour toujours? Que de fois n'avons-nous pas abandonné le but vers lequel nous tendions depuis longtemps, pour aspirer à un prix plus noble et plus grand? Lorsqu'un voyageur brise sa voiture en route, cet accident lui paraît fâcheux, et cependant il lui vaut parfois une connaissance, un lien nouveau qui embellira le reste de sa vie. Oui, le destin se plaît à réaliser nos voeux, mais à sa manière; il aime à nous donner plus que nous ne demandions d'abord.

En arrivant sur le haut de la montagne, près de la maison d'été, Charlotte trouva pour ainsi dire la réalisation des pensées auxquelles elle venait de se livrer, car le tableau qui se déroulait sous ses yeux dépassait ses espérances. Tout ce qui aurait pu nuire à l'effet de l'ensemble en lui donnant un cachet de petitesse ou de confusion, avait disparu. La beauté calme et grandiose du paysage se dessinait nettement aux regards étonnés, qui se reposaient avec plaisir sur la verdure naissante des plantations nouvelles, destinées à unir agréablement les parties trop coupées.

La vue dont on jouissait des fenêtres du premier étage de la maison était aussi belle que variée, et faisait pressentir le charme que devaient nécessairement lui prêter les variations des effets de lumière, de soleil et de lune. La maison était presque habitable; quelques journées de menuisier, de peintre en bâtiments et de tapissier suffisaient pour terminer ce qui restait à faire. Charlotte donna des ordres en conséquence, puis elle y fit apporter des meubles et approvisionner la cave et les cuisines, car le château était trop éloigné pour aller à chaque instant y chercher les objets de première nécessité.

Ces préparatifs achevés, les dames s'installèrent avec l'enfant dans cette charmante demeure, environnée de tous côtés de promenades aussi pittoresques qu'intéressantes. Dans ces régions élevées, elles respiraient avec bonheur l'air frais et embaumé du printemps.

Ottilie cependant descendait toujours de préférence, tantôt seule et tantôt avec l'enfant dans ses bras, le sentier commode qui conduisait vers les platanes, et de là à l'une des places où l'on trouvait la nacelle pour traverser le lac. Ce plaisir avait beaucoup d'attrait pour elle, mais elle ne se le permettait que lorsqu'elle était seule; car Charlotte, que la plus légère apparence de danger faisait trembler pour son enfant, lui avait recommandé de ne jamais le promener sur l'eau. Le jardinier, accoutumé à voir la jeune fille partager sa sollicitude pour les fleurs, ne fut point négligé; elle laissait rarement passer une journée sans aller le visiter dans ses jardins.

A cette époque Charlotte reçut la visite d'un Anglais qu'Édouard avait rencontré plusieurs fois dans ses voyages. Ils s'étaient promis de venir se voir si l'un se trouvait dans le pays de l'autre, et le Lord, à qui l'on avait parlé des embellissements que le Baron avait fait faire dans ses domaines, s'était empressé de réaliser sa promesse. Muni d'une lettre de recommandation du Comte, il arriva chez Charlotte et lui présenta son compagnon de voyage, homme d'un caractère aimable et doux, qui le suivait partout.

Ce nouvel hôte visita la contrée, tantôt avec les dames ou avec son compagnon, tantôt avec le jardinier ou les gardes forestiers, parfois même seul; et ses remarques prouvaient qu'il savait apprécier les travaux achevés et ceux qui ne l'étaient pas encore; et que lui-même avait fait exécuter de semblables embellissements dans ses propriétés. Au reste, tout ce qui pouvait donner de l'importance ou un charme quelconque à la vie, l'intéressait, et il y prenait une part active, quoiqu'il fût déjà avancé en âge.

Sa présence fit sentir plus vivement aux dames la beauté des sites qui les entouraient. Son oeil exercé saisissait chaque point remarquable delà contrée qui le frappait d'autant plus vivement, que ne l'ayant pas vue avant les changements exécutés, il ne pouvait savoir ce qu'il devait a l'art ou à la nature. On peut dire en général que ses observations agrandissaient et enrichissaient la contrée, car cet amateur passionné jouissait d'avance du charme qu'y ajouteraient les plantations nouvelles que son imagination voyait déjà telles qu'elles seraient quelques années plus tard. Mais s'il admirait tout ce qui était et tout ce qui ne pouvait manquer d'être bientôt, aucun oubli n'échappait à sa pénétration. Indiquant ici une source qui n'avait besoin que d'être déblayée pour en faire l'ornement d'un vaste bocage, et là un creux de montagne, qui, un peu élargi, formerait un lieu de repos d'où l'on pourrait, en abattant seulement quelques arbres, apercevoir de magnifiques masses de rochers pittoresquement entassés, il félicitait Charlotte de ce qu'il lui restait encore quelque chose à faire, et l'engageait à ne pas aller trop vite, afin de prolonger aussi longtemps que possible le plaisir de créer et d'embellir.

Cet homme si sociable ne se rendait jamais importun, car il savait s'occuper utilement. A l'aide d'une chambre obscure qu'il portait partout avec lui, il reproduisait les points de vue les plus saillants des contrées qu'il visitait, et se procurait ainsi un recueil de dessins aussi agréable pour lui que pour les autres. Pendant les soirées qu'il passait avec les dames, il leur montrait ses dessins qui les amusaient d'autant plus, que les récits et les explications dont l'aimable Lord les accompagnait, faisaient passer sous leurs yeux, au milieu de la profonde solitude dans laquelle elles vivaient, les rivages et les ports, les mers et les fleuves, les montagnes et les vallées les plus célèbres, ainsi que les castels et les autres localités immortalisés par les événements historiques dont ils avaient été le théâtre. Cet intérêt cependant était d'une nature différente chez chacune des deux dames. L'importance historique captivait Charlotte, tandis qu'Ottilie aimait a s'arrêter sur les contrées dont Édouard lui avait parlé souvent, et avec prédilection; car nous avons tous des souvenirs de faits ou de localités plus ou moins éloignés, auxquels nous revenons toujours avec plaisir parce qu'ils se trouvent en harmonie avec certaine particularité de notre caractère, ou avec certains incidents de notre vie, que l'habitude ou nos penchants naturels nous ont rendus chers.

Lorsque les dames demandaient au noble Lord dans laquelle des charmantes contrées dont il leur montrait les dessins il se fixerait de préférence, s'il avait la liberté du choix, il éludait une réponse directe et se bornait à raconter les aventures agréables qui lui étaient arrivées dans les unes ou les autres de ces contrées, et il en vantait le charme, avec une prononciation en français pittoresque, qui donnait à son langage quelque chose de piquant. Un jour Charlotte lui ayant demandé positivement quel était son domicile actuel, il répondit avec une franchise à laquelle elle était loin de s'attendre.

--J'ai contracté l'habitude de me croire partout dans mes propres foyers, au point que je ne trouve rien de plus commode que de voir les autres bâtir, planter et tenir ménage pour moi. Je n'ai nulle envie de revoir mes propriétés, d'abord pour certaines raisons politiques, et puis parce que mon fils, pour lequel je les avais embellies dans l'espoir de l'en voir jouir avec moi, ne s'y intéresse nullement. Il s'est embarqué pour les Indes, afin d'y utiliser ou gaspiller sa vie comme l'ont fait et le feront tant d'autres avant et après lui. J'ai remarqué, en général, que nous nous occupons beaucoup trop de l'avenir. Au lieu de nous installer commodément dans une position médiocre, nous cherchons toujours à nous étendre, ce qui ne sert qu'à nous mettre plus mal à l'aise nous-mêmes, sans aucun avantage pour les autres. Qui est-ce qui profite maintenant des bâtiments que j'ai fait élever, des parcs et des jardins que j'ai fait planter? Certes ce n'est pas moi, ce n'est pas même mon fils, mais des étrangers, des voyageurs que la curiosité attire, et que le besoin de voir toujours quelque chose de nouveau pousse sans cesse en avant. Au reste, malgré tous nos efforts pour nous trouver bien chez nous, nous ne le sommes jamais qu'à demi, surtout à la campagne où il nous manque, à chaque instant, quelque chose que la ville seule peut nous fournir. Le livre que nous désirons le plus ne se trouve jamais dans notre bibliothèque, et les objets de première nécessité, du moins selon nous, sont précisément ceux qu'on a oublié de mettre à notre portée. Oui, nous passons notre vie à arranger telle ou telle demeure dont nous déménageons avant d'avoir pu terminer nos apprêts. C'est rarement notre faute, et presque toujours celle des circonstances, des passions, du hasard, de la nécessité.

Le Lord était loin de présumer que ces observations pouvaient s'appliquer à la situation de la tante et de la nièce. Les généralités les plus indéterminées deviennent toujours des allusions, quand on les énonce devant plusieurs personnes, lors même que l'on connaîtrait parfaitement l'ensemble de leurs rapports de famille et de société.

Charlotte avait si souvent été blessée de la sorte par les amis les mieux intentionnés, et sa haute raison envisageait le monde sous un point de vue si juste, qu'elle supportait, sans en souffrir, les attaques involontaires qui la forçaient à reporter ses regards sur tel ou tel point fâcheux de son existence. Mais pour Ottilie qui rêvait et pressentait plutôt qu'elle ne jugeait, et que son extrême jeunesse autorisait à détourner les yeux de ce qu'elle ne voulait ou ne devait pas voir; pour Ottilie, disons-nous, les remarques de l'Anglais avaient quelque chose d'effrayant. Il lui semblait qu'il venait de déchirer le voile gracieux sous lequel l'avenir se cachait encore pour elle. Le château, les promenades, les constructions nouvelles, ne lui paraissaient plus que de froides inutilités, puisque leur véritable propriétaire n'en jouissait pas, et qu'il errait à travers le monde, non en voyageur et pour sa propre satisfaction, mais exposé à tous les dangers de la carrière militaire dans laquelle il avait été poussé par dévouement pour les objets de ses affections. Accoutumé depuis longtemps à écouter en silence, elle ne répondit rien, mais son coeur était déchiré. Loin de présumer l'effet qu'il avait produit, le Lord continua gaiement la conversation sur le même sujet.