Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même
Chapter 17
Pendant son dernier séjour au château d'Édouard, Charlotte l'avait initiée à toutes ses inquiétudes et consultée sur les moyens de sortir de l'embarras dans lequel elle se trouvait; car si d'un côté l'éloignement d'Ottilie lui paraissait plus que jamais nécessaire, de l'autre les menaces de son mari la mettaient dans l'impossibilité d'agir. La Baronne était femme à comprendre que dans une pareille situation on ne pouvait employer que des moyens détournés, et lorsque son amie lui parla de l'amour d'un des professeurs du pensionnat pour Ottilie, elle se promit d'exploiter ce sentiment pour arriver à un résultat décisif. Lorsqu'elle visita ce pensionnat, ce professeur seul captiva son attention; elle l'interrogea sur Ottilie dont le Comte fit aussitôt un éloge pompeux. Cette jeune personne l'avait distingué de la foule des hôtes insignifiants dont se composait le cortège de Luciane, et s'était presque toujours entretenu avec lui. En lui parlant, elle apprenait à connaître le monde qu'Édouard lui avait fait oublier. Un même penchant les rapprochait, il ressemblait à celui qui unit un père à sa fille, et cependant la Baronne s'en était offensée. Si elle eût encore été à cette époque de la vie où les passions sont violentes, elle aurait sans doute persécuté la pauvre Ottilie. Heureusement pour cette jeune fille l'âge l'avait rendue plus calme et elle ne forma contre elle d'autres projets que celui de l'établir le plus tôt possible, afin de la mettre dans l'impossibilité de nuire aux femmes mariées.
Ce fut dans ce but qu'elle encouragea avec autant de prudence que d'adresse les voeux du Professeur, qui finit par lui confier ses espérances; et elle les fortifia au point qu'il prit la résolution de se rendre au château de Charlotte, autant pour revoir son élève que pour la demander à sa tante. La maîtresse du pensionnat approuva ce voyage, et il partit le coeur plein de joie; car il croyait devoir compter sur l'affection de son élève. Quant à la distinction des rangs, l'esprit de l'époque l'effaçait naturellement, surtout parce qu'Ottilie était pauvre, considération que la Baronne n'avait pas manqué de faire valoir, en ajoutant que sa proche parenté avec une famille riche n'était qu'un avantage illusoire. En effet, les personnes les plus favorisées par la fortune se croient rarement le droit de priver leurs héritiers directs d'une somme un peu considérable pour en disposer en faveur de parents plus éloignés. Par une bizarrerie qui tire sans doute son origine d'un respect instinctif pour les droits de la naissance, nous semblons craindre de laisser, après notre mort, ce que nous possédions pendant notre vie aux personnes que nous aimions le mieux; car nous le léguons presque toujours à celles à qui la loi l'aurait accordé, si nous n'avions désigné personne. C'est ainsi que le dernier acte de notre existence n'est point un choix libre et indépendant, mais un hommage rendu aux institutions et aux convenances sociales.
L'accueil bienveillant que la tante et la nièce firent au Professeur l'affermit dans la conviction qu'il pouvait, sans témérité, prétendre à la main de son ancienne élève. S'il trouva moins de laisser-aller dans la conduite de cette jeune personne envers lui, elle lui parut, en général, plus communicative; il remarqua avec plaisir qu'elle avait grandi, et que, sous tous les rapports, elle s'était formée à son avantage. Cependant une crainte indéfinissable l'empêchait toujours de laisser deviner le véritable but de sa visite, et il aurait continué à garder le silence, si Charlotte, à la suite d'un entretien familier, ne lui avait pas fourni l'occasion de s'expliquer.
--Vous avez vu et examiné tout ce qui agit et se meut autour de moi, lui dit-elle. Que pensez-vous d'Ottilie? J'espère que cette question, faite en sa présence, ne vous embarrasse pas?
Le Professeur énonça son opinion avec beaucoup de sagesse, sur les divers points sur lesquels la jeune fille s'était perfectionnée. Il convint que ses allures avaient pris de l'aisance et qu'il le s'était formée, sur les choses de ce monde, des principes dont la justesse se manifestait beaucoup plus encore dans ses actions que dans ses paroles. Mais il ajouta que ces heureux changements, résultat de l'éducation morcelée et superficielle que l'on puise dans le contact du monde, avaient besoin d'être consolidés et complétés par une instruction sagement combinée.
--Je crois donc, continua-t-il, que votre aimable nièce, devrait, pour quelque temps du moins, retourner à la pension. Il est inutile de faire l'énumération des avantages qu'elle y trouverait, car elle ne peut pas encore avoir oublié ce qu'il y a d'utile et de juste dans l'enchaînement de théories et de pratiques auxquelles elle a été arrachée par une circonstance indépendante de notre volonté.
Ottilie comprit que tout le monde approuverait nécessairement les paroles du Professeur, ce qui l'affligea profondément; car il ne lui était pas permis de dire que, pour trouver tout dans la vie admirablement enchaîné et combiné, il lui suffisait d'arrêter sa pensée sur Édouard, tandis qu'en la détournant de cet homme adoré, elle ne voyait partout que désordre et confusion.
Charlotte répondit au Professeur avec une bienveillance adroite et calculée.
--Ma nièce et moi nous désirons depuis longtemps ce que vous venez de nous offrir. Dans l'état où je me trouve en ce moment, la présence de cette chère enfant m'est indispensable; mais si après ma délivrance elle désire encore retourner à la pension pour y achever son éducation si heureusement commencée, je m'empresserai de l'y conduire moi-même.
Cette promesse, quoique conditionnelle, pénétra le Professeur de la joie la plus vive; mais elle fit tressaillir Ottilie, car elle sentait qu'elle ne pourrait opposer aucun motif raisonnable à la réalisation de cette promesse. De son côté Charlotte n'avait cherché qu'à retarder la demande formelle du Professeur, tout en s'assurant de la réalité de ses intentions, dans lesquelles elle voyait un moyen favorable pour assurer l'avenir de sa nièce. Il est vrai qu'elle ne pouvait prendre ce parti qu'avec le consentement de son mari, dont elle attendait le retour immédiatement après la naissance de son enfant, se flattant toujours que le titre de père suffirait pour réveiller dans son coeur tous les devoirs et toutes les affections du mari, et qu'il s'estimerait heureux de pouvoir dédommager Ottilie de ses espérances trompées, on la mariant à un homme, si digne d'un amour qu'elle ne pourrait manquer de lui accorder.
Lorsque des personnes qui cherchent depuis longtemps à s'expliquer sur une affaire importante et grave, sont parvenues enfin à la mettre en question, et se sont convaincues que l'instant de la traiter à fond n'est pas venu encore, leur entretien est toujours suivi d'un silence qui ressemble à l'embarras, à la gêne.
Charlotte et sa nièce ne trouvaient plus rien à dire, et le Professeur se mit à feuilleter le volume de gravures contenant les diverses espèces de singes, resté au salon depuis qu'on l'y avait apporté pour amuser Luciane. Ce recueil était peu de son goût sans doute, car il le referma presque aussitôt; mais il paraît avoir donné lieu à une conversation dont nous retrouvons les principaux traits dans le journal d'Ottilie.
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EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
«Je ne comprends pas comment on peut consacrer son temps et son art à retracer l'image d'un singe. Il me semble qu'il est presque avilissant d'accorder à ces vilaines créatures une place dans la famille des animaux; mais il faut être méchant et malicieux pour retrouver sous ces masques hideux des êtres humains, et surtout ceux dont se compose le cercle de nos amis et de nos connaissances.»
«C'est toujours par un travers d'esprit que nous aimons à nous occuper des charges et des caricatures. Je remercie beaucoup mon bon professeur de ne m'avoir pas imposé l'étude de l'histoire naturelle; je n'aurais jamais pu me familiariser avec les vers et les scarabées.»
«Il vient de m'avouer qu'il est de mon avis à ce sujet, et que nous ne devrions connaître la nature qu'en ce qu'elle fait immédiatement mouvoir et vivre autour de nous. Chaque arbre qui verdit, fleurit et porte ses fruits sous nos yeux, chaque plante que nous trouvons sur notre passage, chaque brin d'herbe que nous foulons à nos pieds, ont des rapports directs avec nous et sont nos véritables compatriotes. Les oiseaux qui sautent de branche en branche dans nos jardins et qui chantent dans nos bosquets, nous appartiennent et parlent un langage que, dès notre enfance, nous apprenons à connaître. Mais, qu'on se le demande à soi-même, chaque être étranger arraché à son entourage naturel, ne produit-il pas sur nous une impression inquiétante et désagréable que l'habitude seule peut vaincre? Il faut s'être façonné à un genre de vie tumultueux et bizarre, pour souffrir tranquillement autour de soi des singes, des perroquets et des nègres.»
«Quand parfois une curiosité instinctive me fait désirer de voir des objets étrangers, j'envie le sort des voyageurs; car ils peuvent observer ces merveilles dans leur harmonie avec d'autres merveilles vivantes, et qui ne sont pour elles que des relations ordinaires et indispensables. Au reste, le voyageur lui-même doit se sentir autre chose que ce qu'il était au foyer paternel. Oui, les pensées et les sensations doivent changer de caractère dans un pays où l'on se promène sous des palmiers où naissent les éléphants et les tigres.»
«Le naturaliste ne devient réellement estimable, que lorsqu'il nous représente les objets inconnus et les plus rares avec les localités et l'entourage qui forme leur véritable élément. Que je m'estimerais heureuse, si je pouvais une seule fois entendre Humbold raconter une partie de ce qu'il a vu!»
«Un cabinet d'histoire naturelle ressemble à un sépulcre égyptien, où l'on voit les plantes et les animaux dont on a fait des dieux soigneusement embaumés et symétriquement classés. Que la secte des prêtres s'occupe sous le voile du mystère religieux d'une pareille collection, je le conçois; mais jamais rien de semblable ne devrait entrer dans l'enseignement universel, où son moindre inconvénient est d'occuper une place qui pourrait être remplie par quelque chose de nécessaire et d'utile.»
«L'instituteur qui parvient à pénétrer ses élèves d'un sentiment d'admiration profond et vrai pour une bonne action, pour un beau poème, leur rend plus de services qu'en gravant dans leur mémoire, une longue série des productions de la nature avec leurs noms et leurs qualités. Le plus beau résultat d'une pareille étude est de nous apprendre ce que nous savons déjà, c'est-à-dire que, de tout ce qui existe dans la création, l'homme seul porte en lui l'image de la Divinité.»
«Chaque individu, pris isolément, est libre de s'occuper de préférence des choses qui lui plaisent le plus; mais l'homme est et sera toujours le véritable but des études de l'espèce humaine.»
CHAPITRE VIII.
L'homme s'occupe rarement des événements de la veille. Quand le présent ne l'absorbe pas tout entier, il se perd dans un passé lointain, et use ses forces à vouloir faire revenir ce qui ne peut et ne doit plus être. C'est ainsi que dans les grandes et riches familles qui doivent tout à leurs ancêtres, on parle plus souvent du grand-père que du père, du bisaïeul que de l'aïeul.
Cette réflexion avait été inspirée au Professeur par la promenade qu'il venait de faire dans l'ancien grand jardin du château; le temps était doux et beau, c'était une de ces journées par lesquelles l'hiver, prêt à s'enfuir devant le printemps, semble vouloir emprunter les allures de son jeune et brillant successeur. Les allées régulières que le père d'Édouard avait fait planter dans ce jardin lui donnait quelque chose d'imposant; les tilleuls et tous les autres arbres avaient prospéré au-delà de toute espérance et cependant personne ne daignait plus leur accorder la moindre attention; d'autres goûts avaient donné lieu à d'autres genres d'embellissements. Les penchants et les dépenses s'étaient fixés sur un champ plus vaste. Peu accoutumé à déguiser sa pensée, le Professeur communiqua les impressions de sa promenade à Charlotte qui ne s'en offensa point.
--Hélas! lui dit-elle, nous croyons agir d'après nos propres inspirations et choisir nous-même nos plaisirs et nos travaux, mais c'est la vie qui nous entraîne; nous cédons à l'esprit de notre époque, et nous suivons ses tendances sans le savoir.
--Et qui pourrait résister à ses tendances? répondit le Professeur; le temps marche toujours, et les opinions, les manières de voir, les préjugés et les penchants marchent avec lui. Si la jeunesse du fils tombe à une époque de réaction, il est certain qu'il n'aura rien de commun avec son père. Supposons que pendant la vie de ce père on ne songeait qu'à acquérir, à consolider, à limiter la propriété et à s'en assurer la jouissance exclusive, en séparant l'intérêt individuel de l'intérêt général, le fils cherchera à étendre, à élargir ces jouissances, à les communiquer et à renverser les barrières qui les renferment dans l'arène de la personnalité.
--Ce que vous dites de ce père et de ce fils peut s'appliquer aux divers âges de la société. Qui de nous, aujourd'hui, pourrait se faire une juste idée des siècles où chaque petite ville avait ses remparts et ses fossés, chaque marais sa gentilhommière, et le plus modeste castel son pont-levis? car nos plus grandes cités détruisent leurs fortifications et les souverains comblent les fossés qui entouraient leurs demeures, comme si la paix générale était scellée pour toujours, comme si l'âge d'or devait commencer demain. Pour se plaire dans son jardin, il faut qu'il ressemble à une vaste campagne, il faut que l'art qui l'embellit soit caché comme les murs qui l'enferment. On veut agir et respirer à son aise et sans contrainte. Vous paraît-il possible, mon ami, que d'un pareil état on puisse revenir au passé?
--Pourquoi pas, puisque chaque état a ses inconvénients. Celui dans lequel nous vivons exige l'abondance et conduit à la prodigalité; la prodigalité engendre la misère, et dès que la misère se fait sentir, chacun se refoule sur lui-même. Le propriétaire forcé d'utiliser son terrain, s'empresse de relever les murailles que son père a abattues; peu à peu tout se présente sous un autre point de vue, l'utile reparaît, la crainte de se le voir enlever domine tous les esprits, et le riche lui-même finit par croire qu'il a besoin de tout utiliser, de tout défendre. Qui sait si un jour votre fils ne fera pas passer la charrue dans vos pittoresques promenades, pour se retirer derrière les sombres murailles et sous les tilleuls majestueux du jardin de son grand-père?
Charmée de s'entendre ainsi prédire un fils, Charlotte pardonna volontiers au Professeur le triste sort qu'il craignait pour ses promenades favorites.
--J'espère, dit-elle, que nous ne serons pas réduits à voir de semblables changements; mais lorsque je me rappelle les lamentations des vieillards que j'ai connus pendant mon enfance, je suis forcée de reconnaître la justesse de vos observations. Ne serait-il donc pas possible de remédier d'avance à l'opposition systématique des générations à venir, pour celles qui les ont précédées? Faudra-t-il que les goûts du fils que vous m'avez annoncé soient en contradiction avec ceux de son père, et qu'il détruise ce qu'il trouvera fait ou commencé au lieu de l'achever et de le perfectionner?
--Ce résultat pourrait s'obtenir par un moyen fort simple, mais il est peu de personnes assez raisonnables pour l'employer. Il suffirait de faire de son fils l'associé, le compagnon de ses travaux, de ses projets, de bâtir, de planter de concert avec lui, et de lui permettre des essais, des fantaisies comme on s'en permet à soi-même. Une activité peut se joindre à une autre activité, mais elle ne consentira jamais à lui succéder et à lui servir, pour ainsi dire, de rallonge et de rapiécetage. Un jeune bourgeon s'unit facilement à un vieux tronc, sur lequel on chercherait vainement à faire prendre une grande branche.
Le Professeur s'estima heureux d'avoir trouvé le moyen de dire quelque chose d'agréable à Charlotte, au moment ou il allait la quitter; car il sentait que par là il s'assurait de nouveaux droits à ses bonnes grâces. Son absence s'était déjà prolongée trop longtemps, et cependant il ne put se décider à retourner au pensionnat, qu'après avoir obtenu la conviction que Charlotte ne prendrait un parti décisif à l'égard d'Ottilie qu'après ses couches. Forcé de se soumettre à cette nécessite, il prit congé des deux dames, le coeur rempli d'heureuses espérances.
L'époque de la délivrance de Charlotte approchait, aussi ne sortait-elle presque plus de ses appartements, où quelques amis intimes lui tenaient constamment société. Ottilie continuait à gouverner la maison avec le même zèle, mais sans oser penser à l'avenir. Sa résignation était si complète qu'elle aurait voulu pouvoir toujours être utile à Charlotte, à son mari et à leur enfant; malheureusement elle n'en prévoyait pas la possibilité, et ce n'était qu'en accomplissant chaque jour les devoirs qu'elle s'était imposés, qu'elle parvenait à faire régner une harmonie apparente entre ses pensées et ses actions.
La naissance d'un fils répandit la joie dans le château; toutes les amies de Charlotte soutenaient qu'il était le portrait vivant de son père; mais Ottilie ne pouvait trouver un seul trait d'Édouard sur le visage de l'enfant dont elle venait de saluer l'entrée dans la vie avec une émotion bienveillante et sincère.
Les nombreuses démarches que nécessitaient le mariage de Luciane avaient déjà plus d'une fois forcé Charlotte à déplorer l'absence de son mari; elle en fut bien plus affligée encore, en songeant qu'il ne serait pas présent au baptême de son enfant, et que tout, jusqu'au nom qu'on donnerait à cet enfant, devait nécessairement se faire sans sa participation.
Mittler vint le premier complimenter la mère, car il avait si bien pris ses mesures, que rien d'important ne pouvait se passer au château sans qu'il en fût instruit à l'instant. Son air était triomphant, et il ne modéra sa joie en présence d'Ottilie qu'à la prière réitérée de Charlotte. Au reste, cet homme singulier possédait l'activité et la résolution nécessaires pour faire disparaître les difficultés que soulevait la naissance de l'enfant. Il hâta les apprêts du baptême, car le vieux pasteur avait déjà un pied dans la tombe, et la bénédiction de ce digne vieillard lui paraissait plus efficace pour rattacher l'avenir au passé, que celle d'un jeune successeur. Quant au nom, il choisit celui d'Othon, car c'était, disait-il, celui du père et de son meilleur ami.
La persévérance seule eût été insuffisante pour vaincre les scrupules, les hésitations, les conseils timides, les avis opposés et les tâtonnements qui renaissent à chaque instant dans les positions délicates où l'on ne veut blesser aucune exigence; il fallait de l'opiniâtreté, et Mittler était opiniâtre. Lui-même écrivit les lettres de faire part, et les fit porter par des messagers à cheval, car il tenait à faire connaître, le plus tôt possible, aux voisins malveillants et aux amis véritables un événement qui, selon lui, ne pouvait manquer de rétablir la paix dans une famille trop visiblement troublée par la passion d'Édouard, pour n'être pas devenue l'objet de l'attention générale; le monde, au reste, est toujours prêt à croire que tout ce qui se fait n'arrive que pour lui fournir des sujets de conversation. Les apprêts du baptême furent bientôt terminés; il devait avoir lieu d'une maniéré imposante, mais sans pompe. Au jour et à l'heure indiqués, le vieux pasteur, soutenu par un servant, entra dans la salle du château, où quelques amis intimes s'étaient réunis pour assister à la cérémonie. Ottilie devait être la marraine et Mittler le parrain.
Dès que la première prière fut terminée, la jeune fille prit l'enfant sur ses bras pour le présenter au baptême; ses regards s'arrêtèrent sur lui avec une douce tendresse, et rencontrèrent ses grands yeux qu'il venait d'ouvrir pour la première fois. En ce moment elle crut voir ses propres yeux, et cette ressemblance frappante la fit tressaillir. Lorsque Mittler prit l'enfant à son tour, il éprouva une surprise tout aussi grande, mais d'une nature bien différente; car il reconnut sur ce jeune visage les traits du Capitaine reproduits avec une fidélité dont il n'avait pas encore vu d'exemple.
Le bon pasteur se sentit trop faible pour ajouter à la liturgie d'usage, une allocution que la circonstance rendait indispensable. Mittler, qui avait passé une partie de sa vie dans l'exercice de ces pieuses fonctions, ne voyait jamais s'accomplir une cérémonie quelconque, sans se mettre par la pensée à la place de l'officiant. Dans la situation où il se trouvait en ce moment, son imagination devait nécessairement agir avec plus de force que jamais, et il se laissa entraîner d'autant plus facilement, qu'il n'avait devant lui qu'un auditoire peu nombreux et composé d'amis intimes.
Exposant d'abord avec beaucoup de simplicité ses devoirs et ses espérances, en sa qualité de parrain, il s'anima par degrés, car il se sentit encouragé par la vive satisfaction qui épanouissait les traits de Charlotte. Sans s'apercevoir que le vieux pasteur, épuisé de fatigue, faisait des efforts inouïs pour continuer à se tenir debout, il étendit le sujet de son discours sur tous les assistants, et peignit les obligations qu'ils venaient de contracter envers le nouveau-né avec tant de feu et d'exagération, qu'il les embarrassa visiblement; pour Ottilie, surtout, son énergique et imprudente éloquence fut une véritable torture. Trop ému lui-même pour craindre de causer aux autres des émotions dangereuses, il se tourna tout à coup vers le vieux pasteur en s'écriant d'un ton d'inspiré:
--Et toi, vénérable Patriarche, tu peux dire avec Siméon[3]: «Seigneur, laisse maintenant aller ton serviteur en paix selon ta parole, car mes yeux ont vu le Sauveur de cette maison!»
Il allait terminer enfin son discours par quelque trait brillant, mais au même instant le pasteur, à qui il allait remettre l'enfant, se pencha en avant et tomba dans les bras du servant. On se pressa autour de lui, on le déposa dans un fauteuil, le chirurgien accourut, et on lui prodigua les secours les plus empressés: vains efforts, le bon vieillard avait cessé de vivre.
La naissance et la mort, le berceau et le cercueil ainsi rapprochés, non par la puissance de l'imagination, mais par un fait réel, était un de ces événements capables de répandre la terreur au milieu de la joie la plus vive. Ottilie seule resta calme et tranquille; le visage du mort avait conservé son expression de douceur évangélique, et la jeune fille le contempla avec un sentiment d'admiration qui ressemblait presque à de l'envie. Elle sentait que chez elle aussi la vie de l'âme était éteinte, et elle se demandait avec douleur pourquoi son corps se conservait toujours.