Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même

Chapter 16

Chapter 163,699 wordsPublic domain

L'approche des fêtes de Noël lui rappela que l'imitation des tableaux par des figures en relief, tirait son origine des pieuses représentations dites _présèpes_, dans lesquelles on montrait l'enfant Jésus et sa Mère, recevant, malgré la bassesse apparente de sa condition, d'abord les hommages des bergers, et bientôt après ceux de trois grands rois.

Un semblable tableau s'était si fortement gravé dans son imagination, qu'il ne douta point de la possibilité de le réaliser. L'enfant fut bientôt trouvé ainsi que les bergers et les bergères; mais, selon lui, Ottilie seule pourrait donner une juste idée de la Mère de Dieu, car depuis longtemps déjà la pensée du jeune artiste l'avait élevée à cette hauteur. Lorsqu'il la pria de se charger de ce personnage, elle lui dit d'en demander la permission à sa tante qui l'accorda sans difficulté, et combattit même avec autant de bonté que de raison les scrupules de sa nièce; car la modeste jeune fille craignait de commettre une profanation, en imitant la céleste figure que l'on voulait lui faire représenter.

Sûr enfin du succès, l'Architecte travailla sans relâche afin que, la veille de Noël, tout fût prêt pour la représentation dont il se promettait tant de bonheur. Depuis longtemps déjà, la seule présence d'Ottilie semblait suffire à la satisfaction de tous ses besoins, et l'on eût dit que, tandis qu'il ne s'occupait que d'elle et pour elle, le sommeil et la nourriture lui étaient devenus inutiles.

Enfin, grâce à son infatigable activité, tout avait marché au gré de ses désirs; il était même parvenu à réunir un certain nombre d'instruments à vent dont les sons, savamment combinés, devaient disposer les coeurs aux émotions qu'il voulait leur faire éprouver.

Au jour et à l'heure indiqués le rideau se leva devant les spectateurs, qui se composaient de Charlotte et de quelques commensaux du château. Le tableau par lui-même était si connu, qu'on ne devait pas s'attendre à en recevoir une impression nouvelle, et cependant il causa, non-seulement de la surprise, mais encore de l'admiration; cet effet n'était pas produit par le tableau, mais par la perfection des réalités qui l'imitaient. L'ensemble était plutôt un effet de nuit que de crépuscule, et pourtant chaque détail se voyait et se dessinait distinctement. L'artiste avait eu l'heureuse idée de faire de l'Enfant-Dieu, le centre de lumière, à l'aide d'un mécanisme savant qui portait les lampions. Ce mécanisme était caché par les figures placées sur le premier plan et à demi éclairées par des rayons obliques. D'autres lampions placés au-dessous éclairaient vivement, de bas en haut, les frais visages des jeunes filles et des jeunes garçons posés çà et là, sur les divers points du tableau. Des anges, dont l'éclat pâlissait et dont l'enveloppe brillante et aérienne paraissait épaisse et sombre devant la transparente clarté que répandait le Dieu qui venait de naître, contribuaient puissamment à la perfection de l'ensemble.

Par un hasard favorable, l'enfant s'était endormi dans une gracieuse position, et le regard pouvait, sans rencontrer aucune distraction, se reposer sur la mère. Éclairée par les faisceaux de lumière que son fils reflétait sur elle, elle relevait, avec une grâce infinie et modeste, un pan du voile qui enveloppait cet enfant précieux. Tous les personnages secondaires du tableau, matériellement éblouis par la lumière, et moralement pénétrés de respect, paraissaient avoir un instant détourné leurs regards fatigués par tant d'éclat, pour les reporter aussitôt, avec une curiosité invincible, sur le miracle qui semblait leur causer plus de surprise et de plaisir que d'admiration et de terreur. Mais pour ne pas exclure entièrement ces deux sentiments, inséparables de la nature d'un pareil sujet, l'Architecte avait eu soin d'en confier l'expression à quelques vieillards, dont les têtes antiques se dessinaient dans un clair obscur merveilleux.

L'attitude, le regard, le visage, toute la personne enfin d'Ottilie surpassait l'idéal le plus parfait qu'eût jamais rêvé le peintre le plus habile. Si un connaisseur avait été témoin de cette représentation, il aurait craint de la voir changer de nature en perdant son immobilité; mais l'Architecte seul était capable d'apprécier cette grande et merveilleuse beauté artistique; il en jouissait réellement, et cependant il ne pouvait la contempler sous son véritable point de vue, car il y figurait lui-même en qualité de berger.

Qui oserait décrire ce qu'il y avait de vraiment sublime dans Ottilie? Son âme pure sentait tout ce que la reine du ciel avait dû éprouver en ce moment, où tant d'honneurs inattendus, tant de bonheur ineffable étaient venus la surprendre; aussi ses traits exprimaient-ils l'humilité la plus angélique, la modestie la plus douce et la plus aimable.

Charlotte rendit justice à la beauté de ce tableau mais elle fut surtout impressionnée par l'enfant, et ses yeux se remplirent de larmes, en songeant que bientôt elle bercerait sur ses genoux une aussi charmante petite créature.

On baissa le rideau, car les personnages avaient besoin de repos, et le machiniste procéda aux changements nécessaires pour passer d'un tableau de nuit et d'humilité, à une image de gloire et de transfiguration.

La certitude que pas une personne étrangère n'assistait à cette pieuse momerie artistique, avait tranquillisé Ottilie sur le rôle qu'elle y jouait; aussi fut-elle désagréablement affectée lorsque pendant l'entr'acte on lui apprit qu'un étranger, dont personne ne savait le nom, venait d'arriver au château; que Charlotte l'avait accueilli avec joie et fait placer à côté d'elle. La crainte d'enlever à l'Architecte la plus belle partie de son triomphe, put seule lui donner le courage de reprendre sa place dans la seconde partie du tableau qui offrait un spectacle éblouissant. Plus d'ombres, plus de demi-teintes; l'heureuse variété des couleurs rompait seule les torrents de lumière qui inondaient la scène.

Ottilie chercha en vain à reconnaître l'homme qu'elle voyait assis près de sa tante, car son rôle la forçait à tenir ses longues paupières baissées. Il parlait avec feu et sa voix lui rappelait son professeur de la pension. Cette voix lui causa une vive émotion: il s'était passé tant de choses depuis qu'elle avait frappé son oreille pour la dernière fois! Le souvenir des joies et des douleurs qui avaient rempli cet intervalle traversa son âme en détours rapides et capricieux, comme l'éclair quand il fend et sillonne les sombres nuages qui obscurcissent le ciel.

--Pourrai-je tout lui avouer? se demanda-t-elle; suis-je digne de ce saint entourage? et que dira-t-il de cette mascarade, lui qui est l'ennemi de tout déguisement?

Pendant que le sentiment et la réflexion se croisaient ainsi dans son coeur, elle s'efforça de rester une statue immobile; mais ses yeux se remplirent de larmes; et elle se sentit soulagée d'un grand poids lorsque le réveil de l'enfant mit fin à la représentation.

Le rideau était tombe, et Ottilie, devenue libre, se trouva dans un nouvel embarras. Fallait-il donner à son ancien professeur une preuve du plaisir que sa présence lui causait en se montrant à lui sous son costume théâtral, ou devait-elle changer de vêtements? Elle ne choisit point et prit instinctivement le dernier parti. En se revoyant avec ses habits ordinaires, elle se sentit assez calme pour faire à son digne maître l'accueil qu'il avait droit d'attendre d'elle.

CHAPITRE VII.

Tout ce qui pouvait contribuer à la satisfaction de Charlotte et d'Ottilie, était naturellement agréable à l'Architecte, et en ce sens, du moins, il s'applaudit de l'arrivée du Professeur. Cependant sa modestie, et peut-être aussi un peu d'égoïsme, lui firent regretter de se voir sitôt remplacé auprès des dames. Il alla même jusqu'à craindre de se survivre à lui-même par un plus long séjour au château, et cette crainte lui donna la force de hâter son départ.

Lorsqu'il prit congé des dames, elles lui firent présent d'un gilet de soie qu'il leur avait vu broder alternativement, en enviant en secret le sort de l'heureux mortel auquel elles le destinaient. Pour un homme dont le coeur est accessible aux tendres sentiments, de pareils dons sont d'un prix inestimable, car il ne pense jamais aux jolis doigts qui travaillaient pour lui avec tant de grâces et de persévérance, sans se flatter que parfois, du moins, le coeur les guidait.

Charlotte et sa nièce estimaient sincèrement le bon Professeur, aussi faisaient-elles tout ce qui était en leur pouvoir pour rendre son séjour au château aussi agréable que possible. Les femmes nourrissent au fond de leur coeur des pensées et des sensations qui leur sont particulières et dont rien au monde ne saurait les détourner; mais dans les relations sociales, elles se laissent facilement aller aux impulsions que l'homme dont elles s'occupent pour l'instant, juge à propos de leur donner. C'est par ce mélange de répulsion et d'attraction, qu'elles exercent un empire absolu auquel, dans le monde civilisé, pas un homme ne peut se soustraire, sans se donner à lui-même un brevet de brutalité et de grossièreté.

L'Architecte avait mis ses talents au service des dames, autant pour leur plaire, que pour leur être réellement utile, ce qui avait resserré les travaux comme les causeries dans le domaine des arts. La présence du Professeur les jeta tout à coup dans une sphère différente. Cet homme, qui avait consacré sa vie à l'éducation, se distinguait par une éloquence facile et gracieuse, dont les diverses relations sociales, et surtout celles qui concernent la jeunesse, étaient toujours le but et l'objet. Il parlait trop bien pour ne pas être écouté avec plaisir, et ses discours amenèrent une révolution d'autant plus complète dans la manière d'être à laquelle l'Architecte avait accoutumé les dames, que toutes les distractions que cet artiste leur avait procurées pendant son long séjour au château, étaient entièrement opposées aux opinions de ce digne professeur.

Craignant sans doute de blâmer avec trop d'amertume les tableaux vivants dont il avait vu une représentation au moment de son arrivée, il n'en parlait jamais; mais il s'expliquait franchement sur les embellissements de l'église et de la chapelle qu'on lui montra dans la certitude qu'il les trouverait dignes d'admiration.

--Je ne connais rien de plus déplacé, de plus dangereux même, dit-il, que le mélange du sacré et du profane, et je blâmerai toujours la manie d'orner et de consacrer telle ou telle enceinte, afin que les fidèles viennent s'y abandonner à des sentiments de piété. Est-ce que ces sentiments ne sont pas gravés dans nos coeurs au point de nous suivre au milieu des objets les plus vulgaires; des êtres les plus grossiers dont le hasard peut nous entourer? Oui, dès que nous le voulons sérieusement, chaque point de l'univers devient un temple, un sanctuaire. J'aime à voir les exercices de piété s'accomplir dans la même pièce où la famille se réunit pour manger, travailler, danser. Tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sublime dans l'homme, n'a point de formes et ne saurait être représenté que par de grandes et sublimes actions.

Peu de jours avaient suffi à Charlotte pour saisir toutes les nuances d'un caractère que, depuis longtemps, elle connaissait dans son ensemble. Persuadée que pour être réellement agréable à cet excellent homme, il fallait l'occuper à sa manière, elle avait fait réunir dans la grande salle du château les petits jardiniers, enrégimentés et dressés par l'Architecte qui, avant son départ, les avait une dernière fois passés en revue. Leur uniforme était propre et bien tenu, et leurs allures, naturellement vives et animées, annonçaient encore l'habitude de se conformer aux règles d'une sage discipline.

Se sentant dans son véritable cercle d'activité, le Professeur interrogea ces enfants. Par des détours aussi ingénieux qu'imprévus, il s'éclaira sur leurs caractères et leurs facultés; il fit plus, car, en moins d'une heure, il avança leur jugement de plusieurs années, et rendit leur raison accessible à plus d'une utile vérité. Ce résultat presque merveilleux n'échappa point à Charlotte.

--Je vous ai écouté avec attention, lui dit-elle, et cependant je ne comprends pas votre méthode. Vous n'avez parlé que de choses que tout le monde peut et doit connaître; mais comment est-il possible d'agiter et de résoudre tant de questions, et avec tant d'ordre et de suite en si peu de temps, et à travers une foule de propos qui semblaient toujours vous jeter sur un autre terrain?

--Il est peut-être imprudent, répondit en souriant le Professeur, de trahir les secrets de son métier. N'importe, je vais vous expliquer le procédé par lequel le résultat qui vient de vous étonner devient facile, naturel même. Pénétrez-vous d'un objet, d'une matière, d'une pensée, car je ne tiens pas au nom qu'on juge à propos de donner au sujet d'une démonstration, saisissez-le dans son ensemble, examinez-le dans toutes ses parties, attachez-vous-y avec fermeté, avec opiniâtreté même, puis interrogez un certain nombre d'enfants sur ce sujet, et vous reconnaîtrez sans peine ce qu'ils savent déjà, et ce qu'il faudra leur apprendre encore. Qu'importe que leurs réponses soient incohérentes ou relatives à des sujets étrangers; si vos questions les ramènent, si vous restez inébranlable dans le cercle que vous vous êtes tracé, vous finirez par les contraindre à ne penser, à ne concevoir, à ne comprendre que ce que vous voulez leur enseigner. Le plus grand, le plus dangereux défaut que puisse avoir l'homme qui se consacre à l'enseignement, est de se laisser entraîner par ses élèves, et de divaguer avec eux, au lieu de les forcer à s'arrêter avec lui sur le point qu'il s'est proposé de traiter. Si vous pouviez, Madame, vous décidera faire un essai de ce genre, je crois que vous en seriez très-satisfaite.

--Il paraît, répondit Charlotte, que les règles de la bonne pédagogie sont entièrement opposées à celles du savoir-vivre. S'arrêter longtemps et avec opiniâtreté sur une même question, est une inconvenance dans le monde, tandis que la première loi de l'instituteur est d'éviter toute digression.

--Je crois que la variété sans digression serait toujours et partout agréable et utile, malheureusement il est difficile de trouver et de conserver cet admirable équilibre.

Il allait continuer, mais Charlotte venait d'apercevoir les petits jardiniers qui traversaient la cour, et elle le fit mettre à la fenêtre pour les voir passer. Il admira de nouveau leur bonne tenue, et approuva, surtout, l'uniformité de leurs vêtements.

--Les hommes, dit-il, devraient depuis leur enfance, s'accoutumer à un costume commun à tous. Cela leur apprendrait à agir ensemble, à se perdre au milieu de leurs pareils, à obéir en masse, et à travailler pour le bien général. L'uniforme a, en outre, l'avantage de développer l'esprit militaire et de donner à nos allures quelque chose de décidé et de martial, analogue à notre caractère, car chaque petit garçon est né soldat. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les jeux de notre enfance, qui, tous, se renferment dans le domaine des sièges et des batailles.

--J'espère que vous me pardonnerez, dit Ottilie, de ne pas avoir soumis mes petites élèves à l'uniformité du costume. Je vous les présenterai un de ces jours, et vous verrez que la bigarrure aussi peut avoir son charme.

--J'approuve très-fort la liberté que vous leur avez laissée à ce sujet: la femme doit toujours s'habiller à son gré, non-seulement parce qu'elle seule sait ce qui lui sied et lui convient le mieux, mais parce qu'elle est destinée à agir seule et par elle-même.

--Cette opinion me paraît paradoxale, observa Charlotte, car nous ne vivons jamais pour nous ...

--Toujours, au contraire, interrompit le Professeur; je dois ajouter cependant que ce n'est que par rapport aux autres femmes. Examinez l'amante, la fiancée, l'épouse, la ménagère, la mère de famille; toujours et partout elle est et veut rester seule; la femme du monde elle-même éprouve ce besoin que toutes tiennent de la nature. Oui, chaque femme doit nécessairement éviter le contact d'une autre femme, car chacune d'elles remplit à elle seule les devoirs que la nature a imposés à l'ensemble de leur sexe. Il n'en est pas ainsi de l'homme, il a besoin d'un autre homme, et s'il n'existait pas il le créerait, tandis que la femme pourrait vivre pendant toute une éternité sans songer à produire son semblable.

--Lorsqu'on a l'habitude d'énoncer des vérités d'une manière originale, dit Charlotte, on finit par donner, à ce qui n'est qu'original, les apparences de la vérité. Votre opinion, au reste, est juste sous quelques rapports, nous devrions toutes en faire notre profit, en cherchant à nous soutenir et à nous seconder, afin de ne pas donner aux hommes trop d'avantages sur nous. Convenez cependant que les hommes ne sont pas toujours parfaitement d'accord entr'eux, et que plus ils nous reprochent nos petites mésintelligences, plus ils nous autorisent à nous égayer malignement aux dépens des leurs.

Après cette conversation, le sage et prudent Professeur observa Ottilie, à son insu, dans ses fonctions d'institutrice, et il ne tarda pas à lui exprimer sa satisfaction sur la manière dont elle s'en acquittait.

--Vous avez parfaitement raison, lui dit-il, de maintenir vos élèves dans les étroites limites de l'utile, du nécessaire, et de leur faire contracter des habitudes d'ordre et de propreté. Par là elles apprennent à faire cas d'elles-mêmes, et l'on peut fonder de grandes espérances sur les enfants qui savent s'apprécier.

Ce qui le charma, surtout, dans la méthode d'Ottilie, c'est qu'elle ne sacrifiait rien aux apparences; tous ses soins se portaient sur les besoins du coeur et sur les devoirs de chaque instant.

--Si l'on avait des oreilles pour entendre, s'écria-t-il après avoir assisté à l'une des leçons de la jeune fille, il serait facile de donner en peu de mots tout un système d'éducation.

--Je vous entendrais, moi, dit Ottilie d'un air caressant, si vous vouliez me parler.

--Très-volontiers, mais ne me trahissez pas; voici mon système: Il faut élever les hommes pour en faire des serviteurs, et les femmes pour en faire des mères!

--Les femmes pourraient se soumettre à votre arrêt, répondit Ottilie en souriant, car si toutes ne deviennent pas mères, toutes en remplissent les devoirs envers les divers objets de leur affection; mais nos jeunes hommes! comment pourraient-ils adopter un principe qui les condamne à servir? Leurs moindres paroles, leurs gestes mêmes ne prouvent-ils pas que chacun d'eux se croit né pour commander.

--Voilà pourquoi il faut se garder de leur parler de ce principe. Tout le monde cherche à se glisser à travers la vie en la cajolant, mais elle ne cajole jamais personne. Qui de nous aurait eu le courage de faire volontairement, et au début de sa carrière, les concessions que le temps finit toujours par nous arracher malgré nous? Mais brisons sur un sujet qui n'a rien de commun avec le cercle d'activité que vous vous êtes créé ici, et laissez-moi plutôt vous féliciter de n'avoir affaire qu'à des élèves dont l'éducation se renferme dans le domaine de l'indispensable. Quand vos petites filles promènent leurs poupées et faufilent de jolis chiffons pour les habiller, quand leurs soeurs aînées cousent, tricotent et filent pour elles et pour le reste de la famille, dont chaque membre s'utilise à sa façon, le ménage marche pour ainsi dire de lui-même; et la jeune fille n'a presque rien à apprendre pour diriger à son tour un ménage, car elle retrouvera chez son mari tout ce qu'elle a quitté chez ses parents.

Dans les classes élevées la tâche est plus difficile, car elles envisagent les relations sociales sous un autre point de vue. Là, on demande aux instituteurs de s'occuper des apparences, de cultiver l'extérieur, et d'élargir sans cesse devant leurs élèves le cercle de l'activité et des connaissances humaines. Cela serait facile encore, si l'on savait mutuellement se poser de sages limites; mais à force de vouloir étendre l'intelligence, on la pousse, sans le vouloir, dans le vague, et l'on finit par oublier entièrement ce qu'exige chaque individualité par rapport à elle-même et par rapport aux autres individualités avec lesquelles elle peut se trouver en contact. Éviter cet écueil est un problème que chaque système d'éducation cherche à résoudre, et que pas un n'a résolu complètement. Pour ma part, je me vois à regret forcé d'enseigner à nos pensionnaires, une foule de choses qui ne leur servent qu'à perdre un temps précieux, car l'expérience m'a prouvé qu'elles cessent de s'en occuper dès qu'elles deviennent épouses et mères. Si une compagne sage et fidèle pouvait un jour s'associer à ma destinée, je serais le plus heureux des hommes, car elle m'aiderait à développer chez les jeunes personnes toutes les facultés nécessaires à la vie de famille, et je pourrais me dire que, sous ce rapport du moins, l'éducation que l'on recevrait dans ma maison serait complète. Sous tous les autres rapports l'éducation recommence presque avec chaque année de notre vie; mais celle-là ne dépend ni de notre volonté, ni de celle de nos instituteurs, mais de la marche des événements.

Ottilie trouva cette dernière observation d'autant plus juste que, dans l'espace de moins d'une année, une passion inattendue lui avait fait, pour ainsi dire, recommencer son passé tout entier; et quand sa pensée s'arrêtait sur l'avenir le plus près comme le plus éloigné, elle ne voyait partout que de nouvelles épreuves à subir.

Ce n'était pas sans intention que le Professeur venait de parler d'une compagne, d'une épouse enfin. Malgré sa modestie et sa réserve, il voulait laisser deviner à Ottilie le véritable motif de sa présence au château. Il avait été poussé à cette démarche décisive par un incident imprévu, et sans lequel peut-être il se serait toujours borné à espérer en secret.

La maîtresse de la pension déjà avancée en âge et sans enfants, cherchait depuis longtemps une personne digne de la remplacer un jour, et de devenir en même temps son héritière. Son choix s'était arrêté sur le professeur, mais il ne pouvait complètement répondre à ses espérances, qu'en se mariant avec une jeune personne capable de remplir les devoirs difficiles qui, dans un pareil établissement, ne peuvent être confiés qu'à une femme. Le coeur du professeur appartenait à son ancienne élève, des considérations de sang lui faisaient croire qu'on ne la lui accorderait pas, quand tout à coup un événement fortuit sembla lui prouver le contraire.

Déjà le mariage de Luciane l'avait autorisé à espérer le retour d'Ottilie à la pension, et les bruits qui circulaient sur l'amour du Baron pour la nièce de sa femme rendaient pour ainsi dire ce retour indispensable. Ce fut en ce moment que le Comte et la Baronne vinrent visiter le pensionnat. Dans toutes les phases de la vie sociale, l'apparition de quelque personnage important amène toujours de graves et subits changements.

Les nobles époux, que deux fois déjà nous avons vus au château de Charlotte, avaient été si souvent consultés sur le mérite des pensionnats où leurs amis voulaient placer leurs enfants, qu'ils avaient pris le parti d'apprendre à connaître par eux-mêmes le plus célèbre de tous, celui où s'était formée la brillante Luciane. Leur mariage récent leur permettait de se livrer ensemble à cet examen qui, chez la Baronne, avait un motif secret et presque personnel.