Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même
Chapter 15
Le rideau retomba, mais les voeux unanimes des spectateurs le firent relever plus d'une fois. Bientôt la musique les occupa de nouveau, et jusqu'au moment où tout fut prêt pour la représentation d'un second tableau d'un genre plus élevé. Ce tableau causa une surprise générale et agréable, car c'était la célèbre Esther, du Poussin, devant Assuérus. Dans le personnage de la reine à demi évanouie, Luciane parut dans tout l'éclat de sa beauté et de ses grâces. Les filles qui la soutenaient étaient jolies, mais elle les avait si prudemment choisies, qu'aucune ne pouvait lui porter ombrage. Il est inutile, sans doute, d'ajouter qu'Ottilie fut toujours exclue par elle de la représentation de tous ces tableaux. L'homme le plus beau de la société, et le plus imposant en même temps, avait été chargé d'occuper le trône d'or du grand roi, si semblable à Jupiter; ce qui acheva de donner à l'ensemble un cachet de perfection qui tenait du merveilleux.
La réprimande paternelle de Terburg, que la belle gravure de Wille a rendue familière à tous les amis des arts, était le sujet du troisième tableau, aussi intéressant dans son genre que les deux premiers.
Un vieux chevalier assis et les jambes croisées semble parler à sa fille avec l'intention de toucher sa conscience. L'expression de ses traits et de son attitude prouve, toutefois, qu'il ne lui dit rien d'humiliant, et qu'il est plutôt peiné qu'irrité. La contenance de la jeune personne, debout devant lui, mais dont on ne voit pas le visage, annonce qu'elle cherche à maîtriser une vive émotion. La mère, témoin de la réprimande, a l'air embarrassée; elle regarde au fond d'un verre plein de vin blanc qu'elle tient à la main et dans lequel elle parait boire à longs traits.
En choisissant la position de la fille réprimandée, Luciane savait sans doute qu'elle lui fournirait l'occasion de faire ressortir tous ses avantages. Il était en effet impossible de voir quelque chose de plus beau et de plus suave que les tresses de ses longs cheveux bruns, que les contours de sa tête, de son cou, de ses épaules. Sa taille, que les modes du jour cachaient et déguisaient si désagréablement, se dessinait avec une grâce parfaite sous ce costume du moyen-âge. L'Architecte avait eu soin de draper lui-même les nombreux plis de sa robe de satin blanc; et il ne put s'empêcher de convenir que cette copie vivante était infiniment supérieure à l'original jeté sur la toile par le pinceau d'un grand artiste. L'admiration qu'elle excita fut telle qu'on ne cessa de faire relever le rideau. Le bonheur qu'éprouvaient les spectateurs en contemplant cette belle personne qui leur tournait le dos, devait nécessairement faire naître le désir de voir son visage; mais personne n'osait exprimer ce désir. Tout à coup un jeune gentilhomme, vif jusqu'à l'audace, prononça à haute voix cette formule qu'on met parfois à la fin des pages: _Tournez, s'il vous plaît_! Tous les spectateurs la répétèrent aussitôt en choeur, mais en vain. Les personnages du tableau connaissaient trop bien leurs intérêts pour répondre à un appel aussi contraire à l'esprit et à la nature de l'oeuvre d'art dont ils voulaient donner une juste idée. La jeune fille resta immobile, le chevalier conserva l'attitude d'un père qui gronde doucement un enfant chéri, et la mère ne détourna point ses regards du fond du verre dans lequel elle buvait toujours sans faire diminuer le vin qu'il contenait.
Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner le détail d'une foule d'autres représentations qui étaient presque toutes empruntées aux délicieuses scènes de cabarets et de foires que nous devons aux meilleurs peintres de l'école flamande.
Le Comte et la Baronne annoncèrent enfin leur départ, en promettant de venir passer au château les premières semaines de leur mariage; et Charlotte vit avec plaisir que Luciane et sa suite ne tarderaient pas à imiter cet exemple. Le séjour de plus de deux mois que sa fille venait de faire près d'elle, l'avait suffisamment convaincue que son union avec l'homme qu'on lui destinait, lui assurerait un heureux avenir. Ce jeune gentilhomme, en effet, ne se bornait pas à l'aimer tendrement, il était fier d'elle. Riche, mais modéré dans ses désirs, toute son ambition se renfermait dans la possession d'une femme généralement admirée. Son besoin de voir tout en cette femme, et de n'être quelque chose que pour et par elle, était si prononcé, qu'il se sentait douloureusement affecté, lorsqu'une connaissance nouvelle ne donnait pas toute son attention à Luciane, et cherchait plutôt à se mettre en rapport avec lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois, surtout avec les hommes d'un certain âge et d'un caractère grave, dont il gagnait l'estime et la bienveillance par son mérite et son amabilité.
Les arrangements du futur avec l'Architecte n'avaient pas été longs à conclure. Après le nouvel an, l'artiste devait venir rejoindre le jeune couple dans la capitale, où il se proposait de passer le carnaval. Luciane se promettait d'exploiter cette époque de folies par les plaisirs les plus vifs et les plus variés. La représentation des tableaux qui lui avaient déjà valu tant de brillants succès, occupaient le premier rang sur la liste de ses projets d'amusement. Elle ne songea pas même à l'argent que pourrait coûter la réalisation de ces projets, car sa grande-tante et son futur l'avaient accoutumée à n'attacher aucune importance aux sommes qu'elle dissipait pour ses plaisirs.
Le départ de Luciane et de sa suite était définitivement arrêté; mais il ne pouvait s'effectuer de la manière habituelle et vulgaire, car chez elle tout avait un cachet en dehors des allures ordinaires de la vie.
A la fin d'un splendide dîner qui avait surexcité la gaîté des convives, on railla la maîtresse du château sur la rapidité avec laquelle on avait dévoré toutes ses provisions d'hiver, et sur la fausse honte qui l'empêchait d'avouer franchement à ses hôtes qu'ils n'avaient qu'à chercher fortune ailleurs puisqu'elle ne pouvait plus les nourrir.
Le gentilhomme qui, dans la représentation des tableaux, s'était chargé du personnage de Bélisaire, aspirait depuis longtemps au bonheur de posséder la charmante Luciane chez lui; son immense fortune lui permettait de satisfaire toutes les fantaisies de cet objet de son adoration. Encouragé par la plaisanterie que l'on venait de faire, il osa exprimer nettement ce désir.
--Puisque la famine vous chasse d'ici, belle dame, lui dit-il, ayez le courage d'en agir à la polonaise: venez me dévorer chez moi, et ainsi de suite à la ronde, jusqu'à ce que vous ayez affamé la contrée tout entière.
Cette proposition charma la jeune étourdie; on fit les paquets à la hâte et, dès le lendemain, l'essaim s'abattit dans sa nouvelle ruche. On y trouva plus d'espace, plus d'abondance et de profusion, et par conséquent moins d'ordre, de commodité et de bien-être réel; d'où il résultait une foule de quiproquo et de situations comiques, qui achevèrent d'enchanter Luciane.
La vie qu'elle menait et qu'elle faisait mener aux siens, devenait toujours plus désordonnée et plus sauvage: des battues dans les forêts, des courses à pied et à cheval, des collations et des danses en plein air au milieu des neiges et des glaces, enfin tout ce qu'il était possible d'imaginer de plus fatigant, de plus bizarre et de plus anti-civilisé, remplissait ses jours et une partie de ses nuits. Ne pas assister à ses folles parties, c'était lui déplaire; et qui aurait osé braver un pareil anathème?
Ce fut ainsi qu'elle s'avança de château en château, chassant, chantant, dansant, courant en traîneau, à pied et à cheval. Toujours entourée de cris de joie et d'admiration, elle arriva enfin à la capitale, où les récits des aventures galantes et les plaisirs de la cour et de la ville donnèrent enfin une autre direction à son imagination. Au reste, sa grande-tante, qui avait eu soin de la précéder de plusieurs semaines, s'était empressée de prendre toutes les mesures nécessaires, pour la faire rentrer sous le joug des habitudes du monde élégant.
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EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
«Le monde prend les hommes pour ce qu'ils veulent être, mais il faut du moins qu'ils aient l'intention d'être quelque chose. On aime, en général, beaucoup mieux supporter ceux qui nous importunent, que de souffrir ceux qui nous semblent nuls.»
«On peut tout imposer à la société; elle accepte tout, hors les conséquences de ce qu'elle a accepté.»
«On ne connaît jamais que très-superficiellement les personnes qui viennent nous voir: pour juger leur valeur réelle, il faut les observer chez elles.»
«Rien ne me parait plus naturel que de trouver des sujets de blâme et des défauts aux personnes qui nous visitent, et de les juger sévèrement quand ils nous ont quitté; car en venant chez nous elles nous ont, pour ainsi dire, donné le droit de les mesurer d'après nos manières de voir. C'est une censure dont, en pareil cas, les personnes les plus justes ne s'abstiennent que fort rarement.» «Mais lorsqu'on va chez les autres, et que l'on voit leur entourage, les nécessités qui les enchaînent, les obstacles qui les retiennent, les devoirs qu'ils accomplissent et les contrariétés qu'ils supportent, il faudrait être déraisonnable ou malveillant pour s'apercevoir de ce qu'il peut y avoir de mal ou de ridicule chez des personnes respectables sous tant de rapports.»
«Ce que nous appelons la décence et les moeurs, n'est qu'un moyen pour faire arriver les hommes, de bon gré, à des résultats où il ne serait pas même toujours possible de les conduire par la force brutale.»
«La société des femmes est l'élément où se développent les bonnes moeurs.»
«Serait-il possible de faire accorder l'individualité avec le savoir-vivre?»
«Oui, mais il faudrait pour cela que le savoir-vivre ne fût qu'un moyen pour faire ressortir l'individualité. Malheureusement tout le monde aime et désire les hommes et les choses qui ont de la valeur et de l'importance, mais on ne veut pas en être gêné ou contrarié.»
«La position sociale la plus agréable est celle d'un militaire instruit et bien élevé.»
«Les militaires les plus grossiers savent du moins rester dans leur sphère, et, en cas de besoin, ils sont toujours prêts à se rendre utiles; car la conscience de la force est inséparable d'une certaine bonté instinctive.»
«Il n'y a rien de si insupportable qu'un homme du civil gauche et lourd. Puisqu'il ne se trouve jamais en contact avec des êtres grossiers, on a le droit de lui demander de le politesse et de l'élégance.»
«Lorsque nous vivons avec des personnes qui ont, pour ainsi dire, l'instinct du convenable, nous souffrons pour elles, dès qu'on fait en leur présence quelque chose d'inconvenant. C'est ainsi que je souffre toujours pour Charlotte, quand je vois quelqu'un se balancer sur sa chaise, parce que je sais que cela lui déplaît souverainement.»
«Les hommes n'entreraient jamais avec des lunettes sur le nez dans un appartement où il y a des femmes, s'ils savaient que par là ils nous ôtent l'envie de les regarder et de leur parler.»
«Ils devraient également se garder de déposer leurs chapeaux, lorsqu'ils ont à peine fini de saluer. Cela leur donne quelque chose de comique, parce que la familiarité qui succède immédiatement à un témoignage de respect est toujours ridicule.»
«Il n'est point de signe extérieur de politesse qui ne tire son origine des moeurs; la meilleure éducation, sous ce rapport, serait donc celle qui enseignerait en même temps et les signes et leur origine.»
«Les manières sont un miroir dans lequel se reflète notre propre image.»
«Il y a une certaine politesse de coeur qui tient de près à l'amour; c'est elle qui donne les manières les plus agréables et les plus gracieuses.»
«La plus belle relation de la vie est une dépendance volontaire; mais sans amour cette dépendance serait une impossibilité.»
«Nous ne sommes jamais plus loin de l'accomplissement de nos désirs, que lorsque nous possédons ce que nous avons désiré.»
«Personne n'est plus réellement esclave que celui qui se croit libre sans l'être en effet.»
«Celui qui ose se déclarer libre, se sent enchaîné de toutes parts; mais dès qu'il a le courage de se reconnaître enchaîné, il se sent libre.»
«L'amour est la seule arme qu'il soit possible d'opposer à la supériorité.»
«Quand des êtres stupides s'enorgueillissent d'un homme supérieur, ils le font haïr.»
«On prétend qu'il n'y a pas de héros en face de son valet de chambre. C'est qu'un héros ne peut être compris que par des héros, et que les valets de chambre ne savent apprécier que leurs pareils.»
«Il n'y a pas de plus grande consolation pour les hommes médiocres, que la certitude que les hommes de génie ne sont pas immortels.»
«Les plus grands hommes tiennent toujours à leur siècle par quelques-uns de ses travers, de ses faiblesses.»
«On croit, en général, les hommes plus dangereux qu'ils ne le sont en effet.»
«Ce ne sont ni les fous ni les sages qu'il faut redouter, mais les demi-fous et les demi-sages, car ceux-là seuls sont réellement dangereux.»
«Il n'y a pas de meilleur moyen possible pour échapper aux hommes, que de se consacrer aux arts. Et cependant, par ce même moyen, on leur appartient plus complètement que jamais, puisque, dans les moments de prospérité comme dans les jours de chagrin et de douleur, tous ont besoin de l'artiste.»
«L'art est la réalisation du difficile, du beau et du bon.»
«Lorsque nous voyons le difficile s'exécuter facilement, nous concevons l'idée de la possibilité de l'impossible.»
«Les difficultés augmentent à mesure qu'on approche du but.»
«Il faut moins de peine et de travail pour semer que pour récolter.»
CHAPITRE VI.
Charlotte se sentait complètement dédommagée des fatigues, des tourments et des tribulations que lui avaient causés le séjour de sa fille au château, puisqu'ils l'avaient mise à même d'apprendre à connaître parfaitement cette jeune personne. Grâce à son expérience raisonnée du monde, le caractère de Luciane n'avait rien de neuf pour elle; mais c'était pour la première fois qu'elle le voyait se dessiner avec tant de franchise et de netteté, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir la conviction que de semblables jeunes filles peuvent, en passant par les diverses épreuves de la vie, arriver à une maturité d'autant plus remarquable et plus méritoire, que le sentiment outré de l'individualité, et l'activité turbulente qui les caractérisaient au début de leur carrière, deviennent des qualités supérieures, quand le temps leur a fait prendre une direction sage et déterminée. Il est, au reste, fort naturel qu'une mère supporte avec plaisir ce qui choque et importune les autres. Elle cherche et trouve instinctivement des sujets d'espérance heureuse, dans le caractère de ses enfants, que les étranges ne jugent favorablement que lorsqu'ils en tirent quelques avantages, ou que, du moins, ils n'en éprouvent aucune contrariété.
L'orgueil maternel de Charlotte ne tarda cependant pas être vivement blessé par un incident fâcheux dont sa fille était la cause. Ce malheur n'était pas le résultat de ses bizarreries que l'on avait réellement le droit de blâmer, mais d'un trait caractéristique, que tout le monde aimait et approuvait en elle. Luciane ne se bornait pas à rire avec les heureux, elle aimait à s'affliger avec les malheureux; elle poussait même l'esprit d'opposition jusqu'à faire tous ses efforts pour attrister les premiers et pour égayer les derniers. Dès qu'on l'accueillait intimement dans une famille dont un ou plusieurs membres se trouvaient par leur grand âge ou par leur mauvaise santé forcés de garder leur chambre, elle affectait pour eux une tendre sollicitude; les visitait dans leurs réduits solitaires, et, vantant ses hautes connaissances en médecine, elle les forçait, pour ainsi dire, à prendre quelques-unes des drogues dont se composait la pharmacie de voyage qu'elle portait partout avec elle. Il est facile de deviner que ces sortes de remèdes, distribués au hasard, augmentaient plutôt les maux qu'ils ne les soulageaient.
Les sages représentations par lesquelles on cherchait à la détourner de ce genre de bienfaisance, ne produisaient aucun résultat; car c'était précisément sous ce rapport qu'elle se croyait non-seulement à l'abri de tout reproche, mais encore digne de l'admiration générale. Convaincue de la puissance salutaire de ses drogues contre les infirmités du corps, elle avait étendu ses essais curatifs jusque sur le domaine de l'intelligence. Le mauvais succès d'une cure de ce genre, qu'elle avait tentée dans les environs du château de sa mère, eut des suites si déplorables, que l'on en parla dans toute la contrée. Ces bruits fâcheux ne tardèrent pas à arriver aux oreilles de Charlotte, qui pria Ottilie de l'éclairer sur ce sujet délicat; car la jeune fille avait été témoin de l'accident que l'on interprétait de tant de manières diverses. Nous allons le rapporter tel qu'il s'était passé:
La fille aînée du propriétaire d'un château du voisinage avait causé, involontairement, la mort de sa jeune soeur. Affectée par ce malheur au point que sa raison en était presque altérée, elle se tenait renfermée dans sa chambre où elle ne recevait ses parents et ses amis qu'isolément et les uns après les autres; car dès qu'elle voyait plusieurs personnes réunies, elle s'imaginait qu'ils venaient pour la punir de son crime. Dans toutes les autres circonstances, sa conduite était sensée, et sa conversation annonçait la pieuse résignation d'une âme blessée, qui se soumet aux arrêts de la Providence.
A peine Luciane eut-elle entendu parler de cette jeune infortunée, qu'elle conçut le projet de la rendre à la société, et de donner ainsi une preuve éclatante du pouvoir merveilleux de son intervention. Comme elle attachait un très-grand prix à la réalisation de ce projet, elle y procéda avec plus de prudence qu'à l'ordinaire, et se fit présenter secrètement à la malade dont elle captiva bientôt l'affection, en chantant et en exécutant devant elle, et pour elle seule, des morceaux de musique en harmonie avec la disposition de son esprit. Se croyant sûre d'un succès qui, d'après ses manières de voir, était déjà trop longtemps resté un secret de famille, elle voulut enfin en jouir en public. A cet effet elle traîna, un soir, la pâle et tremblante jeune fille qu'elle croyait avoir guérie, au milieu des salons du château encombrés d'une brillante société. Cette apparition inattendue excita une si vive curiosité chez les uns, et causa tant de crainte aux autres, que tout le monde se conduisit de la manière la plus maladroite et la plus déplacée. On ne regardait que la malade, on se chuchotait à l'oreille, on se pressait autour d'elle ou on la fuyait avec affectation. Déjà éblouie par l'éclat des lumières et des parures, par le bruit et les apprêts d'une fête, cet accueil acheva de troubler sa raison. Elle s'enfuit épouvantée en poussant des cris de terreur, comme si elle venait d'apercevoir un monstre prêt à la dévorer. A peine eut-elle fait quelques pas, qu'elle tomba sans connaissance; Ottilie la reçut dans ses bras et, secondée par le peu d'amis qui avaient osé la suivre, elle la porta dans sa chambre.
Luciane réprimanda sévèrement la société sur l'inconséquence de sa conduite, sans songer le moins du monde qu'elle était l'unique cause du malheur dont elle accusait les autres. Cette triste expérience n'était pas la première, et, selon toutes les probabilités, elle ne suffit pas pour la faire renoncer à la funeste manie de se poser en médecin de l'âme et du corps.
Depuis ce jour l'état de la malade avait tellement empiré, que ses parents s'étaient vus forcés de la placer dans une maison d'aliénés. Malheureusement Charlotte ne pouvait offrir que des consolations stériles, en échange du mal que sa fille avait causé. Ottilie, surtout, déplorait l'état de la pauvre malade, car elle avait la conviction qu'en continuant de la traiter comme on l'avait fait, elle n'eût pas tardé à être complètement guérie.
Cette fâcheuse circonstance rappela péniblement à la jeune fille tout ce qui lui était arrivé de désagréable pendant le séjour de sa cousine au château, et elle ne put s'empêcher de reprocher à l'Architecte le refus qu'il lui avait fait de montrer ses dessins et sa collection d'antiquités au futur de Luciane. Ce refus lui avait laissé une impression désagréable et très-naturelle, car elle sentait vaguement que ce qu'elle voulait bien se donner la peine de demander, ne devait pas être refusé par un homme tel que ce jeune artiste. Il s'empressa de se justifier.
--Si vous saviez, lui dit-il, que les personnes les plus distinguées traitent presque toujours très-cavalièrement les objets d'art les plus curieux et les plus fragiles, vous me pardonneriez de n'avoir pas voulu exposer ma collection à la brutalité de la foule. Au lieu de tenir une médaille par ses bords, la plupart des personnes appuient lourdement leurs doigts sur les plus belles empreintes, sur les fonds les plus purs; elles prennent à pleines mains les chef-d'oeuvre les plus délicats, comme si l'on pouvait juger le mérite des formes artistiques en les tâtant. On dirait qu'elles ignorent qu'une grande feuille de papier doit toujours être soutenue par les deux extrémités; elles font circuler entre le pouce et 'index, les gravures, les dessins les plus précieux, semblables à un politique présomptueux, qui, en saisissant son journal, prononce d'avance, par le froissement du papier, son jugement sur les événements que rapporte ce journal. En un mot, lorsque vingt curieux ont examiné un objet d'art et d'antiquité, le vingt-unième ne peut plus y voir grand chose.
--Je vous ai sans doute causé moi-même plus d'un chagrin, en endommageant ainsi, sans le savoir, vos précieux trésors, que j'admirais si sincèrement?
--Jamais! s'écria l'Architecte, non, jamais! le sentiment du juste et du convenable est inné chez vous.
--Il n'en serait pas moins fort utile, répondit Ottilie en souriant, d'ajouter, au traité de _la civilité puérile et honnête_, après le chapitre qui nous indique la manière de nous conduire à table, un chapitre indiquant, avec tous les détails nécessaires, comment on doit examiner les collections des artistes.
--Et alors les artistes les montreraient avec plus d'empressement et de plaisir, répondit gravement l'Architecte.
Ottilie avait depuis longtemps oublié ce petit démêlé, mais l'Architecte cherchait toujours de nouvelles occasions pour se justifier, et lui renouvelait sans cesse l'assurance qu'il aimait, pardessus tout, à contribuer à l'amusement de ses amis. Cette persistance lui prouva que ses reproches l'avaient blessé au coeur; se croyant coupable, à son tour elle n'eut pas le courage de refuser la faveur qu'il lui demanda avec beaucoup d'instance; et cependant un sentiment intime l'avertissait qu'il lui serait difficile de tenir l'engagement qu'elle venait de prendre.
Cette faveur concernait la représentation des tableaux. L'Architecte avait remarqué avec chagrin qu'Ottilie en avait été exclue par la jalousie de Luciane, et que Charlotte n'avait vu que les premiers essais, parce que des indispositions, naturelles dans son état, la retenaient fort souvent dans ses appartements. Aussi s'était-il promis de ne point quitter le château sans avoir donné une représentation de ce genre, supérieure à toutes celles où Luciane avait figuré. Il espérait ainsi procurer une distraction agréable à la tante, et contraindre sa charmante nièce à faire valoir, à son tour, les brillants avantages que la nature lui avait prodigués. Peut-être aussi cherchait-il un moyen de retarder son départ; car plus l'époque de ce départ approchait, plus il lui paraissait impossible de se séparer de cette jeune fille, dont le regard doux et calme était devenu nécessaire à son existence.