Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même
Chapter 14
Malgré les nombreuses occupations dont elle était surchargée, Ottilie ne négligea point son journal; elle n'y inscrivit cependant pas des événements, mais des pensées et des maximes que nous n'osons pas lui attribuer. Il est probable qu'elle les puisa dans un livre qu'on lui avait prêté, et dont elle s'appropria tout ce qui portait le cachet de son caractère; car on y retrouve toujours le fil rouge des cordages de la marine royale d'Angleterre.
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EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
«Nous aimons à regarder dans l'avenir, parce que nous espérons que nos voeux secrets dirigeront en notre faveur les chances du hasard qui s'y agitent.
«Nous ne nous trouvons presque jamais dans une société nombreuse sans croire, vaguement du moins, que le hasard, qui rapproche tant de choses, y amènera quelques-uns de nos amis.»
«On a beau vivre dans une retraite profonde, on devient tôt ou tard, et sans s'y attendre, créancier ou débiteur.»
«Quand nous rencontrons une personne qui nous doit de la reconnaissance, nous nous en souvenons à l'instant; mais nous pouvons rencontrer plus de cent fois celles qui ont le droit d'en exiger de notre part, sans nous le rappeler.»
«La nature nous pousse à communiquer nos sensations; l'éducation nous apprend à recevoir les communications des autres pour ce qu'ils nous les donnent.»
«Nous parlerions fort peu en société, si nous savions que nous comprenons presque toujours nous-mêmes fort mal ceux qui nous parlent.»
«C'est sans doute parce que nous ne comprenons jamais complètement les paroles des autres, que nous les changeons toujours en les rapportant.»
«Celui qui parle longtemps seul sans flatter son auditoire, excite sa malveillance.»
«Chaque parole prononcée éveille naturellement une antinomie.»
«La contradiction est aussi nuisible au charme de la conversation que la flatterie.»
«Une réunion n'est réellement agréable, que lorsque tous ceux qui la composent s'estiment et se respectent sans se craindre.»
«L'homme ne dessine jamais plus complètement son caractère, que par ce qui lui paraît ridicule.»
«Le ridicule n'est autre chose qu'une opposition aux convenances sociales, opposition qui s'harmonise avec nos penchants naturels d'une manière inoffensive.»
«L'homme qui se laisse aller à ses penchants naturels, rit souvent là, où les autres ne voient rien de risible. C'est que, pour lui, la satisfaction intérieure domine toujours les impressions qu'il reçoit des objets extérieurs.»
«Tout est ridicule pour l'homme raisonnable, rien ne l'est pour le sage.»
«On reprocha un jour à un homme âgé d'adresser toujours ses hommages aux jeunes personnes. C'est le seul moyen de se rajeunir, répondit-il; et qui de nous oserait prétendre que se rajeunir n'est pas ce qu'il désire le plus au monde?»
«Nous nous laissons tranquillement reprocher nos défauts, nous supportons même avec patience les châtiments et autres maux qu'ils entraînent; mais on nous indigne, on nous désespère, quand on veut nous contraindre à nous en corriger.»
«Il est des défauts nécessaires au bien-être des existences individuelles, et nous serions nous-mêmes peu satisfaits, si nos anciens amis se débarrassaient tout à coup des bizarreries qui les caractérisent.»
«Lorsqu'un individu se conduit d'une manière entièrement opposée à ses habitudes, on dit: Il mourra bientôt.»
«Quels sont les travers d'esprit que nous devons plutôt chercher à cultiver qu'à déraciner en nous? Ceux qui flattent les personnes au milieu desquelles nous vivons, au lieu de les offenser.»
«Les passions sont des défauts et des vertus exagérés.»
«Chaque passion est un phénix qui, au moment même où on le croit consumé, renaît de sa cendre.»
«Les passions sont des maladies sans espoir de guérison, car les moyens qui devraient les guérir, ne servent presque jamais qu'à les augmenter.»
«Lorsque nous faisons l'aveu d'une passion qui nous domine, nous en augmentons la force; mais parfois aussi cet aveu l'affaiblit.»
«Un juste équilibre n'est nulle part plus nécessaire et plus difficile, que dans notre conduite envers un objet aimé; car nous y mettons presque toujours ou trop de confiance ou trop de réserve.»
Note:
[2] Ce mot est en français dans le texte. C'est une allusion aux jeunes élégants de la France du temps de la République, que l'on désignait sous le nom d'_incroyables_.
CHAPITRE V.
Entraînée par le tourbillon des plaisirs les plus bruyants et les plus bizarres, Luciane continua à fouetter devant elle l'ivresse de la vie au milieu du tourbillon des plaisirs sociaux. Son cortège grossissait de jour en jour; car elle savait s'attacher, par sa bienveillance et par sa générosité, tous ceux qu'elle n'avait pu réussir à attirer par son extravagance et ses folies.
Sa grande-tante et son futur rivalisaient entre eux pour prévenir ses désirs, aussi ne connaissait-elle pas même la valeur des choses qu'elle prodiguait. Lorsqu'une dame de sa société lui paraissait moins richement habillée que les autres, elle l'affublait à l'instant d'un châle magnifique ou de toute autre parure qui lui manquait; et elle imposait ces dons avec tant d'adresse et de bonté, qu'il était aussi impossible de les refuser que de s'en offenser.
Quand elle se transportait d'un lieu à un autre, un des jeunes gentilshommes qui l'accompagnaient toujours, était spécialement chargé d'aller à la découverte des vieillards et des malades indigents, et de leur distribuer, de sa part, de riches aumônes; ce qui lui donnait la réputation d'ange tutélaire, de seconde providence des malheureux. Cette réputation flattait agréablement sa vanité, mais elle l'exposait en même temps à des inconvénients graves et réels; car cette orgueilleuse bienfaisance la rendait le point de mire, non-seulement des pauvres, mais des paresseux et des intrigants.
Le hasard qui semblait lui être toujours favorable, fit qu'on parla un jour devant elle d'un jeune homme du voisinage fort beau et fort bien fait, mais qui avait perdu la main droite dans une bataille. Cette mutilation, quoiqu'honorable, l'avait rendu si misanthrope qu'il s'était consacré tout entier à l'étude, et ne voyait qu'un très-petit nombre d'anciens amis avec lesquels il ne se trouvait pas réduit à la fâcheuse nécessité d'expliquer toujours de nouveau la catastrophe qui l'avait privé de sa main.
Luciane se promit d'attirer ce jeune homme au château. Elle réussit d'abord à le faire assister à ses réunions intimes, où elle le traita avec tant de prévenances et tant d'égards, qu'il finit par se décider à venir à ses assemblées quotidiennes, et même à ses fêtes brillantes. Dans toutes les circonstances possibles, elle avait toujours soin de le placer à ses côtés, et toutes ses attentions étaient pour lui. A table, elle le servait elle-même; et quand la présence de quelque personnage important la forçait à l'éloigner, les domestiques avaient ordre de prévenir tous ses désirs. Enfin elle témoigna tant d'égards pour son malheur, et semblait chercher si sincèrement à le lui faire oublier, qu'il finit par s'en applaudir. Pour mettre le comble à ses séductions, elle l'engagea à écrire de la main gauche et à lui adresser ses essais. Le malheureux jeune homme sentit que par ce moyen il pourrait prolonger ses rapports avec la plus séduisante des femmes, même lorsqu'il serait loin d'elle. Aussi se livra-t-il avec passion au travail qu'elle lui avait conseillé, et il lui semblait qu'il venait de s'éveiller à une vie nouvelle et pleine de charmes. Les lettres et les vers qu'il adressait à Luciane, et la préférence marquée qu'elle continuait à lui accorder, loin d'exciter la jalousie du futur, n'étaient à ses yeux qu'une preuve nouvelle du haut mérite de sa fiancée. Au reste, il avait assez observé son caractère pour être certain que la plupart de ses bizarreries étaient de nature à détruire les soupçons à mesure qu'elle les faisait naître. Elle aimait à se jouer de tout le monde, à railler et à tourmenter tantôt l'un, tantôt l'autre; à pousser, heurter, culbuter tous ceux qui l'entouraient, sans distinction de sexe, d'âge ou de rang; mais elle n'accordait à personne le droit d'en agir de même envers elle. S'offensant de la moindre liberté, elle savait tenir les autres dans les bornes de la plus sévère bienséance, que cependant elle dépassait à chaque instant. Etait-ce légèreté ou principe? mais si elle aimait passionnément les louanges, elle savait braver le blâme; et si elle cherchait à captiver les coeurs par ses prévenances, elle ne craignait pas de les blesser par son humeur moqueuse et satirique.
Dans tous les châteaux de la contrée on s'empressait de lui faire, ainsi qu'à sa société, l'accueil le plus gracieux et le plus distingué, et cependant elle ne revenait jamais de ses visites sans prouver, par ses observations railleuses, que son esprit ne saisissait jamais que le côté ridicule des diverses situations de la vie.
Là, c'étaient trois frères qui avaient vieilli dans le célibat parce que chacun d'eux aurait cru manquer à la politesse, s'il n'avait pas cédé à l'autre le privilège de se marier le premier. Ici une petite jeune femme tourbillonnait autour d'un mari vieux et grand, et ailleurs un petit homme éveillé vivait à l'ombre d'une géante disgracieuse. Ailleurs encore on butait à chaque pas dans les jambes d'un enfant, tandis qu'un autre château, malgré la nombreuse société qu'elle y réunissait, lui avait semblé vide, parce qu'il n'y avait pas d'enfants.
--Les vieux époux, disait-elle, devraient se faire ensevelir le plus tôt possible, afin que l'on pût du moins entendre, dans leur lugubre demeure, les bruyants éclats de rire des collatéraux. Quant aux jeunes époux, il faut qu'ils voyagent, car la vie de ménage les rend souverainement ridicules.
Les choses inanimées ne trouvaient pas chez elle plus d'indulgence; sa malignité s'excitait sur les antiques tapisseries de haute lisse, comme sur les tentures les plus modernes; sur les respectables tableaux de famille, comme sur les plus frivoles gravures des modes du jour.
Tous ces travers, cependant, n'étaient pas le résultat d'une méchanceté réfléchie, mais d'une pétulance folle et présomptueuse. Jamais encore elle ne s'était montrée malveillante pour personne, Ottilie seule lui inspira ce sentiment, et elle ne chercha pas même à le déguiser. Tout le monde remarquait et louait son activité infatigable, tandis que Luciane n'en parlait jamais qu'avec une amertume dédaigneuse. Pour la convaincre du mérite de cette jeune fille, on lui apprit qu'elle étendait ses soins jusque sur les jardins et sur les serres, et dès le lendemain Luciane se plaignit de la rareté des fleurs et des fruits, comme si elle avait oublié que l'on était au milieu de l'hiver. Elle poussa même la malice jusqu'à faire enlever chaque jour, sous prétexte d'orner les appartements et les tables, les fleurs en boutons et les branches vertes des arbres, afin de détruire ainsi, pour toute la saison prochaine, les espérances d'Ottilie et du jardinier dont elle secondait les intelligents travaux.
Persuadée que la pauvre enfant ne pouvait se mouvoir à son aise que dans le cercle domestique, Luciane l'en arracha malgré elle, tantôt pour aller aux assemblées ou aux bals du voisinage, tantôt pour grossir le cortège de ses promenades en traîneau et à cheval, à travers la neige, la glace et la tempête. En vain Ottilie chercha-t-elle à lui faire comprendre que ses devoirs de ménagère la retenaient à la maison, et que sa santé était trop délicate pour un pareil genre de vie, Luciane avait pour principe que tout ce qui lui convenait ne devait gêner ni incommoder personne.
Bientôt cependant elle eut lieu de se repentir de ce despotisme; car Ottilie, quoique toujours la moins parée, était, aux yeux des hommes du moins, la plus belle. Sa mélancolie pensive les attirait, et sa douceur inaltérable les fixait. Le futur lui-même subissait, sans le savoir, cette fascination; il aimait à s'entretenir avec elle, et à la consulter sur un projet qui le préoccupait fortement.
L'Architecte S'était décidé enfin à lui montrer ses dessins et sa collection d'objets d'antiquité, il consentit même à lui faire voir les travaux qu'il avait exécutés dans les domaines du Baron, ainsi que les restaurations et les peintures de l'église et de la chapelle. Cette complaisance eut le résultat qu'elle ne pouvait manquer d'avoir: le futur de Luciane conçut une haute idée du talent et du caractère de l'Architecte.
Riche, et amateur passionné des arts, ce jeune seigneur était assez sage pour sentir qu'il perdrait son temps et son argent, s'il suivait au hasard le penchant qui le poussait à faire bâtir et à réunir des objets curieux. La direction d'un homme prudent et expérimenté lui était indispensable, et personne ne pouvait mieux remplir son but que l'Architecte, dont il venait de faire connaissance d'une manière si inattendue: il en parla à Luciane qui l'excita à s'attacher sans délai ce jeune artiste.
En allant ainsi au-devant des désirs de son futur, elle n'avait d'autre intention que d'enlever à Ottilie un homme remarquable qui lui avait voué une amitié si tendre, qu'on ne pouvait manquer d'y reconnaître un commencement d'amour. L'idée que les conseils et les secours d'un artiste aussi distingué pourraient lui être utiles à elle-même, n'entrait pour rien dans sa conduite. Cependant il avait déjà plus d'une fois donné à ses fêtes improvisées un mérite réel; mais loin de lui en savoir gré, elle ne supposait pas même la possibilité qu'elle pût avoir besoin de ses avis; elle se croyait supérieure en tout et à tout le monde. Au reste, l'intelligence et l'adresse de son valet de chambre qui lui avaient suffi jusque là, étaient en effet tout ce qu'il fallait pour exécuter ses inventions vulgaires et bornées; car jamais elle ne voyait, pour célébrer les anniversaires ou tout autre jour remarquable, qu'un autel où brûlait l'encens et la flamme du sacrifice, un buste, des couronnes, des guirlandes et des transparents.
Ottilie était parfaitement à même de donner à son futur cousin une juste idée de la position dans laquelle se trouvait l'Architecte. Elle savait que Charlotte ne pouvait ni ne voulait plus l'employer, et que, sans l'arrivée de Luciane et de sa brillante suite, il aurait déjà quitté le château; la rigueur de la saison rendant d'ailleurs toute construction impossible, lors même qu'on aurait voulu en faire exécuter. L'intelligent artiste avait donc plus que jamais besoin d'un protecteur qui eût le pouvoir et la volonté d'utiliser son talent.
Les rapports de cet artiste avec l'aimable Ottilie étaient nobles et purs comme elle. La jeune fille aimait à le voir déployer sous ses yeux les forces actives de sa belle intelligence, comme on aime à être témoin des utiles travaux et des honorables succès d'un frère. Son affection calme et paisible ne sortait pas de ses limites; une passion quelconque ne pouvait plus trouver de place dans son coeur qu'Édouard remplissait tout entier; Dieu, lui qui pénètre partout, pouvait seul y régner avec lui.
Plus l'hiver devenait rigoureux et les routes impraticables, plus on s'applaudissait du hasard qui avait mis tout le voisinage à même de passer, en bonne compagnie, cette triste saison avec ses courtes journées et ses nuits interminables. Le torrent des visiteurs qui inondait le château allait toujours en croissant; on avait tant parlé de la vie joyeuse qu'on y menait, que ces bruits attirèrent les officiers en garnison dans les environs. Les uns, aussi bien élevés que bien nés augmentèrent la satisfaction générale, tandis que les autres causèrent plus d'un désordre par leur manque d'usage et leur grosse gaîté.
Au milieu de ce mouvement perpétuel, le Comte et la Baronne arrivèrent de la manière la plus inattendue; leur présence convertit tout à coup cette cohue bigarrée en une véritable cour. Les hommes les plus distingués par leur rang et leurs manières se groupèrent autour du Comte, et la Baronne donna l'impulsion aux dames qui, toutes, rendaient justice à son mérite supérieur.
On avait été surpris d'abord de les voir arriver ensemble et publiquement. L'air de satisfaction qui respirait sur leur visage avait mis le comble à cette surprise. En apprenant que la femme du Comte venait de mourir, et que, par conséquent, il pouvait épouser la Baronne dès que les convenances sociales le lui permettraient, on comprit leur gaîté et on la partagea franchement.
Ottilie seule se rappela avec une vive douleur leur première visite, et tout ce qui avait été dit alors sur le mariage et le divorce, sur le devoir et les penchants, sur les désirs et sur la résignation. Ces deux amants dont, à cette époque, rien encore n'autorisait les espérances, se représentaient devant elle, sûrs enfin de leur bonheur, au moment même où tout lui imposait la loi de renoncer au sien. Il était donc bien naturel qu'elle ne pût les revoir sans étouffer un soupir et essuyer furtivement une larme de regret.
A peine Luciane eut-elle appris que le Comte aimait la musique, qu'elle organisa des concerts, où elle espérait briller par son chant qu'elle accompagnait de la guitare, instrument dont elle se servait avec art. Quant à sa voix, elle était belle et bien cultivée; mais il était aussi impossible de comprendre les paroles qu'elle chantait que celles de toutes les belles chanteuses allemandes qui font les délices des salons. Un soir son triomphe fut troublé par un incident peu flatteur pour son amour-propre.
Au nombre des auditeurs se trouvait un jeune poète qui, pour l'instant, était l'objet de ses préférences, parce qu'elle voulait le mettre dans la nécessité de composer des vers pour elle, et de les lui dédier authentiquement. Pour hâter ce résultat, elle avait pris le parti de ne chanter que les vers de ce poète. Dès que le premier morceau fut fini, il vint comme tout le monde, ainsi que la politesse l'exige, la féliciter sur son admirable talent. Luciane, qui en avait espéré davantage de sa part, hasarda, mais en vain, plusieurs allusions sur le choix des paroles. Forcée enfin de reconnaître qu'il ne la comprenait pas, ou qu'il ne voulait pas la comprendre, elle chargea un des gentilshommes de sa suite, accoutumé à exécuter ses ordres, de demander directement au poète récalcitrant si ses vers, chantés par une si belle bouche et une voix si séduisante, ne lui avaient pas paru plus beaux qu'à l'ordinaire.--Mes vers? demanda le poète surpris, mais je n'ai entendu que des voyelles, et pas même nettement articulées! N'importe, il est de mon devoir de remercier cette dame de son aimable attention, et je m'en acquitterai.
Le Courtisan était trop bien appris pour rendre à sa souveraine un compte fidèle de sa mission, le poète paya sa dette par des phrases sonores, mais banales, et Luciane lui exprima assez clairement le désir de pouvoir chanter à la première occasion une romance composée par lui et pour elle. Piqué de cette demande, il eut un instant la pensée de lui présenter un alphabet, et de lui conseiller de prendre au hasard les premières lettres venues, avec l'intention d'en former un hymne à sa louange, qu'elle pourrait ensuite appliquer au premier air qu'il lui plairait de choisir; mais il sentit à temps que cette ironie eût été trop amère, et même inconvenante. La soirée cependant ne devait pas se passer sans faire subir à Luciane une humiliation complète, car on ne tarda pas à lui apprendre que le jeune poète venait de glisser dans le cahier de musique d'Ottilie un charmant petit poème qu'il avait composé sur un des airs favoris de la jeune fille, et dans lequel respirait un sentiment trop tendre pour qu'il fût possible de ne l'attribuer qu'à la simple galanterie.
Les personnes avides de louanges et dominées par le besoin de briller, se croient ordinairement aptes à tout, et s'attachent presque toujours de préférence à ce qu'elles font mal. Luciane était plus que toute autre soumise à cette loi; aussi ne tarda-t-elle pas à chercher de nouveaux succès dans la déclamation. Sa mémoire était bonne, mais son débit était calculé sans intelligence, et exalté sans passion. Elle avait, en outre, contracté la mauvaise habitude de ne jamais rien réciter sans faire des gestes qui confondaient désagréablement le genre lyrique et épique avec le genre dramatique.
Le Comte, dont l'esprit pénétrant avait saisi en peu de jours tous les travers de la société dont il était, pour ainsi dire, le chef et le directeur, suggéra à Luciane un projet qui devait lui fournir le moyen de se poser d'une manière nouvelle devant ses admirateurs.
--Vous avez autour de vous, lui dit-il, beaucoup de personnes spirituelles et gracieuses, et je suis étonné qu'avec leur secours vous n'ayez pas encore représenté quelques tableaux célèbres. Ces sortes de représentations demandent une foule de soins et d'apprêts, j'en conviens, mais elles ont un charme infini.
Ce genre d'amusement convenait parfaitement au goût et au caractère de Luciane, aussi s'empressa-t-elle de suivre le conseil indirect que le Comte venait de lui donner, et dont elle avait le droit d'espérer de grands succès. Sa taille élégante, ses formes arrondies, sa figure régulière et expressive, ses beaux cheveux bruns, son cou blanc et souple, tout en elle enfin était parfait et digne de servir de modèle au plus grand peintre; et son penchant pour les tableaux vivants serait sans doute devenu une passion exclusive, si elle avait su qu'elle était plus belle encore quand elle était tranquille et calme, que lorsqu'elle se mouvait sans cesse; car alors elle avait quelque chose de turbulent qui devenait parfois disgracieux.
Ne pouvant se procurer les tableaux des grands maîtres que l'on voulait représenter, on se contenta des gravures qui se trouvaient au château. On choisit d'abord le Bélisaire de Van-Dick. Le personnage assis du vieux général aveugle fut confié à un gentilhomme déjà avancé en âge, grand, bien fait et d'une physionomie noble. L'Architecte se chargea du guerrier qui, debout devant le général, le regarde avec une tristesse compatissante; par un hasard singulier, il avait réellement beaucoup de ressemblance avec ce guerrier. Luciane s'était modestement contentée de la jolie jeune femme que l'on voit au fond du tableau, faisant passer de sa bourse dans sa main, l'aumône qu'elle destine à l'aveugle. La vieille qui semble lui dire qu'elle va trop donner, et la troisième femme qui déjà remet son offrande à Bélisaire ne furent point oubliées.
Les préparatifs nécessaires pour exécuter ce tableau et ceux qui devaient le suivre, conduisirent beaucoup plus loin qu'on ne l'avait pensé d'abord; à chaque instant on avait besoin d'une foule de choses qu'il était difficile de se procurer à la campagne, et surtout au milieu de l'hiver, où les communications sont lentes et souvent même impossibles.
Tout retard était antipathique à Luciane, aussi sacrifia-t-elle sans hésiter tous les objets de sa garde-robe qui pouvaient servir pour faire des draperies et des costumes tels que les exigeaient les tableaux. L'Architecte s'occupa activement de la construction du théâtre et de la manière de l'éclairer; le Comte le seconda de son mieux, et lui donna souvent d'utiles et sages conseils.
Lorsque tout fut prêt enfin, on réunit une société nombreuse et brillante qui, depuis longtemps déjà, attendait avec impatience la première représentation.
Après avoir préparé les spectateurs par une musique appropriée au sujet du tableau de Bélisaire, on leva le rideau. Les attitudes étaient si justes, les couleurs si heureusement harmonisées, la lumière si savamment disposée, qu'on se croyait transporté dans un autre monde. Au premier abord cependant, cette réalité, mise ainsi à la place d'une fiction artistique, avait quelque chose d'inquiétant.