Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même
Chapter 12
--Je suis persuadé, Madame, lui dit-il enfin, que vous êtes maintenant convaincue vous-même que l'homme, dans toutes les positions sociales, éprouve le besoin de connaître la place où dorment les siens. Le campagnard le plus pauvre veut pouvoir planter une croix de bois sur la tombe de son enfant, pour y suspendre une couronne; l'une et l'autre dure autant que sa douleur, son modeste deuil n'en demande pas davantage. Les classes plus aisées convertissent ces croix de bois en fer qu'elles entourent et protègent de différentes manières. Voici déjà la prétention d'une durée de plusieurs années. Mais ces croix de fer aussi finissent par tomber et disparaître, voilà pourquoi les riches ont conçu l'idée d'élever des monuments de pierre qui survivent à plusieurs générations et qu'on peut relever de leurs ruines. Est-ce le monument qui demande et obtient la vénération? Non, c'est la cendre qu'il couvre. Il ne représente donc pas un souvenir, mais une personne; il n'appartient pas au passé, mais au présent. Ce n'est pas dans le monument, mais dans la terre que l'imagination cherche et retrouve un mort chéri; c'est autour de cette terre que se réunissent les amis, les parents; il est donc bien naturel qu'ils demandent le droit d'en exclure ceux qui ont été hostiles ou étrangers à ce mort.
Selon moi, Madame, mon client donnerait une grande preuve de modération s'il se contentait du remboursement de la somme dont il a doté l'église; rien ne saura jamais le dédommager du mal que vous avez fait à tous les membres de sa famille, puisque vous les avez privés du bonheur douloureux de pleurer sur les tombes de leurs pères, et de l'espoir de dormir un jour à leurs côtés.
--Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, répondit Charlotte, l'église rendra le don qu'elle a reçu, je me charge de l'en dédommager. C'est donc une affaire terminée; permettez-moi seulement d'ajouter que vos arguments ne m'ont point convaincue: la pensée qui se fonde sur une égalité parfaite, du moins après la mort, me paraît plus juste et plus consolante que celle qui perpétue les individualités et les distinctions sociales, même au-delà de la tombe. N'est-ce pas là aussi votre avis? continua-t-elle en s'adressant à l'Architecte.
--Je ne me crois pas capable de décider une pareille question, répondit l'artiste; mais puisque vous l'exigez, Madame, je vous dirai l'opinion qui m'a été suggérée à ce sujet par mes sentiments et par mon art: on nous a privés de l'avantage inappréciable de renfermer les cendres des objets de nos regrets dans des urnes cinéraires que nous pouvions presser sur notre coeur; nous ne sommes pas assez riches pour embaumer leurs restes et les exposer, magnifiquement parés, dans de superbes sarcophages, et nous sommes devenus si nombreux, que nos églises ne sauraient plus contenir tous nos morts. Il faut donc nécessairement leur creuser des fosses en plein air. Dans un pareil état de choses, je me vois forcé d'approuver complètement votre réforme. Oui, Madame, faire dormir ensemble tous les membres d'une même commune, c'est rapprocher ce qui doit être uni, et puisque nous sommes réduits à déposer nos morts dans la terre, il est juste et naturel de ne point la hérisser de tertres disgracieux.
Au reste, en étendant sur tous une seule et même couverture, elle devient plus légère pour chacun.
--Ainsi, dit Ottilie, tout sera terminé pour nous, sans que nous ayons laissé une marque, un signe qui puisse aller au-devant de la mémoire, pour lui rappeler que nous avons été.
--Non, non, répondit vivement l'Architecte, ce n'est pas au désir de perpétuer le souvenir de notre existence, mais à la place où nous avons cessé d'être, qu'il faudrait renoncer. L'architecture, la sculpture, la plupart des arts, enfin, ont besoin que l'homme leur demande une marque durable de ce qu'il a été. Pourquoi donc les placer au hasard, dans des lieux exposés à toutes les intempéries des saisons? tandis qu'il serait possible, facile même de les réunir dans des monuments spéciaux, et de leur donner ainsi plus de noblesse et de durée. Depuis que les grands ne jouissent plus du privilège de faire déposer leurs restes dans les églises, ils s'y font élever des monuments! Que cet exemple nous éclaire enfin. Il y a mille et mille formes pour ennoblir un édifice consacré à de pareils souvenirs.
--Puisque l'imagination des artistes est si riche, dit Charlotte, vous devriez bien m'apprendre comment ils pourraient faire autre chose que des urnes, des obélisques et des colonnes. Quant à moi, je n'ai jamais vu, au milieu des mille et mille formes dont vous venez de me parler, que mille et mille répétitions de ces trois types.
--Cette uniformité désespérante existe chez nous, Madame, mais elle est loin d'être universelle. Je conviens, au reste, qu'il est fort difficile de rendre un sentiment grave d'une manière gracieuse et d'exprimer agréablement la tristesse. Je possède une assez jolie collection de dessins représentant les ornements funéraires des genres les plus opposés; mais il me semble que le plus beau de tous sera toujours l'image de l'homme, dont on veut perpétuer le souvenir. Elle seule donne une juste idée de ce qu'il a été, et devient un texte inépuisable pour les notes et les commentaires les plus variés. Il est vrai qu'elle ne saurait remplir ces conditions que si elle a été faite à l'époque la plus favorable de la vie de celui qu'elle représente, ce qui arrive fort rarement, car on ne songe point à reproduire des formes encore vivantes. Quand on a moulé la tête d'un cadavre et posé un pareil marbre sur un piédestal, on ose lui donner le nom de buste. Hélas! où sont-ils, les artistes capables de rendre le cachet de la vie aux empreintes de la forme que la mort a frappée?
Vous défendez mes opinions sans le vouloir et sans le savoir peut-être, dit Charlotte. L'image de l'homme est indépendante du lieu où on la place; partout où elle est, elle est pour elle-même; il serait donc impossible de la réduire à orner des tombes véritables, c'est-à-dire le coin de terre dans lequel se décompose l'être qu'elle représente. Faut-il vous dire ma pensée tout entière à ce sujet? Les bustes et les statues, considérés comme monuments funéraires, ont quelque chose qui me répugne. J'y vois un reproche perpétuel qui, en nous rappelant ce qui n'est plus, nous accuse de ne pas assez honorer ce qui est. Et comment pourrait-on, en effet, ne pas rougir de soi-même, quand nous songeons au grand nombre de personnes que nous avons vues et connues, et dont nous avons fait si peu de cas? Combien de fois n'avons-nous pas rencontré sur notre route des êtres spirituels, sans nous apercevoir de leur esprit? des savants, sans utiliser leur science; des voyageurs, sans profiter de leurs récits; des coeurs aimants, sans chercher à mériter leur affection? Cette vérité ne s'applique pas seulement aux individus que nous avons vus passer; non, elle est l'exacte mesure de la conduite des familles envers leurs plus dignes parents, des cités envers leurs plus estimables habitants, des peuples envers leurs meilleurs princes, des nations envers leurs plus grands citoyens.
J'ai entendu plusieurs fois demander pourquoi on louait les morts sans restriction, tandis qu'un peu de blâme se mêle toujours au bien qu'on dit des vivants; et alors des hommes sages et francs répondaient qu'on agissait ainsi parce qu'on n'avait rien à craindre des morts, et qu'on était toujours exposé à rencontrer, dans les vivants, un rival sur la route que l'on suivait soi-même. En faut-il davantage pour prouver que notre sollicitude à entretenir des rapports vivants entre nous et ceux qui ne sont plus, ne découle point d'une abnégation grave et sacrée de nous-mêmes, mais d'un égoïsme railleur.
CHAPITRE II.
Excités par la conversation de la veille, on visita, dès le lendemain matin, le cimetière, et l'Architecte donna plus d'un heureux conseil pour embellir ce lieu. L'église, qui déjà avait attiré son attention, devait également devenir l'objet de ses soins. Cet édifice, d'un style éminemment allemand, existait depuis plusieurs siècles. Il était facile de reconnaître la manière et le génie de l'architecte qui, dans la même contrée, avait construit un magnifique monastère. Malgré les changements intérieurs rendus indispensables par les exigences du culte protestant, l'ensemble du temple avait conservé une partie de son ancien cachet de majesté calme et imposante.
L'Architecte sollicita et obtint sans peine de Charlotte la somme nécessaire pour restaurer cette église dans le style antique et, pour la mettre en harmonie avec les réformes qu'avaient subies le cimetière dont elle était entourée. Assez adroit pour faire beaucoup de choses par lui-même, il se fit seconder par les ouvriers que la suspension de la construction de la maison d'été avait laissés sans ouvrage, et qu'on lui permit de garder pour achever sa pieuse entreprise.
En examinant cet édifice et ses dépendances, il découvrit, à sa grande satisfaction, une chapelle latérale d'un style remarquable et décorée par des ornements d'un travail exquis. Ce lieu renfermait une foule d'objets peints ou sculptés à l'aide desquels le catholicisme célèbre et désigne spécialement la fête de chacun de ses saints.
Entrevoyant la possibilité de faire de ce lieu un monument dans le goût artistique des siècles passés, le jeune Architecte se promit d'orner la partie vide des murailles de peintures à fresque, car il n'était pas novice dans ce bel art. Mais, pour l'instant, il jugea à propos de garder le silence sur ses intentions.
Les dames l'avaient déjà prié plusieurs fois de leur montrer ses copies et ses projets de monuments funéraires, et il se décida à mettre sous leurs yeux les portefeuilles qui contenaient ses dessins. Pendant qu'il les leur faisait examiner, la conversation tomba naturellement sur les tombeaux des anciens peuples du Nord, ce qui l'autorisa à produire, dès le lendemain, sa collection d'armes et autres antiquités trouvées dans ces tombeaux.
Tous ces objets étaient fixés sur des planches couvertes de drap, et avec tant d'art et d'élégance, qu'au premier abord on aurait pu les prendre pour des cartons d'un marchand de nouveautés. La solitude profonde dans laquelle les dames vivaient leur rendait une distraction nécessaire, et comme il s'était décidé une fois à leur montrer ses trésors, il arriva presque chaque soir avec une curiosité nouvelle. Ces curiosités étaient presque toutes d'origine germaine, et se composaient spécialement de bractéates, de monnaies, de sceaux et autres objets semblables; çà et là, seulement, il y avait quelques modèles des premiers essais de l'imprimerie et de la gravure sur bois et sur cuivre.
Si l'examen de cette collection et les souvenirs du passé qu'elle suggérait, occupaient agréablement les soirées des dames, elles jouissaient pendant le jour du plaisir plus grand encore de voir l'église reculer, pour ainsi dire, vers ce même passé, sous l'influence magique de l'Architecte. Aussi étaient-elles souvent tentées de lui demander si elles ne vivaient pas, en effet, à une autre époque, et si les moeurs, les habitudes et les croyances qu'elles voyaient se dérouler, s'agiter et vivre autour d'elles, n'étaient pas une illusion prophétique, un rêve de l'avenir.
Un dernier portefeuille contenant des personnages dessinés au trait seulement, et dont le jeune artiste tournait, chaque soir, quelques feuillets, acheva de les plonger toujours plus avant dans cette disposition d'esprit. Ces divers personnages calqués sur les originaux avaient conservé leur caractère d'antiquité, de noblesse et de pureté. L'amour et la résignation, une douce sociabilité, une pieuse vénération pour l'être invisible qui est au-dessus de nous, respiraient sur tous ces visages, se manifestaient dans chaque pose, dans chaque mouvement. Le vieillard à la tête chauve, et l'enfant à la riche chevelure bouclée, l'adolescent courageux et l'homme grave et réfléchi, les saints aux corps transfigurés et les anges planant dans les nuages, tous enfin semblaient jouir du même bonheur, parce que tous étaient sous l'empire de la même satisfaction innocente, de la même espérance pieuse et calme. Les actions les plus vulgaires de ces personnages paraissaient se rapporter à la vie céleste, et une offrande en l'honneur de la divinité semblait découler d'elle-même de la nature de ces êtres si saintement sublimes.
La plupart d'entre nous lèvent leurs regards vers de semblables régions comme vers un paradis perdu; Ottilie seule s'y sentait dans sa sphère et au milieu de créatures semblables à elle.
L'Architecte promit de décorer la chapelle de peintures d'après ses esquisses, afin de perpétuer son souvenir dans un lieu où il avait été si heureux, et que bientôt il serait forcé de quitter. Sur ce dernier point il s'exprima avec une émotion visible, car tout lui prouvait qu'il ne jouissait que momentanément d'une aussi aimable société.
Au reste, si les jours offraient peu d'événements remarquables, ils fournissaient de nombreux sujets pour de graves entretiens. Nous profiterons de ce moment pour signaler ici les extraits de ses conversations que nous avons trouvés dans les feuilles du Journal d'Ottilie. Nous ne croyons pouvoir mieux préparer nos lecteurs à ce passage, qu'en leur communiquant la comparaison que ces gracieuses feuilles nous ont suggérée.
En Angleterre tous les cordages de la marine royale sont traversés par un fil rouge qu'on ne saurait faire disparaître sans détruire le travail du cordier qui ne les a enlacés ainsi, que pour prouver à tout le monde que ces cordages appartiennent à la couronne de la grande Bretagne. C'est ainsi qu'à travers le Journal d'Ottilie règne le fil d'un tendre penchant qui unit entre elles les observations et les sentences, et fait de leur ensemble un tout qui appartient spécialement à cette jeune fille!
Nous espérons que les extraits de ce Journal, que nous citerons à plusieurs reprises, suffiront pour justifier notre comparaison.
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EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
«Toutes les fois que la pensée de l'homme dépasse la vie d'ici bas, il ne saurait rien espérer de plus doux que de dormir auprès des personnes qu'il a aimées. Comme elle est chaleureuse, comme elle part sincèrement du coeur, cette phrase si simple: Aller rejoindre les siens!
«Il y a plus d'une manière de perpétuer le souvenir d'une personne morte ou absente; la meilleure de toutes est, sans contredit, le portrait. Lors même qu'il ne serait pas parfaitement ressemblant, il charme et attire; et l'on aime à s'entretenir avec lui, comme on aime parfois à discuter avec un ami; car alors, seulement, on sent distinctement qu'on est à deux, et qu'il serait impossible de se séparer.
«Combien de fois l'ami présent n'est-il pour nous autre chose qu'un portrait! Il ne nous parle pas, il ne s'occupe pas de nous, mais nous nous occupons de lui en nous abandonnant au plaisir de le regarder; nous sentons ce qu'il est pour nous, et souvent notre affection augmente sans qu'il ait contribué à ce résultat plus que n'aurait pu le faire son portrait.
«On n'est jamais content du portrait d'une personne qu'on aime, voilà ce qui me fait plaindre sincèrement les peintres de portraits. On leur demande l'impossible; on veut qu'ils représentent la personne non telle qu'ils la voient, ou qu'elle est en effet, mais telle que l'exige la nature de ses rapports avec les individus qui regardent cette représentation, et qui y cherchent, non la vérité, mais la justification de leur affection ou de leur haine. Il est donc bien naturel que les peintres de portraits finissent par devenir indifférents, capricieux, opiniâtres, et que, par conséquent, un bon portrait de l'être qui nous est le plus cher au monde, est presque une impossibilité.
«La collection d'armes et d'autres objets trouvés dans les tombes antiques que fermaient d'immenses blocs de rochers, et que l'Architecte nous a montrés n'est à mes yeux qu'une preuve de la futilité des efforts humains pour la conservation de notre individualité après la mort. Quelle n'est pas la force de l'esprit de contradiction, et qui de nous peut se flatter d'en être exempt, puisque ce sage Architecte, après avoir fouillé lui-même plusieurs de ces tombes, où il n'a pu trouver que des insignes indépendants de la personne du mort, n'en continue pas moins à s'occuper de monuments funéraires?
«Mais pourquoi nous juger si sévèrement? Ne pouvons, ne devons-nous donc travailler que pour l'éternité? Ne nous habillons-nous pas le matin pour nous déshabiller le soir? Ne nous mettons-nous pas en voyage avec l'espoir de revenir au lieu du départ? Pourquoi ne souhaiterions-nous pas de reposer auprès des nôtres, quand ce ne serait que pour un siècle ou deux?
«Les pierres mortuaires usées par les genoux des fidèles, les églises dont les voûtes se sont écroulées sur ces lugubres monuments, nous montrent, pour ainsi dire, une seconde époque de la vie de souvenir que nous aimons à faire à nos morts, et, en général, cette vie est plus longue que la vie d'action. Mais elle aussi a un terme et finit par s'évanouir. Pourquoi le temps, dont l'inflexible tyrannie est toujours sans pitié pour l'homme, serait-il plus indulgent pour l'oeuvre de ses mains ou de son intelligence?»
CHAPITRE III.
Il est si agréable de s'occuper d'une chose qu'on ne sait qu'à demi, que nous ne devrions jamais nous permettre de rire aux dépens de l'amateur qui s'occupe sérieusement d'un art qu'il ne possédera jamais, ni blâmer l'artiste qui dépasse les limites de l'art où son talent a acquis droit de cité, pour s'égarer dans les champs voisins où il est étranger.
C'est avec cette disposition bienveillante que nous allons juger les peintures dont l'Architecte se disposa à orner la voûte et les places vides des murailles de la chapelle. Ses couleurs étaient prêtes, ses mesures prises, ses cartons dessinés. Trop modeste pour prétendre à la création, il se borna à reproduire avec goût et intelligence les délicieuses figures et les ornements antiques dont il possédait les esquisses et les plans.
L'échafaudage était dressé et son travail s'avançait rapidement, car les fréquentes visites de Charlotte et d'Ottilie doublaient son courage et enflammaient son imagination. De leur côté, les dames ne pouvaient se lasser d'admirer ces vivantes figures d'anges dont les draperies savamment éclairées, se détachaient si bien de l'azur du ciel, et qui, par leur cachet de piété simple et calme, invitaient à une douce méditation.
Un jour l'artiste avait fait monter Ottilie près de lui sur son échafaudage. La vue d'objets commodément étalés, et dont elle avait appris à se servir à la pension, éveilla tout à coup chez cette jeune fille un sentiment artistique dont elle n'avait jamais supposé l'existence; et, saisissant la palette et les pinceaux, elle termina très-heureusement une draperie commencée.
Satisfaite de voir sa nièce s'occuper ainsi, Charlotte devint plus solitaire; l'isolement était un besoin pour elle, car là, seulement, il lui était possible de se livrer aux tristes pensées qu'elle ne pouvait communiquer à personne.
L'agitation fiévreuse et les tourments outrés que les événements les plus communs causent aux hommes vulgaires, nous font sourire de pitié; mais nous nous sentons pénétrés d'un saint respect quand nous voyons devant nous un noble coeur où le destin mûrit une de ses plus mystérieuses combinaisons, sans lui permettre d'en hâter le développement et d'aller ainsi au-devant du bien ou du mal qui doit en résulter pour lui et pour les autres.
Édouard avait répondu à la lettre de sa femme, avec calme, avec résignation, mais sans abandon, sans amour surtout. Quelques jours après avoir écrit cette lettre, il disparut de sa retraite, et cacha si bien les traces de la route qu'il avait prise qu'il fut impossible de les découvrir. La voie de la publicité, celle des journaux apprit enfin à Charlotte que son mari était rentré dans la carrière militaire, car son nom figurait avec honneur dans le récit d'une bataille où il s'était distingué. La pauvre femme osa à peine se féliciter du bonheur avec lequel il venait d'échapper à tant de dangers, car elle savait qu'il en chercherait de nouveaux, non par amour pour la gloire, mais parce qu'il préférait la mort à la nécessité de renouer ses anciennes relations avec sa femme. Plus elle s'affermissait dans cette conviction, si douloureuse pour elle, plus elle s'efforçait de la cacher au fond de son âme.
Ignorant toujours le parti extrême que le Baron avait pris, et heureuse de cette ignorance, Ottilie s'était passionnée pour la peinture. Charlotte lui avait accordé avec plaisir la permission de travailler avec l'Architecte au plafond de la chapelle, et le ciel que représentait ce plafond se peupla rapidement de gracieux habitants. Devenus plus habiles par l'exercice et par l'émulation, les deux artistes faisaient des progrès visibles à mesure qu'ils avançaient dans leur travail. Les figures, surtout, dont l'Architecte s'était spécialement chargé, avaient une ressemblance plus ou moins grande avec Ottilie. Sa présence constante impressionnait le jeune artiste au point qu'il ne pouvait plus rêver d'autre physionomie que celle de cette belle enfant. Un seul ange restait encore à faire, il devait être le plus beau, et il le devint en effet: en le voyant, on eût dit qu'Ottilie planait dans les sphères célestes.
L'Architecte s'était promis d'abord de laisser les murs tels qu'ils étaient, en les couvrant toutefois d'une couche de brun clair, sur laquelle les gracieuses colonnes et les riches boiseries sculptées devaient ressortir naturellement par leur ton plus foncé. Mais, ainsi que cela arrive presque toujours en pareil cas, il modifia son premier plan, et décora ces places de corbeilles, de guirlandes et de couronnes de fruits et de fleurs; la représentation de ces dons précieux de la nature unissait, pour ainsi dire, le ciel à la terre. Dans ce dernier travail, Ottilie surpassa presque son maître: les jardins lui fournissaient les modèles les plus riches et les plus variés, et quoiqu'ils dotassent très-richement ces corbeilles et ces couronnes, les peintures se trouvèrent achevées plus tôt qu'ils ne l'auraient désiré tous deux.
Tout était terminé enfin; mais les bois des échafaudages et autres objets dont on s'était servi pour peindre gisaient pêle-mêle sur les pavés, cassés et bariolés de couleurs, et l'Architecte pria les deux dames de ne revenir dans la chapelle que lorsqu'il l'aurait fait débarrasser et nettoyer. Pendant une belle soirée, il vint les prier de s'y rendre, demanda la permission de ne pas les accompagner, et s'éloigna aussitôt.
--Quelle que soit la surprise qui nous est réservée, dit Charlotte, je ne me sens pas disposée à en profiter en ce moment. Va voir, seule, ce qu'il a fait, et tu m'en rendras compte. Je suis sûre que tu vas jouir d'un coup d'oeil agréable; mais je veux le juger d'abord par ce que tu m'en diras, je verrai ensuite avec mes propres yeux.