Léonore, ou l'amour conjugal fait historique en deux actes et en prose mêlée de chantes
Part 3
Il ne mourra point, vous dis-je... ou je péris avec lui.
FLORESTAN.
Quel si vif intérêt!...
ROC.
Je n'peux r'venir de ma surprise.
LÉONORE.
C'est ici qu'il faut déchirer le voile qui me couvre (_à Roc._) apprenez donc que ce jeune orphelin qui a su vous intéresser, que ce porte-clefs qui depuis un an fait auprès de vous un service irréprochable, et si peu fait pour son sexe, est une femme inspirée par l'amour conjugal...
ROC.
Une femme?
LÉONORE.
Voyez, en un mot, l'épouse de cette victime souffrante, et connoissez en moi Léonore Florestan.
FLORESTAN.
Dieu!
PIZARE.
Qu'entends-je?
ROC.
Est-il bien possible!
FLORESTAN.
Ô prodige de force et du vertu!
LÉONORE, _toujours à Roc._
Ne souffrez pas qu'on fasse couler le sang de mon époux; le ciel ne m'a fait pénétrer dans cet abîme que pour empêcher le plus noir des attentats... Secourez-moi, vous qu'il a choisi pour être mon soutien, répondez aux décrets de la justice éternelle.
PIZARE, _s'élançant entre Roc et Léonore, et les séparant avec force._
Eh quoi! tu pourrois céder à une femme, oublier à la fois ton devoir et ta fortune!... Vois donc qui je suis (_Il arrache son masque_), et reconnois Pizare!
ROC, _intimidé._
Le gouverneur!
FLORESTAN, _avec force._
Pizare!....
PIZARE, _avec fureur._
Oui, Pizare.
FLORESTAN, _s'élançant et agitant ses chaînes._
Ah scélérat! (_Tableau, moment de silence._)
PIZARE, _donnant une bourse à Roc, qu'il éloigne peu-à-peu._
Voici cent piastres d'or que j'ajoute à celles que je t'ai données!... Tu connois mon crédit, mes trésors, ma puissance; balanceras-tu maintenant à me seconder dans ce que je viens faire?.... Allons, séparons-les.... (_Il s'avance une seconde fois pour frapper Florestan._)
LÉONORE, _tirant subitement de son sein un pistolet à deux coups, et le présentant sur la poitrine de Pizare._
Si tu avances, tu es mort.
(_Pizare s'arrête interdit et surpris: on entend aussitôt sonner la trompette._)
PIZARE, _à demi-voix, et avec le plus grand égarement._
Ciel! déjà le ministre!...
ROC, _à part et à l'écart._
Le ministre, dit-il!
PIZARE, _avec le plus grand égarement._
Ô rage, ô contre-tems funeste!... (_à part._) il faut que je paroisse au plutôt devant lui.... que je quitte ce déguisement.... (_Roc._) Viens, sortons; nous reviendrons ici quand il en sera tems. (_il emmène Roc._)
LÉONORE, _courant après Roc et l'arrêtant par ses habits._
Vous pourriez nous abandonner.... nous livrer à ce vil assassin! (_Elle tombe aux pieds de Roc, qui saisit cet instant pour lui arracher le pistolet qu'elle tient à la main: elle se débat en poussant des cris perçans._)
FLORESTAN.
Et je suis enchaîné!
(_Roc se débarrasse de Léonore, sort avec Pizare qui l'a vu arracher le pistolet, et ferme la porte sur eux._)
SCÈNE IV.
LÉONORE, FLORESTAN.
LÉONORE, _avec le plus grand abattement._
Et j'ai pu me laisser ravir cette arme!... c'en est fait, je perds dans un instant le fruit de tous mes travaux.... plus d'espoir... non, non, plus d'espoir!.... (_Elle tombe évanouie sur les décombres de la citerne._)
DUO.
FLORESTAN.
Je ne puis revenir de mon étonnement.... Est ce bien toi, toi que j'adore! Pas le moindre soupir, le moindre mouvement.... Léonore!.... Léonore!....
(_il s'élance vers elle; il est retenu par sa chaîne._)
Vains efforts!... elle va mourir, Et je ne puis la secourir!.... Chaîne cruelle! Léonore!...
LÉONORE, _encore sans connaissance._
Qui m'appelle?...
FLORESTAN.
C'est Florestan,.... c'est ton époux....
LÉONORE, _revenant peu-à-peu._
Que cette voix,... que ces accens sont doux!
FLORESTAN, _lui tendant les bras._
De la vertu rare et parfait modèle!... Léonore!
LÉONORE, _se relevant et s'appuyant le long de la muraille._
Qui m'appelle?
FLORESTAN.
C'est Florestan,.... c'est ton époux!
LÉONORE.
Quoi Florestan!.... quoi, mon époux!...
(_Elle l'apperçoit, jette un cri, se relève avec élan, retombe épuisée, et ne traîne dans ses bras._)
ENSEMBLE.
Est-ce bien toi, toi que je presse Et dans mes bras et sur mon cœur? Ô doux momens! ô douce ivresse! Vous réparez un siècle de douleur.
LÉONORE.
Unique objet de ma tendresse!...
FLORESTAN.
Comme tu réchauffes mon cœur!....
LÉONORE.
Viens encore là.... que je te presse!
FLORESTAN.
Baume divin!... douce chaleur!...
ENSEMBLE.
Est-ce bien toi, loi que je presse, Et dans mes bras et sur mon cœur? Ô doux moment, ô douce ivresse! Vous réparez un siècle de douleur.
FLORESTAN, _par mots entrecoupés._
Mais dis-moi donc... par quel moyen que je ne puis comprendre... par quel prodige as-tu pu pénétrer jusqu'à moi?
LÉONORE, _de même._
À l'empressement que mit Pizare... aussitôt ta disgrâce... à se faire nommer gouverneur de cette forteresse, je ne doutai plus que tu y respirois encore.... je quittai Séville sans faire part de mon projet à personne.... et vins seule, à pied, m'établir sous ce déguisement à la porte de ces prisons... où je suis parvenue à intéresser le geôlier; ton persécuteur lui-même... en un mot, à devenir porte-clefs.
FLORESTAN.
Et tu as pu résister à tant de fatigues!
LÉONORE.
Tu m'inspirois.... mes forces étoient inépuisables.
FLORESTAN.
Supporter tant d'humiliations!
LÉONORE.
Rien n'est humiliant, quand le cœur s'en glorifie.
FLORESTAN.
Jamais.... non jamais on ne poussa aussi loin l'héroïsme de l'amour. Laisse-moi... ah! laisse-moi te contempler et t'admirer encore, (_avec douleur_) Faut-il que des momens aussi doux soient payés par tant de travaux et de peines... (_avec force._) ah! si j'avois l'arme que t'a ravie cet inflexible geôlier; malgré le peu de forces qui me restent, malgré le poids de ces chaînes énormes, je sens que je vendrois encore cher notre vie.
(_On entend tout au fond du théâtre, le chœur suivant qui s'approche par degrés._)
CHŒUR.
Vengeance! Vengeance! Il faut obéir promptement.
LÉONORE, _avec force._
Voici notre dernier moment!
FLORESTAN.
Non, non, pour nous plus d'espérance.
ENSEMBLE.
Mais en subissant le trépas, Je mourrai du moins dans tes bras.
CHŒUR, _beaucoup plus rapproché._
Vengeance! Vengeance!
FLORESTAN, LÉONORE _ensemble._
Non, non, pour nous plus d'espérance.... Mais en subissant le trépas, Je mourrai au moins dans tes bras.
(_L'orchestre exprime le tumulte la plus grand; la porte s'ouvre, et le théâtre se remplit des personnages suivans._)
SCÈNE Ve. et dernière.
LES PRECEDENS, DOM FERNAND, _accompagné de sa suite_, PIZARE, _tenu par plusieurs gardes;_ ROC, MARCELINE, JACQUINO, PRISONNIERS, PEUPLE, GARDES, portant des flambeaux.
ROC, _accourant avec précipitation, et désignant à Dom Fernand Léonore et Florestan serrés dans les bras l'un de l'autre._
Les voilà!.... les voilà!.... Sauvez-les, seigneur, achevez mon ouvrage!
FLORESTAN.
Que vois-je!... Dom Fernand!
DOM FERNAND, _fixant Léonore et Florestan toujours dans la même attitude._
Lui-même:... oui, je viens briser vos fers et terminer vos malheurs.
LÉONORE.
Ah seigneur! votre seule présence nous fait tout oublier. (_Elle tombe aux pieds de Dom Fernand qui la relève aussitôt._)
DOM FERNAND.
Relevez-vous, madame;... vous à mes pieds! ce seroit à moi de tomber aux vôtres, pour vous exprimer le respect qu'impriment vos vertus.
FLORESTAN.
Si vous saviez ce qu'elle a fait pour moi!
DOM FERNAND.
Je sais tout: cet homme vient de m'en instruire. (_Il désigne Roc._)
ROC.
Pardon si j'ai paru vous trahir un moment; mais j'nai feint de céder à votre persécuteur que pour vous sauver plus sûrement tous les deux; (_à Léonore, en lui remettant le pistolet qu'il lui avoit arraché,_) et si j'ai mis tant d'violence à vous arracher cette arme, (_d'un ton marqué_) c'est que je craignois, en vous la laissant ici, qu'elle n'vous donnât l'envie d'attenter à vos jours. (_À Florestan._) Ah! j'avois besoin de les conserver, ces jours précieux, pour me consoler des maux que ce barbare m'a forcé de vous faire endure.... (_à Pizare, tirant deux bourse de sa poche._) Tiens, voilà tout l'or que tu m'as fait accepter; j'aimois, je l'avoue, ce vil métal; mais tu m'en as dégoûté pour jamais. (_Il jette les deux bourses aux pieds de Pizare._)
DOM FERNAND, _à Pizare._
Et vous avez pu abuser à ce point de ma confiance! vous avez pu m'annoncer la mort de cet infortuné, pour accumuler sur sa tête tous les tourmens que peut suggérer la vengeance!.... Ah! que je me repens d'avoir cédé à vos conseils perfides, et que les grands sont à plaindre, quand ils sont mal environnés!... (_à Roc._) Détachez les fers de cette victime respectable.... Non, non; donnez-moi les clefs de ses chaîne; si peu méritées (_Roc détache de son trousseau plusieurs clefs qu'il remet à Dom Fernand._) C'est à vous, femme rare et magnanime, c'est à vous seul qu'appartient l'honneur de délivrer votre époux.
(_Léonore prend les clefs avec précipitation, et va détacher les chaînes de Florestan qui lui baise les mains, et la serre dans ses bras._)
MARCELINE, _à part, pendant que Léonore déchaîne Florestan._
Qui jamais auroit cru que c'Fidélio étoit une femme?
DOM FERNAND, _à Florestan qui s'avance vers lui, soutenu par Léonore._
Florestan?
FLORESTAN.
Seigneur?
DOM FERNAND.
Combien y a-t-il que vous êtes dans ces fers?
FLORESTAN.
Je l'ignore; les jours se confondent, pour moi, sans cesse avec les nuits, je n'ai pu les compter.
DOM FERNAND.
Je prétends le savoir.
ROC.
Seigneur, il doit y avoir deux ans et quelques jours.
DOM FERNAND, _aux gardes qui entourent Pizare._
Qu'on enchaîne ce monstre à la place de sa victime! (_on entraîna Pizare dans le cachot de Florestan._) Et bientôt je le ferai condamner au nom des lois, à supporter pendant le même tems, les tortures qu'inventa sa barbarie.
FLORESTAN.
Ah! sauvez-le de cet arrêt terrible... Son supplice, seigneur, seroit plus cruel que le mien: pour le supporter, il n'aura pas comme moi l'innocence.
LÉONORE.
Grâce, seigneur, grâce pour lui!
DOM FERNAND.
Non, non, on peut pardonner à l'erreur de l'inexpérience... mais épargner ce monstre qui se repaissoit du plaisir barbare d'assassiner son semblable; jamais... non jamais... (_Il prend Léonore d'une main_) Venez, modèle des épouses, honneur de votre sexe!... Ô, je veux publier par-tout ce que vous avez fait, de pareils traits consolent de rencontrer des Pizare... (_prenant Florestan de l'autre main._) Et vous, à qui ma funeste confiance a fait endurer tant de maux, venez reprendre, auprès de moi, la place qui vous est due; et soyez mon ami. Ah je n'ai pas trop du reste de ma vie, pour expier ce que je vous ai laissé souffrir.
FLORESTAN.
Ah! seigneur, tant de bontés me le paie avec usure.
LÉONORE, _à Marceline._
Et toi, charmante créature dont j'ai trahi la confiance et trompé la bonne foi... (_Elle désigne Florestan._) Mais voilà mon excuse...
MARCELINE.
Ah! je n'vous en veux pas... Mais où trouver jamais un vrai Fidélio?
JACQUINO.
Si al'vouloit s'contenter d'queuq-z-un qui rafolît d'elle...
LÉONORE.
Quel que soit l'époux qu'elle choississe; je me charge de sa dot, et lui voue à jamais la plus tendre amitié.
DOM FERNAND.
Sortons de ce triste séjour, où le crime vient enfin d'être démasqué. Empressons-nous d'en effacer le souvenir par le retour immuable de la justice et de la vérité.
FINALE.
CHŒUR GÉNÉRAL.
|LÉONORE ET FLORESTAN.| nos | La main des dieux sèche| | | larmes. | Tous les autres. | vos |
Célébrons tour-à-tour Le pouvoir et les charmes De la constance et de l'amour!
DOM FERNAND.
Vous qui, de Léonore, applaudissez le zèle, La patience et l'intrépidité, Femmes, prenez-la pour modèle, Et faites consister, comme elle, Votre bonheur dans la fidélité!
CHŒUR GÉNÉRAL.
| vos | La main des dieux sèche | | larmes. | nos |
Célébrons tour-à-tour Le pouvoir et les charmes De la constance et de l'amour! Chantons, bénissons ce beau jour!
FIN.