Leonore Ou L Amour Conjugal Fait Historique En Deux Actes Et En
Chapter 2
Attends, je vais t'aider.
MARCELINE.
Non, non; c'est inutile.... Mon père ne va pas tarder à r'venir, faut l'attendre ici, afin d'savoir c'que le gouverneur.... Et s'il y a d'bonnes nouvelles pour nous, tu viendras tout de suite m'en faire part.
LÉONORE.
Sois tranquille.
MARCELINE.
Allons, du courage, mon ami, du courage!.... Va, si tu es sans parens, sans famille, songe bien que ta Marceline t'aime assez pour te tenir lieu de tout.... (_Elle s'éloigne en la regardant tendrement._) Entends-tu bien; de tout..... oui, oui... de tout.... (_Elle sort par l'arcade ouverte, en regardant Léonore à qui elle fait des signes d'amitié, jusqu'à ce qu'elle soit tout-à-fait disparue._)
SCÈNE VI.
LÉONORE, _seule._
Quel abandon touchant! Quel aimable candeur!.... qu'il est pénible pour moi de la tromper ainsi!.... mais tout m'y contraint, et cette ombre impénétrable dont je me couvre depuis si long-tems m'est nécessaire pour achever mon entreprise... l'achever.... le pourrai-je?.... que d'obstacles à vaincre! que de dangers à courir!... n'importe; je touche au moment tant désiré de pénétrer dans les cachots secrets de cette forteresse; tout me dit que mon époux y vit encore; Dieu m'a donné des forces au-delà de mes espérances.... Allons, quoi qu'il puisse m'en arriver, il faut achever mon ouvrage.
ROMANCE.
PREMIER COUPLET.
Qu'il m'a fallu depuis deux ans De courage et de patience! Toujours sont des fardeaux pesans; Nouveaux dangers, craintes, souffrances.... Ah! je l'éprouve en ce moment, Rien dans la nature n'égale Ce feu sacré, ce sentiment De la piété conjugale.
DEUXIÈME COUPLET.
Ô toi qui causes tous nos maux, Je crois le voir.... je crois t'entendre!... Oui, tu gémis dans ces cachots; Et je ne saurois y descendre.... Ah, si par les soins que j'ai pris, Je peux franchir cet intervalle; C'est alors que j'aurai le prix De la piété conjugale!
SCÈNE VII.
LÉONORE, ROC.
ROC. (_Il revient avec précipitation._)
FIDÉLIO?... es-tu seul?... Il faut que j'te parle.
LÉONORE, _sur lu devant de la scène._
Comme vous paroissez ému, maître Roc! Le gouverneur vous auroit-il mal accueilli?
ROC.
Ben au contraire; je n'l'ai jamais vu aussi confiant, aussi familier.... J'lui ai d'abord fait part de ton mariage avec Marceline; il en a paru charmé, m'a fait l'éloge de ta fidélité, de ton intelligence, et m'a permis de te conduire, et ça, dès aujourd'hui, dans tous les cachots des prisonniers d'état....
LÉONORE, _réprimant un grand mouvement de j'oie._
Dès aujourd'hui!...
ROC.
Oui.... et nous allons commencer par celui de c't'inconnu dont nous parlions tantôt.... Il faut que dans une heure il soit....
LÉONORE.
Quoi donc!
ROC.
Mort....
LÉONORE, _frappée._
Mort!
ROC.
Et qu'il ne reste pas la moindre trace de son existence.
LÉONORE, _avec la plus vive émotion._
Mort; dites-vous!
ROC.
J'en ai d'abord frémi... l'gouverneur assure que l'intérêt de l'état en dépend; qu'il y va du r'pos et d'l'honneur d'une des premières familles d'Espagne: tant y a que j'ai promis....
LÉONORE, _avec explosion._
D'assassiner ce malheureux!
ROC.
Non pas, non pas... Voici c'dont nous sommes convenues
LÉONORE, _avec une vivacité dévorante._
Voyons.... voyous....
ROC.
Trois heures vont sonner....
LÉONORE.
Oui, dans l'instant.
ROC.
Les prisonniers du p'tit pavillon vont v'nir prendre l'air, suivant l'usage...
LÉONORE.
Sans doute; eh bien?
ROC.
Mais donne-moi donc l'tems d'parler.... Nous allons profiter de c'moment-là pour descendre tous les deux, et à l'insu de qui que ce soit, dans l'endroit où est enchaîné l'prisonnier dont il s'agit. Là, sans lui dire un seul mot, et sans répondre aux questions qu'il pourra nous faire, nous nous mettrons à décombrer l'entrée d'une citerne profonde, qui se trouve sous les restes d'un vieux cachot séparé du sien. Nous ne perdrons pas une seule minute; et sitôt notre ouvrage terminé, j'en donnerai l'signal dont je suis convenu; nous ouvrirons la porta à laquelle se présentera un homme masqué que nous introduirons dans le souterrain... et... qui... qui achèvera le reste.
LÉONORE.
Je vous entends... oui, oui.... je vous comprends.
ROC.
Nous remontrons ensuite ici, et nous partagerons cette bourse. (_Il la tire de son sein._) que le gouverneur vient de me donner, et qui contient cent piastres d'or.
LÉONORE, _affectant une grande joie._
Cent piastres d'or!
ROC.
J'étois bien sûr que ça t'f'roit l'même effet qu'à moi.... oui... cinquante pour chacun.... mais c'est à condition qu'i n's'ra jamais question de rien; j'l'ai bien promis au gouverneur; tu connois sa sévérité, son pouvoir: songe bien qu'un seul mot nous perdroit tous les deux.
LÉONORE.
Ne craignez, rien, ne craignez rien, vous dis-je.... et soyez sûr que ce secret important.... m'intéresse autant que vous.... (_Après un moment de silence et de réflexion._) Oui, je vous accompagnerai... je suis trop fier de votre confiance... et de celle du gouverneur, pour ne pas y répondre... je n'ai pu, je l'avoue, me défendre d'un premier mouvement...
ROC.
Oh! bien naturel: je l'ai i'senti tout d'même.
LÉONORE, _avec adresse, et passant familièrement un bras sur le col de Roc._
Mais, après tout, de quoi s'agit-il?... d'ouvrir une cistern; voilà tout... nous devons ignorer l'usage qu'on vent en faire...
ROC.
C'est çà, c'est çà.
LÉONORE.
Ce n'est pas à nous d'aller au-delà des ordres qu'on nous donne... et quand bien même il s'agiroit d'un crime... (_Elle frissonne_) ce que je suis loin de penser.... nous ne pouvons jamais en être les complices.
ROC.
C'est c'que je m'suis dit... C'est singulier, comme ta façon d'voir les choses s'accorde toujours avec la mienne... Allons, voilà qui est bien entendu... (_lui donnant un trousseau de clefs._) Tiens, voici les clefs du p'tit pavillon: j'te r'garde dès ce moment comme un s'cond moi-même; aussitôt que tu entendras sonner trois heures, tu ouvriras cette grille aux prisonniers; (_Il désigne l'arcade qui est fermée._) tu viendras ensuite me r'trouver chez nous, où j'vais, en t'attendant, me précautionner des outils nécessaires pour notre travail... Allons, mon Fidélio, allons; voilà une bonne journée qui s'prépare pour toi; il faut en profiter, mon garçon, il faut en profiter.
(_Il sort par l'arcade à la gauche du spectateur._)
SCÈNE VIII.
LÉONORE, _seule._
Oui, oui, j'en profiterai... exécrable Pizare! Je saurai déjouer tes complots et braver ta barbarie.
AIR. (_Le mouvement en est vif et plein de force._)
Ô toi, mon unique espérance, Toi qui venges le juste et frappes le méchant, Sauve à la fois, Dieu tout-puissant, L'amour, l'hymen et l'innocence.... Dans un moment peut être, hélas! Sur mon époux une main sanguinaire.... Soutiens une force; ô ciel! arme mon bras; Dans son cachot condois mes pas. Si je ne puis le rendre la lumière, J'y pourrai du moins recueillir Ses adieux, son dernier soupir... Ô toi, mon unique espérance, etc.
J'ai pensé vingt fois me trahir devant ce geôlier..... À travers sa rudesse, il porte un cœur vraiment sensible... Si je lui découvrois qui je suis!... Peut-être que mon dévouement, la singularité de ma situation.... mais il est trop attaché aux profits de son emploi, pour accepter mes offres; il redoute trop la puissance et l'inflexibilité du gouverneur, pour ne pas me sacrifier à ce barbare. Non, non; il faut suivre mon projet.... (_Ici on entend l'horloge._) Trois heures sonnent; exécutons d'abord les ordres qu'on m'a donnés; ils sont sacrés pour moi, puisqu'ils ont pour objet le soulagement de tant d'infortunés. (_Ella va ouvrir la grille, et revient sur le devant du théâtre._) Allons, le sort en est jeté.... sauvons mon époux, ou mourons avec lui. (_Ella sort._)
SCÈNE IX.
PRISONNIERS DE TOUT ÂGE.
(_Ils descendent de la grille pendant le morceau suivant; et remplissent le théâtre._)
CHŒUR.
Que ce beau ciel, cette verdure, Versent sur nous un baume frais! Qu'il cruel, douce nature, D'être privé de tes bienfaits!
UN PRISONNIER.
Mais livrons-nous à l'espérance, Peut-être un jour la providence Pourra de notre sort adoucir la rigueur Et nous rendre l'indépendance.
TOUS LES AUTRES, _chacun à part avec l'élan le plus vif._
Je pourrais, juste ciel, retrouver le bonheur? Et renaître à l'indépendance?....
LE PRISONNIER.
Parlez plus bas... de la prudence! Craignez, craignez le gouverneur!
TOUS LES AUTRES.
Parlons plus bas.... de la prudence!.... Craignons, craignons le gouverneur.
CHŒUR GÉNÉRAL.
Que ce beau ciel, cette verdure, Versent sur nous un baume frais! Qu'il est cruel, douce nature, D'être privé de tes bienfaits!
(_En achevant ce morceau, qui doit finir insensiblement, ils sortent par l'arcade qui est à la gauche du spectateur, et la toile tombe._)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
_Le théâtre représente un souterrain obscur. Sur le côté de la scène, à la gauche du spectateur, est un avancement formant l'entrée d'un vieux cachot, auprès duquel sont plusieurs gross es pierres. Sur l'autre côté de la scène, et vis-à-vis, est un pareil avancement tout-à-fait en ruines et environné de décombres, formant un creux, dans lequel est une citerne; au-dessus de ces ruines sont plusieurs crévasses, à travers lesquelles on aperçoit les marches d'un escalier qui se perd dans le lointain. Au fond du théâtre est une grande porte double, percée dans une épaisse muraille, et élevée sur plusieurs marches de pierre._
SCÈNE PREMIÈRE.
FLORESTAN, _seul._
(_Pendant la ritournelle, il sort du cachot qui est à la gauche du spectateur, et vient s'asseoir sur les pierres qui sont auprès, Il est attaché, par le milieu du corps, à une longue chaîne, dont l'extrémité est scellée dans le mur._)
RECITATIF.
Dieu! quelle obscurité!.... quel éternel silence!.... Quoi! séparé de tout, et seul dans l'univers!.... N'est il donc point, grand dieu, de terme à ma souffrance? Dois-je finir mes jours dans ces indignes fers?
ROMANCE.
PREMIER COUPLET.
Faut-il au printems de mon âge Languir dans la captivité? Eh quoi, l'abandon, l'esclavage Sont le prix de la vérité? Pour un destin si déplorable De quoi suis-je coupable, hélas? D'un tyran, d'un monstre exécrable J'ai dévoilé les attentats.
DEUXIÈME COUPLET.
(_Il tire un portrait de son sein._)
Ô toi dont l'image chérie Seule est témoin de mes douleurs, Ma Léonore, ô tendre amie! Résigne-toi, sèche tes pleurs: Si l'on termine ma carrière; Eleve ton âme, et dis-toi: »Jusques à mon heure dernière, »Mon époux fut digne de moi.
(_Ici on apperçoit à travers les crévasses, Roc et Léonore qui descendent l'escalier à la lueur d'une lanterne._)
TROISIEME COUPLET.
Ô seul appui de l'innocence, Justice, où donc est ton pouvoir! Ah! si tu ne prends ma défense, Il ne me reste plus d'espoir.... Mais je m'affoiblis, je chancelle.... La faim.... le froid, glacent mes sens.... Viens, ô mort!.... c'est toi que j'appelle; Viens mettre un terme à mes tourmens!
(_Il tombe accablé sur les pierres qui sont auprès de lui; son visage est caché dans ses mains._)
SCÈNE II.
FLORESTAN, ROC, LÉONORE, (_La porte du fond du théâtre s'ouvre: Roc entre le premier; il porte à la main une grosse lanterne et sous le bras une gourde pleine de vin; Léonore descend ensuite portant sur l'épaule une pelle de bois et deux pioches._)
LÉONORE, _à demi-voix._
Comme il fait froid dans ce souterrain!
ROC.
Ça n'est pas étonnant... Il est si profond!
LÉONORE, _regardant de tous cotés avec inquiétude et avidité._
J'ai cru que nous n'en trouverions jamais l'entrée.
ROC, _s'avançant du coté de Florestan._
Le voici....
LÉONORE.
Où donc?
ROC, _lui montrant Florestan._
Là.... Etendu sur ces pierres.
LÉONORE, _d'une voix altérée, et cherchant à reconnoître le prisonnier._
Il paroît sans mouvement.
ROC.
Il est peut-être mort.
LÉONORE, _frissonnant._
Vous croyez!
(_Florestan fait un mouvement convulsif._)
ROC, _à demi-voix._
Non, non: il sommeille.... Il faut en profiter pour nous mettre à l'ouvrage: nous n'avons pas de tems à perdre.
(_Il va à la droite du spectateur._)
LÉONORE, _à part et le suivant._
Impossible de démêler aucun de ses traits; impossible!... ô mon dieu, si c'est lui, protège-moi!
ROC. (_Il pose la lanterne sur le haut de l'avancement qui se trouve auprès de lui, et le théâtre s'éclaire à moitié._)
C'est là... sous ces décombres que se trouve la citerne en question.... Il ne s'agit que de creuser un peu, afin d'en dégager l'entrée.... donne-moi cette pioche, et mets-toi là. (_Il descend dans un creux jusqu'à la ceinture, pose près de lui sa gourde et son trousseau de clefs. Léonore reste sur le bord, et lui présente une pioche._) Tu trembles, je crois, as-tu peur?
LÉONORE, _officiant un air ferme et assuré._
Oh que non!.... c'est que j'ai froid.
ROC, _brusquement._
Allons, allons, tu vas t'réchauffer en travaillant.
DUO.
(_Pendant ce morceau, qui doit être chanté à demi-voix, Léonore profite momens où Roc baisse la tête pour regarder le prisonnier qui conserve son attitude._)
ROC, _piochant la terre au fond du creux._
Dépêchons-nous, ferme à l'ouvrage! Sous peu de tems on doit venir.
LÉONORE, _piochant aussi, mais un peu éloignée de Roc._
Comptez, comptez sur mon courage, Et sur mon zèle à vous servir.
ROC, _enlevant une grosse pierre de l'endroit où il est descendu._
Enlevé avec moi cette pierre; Soutiens-la bien.
LÉONORE, _enlevant la pierre avec beaucoup de peine._
Ne craignez rien: J'y mets ma force toute entière.
ROC.
Encore un peu.... bon! bon!
LÉONORE.
Attendez.
ROC.
Bien! c'est ça.
LÉONORE.
Portez sur moi....
(_Ils font rouler la pierre sur les décombres._)
ROC.
Nous y voilà!...
(_Ils reprennent haleine._)
ENSEMBLE. (_Ils piochent._)
Dans un instant on doit venir. Dépêchons-nous; ferme à l'ouvrage!
LÉONORE.
Comptez, comptez sur mon courage Et sur mon zèle à vos servir.
ROC.
Oui, je suis sûr de ton courage Et de ton zèle à me servir.
LÉONORE, _à part et regardant le prisonnier, pendant que Roc travaille, courbé au fond de la fosse._
Qui que tu sois, pauvre victime, Je veux te sauver du trépas: Non, non, je ne souffrirai pas Que l'on consomme un si grand crime.
ROC, _se relevant tout-à-coup._
Que dis-tu là tout bas?
LÉONORE.
Moi; je ne parle pas....
(_Elle se remet à piocher._)
ENSEMBLE.
Dépêchons-nous, ferme à l'ouvrage! Sous peu de tems on doit venir.
LÉONORE.
Comptez, comptez sur mon courage Et sur mon zèle à vous servir.
ROC.
Oui, je suis sur de ton courage Et de ton zèle à me servir.
(_Pendant la ritournelle, Roc boit à sa gourde; Florestan revient de son abattement et relève sa tête, sans tourner encore son visage du côté de Léonore._)
LÉONORE.
Il se réveille!
ROC, _s'arrêtant de boire tout-à-coup._
Il se réveille, dis-tu?
LÉONORE, _avec le plus grand trouble, et cherchant la figure du prisonnier._
Oui, oui.... il vient de relever la tête.
ROC.
Il va sans doute faire encore mille questions, il faut que j'lui parle seul... Voilà qui est à-peu-près terminé... (_Il remonte de la fosse._) Descends à ma place, et acheve d'enlever le reste de ces décombres, afin qu'on puisse ouvrir aisément cette citerne.
(LÉONORE, _elle descend dans la fosse en frémissant._)
(_À part pendant que Roc s'approche doucement de Florestan._)
Ce qui se passe en moi est inexprimable.... Ecoutons!....
Roc, _à Florestan._
Eh ben, vous v'nez donc d'prendre quelques momens de repos! C'est toujours ça.
FLORESTAN, _sans détourner encore la tête._
De repos, dites-vous?
LÉONORE, _toujours à part._
Cette voix....
FLORESTAN, _sur le même ton et dans la même attitude._
Ah, dites plutôt de l'accablement le plus affreux.... de la mort la plus douloureuse.
LÉONORE.
Si je pouvois un seul instant découvrir sa figure!
FLORESTAN, _toujours à Roc._
Serez-vous toujours insensible au cri de l'innocence?... N'aurez-vous jamais pitié du malheureux Florestan?
(_En prononçant ces derniers mots, il tourne sa figure du côté de Léonore._)
LÉONORE.
Enfin le voilà... (_elle tombe éperdue sur le bord de la fosse._)
Roc, _toujours à Florestan._
Eh! que voulez-vous que je fasse?... J'exécute les ordres qu'on m'donne: c'est mon métier.
FLORESTAN.
Ah! je n'exige rien qui soit contre votre devoir; mais ne pourriez-vous, sans y manquer, m'apprendre enfin qui commande en ces lieux; quel est le gouverneur de ces prisons d'état?
ROC.
(_À part._) Je n'risque rien maintenant de l'satisfaire; (_à Florestan._) le gouverneur de ces prisons, c'est dom Pizare.
FLORESTAN.
Pizare, dites-vous!... Ah! je ne suis plus surpris des tortures sans nombre dont je suis accablé.... c'est lui dont j'osai divulguer les crimes, l'abus d'autorité; c'est lui qui trouvant encore le moyen d'arracher des ordres supérieurs, m'a fait plonger vivant dans ce séjour de mort, dont sans doute il ne s'est fait nommer gouverneur, que pour exercer sur moi la plus cruelle vengeance.
LÉONORE, _reprenant ses sens par degrés._
Ô monstre! ta barbarie me rend toute ma force.
FLORESTAN.
Si vous vouliez me servir, l'amitié la plus tendre,... (_mouvement d'indifférence de Roc._) les bénédictions d'une famille entière (_autre mouvement d'indifférence_) votre fortune assurée; (_Roc fait un mouvement d'émotion_) vous n'êtes pas fait pour être le complice d'un assassin; sauvez-moi, arrachez-moi de ces cachots affreux.
ROC, _après un instant de réflexion._
Non, non; impossible!
FLORESTAN.
Je ne vous demande pas de briser vous-même ces fers confiés à votre garde; mais envoyez au plutôt à Séville: nous ne devons pas en être éloignés;... sur la place d'Armes est l'hôtel qui porte mon nom; vous y ferez demander Léonore Florestan....
LÉONORE, _toujours à part._
Il est loin de penser qu'en ce moment elle creuse sa fosse.
FLORESTAN.
Pardonnez si à ce nom chéri, tout mon cœur s'est ému vous la ferez instruire que j'existe encore.... vous lui apprendrez l'endroit où je suis enchaîné, le nom du barbare qui commande en ces lieux.... elle obtiendra ma liberté, ma vie.... et vous aurez à-la-fois protégé la vertu, servi l'amour, et sauvé l'innocence.
ROC.
Impossible, vous dis-je, je me perdrois sans vous être utile.
FLORESTAN.
Eh bien, puisqu'il faut que je termine ici mon sort, daignez du moins en adourir l'amertume, et ne me laissez pas expirer lentement de misère et de besoin;... ces vêtemens pourris par l'humidité de ce cachot, forment sur mon corps une glace mortelle... depuis un jour entier pas la moindre nourriture: si vous saviez ce que je souffre!
LÉONORE, _s'élançant et se retenant avec effort le long de la muraille._
Quelle épreuve! ô mon dieu!
FLORESTAN.
Par pitié, une seule goutte d'eau, pour rafraîchir un peu mes entrailles brûlantes.... une goutte d'eau; c'est bien peu de chose; ne me la refusez pas.
ROC, _à part._
Il me déchire malgré moi.
LÉONORE, _examinant Roc._
Il paroît s'attendrir.
FLORESTAN, _à Roc, du ton le plus pénétrant._
Vous ne me répondez rien?
ROC, _avec émotion._
Je n'puis vous procurer ce; que vous m'demandez.... tout ce que j'puis vous offrir, c'est un reste de vin que j'ai là dans ma gourde.... Fidélio?
LÉONORE, _portant la gourde avec la plus grande précipitation._
La voilà.... la voilà....
FLORESTAN, _regardant Léonore._
Quel est donc ce jeune homme?
ROC.
Mon porte-clefs... et mon gendre sous peu de jours... (_Presentant la gourde à Florestan._) c'est peu de chose; mais vrai, j'vous l'offre de bon cœur.... (_à Léonore pendant que Florestan boit._) comme tu es ému, toi!
LÉONORE, _avec le plus grand trouble._
Eh qui ne seroit pas?... vous-même, maître Roc...
ROC.
Il est vrai... ce diable d'homme a un son de voix...
LÉONORE.
Oh, oui... qui pénètre jusques au fond du cœur.
TRIO.
FLORESTAN, _après avoir bu une bonne partie du vin._
Que l'éternelle providence Répande sur vous ses bienfaits! Non, non, je n'oublierai jamais Cette précieuse assistance.
ROC, _bas à Léonore qu'il lire à l'écart._
Sans crainte on peut le secourir: Dans un instant il va périr.
LÉONORE, _à part._
Comme je me sens tressaillir! Prenons bien garde à me trahir!
FLORESTAN, _aussi à part._
Ah! si je pouvait parvenir À les toucher, à les fléchir.
ROC.
Sans crainte on peut le secourir: Dans un instant il va périr.
LÉONORE.
Comme je me sens tressaillir! Prenons bien garde à me trahir!
FLORESTAN.
Ah! si je pouvois parvenir, À les toucher, à les fléchir!
LÉONORE, _bas à Roc et avec négligence, tirant un morceau de pain de sa poche._
ENSEMBLE, _chacun à part._
Ce peu de pain que par mégarde J'ai conservé sur moi...
ROC.
Je t'entends: non, garde-toi, C'est nous exposer; prenons garde!
LÉONORE.
Vous me privez d'un grand plaisir.
ROC.
Non, je ne saurois consentir À cette imprudence extrême.
LÉONORE, _d'un ton marqué._
Sans crainte on peut le secourir: Dans un instant il va périr....
ROC.
Aux ordres c'est desobéir.
LÉONORE, _d'un ton plus marqué encore._
Dans un instant il va périr.
ROC.
Eh bien!... va donc l'offrir loi-même....
LÉONORE, _offrant la morceau de pain à Florestan avec le plus grand trouble._
Tenez.... prenez!...
FLORESTAN, _saisissant la main de Léonore._
Dieu! quelle douce voix! Ah! laissez-moi baiser cette main mille fois.... Que je l'arrose de mes larmes!
LÉONORE, _à part._
Moment plein d'horreur et de charmes!
ROC.
Sans crainte on peut le secourir: Dans un instant il va périr.
LÉONORE.
Comme je me sens tressaillir! Prenons bien garde à me trahir!
FLORESTAN.
Oui, oui, je pourrai parvenir À les toucher, à les fléchir.
(_Pendant la ritournelle, Florestan dévore le petit morceau de pain_)
ROC, _à Léonore après un moment de silence général._
Tout est prêt; je vais donner l'signal. (_Il va au fond du théâtre._)
LÉONORE, _à part._
C'est ici qu'il faut de la force et du courage.
ROC, _à Léonore, en revenant chercher son trousseau de clefs qui est sur une pierre a coté de la fosse._
Ne reste pas auprès de lui; et surtout n'lui fais rien connoître...
LÉONORE.
Soyez tranquille.
FLORESTAN, _à Léonore, pendant que Roc va ouvrir la porte._
Où va-t-il!... (_Roc donne un grand coup du sifflet et ouvre la porte._) quel est ce signal effrayant?... Est-ce ma mort que l'on prépare?
LÉONORE, _avec la plus grande altération._
Non, non.... rassurez-vous, cher prisonnier...
FLORESTAN.
Ô ma Léonore, je ne te verrai donc plus!...
LÉONORE, _à part, et réprimant un mouvement qui l'emporte vers Florestan._
Tout mon cœur s'élance vers lui... (_à Florestan._) Rassurez-vous, vous dis-je... souvenez-vous bien; quoi que vous puissiez voir on entendre... souvenez-vous que par-tout il est une providence... oui, oui, il est une providence! (_Elle s'éloigne et va du côté de la citerne._)
FLORESTAN, _à part, et la suivant des yeux._
Que veut-il dire? chaque mot de sa bouche va jusqu'au fond de mon cœur.
SCÈNE III.
LES PRECEDENS, PIZARE, _déguisé et masqué._
PIZARE, _à Roc, et déguisant sa voix._
Tout est-il prêt?
ROC.
Oui, il ne s'agit plus que d'ouvrir la citerne.
PIZARE.
C'est bon... Fais retirer ce jeune homme.
ROC, _à Léonore._
Allons, éloigne-toi.
LÉONORE, _avec le plus grand trouble._
Qui!... moi!.. et vous?...
ROC.
Ne faut-il pas que j'détache les fers du prisonnier?... Allons, allons, éloigne-toi.
_Léonore s'éloigne d'abord au fond du théâtre, et s'approche ensuite, dans l'ombre, du côté de Florestan, en tenant toujours les yeux attachés sur l'homme masqué._
PIZARE, _à part._
Oui, pour que tout soit à jamais enseveli dans l'ombre, je me déferai d'eux (_Il désigne Roc et Léonore._) avant la fin du jour.
ROC, _à Pizare._
Faut-il le déchaîner?
PIZARE.
Non, non, il faut auparavant... (_à part._) le tems presse... (_Il saisit son poignard._) Frappons!
(_Au moment où Pizare s'avance pour frapper Florestan, Léonore s'élance en jetant un cri perçant, et le couvre de son corps._)
LÉONORE.
Je le défends... il ne mourra point.
PIZARE.
Eh quoi! jeune téméraire....
LÉONORE.