Leone Leoni

Chapter 9

Chapter 93,628 wordsPublic domain

--Leoni se tira fort habilement d'affaire en enlevant sa fiancée sous mes yeux, c'est-à-dire le million en diamants qu'elle portait sur elle. Il vous cacha, vous et vos joyaux, je ne sais où. Au milieu des larmes répandues sur le sort de sa fille, votre père pleura un peu ses belles pierreries si bien montées. Un jour il lui arriva de dire naïvement devant moi que ce qui lui faisait le plus de peine dans ce vol, c'est que les diamants seraient vendus à moitié prix à quelque juif, et que ces belles montures, si bien travaillées, seraient brisées et fondues par le receleur, qui ne voudrait pas se compromettre.--C'était bien la peine de faire un tel travail! disait-il en pleurant; c'était bien la peine d'avoir une fille et de tant l'aimer!

Il parait que votre père eut raison; car avec le produit de son rapt, Leoni ne trouva moyen de briller à Venise que trois mois. Le palais de ses pères avait été vendu, et maintenant il était à louer. Il le loua et rétablit, dit-on, son nom sur la corniche de la cour intérieure, n'osant pas le mettre sur la porte principale. Comme il n'est décidément connu pour un filou que par très-peu de personnes, sa maison fut de nouveau le rendez-vous de beaucoup d'hommes comme il faut, qui sans doute y furent dupés par ses associés. Mais peut-être la crainte qu'il avait d'être découvert l'empêcha-t-elle de se joindre à eux, car il fut bientôt ruiné de nouveau. Il se contenta sans doute de tolérer le brigandage que ces scélérats commettaient chez lui; il est à leur merci, et n'oserait se défaire de ceux qu'il déteste le plus. Maintenant il est, comme vous le savez, l'amant en titre de la princesse Zagarolo; cette dame, qui a été fort belle, est désormais flétrie et condamnée à mourir prochainement d'une maladie de poitrine... On pense qu'elle léguera tous ses biens à Leoni, qui feint pour elle un amour violent; et qu'elle aime elle-même avec passion. Il guette l'heure de son testament. Alors vous redeviendrez riche, Juliette. Il a dû vous le dire: encore un peu de patience, et vous remplacerez la princesse dans sa loge au spectacle; vous irez à la promenade dans ses voilures, dont vous ferez seulement changer l'écusson; vous serrerez votre amant dans vos bras sur le lit magnifique où elle sera morte, vous pourrez même porter ses robes et ses diamants.

Le cruel Henryet en dit peut-être davantage, mais je n'entendis plus rien, je tombai à terre dans des convulsions terribles.

XVII.

Quand je revins à moi, je me trouvai seule avec Leoni. J'étais couchée sur un sofa. Il me regardait avec tendresse et avec inquiétude.

--Mon âme, me dit-il lorsqu'il me vit reprendre l'usage de mes sens, dis-moi ce que tu as! Pourquoi t'ai-je trouvée dans un état si effrayant? Où souffres-tu? Quelle nouvelle douleur as-tu éprouvée?

--Aucune, lui répondis-je. Et je disais vrai, car en ce moment je ne me souvenais plus de rien.

--Tu me trompes, Juliette, quelqu'un t'a fait de la peine. La servante qui était auprès de toi quand je suis arrivé m'a dit qu'un homme était venu le voir ce matin, qu'il était resté longtemps avec toi, et qu'en sortant il avait recommandé qu'on te portât des soins. Quel est cet homme, Juliette?

Je n'avais jamais menti de ma vie, il me fut impossible de répondre. Je ne voulais pas nommer Henryet. Leoni fronça le sourcil.--Un mystère! dit-il, un mystère entre nous! je ne t'en aurais jamais crue capable. Mais tu ne connais personne ici!... Est-ce que...? Si c'était lui, il n'y aurait pas assez de sang dans ses veines pour laver son insolence... Dis-moi la vérité, Juliette, est-ce que Chalm est venu te voir? est-ce qu'il t'a encore poursuivie de ses viles propositions et de ses calomnies contre moi?

--Chalm! lui dis-je, est-ce qu'il est à Milan? Et j'éprouvai un sentiment d'effroi qui dut se peindre sur ma figure, car Leoni vit que j'ignorais l'arrivée du vicomte.

--Si ce n'est pas lui, dit-il en se parlant à lui-même, qui peut être ce faiseur de visites qui reste trois heures enfermé avec ma femme et qui la laisse évanouie? Le marquis ne m'a pas quitté de la journée.

--O ciel! m'écriai-je, tous vos odieux compagnons sont donc ici! Faites, au nom du ciel, qu'ils ne sachent pas où je demeure, et que je ne les voie pas.

--Mais quel est donc l'homme que vous voyez et à qui vous ne refusez pas l'entrée de votre chambre? dit Leoni, qui devenait de plus en plus pensif et pâle. Juliette, répondez-moi, je le veux, entendez-vous?

Je sentis combien ma position devenait affreuse. Je joignis mes mains en tremblant et j'invoquai le ciel en silence.

--Vous ne répondez pas, dit Leoni. Pauvre femme! vous n'avez guère de présence d'esprit. Vous avez un amant, Juliette! Vous n'avez pas tort, puisque j'ai une maîtresse. Je suis un sot de ne pouvoir le souffrir quand vous acceptez le partage de mon coeur et de mon lit. Mais il est certain que je ne puis être aussi généreux. Adieu.

Il prit son chapeau et mit ses gants avec une froideur convulsive, tira sa bourse, la posa sur la cheminée, et sans m'adresser un mot de plus, sans jeter un regard sur moi, il sortit. Je l'entendis s'éloigner d'un pas égal et descendre l'escalier sans se presser.

La surprise, la consternation et la peur m'avaient glacé le sang. Je crus que j'allais devenir folle; je mis mon mouchoir dans ma bouche pour étouffer mes cris, et puis, succombant à la fatigue, je retombai dans un accablement stupide.

Au milieu de la nuit, j'entendis du bruit dans la chambre; j'ouvris les yeux et je vis, sans comprendre ce que je voyais, Leoni qui se promenait avec agitation, et le marquis assis à une table et vidant une bouteille d'eau-de-vie. Je ne fis pas un mouvement. Je n'eus pas l'idée de chercher à savoir ce qu'ils faisaient là; mais peu à peu leurs paroles, en frappant mes oreilles, arrivèrent jusqu'à mon intelligence et prirent un sens.

--Je te dis que je l'ai vu et que j'en suis sur, disait le marquis. Il est ici.

--Le chien maudit! répondit Leoni en frappant du pied; que la Terre s'ouvre et m'en débarrasse!

--Bien dieu reprit le marquis. Je suis de cet avis-là.

--Il vient jusque dans ma chambre tourmenter cette malheureuse femme!

--Es-tu sûr, Leoni, qu'elle n'en soit pas fort aise?

--Tais-toi, vipère! et n'essaie pas de me faire soupçonner cette infortunée. Il ne lui reste au monde que mon estime.

--Et l'amour de M. Henryet, reprit le marquis.

Leoni serra les poings.--Nous la débarrasserons de cet amour-là, s'écria-t-il, et nous en guérirons le Flamand.

--Ah ça, Leone, ne va pas faire de sottise!

--Et toi, Lorenzo, ne va pas faire d'infamie.

--Tu appellerais cela une infamie, toi? nous n'avons guère les mêmes idées. Tu conduis tranquillement au tombeau la Zagarolo pour hériter de ses biens, et tu trouverais mauvais que je misse en terre un ennemi dont l'existence paralyse à jamais la nôtre! Il te semble tout simple, malgré la danse des médecins, de hâter par ta tendresse généreuse le terme des maux de ta chère phtisique...

--Va-t'en au diable! Si cette enragée veut vivre vite et mourir bientôt, pourquoi l'en empêcherais-je? Elle est assez belle pour me trouver obéissant, et je ne l'aime pas assez pour lui résister.

--Quelle horreur! murmurai-je malgré moi, et je retombai sur mon oreiller.

--Ta femme a parlé, je crois, dit le marquis.

--Elle rêve, répondit Leoni, elle a la fièvre.

--Es-tu sur qu'elle ne nous écoute pas?

--Il faudrait d'abord qu'elle eût la force de nous entendre. Elle est bien malade aussi, la pauvre Juliette! Elle ne se plaint pas, elle! elle souffre seule. Elle n'a pas vingt femmes pour la servir, elle ne paie pas de courtisans pour satisfaire ses fantaisies maladives; elle meurt saintement et chastement comme une victime expiatoire entre le ciel et moi.--Leoni s'assit sur la table et fondit en larmes.

--Voilà l'effet de l'eau-de-vie, dit tranquillement le marquis en portant son verre à sa bouche; je te l'avais prédit, cela te porte toujours aux nerfs.

--Laisse-moi, bête brute! s'écria Leoni en poussant la table, qui faillit tomber sur le marquis; laisse-moi pleurer. Tu ne sais pas ce que c'est que le remords, toi; tu ne sais pas ce que c'est que l'amour!

--L'amour! dit le marquis d'un ton théâtral en contrefaisant Leoni, le remords! voilà des mots bien sonores et très-dramatiques. Quand mets-tu Juliette à l'hôpital?

--Oui, tu as raison, lui dit Leoni avec un désespoir sombre, parle-moi ainsi, je l'aime mieux. Cela me convient, je suis capable de tout. A l'hôpital! oui. Elle était si belle, si éblouissante! je suis venu, et voilà où je la conduis! Ah! je m'arracherais les cheveux.

--Allons, dit le marquis après un silence, as-tu fait assez de sentiment aujourd'hui? Tudieu! la crise a été longue... Raisonnons à présent: ce n'est pas sérieusement que-tu veux te battre avec Henryet?

--Très-sérieusement, répondit Leoni; tu parles bien sérieusement de l'assassiner.

--C'est très-différent.

--C'est absolument la même chose. Il ne connaît l'usage d'aucune arme, et je suis de première force pour toutes.

--Excepté pour le stylet, reprit le marquis, ou pour le pistolet à bout portant; d'ailleurs tu ne tues que les femmes.

--Je tuerai au moins cet homme-là, répondit Leoni.

--Et tu crois qu'il consentira à se battre avec toi?

--Il acceptera, il est brave.

--Mais il n'est pas fou. Il commencera par nous faire arrêter comme deux voleurs.

--Il commencera par me rendre raison. Je l'y forcerai bien, je lui donnerai un soufflet en plein spectacle.

--Il te le rendra en t'appelant faussaire, escroc, fileur de cartes.

--Il faudra qu'il le prouve. Il n'est pas connu ici, tandis que nous y sommes établis d'une manière brillante. Je le traiterai de lunatique et de visionnaire; et quand je l'aurai tué, tout le monde pensera que j'avais raison.

--Tu es fou, mon cher, répondit le marquis; Henryet est recommandé aux négociants les plus riches de l'Italie. Sa famille est bien connue et bien famée dans le commerce. Lui-même a sans doute des amis dans la ville, ou au moins des connaissances auprès de qui son témoignage aura du poids. Il se battra demain soir, je suppose. Eh bien! la journée lui aura suffi pour déclarer à vingt personnes qu'il se bat contre toi parce qu'il t'a vu tricher, et que tu trouves mauvais qu'il ait voulu t'en empêcher.

--Eh bien! il le dira, on le croira, mais je le tuerai.

--La Zagarolo te chassera et déchirera son testament. Tous les nobles te fermeront leur porte, et la police te priera d'aller faire l'agréable sur un autre territoire.

--Eh bien! j'irai ailleurs. Le reste de la terre m'appartiendra quand je me serai délivré de cet homme.

--Oui, et de son sang sortira une jolie petite pépinière d'accusateurs. Au lieu de M. Henryet, tu auras toute la ville de Milan à ta poursuite.

--O ciel! comment faire? dit Leoni avec angoisse.

--Lui donner un rendez-vous de la part de ta femme, et lui calmer le sang avec un bon couteau de chasse. Donne-moi ce bout de papier qui est là-bas, je vais lui écrire.

Leoni, sans l'écouter, ouvrit une fenêtre et tomba dans la rêverie, tandis que le marquis écrivait. Quand il eut fini, il l'appela.

--Ecoute, Leoni, et vois si je m'entends à écrire un billet doux:

«Mon ami, je ne puis plus vous recevoir chez moi, Leoni sait tout et me menace des plus horribles traitements: emmenez-moi, ou je suis perdue. Conduisez-moi à ma mère, ou jetez-moi dans un couvent; faites de moi ce qu'il vous plaira, mais arrachez-moi à l'affreuse situation où je suis. Trouvez-vous demain devant le portail de la cathédrale à une heure du matin, nous concerterons notre départ, il me sera facile d'aller vous trouver, Leoni passe toutes les nuits chez la Zagarolo. Ne soyez pas étonné de cette écriture bizarre et presque illisible: Leoni, dans un accès de colère, m'a presque démis la main droite. Adieu.

JULIETTE RUYTER.»

--Il me semble que cette lettre est prudemment conçue, ajouta le marquis, et peut sembler vraisemblable au Flamand, quel que soit le degré de son intimité avec ta femme. Les paroles que tantôt dans son délire elle croyait lui adresser nous donnent la certitude qu'il lui a offert de la conduire dans son pays... L'écriture est informe, et qu'il connaisse ou non celle de Juliette...

--Voyons, dit Leoni d'un air attentif en se penchant sur la table.

Sa figure avait une expression effrayante de doute et de persuasion. Je n'en vis pas davantage. Mon cerveau était épuisé, mes idées se confondirent. Je retombai dans une sorte de léthargie.

XVIII.

Quand je revins à moi, la lumière vague de la lampe éclairait les mêmes objets. Je me soulevai lentement, je vis le marquis à la même place où je l'avais vu en perdant connaissance. Il faisait encore nuit. Il y avait encore des bouteilles sur la table, une écritoire et quelque chose que je ne distinguais pas bien et qui ressemblait à des armes. Leoni était debout dans la chambre. Je tâchai de me souvenir de leur conversation précédente. J'espérais que les lambeaux hideux qui m'en revenaient à la mémoire étaient autant de rêves fébriles, et je ne sus pas d'abord qu'entre cette conversation et celle qui commençait vingt-quatre heures s'étaient écoulées. Les premiers mots dont je pus me rendre compte furent ceux-ci:

--Il fallait qu'il se méfiât de quelque chose, car il était armé jusqu'aux dents. En parlant ainsi, Leoni essuyait avec un mouchoir sa main ensanglantée.

--Bah! ce que tu as n'est qu'une égratignure, dit le marquis: je suis blessé plus sérieusement à la jambe; et il faudra pourtant que je danse demain au bal, afin qu'on ne s'en doute pas. Laisse donc ta main, panse-la, et songe à autre chose.

--Il m'est impossible de songer à autre chose qu'à ce sang. Il me semble que j'en vois un lac autour de moi.

--Tu as les nerfs trop délicats, Leoni; tu n'es bon à rien.

--Canaille! dit Leoni d'un ton de haine et de mépris, sans moi tu étais mort; tu reculais lâchement, et tu dois être frappé par derrière. Si je ne t'avais vu perdu, et si ta perte n'eût entraîné la mienne, jamais je n'aurais touché à cet homme à pareille heure et en pareil lieu. Mais ta féroce obstination m'a forcé à être ton complice. Il ne me manquait plus que de commettre un assassinat pour être digne de ta société.

--Ne fais pas le modeste, reprit le marquis; quand tu as vu qu'il se défendait, tu es devenu un tigre.

--Ah! oui, cela me réjouissait le coeur de le voir mourir en se défendant; car enfin je l'ai tué loyalement.

--Très-loyalement: il avait remis la partie au lendemain; et comme tu étais pressé d'en finir, tu l'as tué tout de suite.

--A qui la faute, traître? Pourquoi t'es-tu jeté sur lui au moment où nous nous séparions avec la parole l'un de l'autre? Pourquoi t'es-tu enfui en voyant qu'il était armé, et m'as-tu forcé ainsi à te défendre ou à être dénoncé par lui demain pour l'avoir attiré, de concert avec toi, dans un guet-apens, afin de l'assassiner? A l'heure qu'il est, j'ai mérité l'échafaud, et pourtant je ne suis point un meurtrier. Je me suis battu à armes égales, à chance égale, à courage égal.

--Oui, il s'est très-bien défendu, dit le marquis; vous avez fait l'un et l'autre des prodiges de valeur. C'était une chose très-belle à voir et vraiment homérique que ce duel au couteau. Mais je dois dire pourtant que, pour un Vénitien, tu manies cette arme misérablement.

--Il est vrai que ce n'est pas l'arme dont je suis habitué à me servir, et à propos, je pense qu'il serait prudent de cacher ou d'anéantir celle-ci.

--Grande sottise! mon ami. Il faut bien t'en garder; les laquais et les amis savent tous que tu portes en tout temps cette arme sur toi; si tu la faisais disparaître, ce serait un indice contre nous.

--C'est vrai. Mais la tienne?

--La mienne est vierge de son sang; mes premiers coups ont porté à faux, et ensuite les tiens ne m'ont pas laissé de place.

--Ah! ciel! c'est, encore vrai. Tu as voulu l'assassiner, et la fatalité m'a contraint de faire moi-même l'action dont j'avais horreur.

--Cela te plaît à dire, mon cher; tu venais de très-bon coeur au rendez-vous.

--C'est que j'avais en effet le pressentiment, instinctif de ce que mon mauvais génie allait me faire commettre... Après tout, c'était ma destinée et la sienne. Nous voilà donc délivrés de lui! Mais pourquoi, diable! as-tu vidé ses poches?

--Précaution et présence d'esprit de ma part. En le trouvant dépouillé de son argent et de son portefeuille, on cherchera l'assassin dans la plus basse classe, et jamais on ne soupçonnera des gens comme il faut. Cela passera pour un acte de brigandage, et non pour une vengeance particulière. Ne te trahis pas toi-même par une sotte émotion lorsque tu entendras parler demain de l'évènement, et nous n'avons rien à craindre. Approche la bougie, que je brûle ces papiers; quant à l'argent monnayé, cela n'a jamais compromis personne.

--Arrête! dit Leoni en saisissant une lettre que le marquis allait brûler avec les autres. J'ai vu là le nom de famille de Juliette.

--C'est une lettre à madame Ruyter, dit le marquis. Voyons:

«Madame, s'il en est temps encore, si vous n'êtes point partie dès hier en recevant la lettre par laquelle je vous appelais auprès de votre fille, ne partez point. Attendez-la ou venez à sa rencontre jusqu'à Strasbourg; je vous y ferai chercher en arrivant. J'y serai avec mademoiselle Ruyter avant peu de jours. Elle est décidée à fuir l'infamie et les mauvais traitements de son séducteur. Je viens de recevoir d'elle un billet qui m'annonce enfin cette résolution. Je dois la voir cette nuit pour fixer le moment de notre départ. Je laisserai toutes mes affaires pour profiter de la bonne disposition où elle est et où les flatteries de son amant pourraient bien ne pas la laisser toujours. L'empire qu'il a sur elle est encore immense. Je crains que la passion qu'elle a pour ce misérable ne soit éternelle, et que son regret de l'avoir quitté ne vous fasse verser encore bien des larmes à toutes deux. Soyez indulgente et bonne avec elle; c'est votre rôle de mère, et vous le remplirez aisément. Pour moi, je suis rude; et mon indignation s'exprime plus facilement que ma pitié. Je voudrais être plus persuasif; mais je ne puis être plus aimable, et ma destinée n'est pas d'être aimé. PAUL HENRYET.»

--Ceci te prouve, ô mon ami! dit le marquis d'un ton moqueur en présentant cette lettre à la flamme de la bougie, que ta femme est fidèle et que tu es le plus heureux des époux.

--Pauvre femme! dit Leoni, et pauvre Henryet! Il l'aurait rendue heureuse, lui! Il l'aurait respectée et honorée du moins! Quelle fatalité l'a donc jetée dans les bras d'un méchant coureur d'aventures, poussé vers elle par le destin d'un bout du monde à l'autre, lorsqu'elle avait sous la main le coeur d'un honnête homme! Aveugle enfant! pourquoi m'as-tu choisi?

--Charmant! dit le marquis ironiquement. J'espère que tu vas faire à ce propos quelques vers. Une jolie épitaphe pour l'homme que tu as massacré ce soir me semblerait une chose de bon goût et tout à fait neuve.

--Oui, je lui en ferai une, dit Leoni, et le texte sera celui-ci:

«Ici repose un honnête homme qui voulut se faire le défenseur de la justice humaine contre deux scélérats, et que la justice divine a laissé égorger par eux.»

Leoni tomba dans une rêverie douloureuse pendant laquelle il murmurait sans cesse le nom de sa victime.

--Paul Henryet! disait-il. Vingt-deux ou vingt-quatre ans tout au plus. Une figure froide, mais belle. Un caractère raide et probe. La haine de l'injustice. L'orgueil brutal de l'honnêteté, et pourtant quelque chose de tendre et de mélancolique. Il aimait Juliette, il l'a toujours aimée. Il combattait en vain sa passion. Je vois par cette lettre qu'il l'aimait encore, et qu'il l'aurait adorée s'il avait pu la guérir. Juliette, Juliette! tu pouvais encore être heureuse avec lui; et je l'ai tué! Je t'ai ravi celui qui pouvait te consoler; ton seul défenseur n'est plus, et tu demeures la proie d'un bandit.

--Très-beau! dit le marquis; je voudrais que tu ne fisses pas un mouvement des lèvres sans avoir un sténographe à tes côtés pour conserver tout ce que tu dis de noble et de touchant. Moi, je vais dormir; bonsoir, mon cher, couche avec ta femme, mais change de chemise, car, le diable m'emporte! tu as le sang d'Henryet sur ton jabot!

Le marquis sortit. Leoni, après un instant d'immobilité, vint à mon lit, souleva le rideau et me regarda. Alors il vit que j'étais assoupie sous mes couvertures, et que j'avais les yeux ouverts et attachés sur lui. Il ne put soutenir l'aspect de mon visage livide et de mon regard fixe: il recula avec un cri de terreur, et je lui dis d'une voix faible et brève, à plusieurs reprises: «Assassin! assassin! assassin!»

Il tomba sur ses genoux comme frappé de la foudre, et il se traîna jusqu'à mon lit d'un air suppliant. «Couche avec ta femme, lui dis je en répétant les paroles du marquis dans une sorte de délire; mais change de chemise, car tu as le sang d'Henryet sur ton jabot!»

Leoni tomba la face contre terre en poussant des cris inarticulés. Je perdis tout à fait la raison, et il me semble que je répétai ses cris en imitant avec une servilité stupide l'inflexion de sa voix et les convulsions de sa poitrine. Il me crut folle, et, se relevant avec terreur, il vint à moi. Je crus qu'il allait me tuer; je me jetai dans la ruelle en criant: «Grâce! grâce! je ne le dirai pas!» et je m'évanouis au moment où il me saisissait pour me relever et me secourir.

XIX