Chapter 7
On souffre d'abord cruellement de se trouver dans une situation indélicate; et puis on s'y fait comme à tout, on s'étourdit, on se blase. Je fis comme font les joueurs et les prodigues; je devins nuisible et dangereux à mes amis. J'accumulai sur leurs têtes les maux que longtemps j'avais courageusement assumés sur la mienne. Je fus coupable; je risquai mon honneur, puis l'existence et l'honneur de mes proches, comme j'avais risqué mes biens. Le jeu a cela d'horrible, qu'il ne vous donne pas de ces leçons sur lesquelles il n'y a point à revenir. Il est toujours là qui vous appelle! Cet or, qui ne s'épuise jamais, est toujours devant vos yeux. Il vous suit, il vous invite, il vous dit: «Espère!» et parfois il tient ses promesses, il vous rend l'audace, il rétablit votre crédit, il semble retarder encore le déshonneur; mais le déshonneur est consommé du jour où l'honneur est volontairement mis en risque.
Ici Leoni baissa la tête et tomba dans un morne silence; la confession qu'il avait peut-être songé à me faire expira sur ses lèvres. Je vis à sa honte et à sa tristesse qu'il était bien inutile de rétorquer les arguments sophistiques de son désordre; sa conscience s'en était déjà chargée.
--Ecoute, me dit-il quand nous fûmes réconciliés, demain je ferme la maison à tous mes commensaux, et je pars pour Milan, où j'ai à toucher encore une somme assez forte qui m'est due. Pendant ce temps, soigne-toi bien, rétablis ta santé, mets en ordre toutes les requêtes de nos créanciers, et fais les apprêts de notre départ. Dans huit jours, dans quinze au plus, je reviendrai payer nos dettes et te chercher pour aller vivre avec toi où tu voudras, pour toujours.
Je crus à tout, je consentis à tout. Il partit, et la maison fut fermée. Je n'attendis pas que je fusse entièrement guérie pour m'occuper de remettre tout en ordre et de reviser les mémoires des fournisseurs. J'espérais que Leoni m'écrirait dès son arrivée à Milan, comme il me l'avait promis; il fut plus de huit jours sans me donner de ses nouvelles. Il m'annonça enfin qu'il était sûr de toucher beaucoup plus d'argent que nous n'en devions, mais qu'il serait obligé de rester vingt jours absent au lieu de quinze. Je me résignai. Au bout de vingt jours, une nouvelle lettre m'annonça qu'il était forcé d'attendre ses rentrées jusqu'à la fin du mois. Je tombai dans le découragement. Seule dans ce grand palais, où, pour échapper aux insolentes visites des compagnons de Leoni, j'étais obligée de me cacher, de baisser les stores de ma fenêtre et de soutenir une espèce de siège, dévorée d'inquiétude, malade et faible, livrée aux plus noires réflexions et à tous les remords que l'aiguillon du malheur réveille, je fus plusieurs fois tentée de mettre fin à ma déplorable vie.
Mais je n'étais pas au bout de mes souffrances.
XIII.
Un matin, que je croyais être seule dans le grand salon et que je tenais un livre ouvert sur mes genoux, sans songer à le regarder, j'entendis du bruit auprès de moi, et, sortant de ma léthargie, je vis la détestable figure du vicomte de Chalm. Je fis un cri, et j'allais le chasser, lorsqu'il se confondit en excuses d'un air à la fois respectueux et railleur, auquel je ne sus que répondre. Il me dit qu'il avait forcé ma porte sur l'autorisation d'une lettre de Leoni, qui l'avait spécialement chargé de venir s'informer de ma santé et de lui en donner des nouvelles. Je ne crus point à ce prétexte, et j'allais je lui dire; mais, sans m'en laisser le temps, il se mit à parler lui-même avec un sang-froid si impudent, qu'à moins d'appeler mes gens, il m'eût été impossible de le mettre à la porte. Il était décidé à ne rien comprendre.
--Je vois, Madame, me dit-il d'un air d'intérêt hypocrite, que vous êtes informée de la situation fâcheuse où se trouve le baron. Soyez sûre que mes faibles ressources sont à sa disposition; c'est malheureusement bien peu de chose pour contenter la prodigalité d'un caractère si magnifique. Ce qui me console, c'est qu'il est courageux, entreprenant et ingénieux. Il a refait plusieurs fois sa fortune; il la relèvera encore. Mais vous aurez à souffrir, vous, madame, si jeune, si délicate et si digne d'un meilleur sort! C'est pour vous que je m'afflige profondément des folies de Leoni et de toutes celles qu'il va encore commettre avant de trouver des ressources. La misère est une horrible chose à votre âge, et quand en a toujours vécu dans le luxe...
Je l'interrompis brusquement; car je crus voir où il voulait en venir avec son injurieuse compassion. Je ne comprenais pas encore toute la bassesse de ce personnage.
Devinant ma méfiance, il s'empressa de la combattre. Il me fit entendre, avec toute la politesse de son langage subtil et froid, qu'il se jugeait trop vieux et trop peu riche pour m'offrir son appui, mais qu'un jeune lord immensément riche, qui m'avait été présenté par lui, et qui m'avait fait quelques visites, lui avait confié l'honorable message de me tenter par des promesses magnifiques. Je n'eus pas la force de répondre à cet affront; j'étais si faible et si abattue, que je me mis à pleurer sans rien dire. L'infâme Chalm crut que j'étais ébranlée; et, pour me décider entièrement, il me déclara que Leoni ne reviendrait point à Venise, qu'il était enchaîné aux pieds de la princesse Zagarolo, et qu'il lui avait donné plein pouvoir de traiter cette affaire avec moi.
L'indignation me rendit enfin la présence d'esprit dont j'avais besoin pour accabler cet homme de mépris et de confusion. Mais il fut bientôt remis de son trouble.--Je vois, Madame, me dit-il, que votre jeunesse et votre candeur ont été cruellement abusées, et je ne saurais vous rendre haine pour haine, car vous me méconnaissez et vous m'accusez; moi, je vous connais et vous estime. J'aurai, pour entendre vos reproches et vos injures, tout le stoïcisme dont le véritable dévouement doit savoir s'armer, et je vous dirai dans quel abîme vous êtes tombée et de quelle abjection je veux vous retirer.
Il prononça ces mots avec tant de force et de calme, que mon crédule caractère en fut comme subjugué. Un instant je pensai que, dans le trouble de mes malheurs, j'avais peut-être méconnu un homme sincère. Fascinée par l'impudente sérénité de son visage, j'oubliai les dégoûtantes paroles que je lui avais entendu prononcer, et je lui laissai le temps de parler. Il vit qu'il fallait profiter de ce moment d'incertitude et de faiblesse, et se hâta de me donner sur Leoni des renseignements d'une odieuse vérité.
--J'admire, dit-il, comment votre coeur, facile et confiant, a pu s'attacher si longtemps à un caractère semblable, il est vrai que la nature l'a doté de séductions irrésistibles, et qu'il a une habileté extraordinaire pour cacher ses turpitudes et pour prendre les dehors de la loyauté. Toutes les villes de l'Europe le connaissent pour un roué charmant. Quelques personnes seulement en Italie savent qu'il est capable de toutes les scélératesses pour satisfaire ses fantaisies innombrables. Aujourd'hui vous le verrez se modeler sur le type de Lovelace, demain sur celui du pastor Fido. Comme il est un peu poëte, il est capable de recevoir toutes les impressions, de comprendre et de singer toutes les vertus, d'étudier et de jouer tous les rôles. Il croit sentir tout ce qu'il imite, et quelquefois il s'identifie tellement avec le personnage qu'il a choisi, qu'il en ressent les passions et en saisit la grandeur. Mais, comme le fond de son âme est vil et corrompu, comme il n'y a en lui qu'affectation et caprice, le vice se réveille tout à coup dans son sang, l'ennui de son hypocrisie le jette dans des habitudes entièrement contraires à celles qui semblaient lui être naturelles. Ceux qui ne l'ont vu que sous une de ses faces mensongères s'étonnent et le croient devenu fou; ceux qui savent que son caractère est de n'en avoir aucun de vrai, sourient et attendent paisiblement quelque nouvelle invention.
Quoique ce portrait horrible me révoltai au point de me suffoquer, il me semblait y voir briller des traits d'une lumière accablante. J'étais atterrée, mes nerfs se contractaient. Je regardais Chalm d'un air effaré: il s'applaudit de sa puissance, et continua:
--Ce caractère vous étonne; si vous aviez plus d'expérience, ma chère dame, vous sauriez qu'il est fort répandu dans le monde. Pour l'avoir à un certain degré, il faut une certaine supériorité d'intelligence; et si beaucoup de sots s'en abstiennent, c'est qu'ils sont incapables de le soutenir. Vous verrez presque toujours un homme médiocre et vain se renfermer dans une manière d'être obstinée qu'il prendra pour une spécialité, et qui le consolera des succès d'autrui. Il s'avouera moins brillant, mais il se déclarera plus solide et plus utile. La terre n'est peuplée que d'imbéciles insupportables ou de fous nuisibles. Tout bien considéré, j'aime encore mieux les derniers; j'ai assez de prudence pour m'en préserver et assez de tolérance pour m'en amuser. Mieux vaut rire avec un malicieux bouffon que bâiller avec un bon homme ennuyeux. C'est pourquoi vous m'avez vu dans l'intimité d'un homme que je n'aime ni n'estime. D'ailleurs j'étais attiré ici par vos manières affables, par votre angélique douceur; je me sentais pour vous une amitié paternelle. Le jeune lord Edwards, qui vous avait vue de sa fenêtre passer des heures entières immobile et rêveuse à votre balcon, m'avait pris pour confident de la passion violente qu'il a conçue pour vous. Je l'avais présenté ici, désirant franchement et ardemment que vous ne restassiez pas plus longtemps dans la position douloureuse et humiliante où l'abandon de Leoni vous laissait; je, savais que lord Edwards avait une âme digne de la vôtre, et qu'il vous ferait une existence heureuse et honorable... Je viens aujourd'hui renouveler mes efforts et vous révéler son amour, que vous n'avez pas voulu comprendre...
Je mordais mon mouchoir de colère; mais, dévorée par une idée fixe, je me levai, et je lui dis avec force:
--Vous prétendez que Leoni vous autorise à me faire ces infâmes propositions: prouvez-le-moi! oui, Monsieur, prouvez-le! Et je lui secouai le bras convulsivement.
--Parbleu! ma chère petite, me répondit ce misérable avec son impassibilité odieuse, c'est bien facile à prouver. Mais comment ne vous l'expliquez-vous pas à vous-même? Leoni ne vous aime plus; il a une autre maîtresse.
--Prouvez-le! répétai-je avec exaspération.
--Tout à l'heure, tout à l'heure, me dit-il. Leoni a grand besoin d'argent, et il y a des femmes d'un certain âge dont la protection peut être avantageuse.
--Prouvez-moi tout ce que vous dites! m'écriai-je, ou je vous chasse à l'instant.
--Fort bien, répondit-il sans se déconcerter; mais faisons un accord: si j'ai menti, je sortirai d'ici pour n'y jamais remettre les pieds; si j'ai dit vrai en affirmant que Leoni m'autorise à vous parler de lord Edwards, vous me permettrez de venir ce soir avec ce dernier.
En parlant ainsi, il tira de sa poche une lettre sur l'adresse de laquelle je reconnus l'écriture de Leoni.
--Oui! m'écriai-je, emportée par l'invincible désir de connaître mon sort; oui, je le promets.
Le marquis déplia lentement la lettre et me la présenta. Je lus:
«Mon cher vicomte, quoique tu me causes souvent des accès de colère où je t'écraserais volontiers, je crois que tu as vraiment de l'amitié pour moi et que tes offres de service sont sincères. Je n'en profiterai pourtant pas. J'ai mieux que cela, et mes affaires reprennent un train magnifique. La seule chose qui m'embarrasse et qui m'épouvante, c'est Juliette. Tu as raison: au premier jour elle va faire avorter mes projets. Mais que faire? J'ai pour elle le plus sot et le plus invincible attachement. Son désespoir m'ôte toutes mes forces. Je ne puis la voir pleurer sans être à ses pieds... Tu crois qu'elle se laisserait corrompre? Non, tu ne la connais pas; jamais elle ne se laissera vaincre par la cupidité. Mais le dépit? dis-tu. Oui, cela est plus vraisemblable. Quelle est la femme qui ne fasse par colère ce qu'elle ne ferait pas par amour? Juliette est, fière, j'en ai acquis la certitude dans ces derniers temps. Si tu lui dis un peu de mal de moi, si lu lui fais entendre que je suis infidèle...., peut-être!.... Mais, mon Dieu! je ne puis y penser sans que mon âme se déchire... Essaie: si elle succombe, je la mépriserai et je l'oublierai; si elle résiste... ma foi! nous verrons. Quel que soit le résultat de tes efforts, j'aurai un grand désastre à craindre ou une grande peine de coeur à supporter.»
--Maintenant, dit le marquis quand j'eus fini, je vais chercher lord Edwards.
Je cachai ma tête dans mes mains et je restai longtemps immobile et muette. Puis tout à coup je cachai cet exécrable billet dans mon sein et je sonnai avec violence.
--Que ma femme de chambre fasse en cinq minutes un porte-manteau, dis-je au laquais, et que Beppo amène la gondole.
--Que voulez-vous faire, ma chère enfant? me dit le vicomte étonné; où voulez-vous aller?
--Chez lord Edwards, apparemment! lui dis-je avec une ironie amère dont il ne comprit pas le sens. Allez l'avertir, repris-je; dites-lui que vous avez gagné votre salaire et que je vole vers lui.
Il commença à comprendre que je le raillais avec fureur. Il s'arrêta irrésolu. Je sortis du salon sans dire un mot de plus, et j'allai mettre un habit de voyage. Je descendis suivie de ma femme de chambre, portant le paquet. Au moment de passer dans la gondole, je sentis une main agitée qui me retenait par mon manteau; je me retournai, je vis Chalin troublé et effrayé.--Où donc allez-vous? me dit-il d'une voix altérée. Je triomphais d'avoir enfin troublé son sang-froid de scélérat.
--Je vais à Milan, lui dis-je, et je vous fais perdre les deux ou trois cents sequins que lord Edwards vous avait promis.
--Un instant, dit le vicomte furieux; rendez-moi la lettre, ou vous ne partirez pas.
--Beppo! m'écriai-je avec l'exaspération de la colère et de la peur en m'élançant vers le gondolier, délivre-moi de ce rufian, qui me casse le bras.
Tous les domestiques de Leoni me trouvaient douce et m'étaient dévoués. Beppo, silencieux et résolu, me saisit par la taille et m'enleva de l'escalier. En même temps il donna un coup de pied à la dernière marche, et la gondole s'éloigna au moment où il m'y déposait avec une adresse et une force extraordinaires. Chalin faillit être entraîné et tomber dans le canal. Il disparut en me lançant un regard qui était le serment d'une haine éternelle et d'une vengeance implacable.
XIV.
J'arrive à Milan après avoir voyagé nuit et, jour sans me donner le temps de me reposer ni de réfléchir. Je descends à l'auberge où Leoni m'avait donné son adresse, je le fais demander, on me regarde avec étonnement.
--Il ne demeure pas ici, me répond le camérière. Il y est descendu en y arrivant, et il y a loué une petite chambre où il a déposé ses effets; mais il ne vient ici que le matin pour prendre ses lettres, faire sa barbe et s'en aller.
--Mais où loge-t-il? demandai-je. Je vis que le cameriere me regardait avec curiosité, avec incertitude, et que, soit par respect, soit par commisération, il ne pouvait se décider à me répondre. J'eus la discrétion de ne pas insister, et je me fis conduire à la chambre que Leoni avait louée.--Si vous savez où on peut le trouver à cette heure-ci, dis-je au cameriere, allez le chercher, et dites lui que sa soeur est arrivée.
Au bout d'une heure, Leoni arriva, les bras étendus pour m'embrasser.--Attends, lui dis-je en reculant; si tu m'as trompée jusqu'ici, n'ajoute pas un crime de plus à tous ceux que tu as commis envers moi. Tiens, regarde ce billet; est-il de toi? Si on a contrefait ton écriture, dis-le-moi vite, car je l'espère et j'étouffe.
Leoni jeta les yeux sur le billet et devint pâle comme la mort.
--Mon Dieu! m'écriai-je, j'espérais qu'on m'avait trompée! Je venais vers toi avec la presque certitude de te trouver étranger à cette infamie. Je me disais: il m'a fait bien du mal, il m'a déjà trompée; mais, malgré tout, il m'aime. S'il est vrai que je le gêne et que je lui sois nuisible, il me l'aurait dit il y a à peine un mois, lorsque je me sentais le courage de le quitter, tandis qu'il s'est jeté à mes genoux pour me supplier de rester. S'il est un intrigant et un ambitieux, il ne devait pas me retenir; car je n'ai aucune fortune, et mon amour ne lui est avantageux en rien. Pourquoi se plaindrait-il maintenant de mon importunité? Il n'a qu'un mot à dire pour me chasser. Il sait que je suis fière; il ne doit craindre ni mes prières ni mes reproches. Pourquoi voudrait-il m'avilir?
Je ne pus continuer; un flot de larmes saccadait ma voix et arrêtait mes paroles.
--Pourquoi j'aurais voulu t'avilir? s'écria Leoni hors de lui; pour éviter un remords de plus à ma conscience déchirée. Tu ne comprends pas cela, Juliette. On voit bien que tu n'as jamais été criminelle!...
Il s'arrêta; je tombai sur un fauteuil, et nous restâmes atterrés tous deux.
--Pauvre ange! s'écria-t-il enfin, méritais-tu d'être la compagne et la victime d'un scélérat tel que moi? Qu'avais-tu fait à Dieu avant de naître, malheureuse enfant, pour qu'il te jetât dans les bras d'un réprouvé qui te fait mourir de honte et de désespoir? Pauvre Juliette! pauvre Juliette!
Et à son tour il versa un torrent de larmes.
--Allons, lui dis-je, je suis venue pour entendre ta justification ou ma condamnation. Tu es coupable, je te pardonne, et je pars.
--Ne parle jamais de cela! s'écria-t-il avec véhémence. Haie à jamais ce mot-là de nos entretiens. Quand tu voudras me quitter, échappe-toi habilement sans que je puisse t'en empêcher; mais tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines, je n'y consentirai pas. Tu es ma femme, tu m'appartiens, et je t'aime. Je puis te faire mourir de douleur, mais je ne peux pas te laisser partir.
--J'accepterai la douleur et la mort, lui dis-je, si tu me dis que tu m'aimes encore.
--Oui, je t'aime, je t'aime, cria-t-il avec ses transports ordinaires; je n'aime que toi, et je ne pourrai jamais en aimer une autre!
--Malheureux! tu mens, lui dis-je. Tu as suivi la princesse Zagarolo.
--Oui, mais je la déteste.
--Comment! m'écriai-je frappée d'étonnement. Et pourquoi donc l'as-lu suivie? Quels honteux secrets cachent donc toutes ces énigmes? Chalm a voulu me faire entendre qu'une vile ambition t'enchaînait auprès de cette femme; qu'elle était vieille..., qu'elle te payait... Ah! quels mots vous me faites prononcer!
--Ne crois pas à ces calomnies, répondit Leoni; la princesse est jeune, belle; j'en suis amoureux...
--A la bonne heure, lui dis-je avec un profond soupir, j'aime mieux vous voir infidèle que déshonoré. Aimez la, aimez-la beaucoup; car elle est riche, et vous êtes pauvre! Si vous l'aimez beaucoup, la richesse et la pauvreté ne seront plus que des mots entre vous. Je vous aimais ainsi; et quoique je n'eusse rien pour vivre que vos dons, je n'en rougissais pas; à présent je m'avilirais et je vous serais insupportable. Laissez-moi donc partir. Votre obstination à me garder pour me faire mourir dans les tortures est une folie et une cruauté.
---C'est vrai, dit Leoni d'un air sombre; pars donc! je suis un bourreau de vouloir t'en empêcher.
Il sortit d'un air désespéré. Je me jetai à genoux, je demandai au ciel de la force, j'invoquai le souvenir de ma mère, et je me relevai pour faire de nouveau les courts apprêts de mon départ.
Quand mes malles furent refermées, je demandai des chevaux de poste pour le soir même, et en attendant je me jetai sur un lit. J'étais si accablée de fatigue et tellement brisée par le désespoir, que j'éprouvai, en m'endormant, quelque chose qui ressemblait à la paix du tombeau.
Au bout d'une heure je fus réveillée par les embrassements passionnés de Leoni.
--C'est en vain que tu veux partir, me dit-il; cela est au-dessus de mes forces. J'ai renvoyé tes chevaux, j'ai fait décharger tes malles. Je viens de me promener seul dans la campagne, et j'ai fait mon possible pour me forcer à te perdre. J'ai résolu de ne pas te dire adieu. J'ai été chez la princesse, j'ai tâché de me figurer que je l'aimais; je la hais et je t'aime. Il faut que tu restes.
Ces émotions continuelles m'affaiblissaient l'âme autant que le corps; je commençais à ne plus avoir la faculté de raisonner; le mal et le bien, l'estime et le mépris devenaient pour moi des sons vagues, des mots que je ne voulais plus comprendre, et qui m'effrayaient comme des chiffres innombrables qu'on m'aurait dit de supputer. Leoni avait désormais sur moi plus qu'une force morale; il avait une puissance magnétique à laquelle je ne pouvais plus me soustraire. Son regard, sa voix, ses larmes agissaient sur mes nerfs autant que sur mon coeur; je n'étais plus qu'une machine qu'il poussait à son gré dans tous les sens.
Je lui pardonnai, je m'abandonnai à ses caresses, je lui promis tout ce qu'il voulut. Il me dit que la princesse Zagarolo, étant veuve, avait songé à l'épouser; que le court et frivole engouement qu'il avait eu pour elle lui avait fait croire à son amour; qu'elle s'était follement compromise pour lui, et qu'il était obligé de la ménager et de s'en détacher peu à peu, ou d'avoir affaire à toute la famille.--S'il ne s'agissait que de me battre avec tous ses frères, tous ses cousins et tous ses oncles, dit-il, je m'en soucierais fort peu; mais ils agiront en grands seigneurs, me dénonceront comme carbonaro, et me feront jeter dans une prison, où j'attendrai peut-être dix ans qu'on veuille bien examiner ma cause.
J'écoutai tous ces contes absurdes avec la crédulité d'un enfant. Leoni ne s'était jamais occupé de politique; mais j'aimais encore à me persuader que tout ce qu'il y avait de problématique dans son existence se rattachait à quelque grande entreprise de ce genre. Je consentis à passer toujours dans l'hôtel pour sa soeur, à me montrer peu dehors et jamais avec lui, enfin à le laisser absolument libre de me quitter à toute heure sur la requête de la princesse.
XV.
Cette vie fut affreuse, mais je la supportai. Les tortures de la jalousie m'étaient encore inconnues jusque-là; elles s'éveillèrent, et je les épuisai toutes. J'évitai à Leoni l'ennui de les combattre; d'ailleurs il ne me restait plus assez de force pour les exprimer. Je résolus de me laisser mourir en silence; je me sentais assez malade pour l'espérer. L'ennui me dévorait encore plus à Milan qu'à Venise; j'y avais plus de souffrances et moins de distractions. Leoni vivait ouvertement avec la princesse Zagarolo. Il passait les soirs dans sa loge au spectacle ou au bal avec elle; il s'en échappait pour venir me voir un instant, et puis il retournait souper avec elle et ne rentrait que le matin à six heures. Il se couchait accablé de fatigue et souvent de mauvaise humeur. Il se levait à midi, silencieux et distrait, et allait se promener en voiture avec sa maîtresse. Je les voyais souvent passer; Leoni avait auprès d'elle cet air sagement triomphant, cette coquetterie de maintien, ces regards heureux et tendres qu'il avait eus jadis auprès de moi; maintenant je n'avais plus que ses plaintes et le récit de ses contrariétés. Il est vrai que j'aimais mieux le voir venir à moi soucieux et dégoûté de son esclavage que paisible et insouciant, comme cela lui arrivait quelquefois; il semblait alors qu'il eût oublié l'amour qu'il avait eu pour moi et celui que j'avais encore pour lui; il trouvait naturel de me confier les détails de son intimité avec une autre, et ne s'apercevait pas que le sourire de mou visage en l'écoutant était une convulsion muette de la douleur.