Leone Leoni

Chapter 6

Chapter 64,022 wordsPublic domain

Quelques mots que j'entendis sortir de la bouche d'un de ses compagnons augmentèrent ma tristesse et mon dégoût à un degré insupportable. Parmi les douze amis de Leoni, le vicomte de Chalm, Français, soi-disant émigré, était celui dont je supportais l'assiduité avec le plus de peine. C'était le plus âgé de tous et le plus spirituel peut-être; mais sous ses manières exquises perçait une sorte de cynisme dont j'étais souvent révoltée. Il était sardonique, indolent et sec; c'était de plus un homme sans moeurs et sans coeur; mais je n'en savais rien, et il me déplaisait suffisamment sans cela. Un soir que j'étais sur le balcon, et qu'un rideau de soie l'empêchait de me voir, j'entendis qu'il disait au marquis vénitien:--Mais où est donc Juliette? Cette manière de me nommer me fit monter le sang au visage; j'écoutai et je restai immobile.--Je ne sais, répondit le Vénitien.--Ah çà! vous êtes donc bien amoureux d'elle?--Pas trop, répondit-il, mais assez.--Et Leoni?--Leoni me la cédera un de ces jours.--Comment! sa propre femme?--Allons donc, marquis! est-ce que vous êtes fou? reprit le vicomte: elle n'est pas plus sa femme que la vôtre, c'est une fille enlevée à Bruxelles; quand il en aura assez, ce qui ne tardera pas, je m'en chargerai volontiers. Si vous en voulez après moi, marquis, inscrivez-vous en titre.--Grand merci, répondit le marquis; je sais comme vous dépravez les femmes, et je craindrais de vous succéder.

Je n'en entendis pas davantage; je me penchai à demi morte sur la balustrade, et cachant mon visage dans mon châle, je sanglotai de colère et de honte.

Dès le soir même j'appelai Leoni dans ma chambre, et je lui demandai raison de la manière dont j'étais traitée par ses amis. Il prit cette insulte avec une légèreté qui m'enfonça un trait mortel dans le coeur.--Tu es une petite sotte, me dit-il; tu ne sais pas ce que c'est que les hommes; leurs pensées sont indiscrètes et leurs paroles encore plus; les meilleurs sont encore les roués. Une femme forte doit rire de leurs prétentions, au lieu de s'en fâcher.

Je tombai sur un fauteuil et je fondis en larmes en m'écriant:--O ma mère, ma mère! qu'est devenue votre fille!

Leoni s'efforça de m'apaiser, et il n'y réussit que trop vite. Il se mit à mes pieds, baisa mes mains et mes bras, me conjura de mépriser un sot propos et de ne songer qu'à lui et à son amour.

--Hélas! lui dis-je, que dois-je penser, quand vos amis se flattent de me ramasser comme ils font de vos pipes quand elles ne vous plaisent plus!

--Juliette, répondit-il, l'orgueil blessé te rend amère et injuste. J'ai été libertin, tu le sais, je t'ai souvent parlé des dérèglements de ma jeunesse; mais je croyais m'en être purifié à l'air de notre vallée. Mes amis vivent encore dans le désordre où j'ai vécu, ils ne savent pas, ils ne comprendraient jamais les six mois que nous avons passés en Suisse. Mais toi, devrais-tu les méconnaître et les oublier?

Je lui demandai pardon, je versai des larmes plus douces sur son front et sur ses beaux cheveux; je m'efforçai d'oublier la funeste impression que j'avais reçue. Je me flattais d'ailleurs qu'il ferait entendre à ses amis que je n'étais point une fille entretenue et qu'ils eussent à me respecter; mais il ne voulut pas le faire ou il n'y songea pas, car le lendemain et les jours suivants je vis les regards de M. de Chalm me suivre et me solliciter avec une impudence révoltante.

J'étais au désespoir, mais je ne savais plus comment me soustraire aux maux où je m'étais précipitée. J'avais trop d'orgueil pour être heureuse et trop d'amour pour m'éloigner.

Un soir, j'étais entrée dans le salon pour prendre un livre que j'avais oublié sur le piano. Leoni était en petit comité avec ses élus; ils étaient groupés autour de la table à thé au bout de la chambre, qui était peu éclairée, et ne s'apercevaient pas de ma présence. Le vicomte semblait être dans une de ses dispositions taquines les plus méchantes.--Baron Leone de Leoni, dit-il d'une voix sèche et railleuse, sais-tu, mon ami, que tu t'enfonces cruellement?--Qu'est-ce que tu veux dire? reprit Leoni, je n'ai pas encore de dettes à Venise.--Mais tu en auras bientôt.--J'espère que oui, répondit Leoni avec la plus grande tranquillité.--Vive Dieu! dit le marquis, tu es le premier des hommes pour te ruiner; un demi-million en trois mois, sais-tu que c'est un très-joli train!

La surprise m'avait enchaînée à ma place; immobile et retenant ma respiration, j'attendis la suite de ce singulier entretien.

--Un demi-million? demanda le marquis vénitien avec indifférence.

--Oui, repartit Chalm, le juif Thadée lui a compté cinq cent mille francs au commencement de l'hiver.

--C'est très-bien, dit le marquis. Leoni, as-tu payé le loyer de ton palais héréditaire?

--Parbleu! d'avance, dit Chalm; est-ce qu'on le lui aurait loué sans ça?

--Qu'est-ce que tu comptes faire quand tu n'auras plus rien? demanda à Leoni un autre de ses affidés.

--Des dettes, répondit Leoni avec un calme imperturbable.

--C'est plus facile que de trouver des juifs qui nous laissent trois mois en paix, dit le vicomte. Que feras-tu quand tes créanciers te prendront au collet?

--Je prendrai un joli petit bateau... répondit Leoni en souriant.

--Bien! Et tu iras à Trieste?

--Non, c'est trop près; à Palerme, je n'y ai pas encore été.

--Mais quand on arrive quelque part, dit le marquis, il faut faire figure dès les premiers jours.

--La Providence y pourvoira, répondit Leoni, c'est la mère des audacieux.

--Mais non pas celle des paresseux, dit Chalm, et je ne connais au monde personne qui le soit plus que toi. Que diable as-tu fait en Suisse avec ton infante pendant six mois?

--Silence là-dessus, répondit Leoni; je l'ai aimée, et je jetterai mon verre au nez de quiconque le trouvera plaisant.

--Leoni, tu bois trop, lui cria un autre de ses compagnons.

--Peut-être, répondit Leoni, mais j'ai dit ce que j'ai dit.

Le vicomte ne répondit pas à cette espèce de provocation, et le marquis se hâta de détourner la conversation.

--Mais pourquoi, diable! ne joues-tu pas? dit-il à Leoni.

--Ventre-Dieu! je joue tous les jours pour vous obliger, moi qui déteste le jeu; vous me rendrez stupide avec vos cartes et vos dés, et vos poches qui sont comme le tonneau des Danaïdes, et vos mains insatiables. Vous n'êtes que des sots, vous tous. Quand vous avez fait un coup, au lieu de vous reposer et de jouir de la vie en voluptueux, vous vous agitez jusqu'à ce que vous ayez gâté la chance.

--La chance, la chance! dit le marquis, on sait ce que c'est que la chance.

--Grand merci! dit Leoni, je ne veux plus le savoir; j'ai été trop bien étrillé à Paris. Quand je pense qu'il y a un homme, que Dieu veuille bien dans sa miséricorde donner à tous les diables!...

--Eh bien! dit le vicomte.

--Un homme, dit le marquis, dont il faudra que nous nous débarrassions à tout prix si nous voulons retrouver la liberté sur la terre. Mais patience, nous sommes deux contre lui.

--Sois tranquille, dit Leoni, je n'ai pas tellement oublié la vieille coutume du pays, que je ne sache purger notre route de celui qui me gênera. Sans mon diable d'amour qui me tenait à la cervelle, j'avais beau jeu en Belgique.

--Toi? dit le marquis, tu n'as jamais opéré dans ce genre-là, et tu n'en auras jamais le courage.

--Le courage? s'écria Leoni en se levant à demi avec des yeux étincelants.

--Pas d'extravagances, reprit le marquis avec cet effroyable sang-froid qu'ils avaient tous. Entendons-nous: tu as du courage pour tuer un ours ou un sanglier; mais pour tuer un homme, tu as trop d'idées sentimentales et philosophiques dans la tête.

--Cela se peut, répondit Leoni en se rasseyant, cependant je ne sais pas.

--Tu ne veux donc pas jouer à Palerme? dit le vicomte.

--Au diable le jeu! Si je pouvais me passionner pour quelque chose, pour la chasse, pour un cheval, pour une Calabraise olivâtre, j'irais l'été prochain m'enfermer dans les Abruzzes et passer encore quelques mois à vous oublier tous.

--Repassionne-toi pour Juliette, dit le vicomte avec ironie.

--Je ne me repassionnerai pas pour Juliette, répondit Leoni avec colère; mais je te donnerai un soufflet si tu prononces encore son nom.

--Il faut lui faire boire du thé, dit le vicomte; il est ivre-mort.

--Allons, Leoni, s'écria le marquis en lui serrant le bras, tu nous traites horriblement ce soir; qu'as-tu donc? ne sommes-nous plus tes amis? doutes-tu de nous? parle.

--Non, je ne doute pas de vous, dit Leoni, vous m'avez rendu autant que je vous ai pris. Je sais ce que vous valez tous; le bien et le mal, je juge, tout cela sans préjugé et sans prévention.

--Ah! il ferait beau voir! dit le vicomte entre ses dents.

--Allons, du punch, du punch! crièrent les autres. Il n'y a plus de bonne humeur possible si nous n'achevons de griser Chalm et Leoni; ils en sont aux attaques de nerfs, mettons-les dans l'extase.

--Oui, mes amis, mes bons amis! cria Leoni, le punch, l'amitié! la vie, la belle vie! A bas les cartes! ce sont elles qui me rendent maussade; vive l'ivresse! vivent les femmes! vive la paresse, le tabac, la musique, l'argent! vivent les jeunes filles et les vieilles comtesses! vive le diable, vive l'amour! vive tout ce qui fait vivre! Tout est bon quand on est assez bien constitué pour profiter et jouir de tout.

Ils se levèrent tous en entonnant un choeur bachique: je m'enfuis, je montai l'escalier avec l'égarement d'une personne qui se croit poursuivie, et je tombai sans connaissance sur le parquet de ma chambre.

XII.

Le lendemain matin on me trouva étendue sur le tapis, raide et glacée comme par la mort; j'eus une fièvre cérébrale. Je crois que Leoni me donna des soins; il me sembla le voir souvent à mon chevet, mais je n'en pus conserver qu'une idée vague. Au bout de trois jours j'étais hors de danger. Leoni vint alors savoir de mes nouvelles de temps en temps, et passer une partie de l'après-midi avec moi. Il quittait le palais tous les soirs à six heures et ne rentrait que le lendemain matin; j'ai su cela plus tard.

De tout ce que j'avais entendu, je n'avais compris clairement qu'une chose, qui était la cause de mon désespoir: c'est que Leoni ne m'aimait plus. Jusque-là je n'avais pas voulu le croire, quoique toute sa conduite dut me le faire comprendre. Je résolus de ne pas contribuer plus longtemps à sa ruine, et de ne pas abuser d'un reste de compassion et de générosité qui lui prescrivait encore des égards envers moi. Je le fis appeler aussitôt que je me sentis la force de supporter cette entrevue, et je lui déclarai ce que je lui avais entendu dire de moi au milieu de l'orgie; je gardai le silence sur tout le reste. Je ne voyais pas clair dans cette confusion d'infamies que ses amis m'avaient fait pressentir; je ne voulais pas comprendre cela. Je consentais à tout, d'ailleurs: à mon abandon, à mon désespoir et à ma mort.

Je lui signifiai que j'étais décidée à partir dans huit jours, que je ne voulais rien accepter de lui désormais. J'avais gardé l'épingle de mon père; en la vendant, j'aurais bien au delà de ce qu'il me fallait d'argent pour retourner à Bruxelles.

Le courage avec lequel je parlai, et que la fièvre aidait sans doute, frappa Leoni d'un coup inattendu. Il garda le silence et marcha avec agitation dans la chambre; puis des sanglots et des cris s'échappèrent de sa poitrine; il tomba suffoqué sur une chaise. Effrayée de l'état où je le voyais, je quittai comme malgré moi ma chaise longue et je m'approchai de lui avec sollicitude. Alors il me saisit dans ses bras, et me serrant avec frénésie: --Non, non! tu ne me quitteras pas, s'écria-t-il, jamais je n'y consentirai; si la fierté, bien juste et bien légitime, ne se laisse pas fléchir, je me coucherai à tes pieds, en travers de cette porte, et je me tuerai si tu marches sur moi. Non, tu ne t'en iras pas, car je t'aime avec passion; tu es la seule femme au monde que j'aie pu respecter et admirer encore après l'avoir possédée six mois. Ce que j'ai dit est une sottise, une infamie et un mensonge; tu ne sais pas, Juliette, oh! tu ne sais pas tous mes malheurs! tu ne sais pas à quoi me condamne une société d'hommes perdus, à quoi m'entraîne une âme de bronze, de feu, d'or et de boue, que j'ai reçue du ciel et de l'enfer réunis! Si tu ne veux plus m'aimer, je ne veux plus vivre. Que n'ai-je pas fait, que n'ai-je pas sacrifié, que n'ai-je pas souillé pour m'attacher à cette vie exécrable qu'ils m'ont faite! Quel démon moqueur s'est donc enfermé dans mon cerveau pour que j'y trouve encore parfois de l'attrait, et pour que je brise, en m'y élançant, les liens les plus sacrés? Ah! il est temps d'en finir; je n'avais eu, depuis que je suis au monde, qu'une période vraiment belle, vraiment pure, celle où je t'ai possédée et adorée. Cela m'avait lavé de toutes mes iniquités, et j'aurais dû rester sous la neige dans le chalet; je serais mort en paix avec toi, avec Dieu et avec moi-même, tandis que me voilà perdu à tes yeux et aux miens. Juliette, Juliette! grâce, pardon! je sens mon âme se briser si tu m'abandonnes. Je suis encore jeune; je veux vivre, je veux être heureux, et je ne le serai jamais qu'avec toi. Vas-tu me punir de mort pour un blasphème échappé à l'ivresse? Y crois-tu, y peux-tu croire? Oh! que je souffre! que j'ai souffert depuis quinze jours! J'ai des secrets qui me brûlent les entrailles; si je pouvais te les dire... mais tu ne pourrais jamais les entendre jusqu'au bout!

--Je les sais, lui dis-je; et si tu m'aimais, je serais insensible à tout le reste...

--Tu les sais! s'écria-t-il d'un air égaré, tu les sais! Que sais-tu?

--Je sais que vous êtes ruiné, que ce palais n'est point à vous, que vous avez mangé en trois mois une somme immense; je sais que vous êtes habitué à cette existence aventureuse et à ces désordres. J'ignore comment vous défaites si vite et comment vous rétablissez votre fortune ainsi; je pense que le jeu est votre perte et votre ressource; je crois que vous avez autour de vous une société funeste, et que vous luttez contre d'affreux conseils; je crois que vous êtes au bord d'un abîme, mais que vous pouvez encore le fuir.

--Eh bien! oui, tout cela est vrai, s'écria-t-il, tu sais tout! et tu me le pardonnerais?

--Si je n'avais perdu votre amour, lui dis-je, je croirais n'avoir rien perdu en quittant ce palais, ce faste et ce monde qui me sont odieux. Quelque pauvres que nous fussions, nous pourrions toujours vivre comme nous avons fait dans notre chalet, soit là, soit ailleurs, si vous êtes las de la Suisse. Si vous m'aimiez encore, vous ne seriez pas perdu; car vous ne penseriez ni au jeu, ni à l'intempérance, ni à aucune des passions que vous avez célébrées dans un toast diabolique; si vous m'aimiez, nous paierions avec ce qui vous reste ce que vous pouvez devoir, et nous irions nous ensevelir et nous aimer dans quelque retraite où j'oublierais vite ce que je viens d'apprendre, où je ne vous le rappellerais jamais, où je ne pourrais pas en souffrir... Si vous m'aimiez...!

--Oh! je t'aime, je t'aime, s'écria-t-il; partons! sauvons-nous, Sauve-moi! Sois ma bienfaitrice, mon ange, comme tu l'as toujours été. Viens, pardonne-moi!

Il se jeta à mes pieds, et tout ce que la passion la plus fervente peut dicter, il me le dit avec tant de chaleur, que j'y crus... et que j'y croirai toujours. Leoni me trompait, m'avilissait, et m'aimait en même temps.

Un jour, pour se soustraire aux vifs reproches que je lui adressais, il essaya de réhabiliter la passion du jeu.

--Le jeu, me dit-il avec cette éloquence spécieuse qui n'avait que trop d'empire sur moi, c'est une passion bien autrement énergique que l'amour. Plus féconde en drames terribles, elle est plus enivrante, plus héroïque dans les actes qui concourent à son but. Il faut le dire, hélas! si ce but est vil en apparence, l'ardeur est puissante, l'audace est sublime, les sacrifices sont aveugles et sans bornes. Jamais, il faut que tu le saches, Juliette, jamais les femmes n'en inspirent de pareils. L'or est une puissance supérieure à la leur. En force, en courage, en dévouement, en persévérance, au prix du joueur, l'amant n'est qu'un faible enfant dont les efforts sont dignes de pitié. Combien peu d'hommes avez-vous vus sacrifier à leur maîtresse ce bien inestimable, cette nécessité sans prix, cette condition d'existence sans laquelle on pense qu'il n'y a pas d'existence supportable, l'honneur! Je n'en connais guère dont le dévouement aille plus loin que le sacrifice de la vie. Tous les jours le joueur immole son honneur et supporte la vie. Le joueur est âpre, il est stoïque; il triomphe froidement, il succombe froidement; il passe en quelques heures des derniers rangs de la société aux premiers; dans quelques heures il redescend au point d'où il était parti, et cela sans changer d'attitude ni de visage. Dans quelques heures, sans quitter la place où son démon l'enchaîne, il parcourt toutes les vicissitudes de la vie, il passe par toutes les chances de fortune qui représentent les différentes conditions sociales. Tour à tour roi et mendiant, il gravit d'un seul bond l'échelle immense, toujours calme, toujours maître de lui, toujours soutenu par sa robuste ambition, toujours excité par l'acre soif qui le dévore. Que sera-t-il toute l'heure? prince ou esclave? Comment sortira-t-il de cet antre? nu, ou courbé sous le poids de l'or? Qu'importe? Il y reviendra demain refaire sa fortune, la perdre ou la tripler. Ce qu'il y a d'impossible pour lui, c'est le repos; il est comme l'oiseau des tempêtes, qui ne peut vivre sans les flots agités et les vents en fureur. On l'accuse d'aimer l'or? il l'aime si peu qu'il le jette à pleines mains. Ces dons de l'enfer ne sauraient lui profiter ni l'assouvir. A peine riche, il lui tarde d'être ruiné afin de goûter encore cette nerveuse et terrible émotion sans laquelle la vie lui est insipide. Qu'est-ce donc que l'or à ses yeux? Moins par lui-même que des grains de sable aux vôtres. Mais l'or lui est un emblème des biens et des maux qu'il vient chercher et braver. L'or, c'est son jouet, c'est son ennemi, c'est son Dieu, c'est son rêve, c'est son démon, c'est sa maîtresse, c'est sa poésie; c'est l'ombre qu'il poursuit, qu'il attaque, qu'il étreint, puis qu'il laisse échapper, pour avoir le plaisir de recommencer la lutte et de se prendre encore une fois corps à corps avec le destin. Va! c'est beau cela! c'est absurde, il faut le condamner, parce que l'énergie, employée ainsi, est sans profit pour la société, parce que l'homme qui dirige ses forces vers un pareil but vole à ses semblables tout le bien qu'il aurait pu leur faire avec moins d'égoïsme; mais en le condamnant, ne le méprisez pas, petites organisations qui n'êtes capables ni de bien ni de mal; ne mesurez qu'avec effroi le colosse de volonté qui lutte ainsi sur une mer fougueuse pour le seul plaisir d'exercer sa vigueur et de la jeter en dehors de lui. Son égoïsme le pousse au milieu des fatigues et des dangers, comme le vôtre vous enchaîne à de patientes et laborieuses professions. Combien comptez-vous, dans le monde, d'hommes qui travaillent pour la patrie sans songer à eux-mêmes? Lui, il s'isole franchement, il se met à part; il dispose de son avenir, de son présent, de son repos, de son honneur. Il se condamne à la souffrance, à la fatigue. Déplorez son erreur, mais ne vous comparez pas à lui, dans le secret de votre orgueil, pour vous glorifier à ses dépens. Que son fatal exemple serve seulement à vous consoler de votre inoffensive nullité.

--O ciel! lui répondis-je, de quels sophismes votre coeur s'est-il donc nourri, ou bien quelle est la faiblesse de mon intelligence? Quoi! le joueur ne serait pas méprisable? O Leoni, pourquoi, ayant tant de force, ne l'avez-vous pas employée à vous dompter dans l'intérêt de vos semblables?

--C'est, répondit-il d'un ton ironique et amer, que j'ai mal compris la vie, apparemment; c'est que mon amour-propre m'a mal conseillé. C'est qu'au lieu de monter sur un théâtre somptueux, je suis montés sur un théâtre en plein vent; c'est qu'au lieu de m'employer à déclamer de spécieuses moralités sur la scène du monde et à jouer les rôles héroïques, je me suis amusé, pour donner carrière à la vigueur de mes muscles, à faire des tours de force et à me risquer sur un fil d'archal. Et encore cette comparaison ne vaut rien: le saltimbanque a sa vanité, connue le tragédien, comme l'orateur philanthrope. Le joueur n'en a pas; il n'est ni admiré, ni applaudi, ni envié. Ses triomphes sont si courts et si hasardés, que ce n'est pas la peine d'en parler. Au contraire, la société le condamne, le vulgaire le méprise, surtout les jours où il a perdu. Tout son charlatanisme consiste à faire bonne contenance, à tomber décemment devant un groupe d'intéressés qui ne le regardent même pas, tant ils ont une autre contention d'esprit qui les absorbe! Si dans ses rapides heures de fortune il trouve quelque plaisir à satisfaire les vulgaires vanités du luxe, c'est un tribut bien court qu'il paie aux faiblesses humaines. Bientôt il va sacrifier sans pitié ces puériles jouissances d'un instant à l'activité dévorante de son âme, à celle fièvre infernale qui ne lui permet pas de vivre tout un jour de la vie des autres hommes. De la vanité à lui! il n'en a pas le temps, il a bien autre chose à faire! N'a-t-il pas son coeur à faire souffrir, sa tête à bouleverser, son sang à boire, sa chair à tourmenter, son or à perdre, sa vie à remettre en question, à reconstruire, à défaire, à tordre, à déchirer par lambeaux, à risquer en bloc, à reconquérir pièce à pièce, à mettre dans sa bourse, à jeter sur la table à chaque instant? Demandez au marin s'il peut vivre à terre, à l'oiseau s'il peut être heureux sans ses ailes, au coeur de l'homme s'il peut se passer d'émotions.

Le joueur n'est donc pas criminel par lui-même; c'est sa position sociale qui presque toujours le rend tel, c'est sa famille qu'il ruine ou qu'il déshonore. Mais supposez-le, comme moi, isolé dans le monde, sans affections, sans parentés assez intimes pour être prises en considération, libre, abandonné à lui-même, rassasié ou trompé en amour, comme je l'ai été si souvent, et vous plaindrez son erreur, vous regretterez pour lui qu'il ne soit pas né avec un tempérament sanguin et vaniteux plutôt qu'avec un tempérament bilieux et concentré.

Où prend-on que le joueur soit dans la même catégorie que les flibustiers et les brigands? Demandez aux gouvernements pourquoi ils tirent une partie de leurs richesses d'une source si honteuse! Eux seuls sont coupables d'offrir ces horribles tentations à l'inquiétude, ces funestes ressources au désespoir.

Si l'amour du jeu n'est pas en lui-même aussi honteux que la plupart des autres penchants, c'est le plus dangereux de tous, le plus âpre, le plus irrésistible, celui dont les conséquences sont les plus misérables. Il est presque impossible au joueur de ne pas se déshonorer au bout de quelques années.

Quant à moi, poursuivit-il d'un air plus sombre et d'une voix moins vibrante, après avoir pendant longtemps supporté cette vie d'angoisses et de convulsions avec l'héroïsme chevaleresque qui était à la base de mon caractère, je me laissai enfin corrompre; c'est à dire que, mon âme s'usant peu à peu à ce combat perpétuel, je perdis la force stoïque avec laquelle j'avais su accepter les revers, supporter les privations d'une affreuse misère, recommencer patiemment l'édifice de ma fortune, parfois avec une obole, attendre, espérer, marcher prudemment et pas à pas, sacrifier tout un mois à réparer les pertes d'un jour. Telle fut longtemps ma vie. Mais enfin, las de souffrir, je commençai à chercher hors de ma volonté, hors de ma vertu (car il faut bien le dire, le joueur a sa vertu aussi), les moyens de regagner plus vite les valeurs perdues; j'empruntai, et dès lors je fus perdu moi-même.