Leone Leoni

Chapter 4

Chapter 43,936 wordsPublic domain

Mais j'étais décidée à éviter le regard de ma mère; je craignais son inquiétude, sa tendresse et mes remords. Je vis son mouchoir, qu'elle avait laissé sur la banquette, je le pris, je l'approchai de mon visage, et m'en couvrant la bouche, je le dévorai de baisers convulsifs. Ma compagne crut que je toussais encore; je feignis de tousser en effet. Je ne savais comment remplir cette heure fatale dont la moitié était à peine écoulée. Ma tante remarqua que j'étais fort enrhumée, et dit qu'elle allait engager ma mère à se retirer. Je fus épouvantée de cette menace, et j'acceptai vite une nouvelle invitation. Quand je fus au milieu des danseurs, je m'aperçus que j'avais accepté une valse. Comme presque toutes les jeunes personnes, je ne valsais jamais; mais, en reconnaissant dans celui qui déjà me tenait dans ses bras la sinistre figure de Henryet, la frayeur m'empêcha de refuser. Il m'entraîna, et ce mouvement rapide acheva de troubler mon cerveau. Je me demandais si tout ce qui se passait autour de moi n'était pas une vision; si je n'étais pas plutôt couchée dans un lit, avec la fièvre, que lancée comme une folle au milieu d'une valse avec un être qui me faisait horreur. Et puis je me rappelai que Leoni allait venir me chercher. Je regardai ma mère, qui, légère et joyeuse, semblait voler au travers du cercle des valseurs. Je me dis que cela était impossible, que je ne pouvais pas quitter ma mère ainsi. Je m'aperçus que Henryet me pressait dans ses bras, et que ses yeux dévoraient mon visage incliné vers le sien. Je faillis crier et m'enfuir. Je me souvins des paroles de Leoni: _Mon sort est encore dans ses mains pendant une heure_. Je me résignai. Nous nous arrêtâmes un instant. Il me parla. Je n'entendis pas et je répondis en souriant avec égarement. Alors je sentis le frôlement d'une étoffe contre mes bras et mes épaules nues. Je n'eus pas besoin de me retourner, je reconnus la respiration à peine saisissable de Leoni. Je demandai à revenir à ma place. Au bout d'un instant, Leoni, en domino noir, vint m'offrir la main. Je le suivis. Nous traversâmes la foule, nous échappâmes par je ne sais quel miracle au regard jaloux d'Henryet et à celui de ma mère qui me cherchait de nouveau. L'audace avec laquelle je passai au milieu de cinq cents témoins, pour m'enfuir avec Leoni, empêcha qu'aucun s'en aperçut. Nous traversâmes la cohue de l'antichambre. Quelques personnes qui prenaient leurs manteaux nous reconnurent et s'étonnèrent de me voir descendre l'escalier sans ma mère, mais ces personnes s'en allaient aussi et ne devaient point colporter leur remarque dans le bal. Arrivé dans la cour, Leoni se précipita en m'entraînant vers une porte latérale par laquelle ne passaient point les voitures. Nous fîmes en courant quelques pas dans une rue sombre; puis une chaise de poste s'ouvrit, Leoni m'y porta, m'enveloppa dans un vaste manteau fourré, m'enfonça un bonnet de voyage sur la tête, et en un clin d'oeil la maison illuminée de M. Delpech, la rue et la ville disparurent derrière nous.

Nous courûmes vingt-quatre heures sans faire un mouvement pour sortir du la voiture. A chaque relais Leoni soulevait un peu le châssis, passait le bras en dehors, jetait aux postillons le quadruple de leur salaire, retirait précipitamment son bras et refermait la jalousie. Je ne pensais guère à me plaindre de la fatigue ou de la faim; j'avais les dents serrées, les nerfs contractés; je ne pouvais verser une larme ni dire un mot. Leoni semblait plus occupé de la crainte d'être poursuivi que de ma souffrance et de ma douleur. Nous nous arrêtâmes auprès d'un château, à peu de distance de la route. Nous sonnâmes à la porte d'un jardin. Un domestique vint après s'être fait longtemps attendre. Il était deux heures du matin. Il arriva enfin en grondant et approcha sa lanterne du visage de Leoni; à peine l'eut-il reconnu qu'il se confondit en excuses et nous conduisit à l'habitation. Elle me sembla déserte et mal tenue. Néanmoins on m'ouvrit une chambre assez convenable. En un instant on alluma du feu, on me prépara un lit, et une femme vint pour me déshabiller. Je tombai dans une sorte d'imbécillité. La chaleur du foyer me ranima un peu, et je m'aperçus que j'étais en robe de nuit et les cheveux épars auprès de Leoni; mais il n'y faisait pas attention; il était occupé à serrer dans un coffre le riche costume, les perles et les diamants dont nous étions encore couverts un instant auparavant. Ces joyaux dont Leoni était paré appartenaient pour la plupart à mon père. Ma mère, voulant que la richesse de son costume ne fût pas au-dessous du nôtre, les avait tirés de la boutique et les lui avait prêtés sans rien dire. Quand je vis toutes ces richesses entassées dans un coffre, j'eus une honte mortelle de l'espèce de vol que nous avions commis, et je remerciai Leoni de ce qu'il pensait à les renvoyer à mon père. Je ne sais ce qu'il me répondit; il me dit ensuite que j'avais quatre heures à dormir, qu'il me suppliait d'en profiter sans inquiétude et sans douleur. Il baisa mes pieds nus et se retira. Je n'eus jamais le courage d'aller jusqu'à mon lit; je m'endormis auprès du feu sur mon fauteuil. A six heures du matin on vint m'éveiller; on m'apporta du chocolat et des habits d'homme. Je déjeunai et je m'habillai avec résignation. Leoni vint me chercher, et nous quittâmes avant le jour cette demeure mystérieuse, dont je n'ai jamais connu ni le nom ni la situation exacte, ni le propriétaire, non plus que beaucoup d'autres gîtes, tantôt riches, tantôt misérables, qui, dans le cours de nos voyages, s'ouvrirent pour nous à toute heure et en tout pays au seul nom de Leoni.

A mesure que nous avancions, Leoni reprenait la sérénité de ses manières et la tendresse de son langage. Soumise et enchaînée à lui par une passion aveugle j'étais un instrument dont il faisait vibrer toutes les cordes à son gré. S'il était rêveur, je devenais mélancolique; s'il était gai, j'oubliais tous mes chagrins et tous mes remords pour sourire à ses plaisanteries; s'il était passionné j'oubliais la fatigue de mon cerveau et l'épuisement des larmes, je retrouvais de la force pour l'aimer et pour le lui dire.

VIII.

Nous arrivâmes à Genève, où nous ne restâmes que le temps nécessaire pour nous reposer. Nous nous enfonçâmes bientôt dans l'intérieur de la Suisse, et là nous perdîmes toute inquiétude d'être poursuivis et découverts. Depuis notre départ, Leoni n'aspirait qu'à gagner avec moi une retraite agreste et paisible et à vivre d'amour et de poésie dans un éternel tête-à-tête. Ce rêve délicieux se réalisa. Nous trouvâmes dans une des vallées du lac Majeur un chalet des plus pittoresques dans une situation ravissante. Pour très-peu d'argent nous le fîmes arranger commodément à l'intérieur, et nous le prîmes à loyer au commencement d'avril. Nous y passâmes six mois d'un bonheur enivrant, dont je remercierai Dieu toute ma vie, quoiqu'il me les ait fait payer bien cher. Nous étions absolument seuls et loin de toute relation avec le monde. Nous étions servis par deux jeunes mariés gros et réjouis, qui augmentaient notre contentement par le spectacle de celui qu'ils goûtaient. La femme faisait le ménage et la cuisine, le mari menait au pâturage une vache et deux chèvres qui composaient tout notre troupeau. Il tirait le lait et faisait le fromage. Nous nous levions de bonne heure, et, lorsque le temps était beau, nous déjeunions à quelques pas de la maison, dans un joli verger dont les arbres, abandonnés à la direction de la nature, poussaient en tous sens des branches touffues, moins riches en fruits qu'en fleurs et en feuillage. Nous allions ensuite nous promener dans la vallée ou nous gravissions les montagnes. Nous prîmes peu à peu l'habitude de faire de longues courses, et chaque jour nous allions à la découverte de quelque site nouveau. Les pays de montagnes ont cela de délicieux qu'on peut les explorer longtemps avant d'en connaître tous les secrets et toutes les beautés. Quand nous entreprenions nos plus grandes excursions, Joanne, notre gai majordome, nous suivait avec un panier de vivres, et rien n'était plus charmant que nos festins sur l'herbe. Leoni n'était difficile que sur le choix de ce qu'il appelait le réfectoire. Enfin, quand nous avions trouvé à mi-côte d'une gorge un petit plateau paré d'une herbe fraîche, abrité contre le vent ou le soleil, avec un joli point de vue, un ruisseau tout auprès embaumé de plantes aromatiques, il arrangeait lui-même le repas sur un linge blanc étendu à terre. Il envoyait Joanne cueillir des fraises et plonger le vin dans l'eau froide du torrent. Il allumait un réchaud à l'esprit-de-vin et faisait cuire les oeufs frais. Par le même procédé, après la viande froide et les fruits, je lui préparais d'excellent café. De cette manière nous avions un peu des jouissances de la civilisation au milieu des beautés romantiques du désert.

Quand le temps était mauvais, ce qui arriva souvent au commencement du printemps, nous allumions un grand feu pour préserver de l'humidité notre habitation de sapin; nous nous entourions de paravents que Leoni avait montés, cloués et peints lui-même. Nous buvions du thé; et, tandis qu'il fumait dans une longue pipe turque, je lui faisais la lecture. Nous appelions cela nos journées flamandes: moins animées que les autres, elles étaient peut-être plus douces encore. Leoni avait un talent admirable pour arranger la vie, pour la rendre agréable et facile. Dès le matin il occupait l'activité de son esprit à faire le plan de la journée et à en ordonner les heures, et, quand ce plan était fait, il venait me le soumettre. Je le trouvais toujours admirable, et nous ne nous en écartions plus. De cette manière l'ennui, qui poursuit toujours les solitaires et jusqu'aux amants dans le tête-à-tête, n'approchait jamais de nous. Leoni savait tout ce qu'il fallait éviter et tout ce qu'il fallait observer pour maintenir la paix de l'âme et le bien-être du corps. Il me le dictait avec sa tendresse adorable; et, soumise à lui comme l'esclave à son maître, je ne contrariais jamais un seul de ses désirs. Ainsi il disait que l'échange des pensées entre deux êtres qui s'aiment est la plus douce des choses, mais qu'elle peut devenir la pire de toutes si on en abuse. Il avait donc réglé les heures et les lieux de nos entretiens. Tout le jour nous étions occupés à travailler; je prenais soin du ménage, je lui préparais des friandises ou je plissais moi-même son linge. Il était extrêmement sensible à ces petites recherches de luxe, et les trouvait doublement précieuses au fond de notre ermitage. De son côté, il pourvoyait à tous nos besoins et remédiait à toutes les incommodités de notre isolement. Il savait un peu de tous les métiers: il faisait des meubles en menuiserie, il posait des serrures, il établissait des cloisons en châssis et en papier peint, il empêchait une cheminée de fumer, il greffait un arbre à fruit, il amenait un courant d'eau vive autour de la maison. Il était toujours occupé de quelque chose d'utile, et il l'exécutait toujours bien. Quand ces grands travaux-là lui manquaient, il peignait l'aquarelle, composait de charmants paysages avec les croquis que, dans nos promenades, nous avions pris sur nos albums. Quelquefois il parcourait seul la vallée en composant des vers, et il revenait vite me les dire. Il me trouvait souvent dans l'étable avec mon tablier plein d'herbes aromatiques, dont les chèvres sont friandes. Mes deux belles protégées mangeaient sur mes genoux. L'une était blanche et sans tache: elle s'appelait _Neige_; elle avait l'air doux et mélancolique. L'autre était jaune comme un chamois, avec la barbe et les jambes noires. Elle était toute jeune, sa physionomie était mutine et sauvage: nous l'appelions _Daine_. La vache s'appelait _Pâquerette_. Elle était rousse et rayée de noir transversalement, comme un tigre. Elle passait sa tête sur mon épaule; et, quand Leoni me trouvait ainsi, il m'appelait sa Vierge à la crèche. Il me jetait mon album et me dictait ses vers, qui m'étaient presque toujours adressés. C'étaient des hymnes d'amour et de bonheur qui me semblaient sublimes, et qui devaient l'être. Je pleurais sans rien dire en les écrivant; et quand j'avais fini: «Eh bien! me disait Leoni, tu les trouves mauvais?» Je relevais vers lui mon visage baigné de larmes: il riait et m'embrassait avec transport.

Et puis il s'asseyait sur le fourrage embaumé et me lisait des poésies étrangères, qu'il me traduisait avec une rapidité et une précision inconcevables. Pendant ce temps je filais du lin dans le demi-jour de l'étable. Il faut savoir quelle est la propreté exquise des étables suisses pour comprendre que nous eussions choisi la nôtre pour salon. Elle était traversée par un rapide ruisseau d'eau de roche qui la balayait à chaque instant et qui nous réjouissait de son petit bruit. Des pigeons familiers y buvaient à nos pieds, et, sous la petite arcade par laquelle l'eau rentrait, des moineaux hardis venaient se baigner et dérober quelques graines. C'était l'endroit le plus frais dans les jours chauds, quand toutes les lucarnes étaient ouvertes, et le plus chaud dans les jours froids quand les moindres fentes étaient tamponnées de paille et de bruyère. Souvent Leoni, fatigué de lire, s'y endormait sur l'herbe fraîchement coupée, et je quittais mon ouvrage pour contempler ce beau visage, que la sérénité du sommeil ennoblissait encore.

Durant ces journées si remplies, nous nous parlions peu, quoique presque toujours ensemble; nous échangions quelques douces paroles, quelques douces caresses, et nous nous encouragions mutuellement à notre oeuvre. Mais, quand venait le soir, Leoni devenait indolent de corps et actif d'esprit: c'étaient les heures où il était le plus aimable, et il les avait réservées aux épanchements de notre tendresse. Doucement fatigué de sa journée, il se couchait sur la mousse à mes pieds, dans un endroit délicieux qui était auprès de la maison, sur le versant de la montagne. De là nous contemplions le splendide coucher du soleil, le déclin mélancolique du jour, l'arrivée grave et solennelle de la nuit. Nous savions le moment du lever de toutes les étoiles et sur quelle cime chacune d'elles devait commencer à briller à son tour. Leoni connaissait parfaitement l'astronomie, mais Joanne possédait à sa manière cette science des pâtres, et il donnait aux astres d'autres noms souvent plus poétiques et plus expressifs que les nôtres. Quand Leoni s'était amusé de son pédantisme rustique, il l'envoyait jouer sur son pipeau le Ranz des vaches au bas de la montagne. Ces sons aigus avaient de loin une douceur inconcevable. Leoni tombait dans une rêverie qui ressemblait à l'extase; puis, quand la nuit était tout à fait venue, quand le silence de la vallée n'était plus troublé que par le cri plaintif de quelque oiseau des rochers, quand les lucioles s'allumaient dans l'herbe autour de nous, et qu'un vent tiède planait dans les sapins au-dessus de nos têtes, Leoni semblait sortir d'un rêve ou s'éveiller à une autre vie. Son âme s'embrasait, son éloquence passionnée m'inondait le coeur; il parlait aux cieux, au vent, aux échos, à toute la nature avec enthousiasme; il me prenait dans ses bras et m'accablait de caresses délirantes; puis il pleurait d'amour sur mon sein, et, redevenu plus calme, il m'adressait les paroles les plus suaves et les plus enivrantes. Oh! comment ne l'aurais-je pas aimé, cet homme sans égal, dans ses bons et dans ses mauvais jours? Qu'il était aimable alors! qu'il était beau! Comme le hâle allait bien à son mâle visage et respectait son large front blanc sur des sourcils de jais! Comme il savait aimer et comme il savait le dire! Comme il savait commander à la vie et la rendre belle! Comment n'aurais-je pas pris en lui une confiance aveugle? Comment ne me serais-je pas habituée à une soumission illimitée? Tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait était bien, beau et bon. Il était généreux, sensible, délicat, héroïque; il prenait plaisir à soulager la misère ou les infirmités des pauvres qui venaient frapper à notre porte. Un jour il se précipita dans un torrent, au risque de sa vie, pour sauver un jeune pâtre; une nuit il erra dans les neiges au milieu des plus affreux dangers pour secourir des voyageurs égarés qui avaient fait entendre des cris de détresse. Oh! comment, comment, comment me serais-je méfiée de Leoni? comment aurais-je fait pour craindre l'avenir? Ne me dites plus que je fus crédule et faible; la plus virile des femmes eût été subjuguée à jamais par ces six mois de son amour. Quant à moi, je le fus entièrement, et le remords cruel d'avoir abandonné mes parents, l'idée de leur douleur s'affaiblit peu à peu et finit presque par s'effacer. Oh! qu'elle était grande, la puissance de cet homme!

Juliette s'arrêta et tomba dans une triste rêverie. Une horloge lointaine sonna minuit. Je lui proposai d'aller se reposer.--Non, dit-elle; si vous n'êtes pas las de m'entendre, je veux parler encore. Je sens que j'ai entrepris une tâche bien pénible pour ma pauvre âme, et que quand j'aurai fini je ne sentirai plus rien, je ne me souviendrai plus de rien pendant plusieurs jours. Je veux profiter de la force que j'ai aujourd'hui.

--Oui, Juliette, tu as raison, lui dis-je. Arrache le fer de ton sein, et tu seras mieux après. Mais dis-moi, ma pauvre enfant, comment la singulière conduite d'Henryet au bal et la lâche soumission de Leoni à un regard de cet homme ne t'avaient-elles pas laissé dans l'esprit un doute, une crainte?

--Quelle crainte pouvais-je conserver? répondit Juliette; j'étais si peu instruite des choses de la vie et des turpitudes de la société, que je ne comprenais rien à ce mystère. Leoni m'avait dit qu'il avait un secret terrible: j'imaginai mille infortunes romanesques. C'était la mode alors en littérature de faire agir et parler des personnages frappés des malédictions les plus étranges et les plus invraisemblables. Les théâtres et les romans ne produisaient plus que des fils de bourreaux, des espions héroïques, des assassins et des forçats vertueux. Je lus un jour _Frederick Styndall_, une autre fois _l'Espion_ de Sooper me tomba sous la main. Songez que j'étais bien enfant et que dans ma passion mon esprit était bien en arrière de mon coeur. Je m'imaginai que la société, injuste et stupide, avait frappé Leoni de réprobation pour quelque imprudence sublime, pour quelque faute involontaire ou par suite de quelque féroce préjugé. Je vous avouerai même que ma pauvre tête de jeune tille trouva un attrait de plus dans ce mystère impénétrable, et que mon âme de femme s'exalta devant l'occasion de risquer sa destinée entière pour soulager une belle et poétique infortune.

--Leoni dut s'apercevoir de cette disposition romanesque et l'exploiter? dis-je à Juliette.

--Oui, me répondit-elle, il le fit; mais, s'il se donna tant de peine pour me tromper, c'est qu'il m'aimait, c'est qu'il voulait mon amour à tout prix.

Nous gardâmes un instant le silence, et Juliette reprit son récit.

IX.

L'hiver arriva; nous avions fait le projet d'en supporter les rigueurs plutôt que d'abandonner notre chère retraite. Leoni me disait que jamais il n'avait été si heureux, que j'étais la seule femme qu'il eût jamais aimée, qu'il voulait renoncer au monde pour vivre et mourir dans mes bras. Son goût pour les plaisirs, sa passion pour le jeu, tout cela était évanoui, oublié à jamais. Oh! que j'étais reconnaissante de voir cet homme si brillant, si adulé, renoncer sans regret à tous les enivrements d'une vie d'éclat et de fêtes pour venir s'enfermer avec moi dans une chaumière! Et soyez sûr, don Aleo, que Leoni ne me trompait point alors. S'il est vrai que de puissants motifs l'engageaient à se cacher, du moins il est certain qu'il se trouva heureux dans sa retraite et que j'y fus aimée. Eût-il pu feindre cette sérénité durant six mois sans qu'elle fût altérée un seul jour? Et pourquoi ne m'eût-il pas aimée? j'étais jeune, belle, j'avais tout quitté pour lui et je l'adorais. Allez, je ne m'abuse plus sur son caractère, je sais tout et je vous dirai tout. Cette âme est bien laide et bien belle, bien vile et bien grande; quand on n'a pas la force de haïr cet homme, il faut l'aimer et devenir sa proie.

Mais l'hiver débuta si rudement, que notre séjour dans la vallée devint extrêmement dangereux. En quelques jours la neige monta sur la colline et arriva jusqu'au niveau de notre chalet; elle menaçait de l'engloutir et de nous y faire périr de famine. Leoni s'obstinait à rester; il voulait faire des provisions et braver l'ennemi; mais Jeanne assura que notre perte était certaine si nous ne battions en retraite au plus vite; que depuis dix ans on n'avait pas vu un pareil hiver, et qu'au dégel le chalet serait balayé comme une plume par les avalanches, à moins d'un miracle de saint Bernard et de Notre-Dame-des-Lavanges.--Si j'étais seul, me dit Leoni, je voudrais attendre le miracle et me moquer des lavanges; mais je n'ai plus de courage quand tu partages mes dangers. Nous partirons demain.

--Il le faut bien, lui dis-je; mais où irons-nous? Je serai reconnue et découverte tout de suite; on me reconduira de vive force chez mes parents.

--Il y a mille moyens d'échapper aux hommes et aux lois, répondit Leoni en souriant; nous en trouverons bien un: ne t'inquiète pas; l'univers est à notre disposition.

--Et par où commencerons-nous? lui demandai-je en m'efforçant de sourire aussi.

--Je n'en sais rien encore, dit-il, mais qu'importe? nous serons ensemble; où pouvons-nous être malheureux?

--Hélas! lui dis-je, serons-nous jamais aussi heureux qu'ici?

--Veux-tu y rester? demanda-t-il.

--Non, lui répondis-je, nous ne le serions plus; en présence du danger, nous serions toujours inquiets l'un pour l'autre.

Nous fîmes les apprêts de notre départ; Jeanne passa la journée à déblayer le sentier par lequel nous devions partir. Pendant la nuit il m'arriva une aventure singulière, et à laquelle bien des fois depuis je craignis de réfléchir.

Au milieu de mon sommeil, je fus saisie par le froid et je m'éveillai. Je cherchai Leoni à mes côtés, il n'y était plus; sa place était froide, et la porte de la chambre, à demi entr'ouverte, laissait pénétrer un vent glacé. J'attendis quelques instants; mais Leoni ne revenant pas, je m'étonnai, je me levai et je m'habillai à la hâte. J'attendis encore avant de me décider à sortir, craignant de me laisser dominer par une inquiétude puérile. Son absence se prolongea; une terreur invincible s'empara de moi, et je sortis, à peine vêtue, par un froid de quinze degrés. Je craignais que Leoni n'eût encore été au secours de quelques malheureux perdus dans les neiges, comme cela était arrivé peu de nuits auparavant, et j'étais résolue à le chercher et à le suivre. J'appelai Jeanne et sa femme; ils dormaient d'un si profond sommeil qu'ils ne m'entendirent pas. Alors, dévorée d'inquiétude, je m'avançai jusqu'au bord de la petite plate-forme palissadée qui entourait le chalet, et je vis une faible lueur argenter la neige à quelque distance. Je crus reconnaître la lanterne que Leoni portait dans ses excursions généreuses. Je courus de ce côté aussi vite que me le permit la neige, où j'entrais jusqu'aux genoux. J'essayai de l'appeler, mais le froid me faisait claquer les dents, et le vent, qui me venait à la figure, interceptait ma voix. J'approchai enfin de la lumière, et je pus voir distinctement Leoni; il était immobile à la place où je l'avais aperçu d'abord, et il tenait une bêche. J'approchai encore, la neige amortissait le bruit de mes pas; j'arrivai tout près de lui sans qu'il s'en aperçût. La lumière était enfermée dans son cylindre de métal, et ne sortait que par une fente opposée à moi et dirigée sur lui.

Je vis alors qu'il avait écarté la neige et entamé la terre avec sa bêche; il était jusqu'aux genoux dans un trou qu'il venait de creuser.