Leone Leoni

Chapter 12

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Ici Juliette termina son récit, et resta accablée de fatigue et de tristesse.--C'est alors, ma pauvre enfant, lui dis-je, que je fis connaissance avec toi. Je demeurais dans la même maison. Le récit de ta chute m'inspira de la curiosité. Bientôt j'appris que tu étais jeune et digne d'un intérêt sérieux; que Leoni, après t'avoir accablée des plus mauvais traitements, t'avait enfin abandonnée mourante et dans la misère. Je voulus te voir; tu étais dans le délire quand j'approchai de ton lit. Oh! que tu étais belle, Juliette, avec tes épaules nues, tes cheveux épars, tes lèvres brûlées du feu de la fièvre, et ton visage animé par l'énergie de la souffrance! Que tu me semblas belle encore, lorsque, abattue par la fatigue, tu retombas sur ton oreiller, pâle et penchée comme une rose blanche qui s'effeuille à la chaleur du jour! Je ne pus m'arracher d'auprès de toi. Je me sentis saisi d'une sympathie irrésistible, entraîné par un intérêt que je n'avais jamais éprouvé. Je fis venir les premiers médecins de la ville; je te procurai tous les secours qui te manquaient. Pauvre fille abandonnée! je passai les nuits près de toi, je vis ton désespoir, je compris ton amour. Je n'avais jamais aimé, aucune femme ne me semblait pouvoir répondre à la passion que je me sentais capable de ressentir. Je cherchais un coeur aussi fervent que le mien. Je me méfiais de tous ceux que j'éprouvais, et bientôt je reconnaissais la prudence de ma retenue en voyant la sécheresse et la frivolité de ces coeurs féminins. Le tien me sembla le seul qui pût me comprendre. Une femme capable d'aimer et de souffrir comme tu avais fait était la réalisation de tous mes rêves. Je désirai, sans l'espérer beaucoup, obtenir ton affection. Ce qui me donna la présomption d'essayer de te consoler, ce fut la certitude que je sentis en moi de t'aimer sincèrement et généreusement. Tout ce que tu disais dans ton délire te faisait connaître à moi autant que l'a fait depuis notre intimité. Je connus que tu étais une femme sublime aux prières que tu adressais à Dieu à voix haute, avec un accent dont rien ne pourrait rendre la sainteté déchirante. Tu demandais pardon pour Leoni, toujours pardon, jamais vengeance! Tu invoquais les âmes de tes parents, tu leur racontais d'une voix haletante par quels malheurs tu avais expié ta fuite et leur douleur. Quelquefois tu me prenais pour Leoni et tu m'adressais des reproches foudroyants; d'autres fois tu te croyais avec lui en Suisse, et tu me pressais dans tes bras avec passion. Il m'eût été bien facile alors d'abuser de ton erreur, et l'amour qui s'allumait dans mon sein me faisait de tes caresses insensées un véritable supplice. Mais je serais mort plutôt que de succomber à mes désirs, et la fourberie de lord Edwards, dont tu me parlais sans cesse, me semblait la plus déshonorante infamie qu'un homme pût commettre. Enfin, j'ai eu le bonheur de sauver ta vie et ta raison, ma pauvre Juliette; depuis ce temps j'ai bien souffert et j'ai été bien heureux par toi. Je suis un fou peut-être de ne pas me contenter de l'amitié et de la possession d'une femme telle que toi, mais mon amour est insatiable. Je voudrais être aimé comme le fut Leoni, et je te tourmente de cette folle ambition. Je n'ai pas son éloquence et ses séductions, mais je t'aime, moi. Je ne t'ai pas trompée, je ne te tromperai jamais. Ton coeur, longtemps fatigué, devrait s'être reposé à force de dormir sur le mien. Juliette! Juliette! quand m'aimeras-tu comme tu sais aimer?

--A présent et toujours, me répondit-elle; tu m'as sauvée, tu m'as guérie et tu m'aimes. J'étais une folle, je le vois bien, d'aimer un pareil homme. Tout ce que je viens de te raconter m'a remis sous les yeux des infamies que j'avais presque oubliées. Maintenant je ne sens plus que de l'horreur pour le passé, et je ne veux plus y revenir. Tu as bien fait de me laisser dire tout cela; je suis calme, et je sens bien que je ne peux plus aimer son souvenir. Tu es mon ami, toi; tu es mon sauveur, mon frère et mon amant.

--Dis aussi ton mari, je t'en supplie, Juliette!

--Mon mari, si tu veux, dit-elle en m'embrassant avec une tendresse qu'elle ne m'avait jamais témoignée aussi vivement et qui m'arracha des larmes de joie et de reconnaissance.

XXIII.

Je me réveillai si heureux le lendemain que je ne pensai plus à quitter Venise. Le temps était magnifique, le soleil était doux comme au printemps. Des femmes élégantes couvraient les quais et s'amusaient aux lazzi des masques qui, à demi couchés sur les rampes des ponts, agaçaient les passants et adressaient tour à tour des impertinences et des flatteries aux femmes laides et jolies. C'était le mardi gras; triste anniversaire pour Juliette. Je désirai la distraire; je lui proposai de sortir, et elle y consentit.

Je la regardais avec orgueil marcher à mes côtés. On donne peu le bras aux femmes à Venise, on les soutient seulement par le coude en montant et en descendant les escaliers de marbre blanc qui à chaque pas se présentent pour traverser les canaux. Juliette avait tant de grâce et de souplesse dans tous ses mouvements, que j'avais une joie puérile à la sentir à peine s'appuyer sur ma main pour franchir ces ponts. Tous les regards se fixaient sur elle, et les femmes, qui jamais ne regardent avec plaisir la beauté d'une autre femme, regardaient au moins avec intérêt l'élégance de ses vêtements et de sa démarche, qu'elles eussent voulu imiter. Je crois encore voir la toilette et le maintien de Juliette. Elle avait une robe de velours violet avec un boa et un petit manchon d'hermine. Son chapeau de satin blanc encadrait son visage toujours pâle, mais si parfaitement beau que, malgré sept ou huit années de fatigues et de chagrins mortels, tout le monde lui donnait dix-huit ans tout au plus. Elle était chaussée de bas de soie violets, si transparents qu'on voyait au travers sa peau blanche et mate comme de l'albâtre. Quand elle avait passé et qu'on ne voyait plus sa figure, on suivait de l'oeil ses petits pieds, si rares en Italie. J'étais heureux de la voir admirer ainsi; je le lui disais, et elle me souriait avec une douceur affectueuse. J'étais heureux!...

Un bateau pavoisé et plein de masques et de musiciens s'avança sur le canal de la Giadecca. Je proposai à Juliette de prendre une gondole et d'en approcher pour voir les costumes. Elle y consentit. Plusieurs sociétés suivirent notre exemple, et bientôt nous nous trouvâmes engagés dans un groupe de gondoles et de barques qui accompagnaient avec nous le bateau pavoisé et semblaient lui servir d'escorte.

Nous entendîmes dire aux gondoliers que cette troupe de masques était composée des jeunes gens les plus riches et les plus à la mode dans Venise. Ils étaient en effet d'une élégance extrême; leurs costumes étaient fort riches, et le bateau était orné de voiles de soie, de banderoles de gaze d'argent et de tapis d'Orient de la plus grande beauté. Leurs vêtements étaient ceux des anciens Vénitiens, que Paul Véronèse, par un heureux anachronisme, a reproduits dans plusieurs sujets de dévotion, entre autres dans le magnifique tableau des _Noces_, dont la république de Venise fit présent à Louis XIV, et qui est au musée de Paris. Sur le bord du bateau je remarquai surtout un homme vêtu d'une longue robe de soie vert-pâle, brodée de longues arabesques d'or et d'argent. Il était debout et jouait de la guitare dans une attitude si noble, sa haute taille était si bien prise, qu'il semblait fait exprès pour porter ces habits magnifiques. Je le fis remarquer à Juliette, qui leva les yeux sur lui machinalement, le vit à peine, et me répondit: «Oui, oui, superbe!» en pensant à autre chose.

Nous suivions toujours, et, poussés par les autres barques, nous touchions le bateau pavoisé du côté précisément où se tenait cet homme. Juliette était aussi debout avec moi et s'appuyait sur le couvert de la gondole pour ne pas être renversée par les secousses que nous recevions souvent. Tout à coup cet homme se pencha vers Juliette comme pour la reconnaître, passa la guitare à son voisin, arracha son masque noir et se tourna de nouveau vers nous. Je vis sa figure, qui était belle et noble s'il en fut jamais. Juliette ne le vit pas. Alors il l'appela à demi-voix, et elle tressaillit comme si elle eût été frappée d'une commotion galvanique.

--Juliette! répéta-t-il d'une voix plus forte.

--Leoni! s'écria-t-elle avec transport.

C'est encore pour moi comme un rêve. J'eus un éblouissement; je perdis la vue pendant une seconde, je crois. Juliette s'élança, impétueuse et forte. Tout à coup je la vis transportée comme par magie sur le bateau, dans les bras de Leoni; un baiser délirant unissait leurs lèvres. Le sang me monta au cerveau, me bourdonna dans les oreilles, me couvrit les yeux d'un voile plus épais; je ne sais pas ce qui se passa. Je revins à moi en montant l'escalier de mon auberge. J'étais seul; Juliette était partie avec Leoni.

Je tombai dans une rage inouïe, et pendant trois heures je me comportai comme un épileptique. Je reçus vers le soir une lettre de Juliette conçue en ces termes:

«Pardonne-moi, pardonne-moi, Bustamente; je t'aime, je te vénère, je te bénis à genoux pour ton amour et tes bienfaits. Ne me hais pas; tu sais que je ne m'appartiens pas, qu'une main invisible dispose de moi et me jette malgré moi dans les bras de cet homme. O mon ami, pardonne-moi, ne te venge pas! je l'aime, je ne puis vivre sans lui. Je ne puis savoir qu'il existe sans le désirer, je ne puis le voir passer sans le suivre. Je suis sa femme; il est mon maître, vois-tu: il est impossible que je me dérobe à sa passion et à son autorité. Tu as vu si j'ai pu résister à son appel. Il y a eu comme une force magnétique, comme un aimant qui m'a soulevée et qui m'a jetée sur son coeur; et pourtant j'étais près de toi, j'avais ma main dans la tienne. Pourquoi ne m'as-tu pas retenue? tu n'en as pas eu la force; ta main s'est ouverte, ta bouche n'a même pas pu me rappeler; tu vois que cela ne dépend pas de nous.

Il y a une volonté cachée, une puissance magique qui ordonne et opère ces choses étranges. Je ne puis briser la chaîne qui est entre moi et Leoni; c'est le boulet qui accouple les galériens, mais c'est la main de Dieu qui l'a rivé.

«O mon cher Aleo, ne me maudis pas! je suis à tes pieds. Je te supplie de me laisser être heureuse. Si tu savais comme il m'aime encore, comme il m'a reçue avec joie! quelles caresses, quelles paroles, quelles larmes!... Je suis comme ivre, je crois rêver... Je dois oublier son crime envers moi: il était fou. Après m'avoir abandonnée, il est arrivé à Naples dans un tel état d'aliénation qu'il a été enfermé dans un hôpital de fous. Je ne sais par quel miracle il en est sorti guéri, ni par quelle protection du sort il se trouve maintenant remonté au faîte de la richesse. Mais il est plus beau, plus brillant, plus passionné que jamais. Laisse-moi, laisse-moi l'aimer, dussé-je être heureuse seulement un jour et mourir demain. Ne dois-tu pas me pardonner de l'aimer si follement, toi qui as pour moi une passion aveugle et aussi mal placée?

Pardonne, je suis folle; je ne sais ni de quoi je te parle, ni ce que je te demande. Oh! ce n'est pas de me recueillir et de me pardonner quand il m'aura de nouveau délaissée; non! j'ai trop d'orgueil, ne crains rien. Je sens que je ne te mérite plus, qu'en me jetant dans ce bateau je me suis à jamais séparée de toi, que je ne puis plus soutenir ton regard ni toucher ta main. Adieu donc, Aleo! Oui, je t'écris pour te dire adieu, car je ne puis pas me séparer de toi sans te dire que mon coeur en saigne déjà, et qu'il se brisera un jour de regret et de repentir. Va, tu seras vengé! Calme-toi maintenant, pardonne, plains-moi, prie pour moi; sache bien que je ne suis pas une ingrate stupide qui méconnaît ton caractère et ses devoirs envers toi. Je ne suis qu'une malheureuse que la fatalité entraîne et qui ne peut s'arrêter. Je me retourne vers toi, et je t'envoie mille adieux, mille baisers, mille bénédictions. Mais la tempête m'enveloppe et m'emporte. En périssant sur les écueils où elle doit me briser, je répéterai ton nom, et je t'invoquerai comme un ange de pardon entre Dieu et moi.

«JULIETTE.»

Cette lettre me causa un nouvel accès de rage; puis je tombai dans le désespoir; je sanglotai comme un enfant pendant plusieurs heures; et, succombant à la fatigue, je m'endormis sur ma chaise, seul, au milieu de cette grande chambre où Juliette m'avait conté son histoire la veille. Je me réveillai calme, j'allumai du feu; je fis plusieurs fois le tour de la chambre d'un pas lent et mesuré.

Quand le jour parut, je me rassis et je me rendormis: ma résolution était prise; j'étais tranquille. A neuf heures je sortis, je pris des informations dans toute la ville, et je m'enquis de certains détails dont j'avais besoin. On ignorait par quel procédé Leoni avait fait sa fortune; on savait seulement qu'il était riche, prodigue, dissolu; tous les hommes à la mode allaient chez lui, singeaient sa toilette et se faisaient ses compagnons de plaisir. Le marquis de... l'escortait partout et partageait son opulence; tous deux étaient amoureux d'une courtisane célèbre, et, par un caprice inouï, cette femme refusait leurs offres. Sa résistance avait tellement aiguillonné le désir de Leoni, qu'il lui avait fait des promesses exorbitantes, et qu'il n'y avait aucune folie où elle ne pût l'entraîner.

J'allai chez elle, et j'eus beaucoup de peine à la voir; enfin elle m'admit et me reçut d'un air hautain, en me demandant ce que je voulais du ton d'une personne pressée de congédier un importun.

--Je viens vous demander un service, lui dis-je. Vous haïssez Leoni?

--Oui, me répondit-elle, je le hais mortellement.

--Puis-je vous demander pourquoi?

--Il a séduit une jeune soeur que j'avais dans le Frioul, et qui était honnête et sainte; elle est morte à l'hôpital. Je voudrais manger le coeur de Leoni.

--Voulez-vous m'aider, en attendant, à lui faire subir une mystification cruelle?

--Oui.

--Voulez-vous lui écrire et lui donner un rendez-vous?

--Oui, pourvu que je ne m'y trouve pas.

--Cela va sans dire. Voici le modèle du billet que vous écrirez:

«Je sais que tu as retrouvé ta femme et que tu l'aimes. Je ne voulais pas de toi hier, cela me semblait trop facile; aujourd'hui il me paraît piquant de te rendre infidèle; je veux savoir d'ailleurs si le grand désir que tu as de me posséder est capable de tout, comme tu t'en vantes. Je sais que tu donnes un concert sur l'eau cette nuit; je serai dans une gondole et je suivrai. Tu connais mon gondolier Cristofano; tiens-toi sur le bord de ton bateau et saute dans ma gondole au moment où tu l'apercevras. Je te garderai une heure, après quoi j'aurai assez de toi peut-être pour toujours. Je ne veux pas de tes présents; je ne veux que cette preuve de ton amour. A ce soir, ou jamais.»

La Misana trouva le billet singulier, et le copia en riant.

--Que ferez-vous de lui quand vous l'aurez mis dans la gondole?

--Je le déposerai sur la rive du Lido, et le laisserai passer là une nuit un peu longue et un peu froide.

--Je vous embrasserais volontiers pour vous remercier, dit la courtisane; mais j'ai un amant que je veux aimer toute la semaine. Adieu.

--Il faut, lui dis-je, que vous mettiez votre gondolier à mes ordres.

--Sans doute, dit-elle; il est intelligent, discret, robuste: faites-en ce que vous voudrez.

XXIV.

Je rentrai chez moi; je passai le reste du jour à réfléchir mûrement à ce que j'allais faire. Le soir vint; Cristofano et la gondole m'attendaient sous la fenêtre. Je pris un costume de gondolier; le bateau de Leoni parut tout illuminé de verres de couleur qui brillaient comme des pierreries depuis le faîte des mâts jusqu'au bout des moindres cordages, et lançant des fusées de toutes parts dans les intervalles d'une musique éclatante. Je montai à l'arrière de la gondole, une rame à la main; je l'atteignis. Leoni était sur le bord, dans le même costume que la veille; Juliette était assise au milieu des musiciens; elle avait aussi un costume magnifique; mais elle était abattue et pensive, et semblait ne pas s'occuper de lui. Cristofano ôta son chapeau et leva sa lanterne à la hauteur de son visage. Leoni le reconnut et sauta dans la gondole.

Aussitôt qu'il y fut entré, Cristofano lui dit que la Misana l'attendait dans une autre gondole, auprès du jardin public.--Eh! pourquoi n'est-elle pas ici? demanda-t-il.--_Non so_, répondit le gondolier d'un air d'indifférence; et il se remit à ramer. Je le secondais vigoureusement, et en peu d'instants nous eûmes dépassé le jardin public. Il y avait autour de nous une brume épaisse. Leoni se pencha plusieurs fois et demanda si nous n'étions pas bientôt arrivés. Nous glissions toujours rapidement sur la lagune tranquille; la lune, pâle et baignée dans la vapeur, blanchissait l'atmosphère sans l'éclairer. Nous passâmes en contrebandiers la limite maritime qui ne se franchit point ordinairement sans une permission de la police, et nous ne nous arrêtâmes que sur la rive sablonneuse du Lido, assez loin pour ne pas risquer de rencontrer un être vivant.

--Coquins! s'écria notre prisonnier, où diable m'avez-vous conduit? où sont les escaliers du jardin public? où est la gondole de la Misana? Ventredieu! nous sommes dans le sable! Vous vous êtes perdus dans la brume, butors que vous êtes, et vous me débarquez au hasard...

--Non, Monsieur, lui dis-je en italien; ayez la bonté de faire dix pas avec moi, et vous trouverez la personne que vous cherchez. Il me suivit, et aussitôt Cristofano, conformément à mes ordres, s'éloigna avec la gondole, et alla m'attendre dans la lagune sur l'autre rive de l'île.

--T'arrêteras-tu, brigand! me cria Leoni quand nous eûmes marché sur la grève pendant quelques minutes. Veux-tu me faire geler ici? où est ta maîtresse? où me mènes-tu?

--Seigneur, lui répondis-je en me retournant et en tirant de dessous ma cape les objets que j'avais apportés, permettez-moi d'éclairer votre chemin. Alors je tirai ma lanterne sourde, je l'ouvris et je l'accrochai à un des pieux du rivage.

--Que diable fais-tu là? me dit-il, ai-je affaire à des fous? De quoi s'agit-il?

--Il s'agit, lui dis-je en tirant deux épées de dessous mon manteau, de vous battre avec moi.

--Avec toi, canaille! je te vais rosser comme tu le mérites.

--Un instant, lui dis-je en le prenant au collet avec une vigueur dont il fut un peu étourdi, je ne suis pas ce que vous croyez. Je suis noble tout aussi bien que vous; de plus, je suis un honnête homme et vous êtes un scélérat. Je vous fais donc beaucoup d'honneur en me battant avec vous. Il me sembla que mon adversaire tremblait et cherchait à s'échapper. Je le serrai davantage.

--Que me voulez-vous? Par le nom du diable! s'écria-t-il, qui êtes-vous? Je ne vous connais pas. Pourquoi m'amenez-vous ici? Votre intention est-elle de m'assassiner? Je n'ai aucun argent sur moi. Êtes-vous un voleur?

--Non, lui dis-je, il n'y a de voleur et d'assassin ici que vous; vous le savez bien.

--Êtes-vous donc mon ennemi?

--Oui, je suis votre ennemi.

--Comment vous nommez-vous?

--Cela ne vous regarde pas; vous le saurez si vous me tuez.

--Et si je ne veux pas vous tuer? s'écria-t-il en haussant les épaules et en s'efforçant de prendre de l'assurance.

--Alors vous vous laisserez tuer par moi, lui répondis-je, car je vous jure qu'un de nous deux doit rester ici cette nuit.

--Vous êtes un bandit! s'écria-t-il en faisant des efforts terribles pour se dégager. Au secours! au secours!

--Cela est fort inutile, lui dis-je; le bruit de la mer couvre votre voix, et vous êtes loin de tout secours humain. Tenez-vous tranquille ou je vous étrangle; ne me mettez pas en colère, profitez des chances de salut que je vous donne. Je veux vous tuer et non vous assassiner. Vous connaissez ce raisonnement-là. Battez-vous avec moi, et ne m'obligez pas à profiter de l'avantage de la force que j'ai sur vous, comme vous voyez. En parlant ainsi, je le secouais par les épaules et le faisais plier comme un jonc, bien qu'il fût plus grand que moi de toute la tête. Il comprit qu'il était à ma disposition, et il essaya de me dissuader.

--Mais, Monsieur, si vous n'êtes pas fou, me dit-il, vous avez une raison pour vous battre avec moi. Que vous ai-je fait?

--Il ne me plaît pas de vous le dire, répondis-je, et vous êtes un lâche de me demander la cause de ma vengeance, quand c'est vous qui devriez me demander raison.

--Eh de quoi? reprit-il. Je ne vous ai jamais vu. Il ne fait pas assez clair pour que je puisse bien distinguer vos traits, mais je suis sûr que j'entends votre voix pour la première fois.

--Poltron! vous ne sentez pas le besoin de vous venger d'un homme qui s'est moqué de vous, qui vous a fait donner un rendez-vous pour vous mystifier, et qui vous amène ici malgré vous pour vous provoquer? On m'avait dit que vous étiez brave; faut-il vous frapper pour éveiller votre courage?

--Vous êtes un insolent, dit-il en se faisant violence.

--A la bonne heure: je vous demande raison de ce mot et je vais vous donner raison sur l'heure de ce soufflet. Je lui frappai légèrement sur la joue. Il fit un hurlement de rage et de terreur.

--Ne craignez rien, lui dis-je en le tenant d'une main et en lui donnant de l'autre une épée; défendez-vous. Je sais que vous êtes le premier tireur de l'Europe, je suis loin d'être de votre force. Il est vrai que je suis calme et que vous avez peur, cela rend la chance égale. Sans lui donner le temps de répondre, je l'attaquai vigoureusement. Le misérable jeta son épée et se mit à fuir. Je le poursuivis, je l'atteignis, je le secouai avec fureur. Je le menaçai de le tirer dans la mer et de le noyer, s'il ne se défendait pas. Quand il vit qu'il lui était impossible de s'échapper, il prit l'épée et retrouva ce courage désespéré que donnent aux plus peureux l'amour de la vie et le danger inévitable. Mais soit que la faible clarté de la lanterne ne lui permît pas de bien mesurer ses coups, soit que la peur qu'il venait d'avoir lui eût ôté toute présence d'esprit, je trouvai ce terrible duelliste d'une faiblesse désespérante. J'avais tellement envie de ne pas le massacrer, que je le ménageai longtemps. Enfin, il se jeta sur mon épée en voulant faire une feinte, et il s'enferra jusqu'à la garde.

--Justice! justice! dit-il en tombant. Je meurs assassiné!

--Tu demandes justice et tu l'obtiens, lui répondis-je. Tu meurs de ma main comme Henryet est mort de la tienne.

Il fit un rugissement sourd, mordit le sable et rendit l'âme.

Je pris les deux épées et j'allai retrouver la gondole; mais, en traversant l'île, je fus saisi de mille émotions inconnues. Ma force faiblit tout à coup; je m'assis sur une de ces tombes hébraïques qui sont à demi recouvertes par l'herbe, et que ronge incessamment le vent âpre et salé de la mer. La lune commençait à sortir des brouillards, et les pierres blanches de ce vaste cimetière se détachaient sur la verdure sombre du Lido. Je pensais à ce que je venais de faire, et ma vengeance, dont je m'étais promis tant de joie, m'apparut sous un triste aspect: j'avais comme des remords, et pourtant j'avais cru faire une action légitime et sainte en purgeant la terre et en délivrant Juliette de ce démon incarné. Mais je ne m'étais pas attendu à le trouver lâche. J'avais espéré rencontrer un ferrailleur audacieux, et en m'attaquant à lui j'avais fait le sacrifice de ma vie. J'étais troublé et comme épouvanté d'avoir pris la sienne si aisément. Je ne trouvais pas ma haine satisfaite par la vengeance; je la sentais éteinte par le mépris. Quand je l'ai vu si poltron, pensais-je, j'aurais dû l'épargner; j'aurais dû oublier mon ressentiment contre lui, et mon amour pour la femme capable de me préférer un pareil homme.