Léon Bloy : Essai de critique équitable
Part 6
Ailleurs, souvent, les péripéties de son existence douloureuse l’enfièvrent; sa phrase frissonne, sanglote ou hennit d’angoisse et de courroux. Elle est semblable à un cheval sauvage qui, percé de vingt flèches, mène son galop saccadé à travers une brousse dont les buissons épineux achèvent de le mettre en sang.
Ici, c’est l’apaisement, fruit de l’âge et de l’oraison persévérante. Ici, sa pensée, toujours haute, toujours profonde, mais plus calme, se déroule en larges périodes d’une éloquence entraînante. C’est comme un grand fleuve aux moires d’or fauve où se reflètent les suprêmes clartés d’un crépuscule mélancolique et sanctifiant.
Voici, pour exemple, le début de l’admirable méditation qu’il intitule _les Apparences_:
C’est la plus banale des illusions de croire qu’on est réellement ce qu’on paraît être, et cette illusion universelle est corroborée, tout le long de la vie, par l’imposture tenace de nos sens. Il ne faudra pas moins que la mort pour nous apprendre que nous nous sommes toujours trompés. En même temps que nous sera révélée notre identité si parfaitement inconnue de nous-mêmes, d’inconcevables abîmes se dévoileront à nos _vrais_ yeux, abîmes en nous et hors de nous. Les hommes, les choses, les événements nous seront enfin divulgués et chacun pourra vérifier l’affirmation de ce Mystique disant qu’à partir de la Chute, le genre humain tout entier s’est endormi profondément. Sommeil prodigieux des générations, naturellement accompagné de l’incohérence et de la déformation infinies de tous les songes. Nous sommes des dormants pleins des images à demi effacées de l’Éden perdu, des mendiants aveugles au seuil d’un palais sublime dont la porte est close. Non seulement nous ne parvenons pas à nous voir les uns les autres, mais il nous est impossible de distinguer, au son de sa voix, notre voisin le plus proche.--Voici ton frère, nous est-il dit. Ah! Seigneur, comment pourrais-je le reconnaître dans cette multitude indiscernable et comment saurais-je s’il me ressemble puisqu’il est fait à votre image autant que moi-même et que j’ignore ma propre figure? En attendant qu’il vous plaise de me réveiller, je n’ai que des songes, et ils sont quelquefois épouvantables. Combien plus difficilement débrouillerais-je les choses! Je crois à des réalités matérielles, concrètes, palpables, tangibles comme le fer, indiscutables comme l’eau, et une voix intérieure, venue des profondeurs, me certifie qu’il n’y a que des symboles, que mon corps lui-même n’est qu’une apparence et que tout ce qui m’environne est une apparence énigmatique.
Il nous est enseigné que Dieu ne donne son Corps à manger et son Sang à boire que sous les apparences de l’Eucharistie. Pourquoi voudrait-on qu’il nous livrât d’une manière moins enveloppée ne fût-ce qu’une parcelle infime de sa création? Pendant que les hommes s’agitent dans les visions du sommeil, Dieu, seul capable d’agir, fait réellement quelque chose. Il écrit sa propre Révélation dans l’apparence des événements de ce monde, et c’est pour cela que ce qu’on nomme l’histoire est si parfaitement incompréhensible...
Ce développement lucide d’une grande parole de saint Paul[13], Bloy l’_illustre_, plus loin, par l’exégèse mystique du miracle de l’_Aveugle-né_ dans l’Évangile selon saint Jean.
[13] _Première épître aux Corinthiens_, XIII, 12.--Le miracle de l’_Aveugle-né_, saint Jean, IX.
On regrette de ne pouvoir reproduire intégralement cette glose pénétrante. On en donnera, du moins, l’essentiel:
Que penser de l’aveugle-né de l’Évangile, qui n’avait pu rien recevoir dans son caveau de la synagogue, appelé soudain à envisager le Fils de Dieu, sinon qu’il fut, par un miracle non moins grand que la création des soleils, institué, d’un moment à l’autre le Clairvoyant de la Divinité douloureuse? _Credo, Domine_, je crois, Seigneur, dit-il, et, se prosternant, il l’adora. A cette minute, grande comme les siècles, que pouvait-il voir, n’ayant jamais eu le pressentiment ni peut-être même le désir d’une vision quelconque et la Face du Christ emplissant devant lui tout l’horizon?
Rien d’autre sans doute que cette Face chargée de tous les crimes du monde, incomparablement plus suave et plus terrible à ses yeux purs qu’elle ne devait l’être dans l’avenir pour les plus saints visionnaires. La Face de Jésus menaçant le vent et se faisant obéir de la mer, pleurant au tombeau de Lazare et suant le sang à Gethsémani; la Face livide et conspuée du Maître flagellé, crucifié, mourant, prononçant les Sept Paroles infinies qui correspondent aux sept jours de la Genèse; devant être manifestée à la fin dans une gloire impossible à imaginer, infiniment au delà des collines d’or de la Résurrection, en un lointain mystérieux et formidable pour le Jugement de tous les hommes.
On remarquera certainement combien dans ces belles méditations il règne un accent de tranquille certitude et comme elles décèlent l’équilibre d’une âme assise dans la tradition et qui conforme l’enchaînement de ses idées aux leçons de l’Église. Il en va de même tout le long de ce volume _Dans les Ténèbres_ qui est, à notre avis, l’un des meilleurs que Bloy ait publiés. Quel contraste entre ces pages pieusement pensives et d’autres écrits plus anciens où, inquiet, tourmenté, débordant de clameurs furieuses, il tâchait de persuader à lui-même et à autrui qu’il avait mission de proclamer comme venant du Saint-Esprit les prétendues révélations d’une infortunée qui sombra dans la folie! Il trépidait alors comme une chaudière munie d’une soupape insuffisante et qui menace toujours d’éclater. Et l’Esprit qui l’agitait en ces moments n’a, certes, rien à voir avec le Paraclet.
Mais--et ceci peut se constater également dans toute son œuvre--lorsque, humble et docile aux enseignements de l’Église, il se contenta de tracer son sillon et de l’ensemencer dans le champ qu’elle offre aux âmes qui s’épanouissent par l’oraison contemplative sous toutes ses formes, il connut ce calme souverain de la vie intérieure que Jésus promit à ses disciples quand il leur dit au Cénacle:--Je vous laisse, je vous donne ma Paix.
Oui, par une grâce que lui valut sa foi inébranlable, il l’obtint parfois cette Paix, et elle lui apporta des heures d’éclaircie même en ses jours les plus orageux--ceux où, comme on le voit dans les _Lettres_, la _libido carnis_ et l’orgueil de l’esprit l’assaillaient avec une violence inouïe. Au plus fort de la crise, Notre-Seigneur lui vint en aide, en lui inspirant l’admirable prière suivante dont je ne retranche que quelques lignes qui n’ont point rapport à ses épreuves:
Mon adorable Sauveur Jésus, qui êtes crucifié par moi, pour moi, en moi, depuis deux mille ans et qui attendez vous-même votre délivrance en saignant sur nous du haut de votre Croix terrible--je vous supplie de regarder mon effroyable misère et d’avoir tout à fait pitié de moi. Considérez, mon Rédempteur, que j’ai eu pitié de vous, moi aussi, que vos souffrances m’ont bien souvent déchiré le cœur et que j’ai pleuré, nuit et jour, des larmes sans nombre en me souvenant de votre agonie... Vous ne pouvez pas oublier non plus que, par respect pour vos adorables plaies, j’ai rarement négligé de souffrir pour les malheureux, que j’en ai tiré quelques-uns du fond des gouffres pour les amener fraternellement en votre présence. Néanmoins vous avez beaucoup exigé de moi; vous m’avez accablé d’un très lourd fardeau et vous avez voulu que j’endurasse des peines si grandes que vous seul, mon Dieu, pouvez les connaître... Mon divin Maître vous ne pouvez être le bourreau des âmes pour qui vous agonisez. Je vous en supplie, par le nom sacré de Joseph, par le cœur percé de votre Mère, par les ossements glorifiés de tous vos Saints, ayez pitié de moi!...
Et voici l’effet de cette prière; peu après, il écrit à sa fiancée:
Ce matin je me suis levé avant quatre heures, éveillé par les rayons de la douce lune que j’aime. Le temps était presque tiède et dans le grand silence de mon quartier endormi, j’ai prié pour toi et pour moi-même, en regardant de ma fenêtre ce beau ciel si pur. Je sentais une grande paix descendre en moi, une profonde, une sainte paix qui renouvelait mon espérance...
En conclusion de cet essai, retenons que Bloy fut voué à la douleur et par sa nature qui fut ultra-sensible, et, plus encore par cette prédestination d’ordre surnaturel qui lui fit _demander_ de souffrir en union avec la Passion du Christ pour le soulagement ou le salut d’âmes en détresse. Il y eut des époques dans sa vie où il porta d’un cœur allègre la croix qu’il avait ainsi sollicitée. Il y en eut d’autres où il plia sous ce fardeau terrible. Il y en eut d’autres enfin où une illusion, suscitée par la Malice «qui toujours veille», faillit le faire dévier de la voie douloureuse où Jésus lui avait proposé de le suivre.
Mais toujours il se ressaisit. Et presque toujours il garda la conscience de la tâche mystique qui lui était fixée. Cela, il l’a fort nettement indiqué dans cent passages de son œuvre et, entre autres, dans celui-ci:
Je remarque une fois de plus ma pente de prière. Il m’est impossible de demander quoi que ce soit sans faire de moi une cible, sans offrir de _payer_. Ainsi s’explique le bagne immense de ma vie. Pensée qui me console et qui me fait peur en même temps.
Elle le consolait parce qu’elle lui donnait l’assurance qu’en _payant_ pour d’autres, il se conformait à son Rédempteur. Elle lui faisait peur parce qu’il lui semblait qu’il n’aurait pas la force de gravir le Calvaire jusqu’au sommet, à la suite du Bon Maître. Mais il n’y a qu’aux grandes âmes que Dieu inspire de ces craintes afin de leur apprendre à ne compter que sur Lui et non sur elles-mêmes.
Or, malgré ses travers, qu’il serait pharisaïque de lui reprocher avec trop d’insistance, Léon Bloy fut une grande âme qui, tout pesé, la part faite à la faiblesse humaine, accepta généreusement le rôle de victime à la suite de l’Agneau pour lequel la Providence l’avait désigné. En compensation il reçut le don des larmes et il en connut l’incomparable valeur puisqu’il écrivit ces lignes d’une si sincère humilité:
Voilà plus de trente ans que je désire le bonheur unique: la Sainteté. Le résultat me fait honte et peur. Il me reste d’avoir pleuré. Je n’ai pas d’autre trésor. Mais j’ai tant pleuré que je suis riche en cette manière. Quand on meurt, c’est cela qu’on emporte: les larmes qu’on a répandues et les larmes qu’on a fait répandre--capital de béatitude ou d’épouvante! C’est sur ses larmes qu’on sera jugé car l’Esprit de Dieu est toujours «porté sur les eaux»... _Quare tristis es, anima mea_: pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu? _Spera in Deo!_ En récitant ce commencement sublime de la Messe, que de fois n’ai-je pas versé de ces larmes qui valent plus que les cantiques et qui mettent le cœur dans les prairies du paradis!...
Larmes fécondes, larmes sacrées qui, sans doute, rafraîchissent aujourd’hui l’âme de Bloy dans ce Purgatoire où il doit être si heureux de souffrir pour le rachat de ses défaillances et de ses égarements!
Nous, cependant, chrétiens de bonne volonté, nous prierons pour sa délivrance avec le ferme espoir qu’il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup souffert et beaucoup pleuré pour l’amour de Jésus-Christ.
FIN
NOTES
I
_Les ragots qui empuantissent ces loges de concierges, les cénacles littéraires_ (page 22). A propos de cette phrase et de quelques autres analogues qu’on peut découvrir dans mes livres, un critique--d’ailleurs fort bienveillant à mon égard--M. Tancrède de Visan a cru démêler que j’éprouvais _de la haine_ pour mes confrères. Le terme n’est pas exact. En effet, je puis assurer, en toute conscience, que je n’ai jamais su haïr personne. Ce qui est vrai, c’est que j’ai jadis constaté chez la plupart des écrivains une manie de dénigrement qui prend parfois des formes tout à fait odieuses. _Homo homini lupus_ a dit Plaute. Cette sentence s’applique aux littérateurs plus qu’à quiconque.
Il en résulta que, de bonne heure, je pris en dégoût les mœurs de la gent de lettres. Je résolus de me tenir à l’écart et depuis vingt-huit ans, je n’ai pas remis les pieds dans lesdits cénacles. Je m’en félicite tous les jours d’autant que cette règle de vie s’accorde avec mon goût _inné_ de la solitude. Par ainsi, je sauvegarde un bien que je considère comme très précieux: mon indépendance. C’est pourquoi, écrivant à M. de Visan, j’ai pu lui dire: «Quand je porte des jugements sur la littérature, ils n’ont point pour objectif de plaire ou de déplaire aux écrivains. Je me préoccupe seulement d’exposer au public mes façons de voir. Je le fais avec sincérité; on ne peut rien me demander de plus...»
De fait, cette méthode m’a passablement réussi. D’abord j’ai conservé, parmi les écrivains, des amis qui partagent mes sentiments. Ensuite, dans le public assez étendu qui veut bien me suivre, j’ai conquis des amitiés nouvelles dont je fais le plus grand cas. Enfin je garde le droit intégral de dire ce que je pense, ce qui ne me serait pas possible si je pratiquais _la camaraderie_.
A maintes reprises, je fus vilipendé, injurié, calomnié. J’espère qu’on ne trouvera pas dans mes écrits de quoi prétendre que j’ai rendu la pareille.
II
_MM. Barrès et Bourget_ (pages 13-18).--Après que la première partie de cet essai eut été publiée dans le _Mercure de France_, en août 1921, quelques «respectueux» se sont scandalisés parce que j’avais fait des réserves touchant l’œuvre de ces deux écrivains. Quel singulier état d’esprit et comme on a raison de dire que la critique n’existe plus guère, s’étant transmuée en apologie délirante ou en éreintement sans nuances!
Quoi donc, MM. Bourget et Barrès sont-ils deux manitous qu’il n’est permis d’aborder que le front dans la poussière et l’encensoir à la main?
Pour ma part, goûtant peu les idoles, réservant mon culte à Dieu et à ses Saints, lorsque j’étudie mes confrères, je m’efforce de signaler aussi bien les défauts que les qualités de leurs livres. Je me place pour cela _toujours_ au point de vue catholique. Et il me semble que, dans le cas présent, j’ai donné à l’éloge une place au moins aussi considérable qu’au blâme. Il suffira de relire le passage incriminé pour s’en apercevoir.
En ce qui concerne plus particulièrement M. Barrès, je ne pouvais qu’approuver Bloy lorsqu’il condamne avec énergie la façon dont l’auteur d’_Un Homme libre_ mêla les choses les plus sacrées aux jeux malsains d’une personnalité jadis trop éprise d’elle-même.
Que divers littérateurs s’en offusquent, cela ne saurait m’émouvoir. L’important, c’était que le public à qui je m’adresse partageât mon sentiment. De nombreuses lettres reçues depuis la publication de mon étude dans le _Mercure_ me prouvent qu’il le fait. Cela me suffit.
III
A l’actif de Bloy il est nécessaire de mentionner les amitiés chaudes que ses livres lui valurent. Il a été encouragé, consolé, secouru par l’admiration d’intelligences de premier ordre et dont l’orthodoxie ne fait pas doute: un savant, M. Pierre Termier; un philosophe, M. Jacques Maritain; un lettré, M. René Martineau, d’autres encore.
Il n’était donc pas, comme certains l’ont prétendu, un sanglier hirsute toujours écumant et fonçant sur quiconque se risquait dans sa bauge. Au contraire, rien de plus touchant et de plus délicat que l’affection rendue par lui à ces amis éprouvés. Ses livres autobiographiques en témoignent. Et l’on peut croire que, guéri de la méfiance morbide qu’il manifestait à l’égard de ses relations à l’époque où il écrivait les _Lettres à sa fiancée_, il acceptait fort bien d’être jugé par les âmes équitables qui lui apportèrent leur appui aux dernières années de son existence. Certes, celles-ci ne pouvaient approuver ses témérités dans le domaine théologique, mais elles appréciaient en lui l’écrivain magnifique et surtout le chrétien fervent, si sincèrement épris de Notre-Seigneur.
Un de ses fidèles m’écrivait il y a peu: «Il était orgueilleux, c’est absolument vrai, et il avait un penchant fâcheux à décider, _comme un concile_, sur des sujets qu’il connaissait mal. Mais tout en relevant ses erreurs, je crois qu’il faut proclamer sa valeur d’art qui eut, selon moi, une action énorme sur bien des âmes. Et en disant cela, je ne pense pas seulement à ses rencontres fréquentes avec la vérité, mais à la beauté de sa forme, à la force de son expression. Le premier signe de certaines conversions que ses livres provoquèrent, c’était ce cri de ceux qu’il avait remués: _Dire qu’un si grand artiste est catholique!_ Tout partait de là; j’ai pu le constater à plusieurs reprises...»
Oui, il est incontestable que l’art superbe dont Bloy détenait les secrets fut souvent le moyen dont Dieu se servit pour conquérir des âmes en détresse. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait entendre tout le long des pages qu’on vient de lire.
IV
Je ne saurais mieux terminer ce travail qu’en citant encore quelques lignes de Bloy qui montrent l’intensité du sentiment chrétien dans cette âme si haute lorsqu’elle ne se laissait pas égarer par de vaines contingences. Je les extrais d’une lettre qu’il écrivit à l’un de ses amis qui venait de lui annoncer la naissance d’un enfant (voir un de ses derniers livres, _Au seuil de l’Apocalypse_, page 70):
«Vous avez voulu me faire partager votre joie. Nous ne pouvons vous offrir que nos prières pour la nouvelle venue qui sera sans doute une chrétienne demain. Je voudrais que les miennes fussent très puissantes, mais on ne sait jamais de quelle montagne et de quel gouffre peut arriver le secours. Les chrétiens savent ou devraient savoir que la prière est la plus certaine de toutes les forces, mais les effets en sont inconnus. Quand nous prions, nous mettons dans la main de Dieu une épée nue, magnifique et redoutable dont il fait ce qu’il veut, et nous ne savons rien de plus. La prière pour un petit enfant est sans doute ce qu’il y a de plus mystérieux quant à ses effets. Nous sommes alors, nous-mêmes, comme des enfants au bord de la mer ou comme des mendiants qui regarderaient la voie lactée. En haut et en bas sont des trésors ou des épouvantes inimaginables... Je ne me sens fort, c’est-à-dire capable d’_agir_ sur Dieu que lorsque je sens ma misère et que cela me fait pleurer. Je parle, bien entendu, de la misère de mon âme et de mon esprit qui est bien plus réelle qu’on ne pense... Croyez-le, tout ce que j’ai pu écrire de bon, de beau et, si vous voulez de profitable à quelques âmes, m’a été _donné_ parce que je pleurais sur moi-même en même temps que sur beaucoup d’autres, sur la création tout entière défigurée par la chute. Et ces bienheureuses larmes, elles aussi, étaient un don admirablement gratuit. En sorte que je suis en vérité un très pauvre, le plus pauvre entre les pauvres, Dieu le sait!--Voilà donc tout ce je puis donner fort amoureusement à votre enfant, à vous et aux vôtres, à tous ceux que j’aime et qui furent miséricordieux pour moi. Quand Il vous arrivera de souffrir, rappelez-vous qu’il y a un vieux mendiant tout en larmes qui se souvient de vous tous aux pieds de Notre-Dame de Compassion et cette pensée vous consolera.»
Lecteur, ne prieras-tu pas, toi aussi, pour le _souffrant_ qui écrivit cette lettre admirable?
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5371.--Tours, Imprimerie E. Arrault et Cie.