Léon Bloy : Essai de critique équitable
Part 4
J’ai connu l’un de ces derniers. En 1914, au front, voici ce qui me fut confié par un blessé, ouvrier lyonnais dans le civil, qu’on venait d’amputer de la main droite et qui attendait son évacuation sur l’arrière. «Je suis bien tourmenté, dit-il, car je me demande ce que les miens et moi nous allons devenir. Écoute un peu ceci: Après cinquante ans de travail, mon père avait économisé quelques sous avec quoi il fit bâtir, aux Charpennes, une petite maison dont nous occupions une partie et dont les deux logements qui restaient furent loués à des ménages pour la somme totale de neuf cents francs par an. Eh bien, les hommes de ces deux familles sont partis à la guerre. Leurs femmes et leurs enfants ont naturellement bénéficié du _moratoire_. Mon frère aîné, mobilisé en même temps que moi, a été tué à la bataille de la Marne. Il laisse une veuve et trois enfants. Maintenant, mon père est tout cassé de rhumatismes et ne peut se remettre au travail. Ma belle-sœur, de santé très faible, ne gagne pas un sou. Ses mioches sont encore trop petits pour aller en apprentissage. Moi je suis invalide. Qu’allons-nous faire? Et pourtant nous sommes des propriétaires... C’est drôle, n’est-ce pas?...»
Bloy, se sacrant, de sa seule autorité, pontife de l’Absolu, aurait-il lancé l’anathème sur ces malheureux si réellement dignes qu’on plaigne leur détresse? Je ne le crois pas car il avait bon cœur; il aurait pardonné cette _propriété_ dérisoire à cause de leurs larmes. Aussi, comme il a dû certainement se heurter à des cas analogues, on espère qu’il a regretté, en temps propice, certaines diatribes saugrenues qui déparent, çà et là, le _Sang du Pauvre_.
Il n’en reste pas moins que ce livre contient d’admirables pages où l’ironie se donne carrière et, pour le coup, sans déclamation. Ceci, par exemple, à propos des boursouflures de vanité que suscite le mariage chez les riches: «Quand l’apôtre dit que le mariage est un «grand sacrement», il faut l’entendre des riches mariages. Autrement cette parole n’aurait pas de sens. Il n’y a de grand que ce qui rapporte.» Et donc «le mariage de la sainte Vierge et de saint Joseph a dû être un tout petit mariage».
Bloy n’est jamais plus _perçant_ que lorsqu’il feint de prendre ainsi au sérieux les sous-entendus malpropres de la morale pharisienne. Du reste le chapitre: _les Prêtres mondains_ d’où j’extrais cette phrase, est tout à fait bien venu.
D’autres passages sont encore plus empoignants où Bloy dompte les sursauts du romantisme effréné qui, parfois, lui désordonne l’esprit pour céder à ce don de Dieu qui soumet toutes les facultés du chrétien vraiment épris de Jésus à cette _raison_ supérieure: la contemplation mystique. Tel il se montre dans un chapitre accompli de tous points: _les Éternelles Ténèbres_ dont je citerai les dernières lignes:
On peut se représenter l’âme du riche sous des étages de ténèbres, dans un gouffre comparable au fond des mers les plus profondes. C’est la nuit absolue, le silence inimaginable, infini, l’habitacle des monstres du silence. Tous les tonnerres peuvent éclater ou gronder à la surface. L’âme accroupie dans cet abîme n’en sait rien. Même dans les lieux souterrains les plus obscurs, on peut supposer qu’il y a des fils pâles de lumière venus on ne sait d’où et flottant dans l’air comme, en été, _les fils de la Vierge_ dans la campagne. Les catacombes, elles aussi, ne sont pas entièrement silencieuses. Il y a, pour l’oreille attentive, quelque chose qui pourrait être les très lointaines pulsations du cœur de la terre. Mais l’Océan ne pardonne pas. Lumière, bruit, mouvement, vibrations imperceptibles, il engloutit tout à jamais...
C’est: _le Mauvais Riche en enfer_ que Bloy aurait pu intituler ce chapitre.
Il faut espérer également que les lecteurs de bonne volonté apprécieront comme il sied la calme et radieuse vision qui clôt ce chapitre: _la Dérision homicide_. Il n’y a rien de plus beau dans la littérature catholique:
J’imagine que le Jour de Dieu commencera par une aube d’une douceur infinie. Les larmes de tous ceux qui souffrent ou qui ont souffert auront tombé toute la nuit, aussi pure que la rosée du premier printemps de l’Éden. Puis le soleil se lèvera comme une Vierge pâle de Byzance dans sa mosaïque d’or et la terre se réveillera toute parfumée. Les hommes réconfortés puissamment s’étonneront de ce renouveau du Jardin de volupté et se dresseront, parmi les fleurs, en chantant des choses qui les rempliront d’extase. Les infirmes eux-mêmes et les putréfiés vivants auront l’illusion de l’adolescence. Agitée du pressentiment d’une venue indicible, la nature se vêtira de ses accoutrements les plus magnifiques et, pareille à une courtisane superbe, répandra sur elle, avec ces joyaux qui ont perdu tant de condamnés à mort, les senteurs capiteuses qui font oublier la vie. Rien ne saurait être trop beau car ce sera le Jour de Dieu attendu des milliers d’années dans les ergastules, dans les bagnes, dans les tombeaux; le jour de la dérision _en retour_, de la Dérision grande comme les cieux que le Saint Livre nomme la subsannation divine. Ce sera la vraie fête de la charité, présidée par la Charité en Personne, par le Vagabond redoutable dont il est écrit que nul ne connaît ses voies, qui n’a de comptes à rendre à personne et qui va où il lui plaît d’aller[6]. Ce sera tout de bon la fête des pauvres, la fête pour les pauvres, sans attente ni déception... Pour ce qui est de l’incendie qui terminera le gala, il n’y a pas de créature, fût-ce un archange, qui pourrait en dire un seul mot.
[6] _Spiritus qui ubi vult spirat._--A. R.
Ici le voyant qui est en Bloy développe toute son envergure. Il nous transmet un reflet de la Lumière mystérieuse qui éclairera la fin du monde. Et sa voix, retentissante comme celle des grandes orgues dans une cathédrale attentive, prolonge en notre âme d’ineffables échos.
Malgré ses défectuosités, le _Sang du Pauvre_ est un _grand_ livre.
III
Le _Salut par les Juifs_, c’est celle de ses œuvres pour laquelle Léon Bloy manifesta toujours une prédilection spéciale. A maintes reprises, dans ses volumes subséquents, il en parle comme de l’ouvrage qui lui demanda le plus de réflexion et qui lui coûta le plus d’efforts pour établir la thèse qu’il voudrait rendre évidente. Et cependant celle-ci demeure assez obscure.
Pourquoi cette imprécision soudaine chez un écrivain qui, d’ordinaire, marque par l’extrême netteté du style et de la pensée? Peut-être, s’aventurant sur un terrain dangereux où il risquait à chaque pas de s’égarer hors de la voie traditionnelle que jalonnent les enseignements de l’Église, n’a-t-il pas osé formuler avec sa bravoure habituelle des idées dont, malgré tout, et au fond de lui-même l’orthodoxie lui apparaissait malaisée à soutenir? Peut-être plus simplement sa conception de la destinée mystique des Juifs flottant en lui à l’état de brume inconsistante, et l’obsédant, comme l’aurait fait un songe, chercha-t-il à s’en délivrer en la condensant dans un livre?
Quoi qu’il en soit, il semble bien qu’à certaines époques, et notamment lorsqu’il conçut le _Salut par les Juifs_, l’erreur le hanta de ceux qui attendent une incarnation du Saint-Esprit précédant de peu la fin du monde. C’est ce qu’ils nomment le _troisième Règne_, le premier étant celui du Père, notifié par l’Ancien Testament, le second, celui du Fils avéré par les Évangiles et qui dure encore. L’originalité de Bloy consiste en ceci que, sans se poser carrément en prophète, il a l’air d’annoncer, d’une façon d’ailleurs vague, que ce Règne de l’Esprit aurait les Juifs pour instruments.
D’autre part, il importe de mentionner qu’il n’a jamais manqué de protester avec véhémence lorsque des théologiens lui faisaient observer que, soutenant une proposition aussi insolite, il déformait les textes sur lesquels il prétendait s’appuyer et que, par là, il se mettait en opposition avec l’Église. Mais Bloy n’admettait pas qu’il pût s’être trompé. En vain, une revue catholique de Lyon, très compétente en la matière, l’avertit que son livre «aboutissait à une conclusion hétérodoxe» et qu’il semblait proche de renouveler «l’hérésie condamnée de Vintras». Il répondit, sur un ton de colère, que les divagations de Vintras «lui avaient toujours fait horreur», protesta de son orthodoxie et se plaignit qu’on lui eût causé «un préjudice énorme» devant l’opinion. Sa lettre contenait en outre pas mal d’injures à l’adresse de l’auteur du compte rendu. Mais d’arguments pour justifier sa thèse--pas l’ombre (voir le _Mendiant ingrat_, p. 139-142). D’ailleurs, pas plus dans la première édition du _Salut par les Juifs_, publiée en 1892, que dans la seconde publiée en 1906, il n’a exposé, d’une façon nette et précise, sa croyance touchant le _troisième Règne_. Dans cette seconde édition il se contente d’étiqueter ses contradicteurs: _tout petits docteurs, imbéciles, théologiens pédants_. Ce n’est pas suffisant.
Information prise, il ne semble pas du tout que Bloy ait mérité d’être rangé sous l’étendard de Vintras qui fut un charlatan démoniaque et un escroc. Nulle part, l’auteur du _Salut par les Juifs_, commentant avec témérité mais avec beaucoup de vénération l’Écriture, et s’emballant en l’honneur de l’Esprit Saint ne rappelle le banquiste véreux de Tilly-sur-Seulles[7].
[7] Sur Vintras, voir le _Dictionnaire des hérésies_ de Pluquet (collection Migne, t. II, p. 226 et suivantes). Il est à remarquer que Naundorff se fit, à une époque, l’adepte de Vintras et fut, pour cela, nommément excommunié par le pape Grégoire XVI. Le fait que ce soi-disant Bourbon ait adhéré à cette farce sacrilège prouve à lui seul qu’il n’était pas l’Oint du Seigneur. Si je ne me trompe, Bloy ne parle pas de l’hérésie de Naundorff dans son _Fils de Louis XVI_.--M. Maurice Barrès a donné un fort exact portrait de Vintras dans son beau livre: _la Colline inspirée_.
On pourrait plutôt rapprocher, jusqu’à un certain point, les velléités d’adhésion de Bloy au Règne du Paraclet des idées soutenues, dans l’_Évangile éternel_, par Jean de Parme, général des frères mineurs, qui publia ce livre en 1254. Il y avait inséré quelques écrits de Joachim de Flore où la doctrine hétérodoxe est mentionnée avec une certaine faveur. Mais il ne faut pas oublier que Joachim de Flore mourut avant même que l’_Évangile éternel_ fût élaboré et que ses manuscrits portent la mention expresse qu’il se soumet en tout au jugement de l’Église. Celle-ci lui garda si peu rigueur qu’il est honoré comme bienheureux en Calabre où l’on célèbre sa fête le 29 mai. Quant à Jean de Parme, son livre fut condamné en 1260 par le pape Alexandre IV (voir Vigouroux: _les Livres saints et la Critique rationaliste_, tome I, page 365).
Je suis absolument persuadé que si Bloy s’était cru sur le point de verser dans l’hérésie, il se serait empressé de biffer les pages douteuses qu’on lui signala. Malgré ses incartades et ses espiègleries, il aimait trop l’Église pour concevoir, une minute, la pensée de s’en séparer.
Au surplus, Bloy écrit dans sa préface de la deuxième édition ces phrases, parfaitement orthodoxes, sur la signification de son livre:
_Le Salut par les Juifs_ fait observer que le sang qui fut versé sur la croix pour la rédemption du genre humain, de même que celui qui est versé invisiblement chaque jour dans le calice du Sacrement de l’Autel, est naturellement et surnaturellement _du sang juif_--l’immense fleuve de sang hébreu dont la source est en Abraham et l’embouchure aux Cinq plaies du Christ.
Voilà qui est pour faire excuser quelques coups de chapeau à l’hérésie, au cours du volume. Mais, tout de même, il faut retenir sans détour que Bloy en faisant dériver sa proposition _le Salut par les Juifs_, de cette phrase de Jésus dans l’Évangile selon saint Jean: _le Salut sort des Juifs_ «sollicite» le texte d’une façon abusive. Rien de moins obscur que l’épisode de la Samaritaine où ces mots sont prononcés.
On regrette de n’avoir pas à commenter ici, au point de vue du symbolisme mystique, le récit de cette rencontre de Jésus avec la pécheresse de Samarie, car c’est un des chapitres les plus profonds de la Sainte Écriture. Bornons-nous à rappeler les versets auxquels Bloy donne une si singulière extension:
_La femme dit:--Seigneur, je vois que tu es un prophète. Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous dites, vous [Juifs], que Jérusalem est l’endroit où il faut adorer._
_Jésus lui dit:--femme, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, ni dans Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorez, vous [Samaritains], ce que vous ne connaissez point. Nous, nous adorons ce que nous connaissons car le salut sort des Juifs. Mais l’heure vient, et c’est maintenant où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car ce sont de tels adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit et il faut l’adorer en esprit et en vérité._
_La femme reprit:--Je sais que le Messie, qu’on appelle Christ, va venir. Lors donc qu’il viendra, il nous annoncera toutes choses._
_Jésus lui dit:--Je le suis, moi qui te parle._
Or l’exégèse traditionnelle nous apprend que la Samaritaine préfigure les nations des Gentils qui seront bientôt évangélisées par les apôtres. En lui disant que le salut sort des Juifs et en précisant qu’on adorera le vrai Dieu en esprit dans le monde entier et non plus seulement dans le Temple, Jésus fait entendre que, lui-même, Juif selon la chair et Dieu selon l’esprit, est le salut du monde parce qu’il est le Messie annoncé.
On aura beau tourmenter le texte de toutes les façons possibles on n’arrivera pas à lui conférer un autre sens. Et il est fâcheux que Bloy se soit dispensé d’expliquer clairement l’addition qu’il s’est permise à la parole du Maître: _Salus ex Judaeis._ Il ajoute _quia salus a Judaeis_. C’est là une fantaisie toute personnelle, une déduction injustifiée.
Quant au Règne futur de l’Esprit, les hérétiques qui répandirent cette erreur y mirent beaucoup de complaisance car il est également impossible de la justifier par le texte des Évangiles concernant la période qui va de la Résurrection à l’Ascension. Les actions et les paroles de Jésus en ce temps-là ne donnent aucune prise à l’équivoque. Il dit aux disciples: _Voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles_ (saint Mathieu, XXVIII, 20).» Il ne dit pas «Je suis avec vous jusqu’au Règne du Paraclet.» Il leur dit encore: _Vous recevrez la vertu de l’Esprit Saint qui surviendra en vous et vous lui rendrez témoignage dans Jérusalem_ (_Actes des Apôtres_, I, 8). Il n’ajoute pas: «Cet Esprit régnera après moi.» Il leur annonce tout simplement la Pentecôte.
Enfin, on ne voit pas du tout comment, dans sa préface, Bloy peut s’autoriser du XIe chapitre de l’_Épître aux Romains_ pour prétendre que le salut du monde se fera par les Juifs au temps de ce Règne chimérique. Saint Paul prédit que les Juifs seront dans l’aveuglement jusqu’à ce que «la plénitude des Gentils soient entrés dans l’Église». Ensuite Israël sera éclairé à son tour. Mais le nom de l’Esprit Saint n’est pas prononcé une seule fois dans ce curieux passage et il n’y est point fait allusion.
On voit combien la thèse de Bloy se dénonce peu solide et à quel point il manqua de prudence en s’y entêtant. C’est parce que coexistaient en lui un mystique et un impulsif enclin à la rébellion. Le mystique, qui _sentait_ la sève catholique bouillonner en lui d’une façon si intense, a proclamé, en vingt occasions, le magistère de l’Église et en a parlé comme le plus humble et le plus soumis de ses enfants. Par contre, il arrivait quelquefois que l’impulsif s’enflammait pour cette rêverie assurément séduisante quoique erronée: le Règne futur du Paraclet; et alors il n’était pas loin de s’en croire le Précurseur. Mais bientôt, tout rentrait dans l’ordre. De là, tant de belles pages dans le _Salut par les Juifs_, tant de méditations substantielles rayonnant d’une pure lumière--totalement orthodoxes, tant de _visions_ saisissantes. Par exemple, celle des _Trois Vieillards_ à Hambourg. C’est aussi évocatoire qu’une de ces eaux-fortes où Rembrandt fait grouiller le Ghetto dans une pénombre pleine d’ors enfumés.
Il faudrait citer encore ces incomparables similitudes que Bloy découvre entre les symboles préfiguratifs de l’Ancien Testament et la Passion sans cesse renouvelée de Jésus. Là, sa perspicacité, nourrie d’oraisons, éclate en traits de foudre qui nous illuminent l’âme jusqu’au tréfonds. On admire, on s’incline et l’on demeure ébloui.
Enfin, une des vérités que Bloy développe avec le plus de complaisance, non seulement dans ce livre mais dans son œuvre entière, c’est celle-ci: le Christ fut et reste le Pauvre absolu. Il y revient toujours et lorsqu’il ne se laisse pas égarer par l’orgueil, il entonne un hymne d’allégresse parce que Dieu le marqua pour être, lui-même, un pauvre en union étroite avec son Sauveur. Cette certitude lui dicte alors des pages d’une merveilleuse beauté. Celle-ci, par exemple:
Il n’est pas nécessaire d’avoir fait de puissants travaux d’exégèse pour savoir que Jésus-Christ fut le vrai pauvre,--désigné comme tel à chaque page de l’Ancien ou du Nouveau Testament--l’unique parmi les plus pauvres, insondablement au-dessous des Jobs les plus vermineux, le diamant solitaire et l’escarboucle d’orient de la pauvreté magnifique, et qu’il fut enfin la Pauvreté même annoncée par des Voyants inflexibles que le peuple avait lapidés. Il eut pour compagne «les trois pauvretés», a dit une sainte. Il fut pauvre de biens, pauvre d’amis, pauvre de Lui-même. Cela, entre les parois visqueuses du puits de l’Abîme. Puisqu’il était Dieu et qu’il n’avait accepté de venir que pour prouver qu’il était Dieu en se manifestant vraiment pauvre, il le fut dans l’irradiation et la plénitude infinie de ses Attributs divins. Il n’y eut donc pas d’autre Victime que le pauvre et les excès absolument incompréhensibles de cette Passion toujours actuelle, flagrante à perpétuité, dont l’athéisme lui-même ne peut assoupir l’effroi, sont inexplicables aux gens qui ne savent pas ce que c’est que la Pauvreté, l’_élection dans la fournaise de la Pauvreté_, selon le mot d’Isaïe qui montra les choses futures et qui fut scié entre deux poteaux. (_Le Salut par les Juifs_, p. 43.)
Lorsqu’il écrivit ces lignes Bloy dut penser, pour se l’appliquer, à la phrase si émouvante de saint François d’Assise: «J’ai épousé une grande dame, veuve depuis Jésus-Christ et qui a nom sainte Pauvreté.»
Qu’un tel Époux eût légué à Bloy une telle Épouse, cette conviction lui remplissait l’âme d’une gratitude infinie, et c’est pour cette raison qu’il aima tant Jésus, et qu’en ses heures d’oraison lucide il se réjouit de souffrir pour Lui, avec Lui, en Lui.
Soulignons-le, personne plus que Bloy n’a _senti_ saigner les plaies du Crucifié. Personne n’a paraphrasé d’une façon plus poignante l’aphorisme de Pascal: «Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde.» Il faudrait donc être un bien étrange pharisien pour s’offusquer parce que, montant la garde, armé d’une trique noueuse, devant la Croix d’ignominie et de rédemption, Bloy égarait parfois ses coups sur des épaules irresponsables. Il a si superbement tenu à distance nombre de chiens aux gueules fétides qui eussent voulu se délecter du Sang adorable qu’on doit lui pardonner les excès de son zèle inlassable. Et qu’on n’oublie pas non plus la tendre sollicitude avec laquelle il sut convier maintes brebis--noires hier, blanches aujourd’hui--à s’approcher de cette Source aux ondes miraculeuses: le Cœur transpercé de Jésus, pour y boire la Vie éternelle.
Disons pour conclure: il y a des _dilettantes_ incroyants qui ne _peuvent_ goûter en Bloy que la verve formidable du pamphlétaire et les splendeurs de son style. Il y a aussi des gens de lettres, imbus de _pieusarderie_ sentimentale, ne concevant la religion que comme une idylle farcie de roucoulades douceâtres et qui s’effarent à cause de ses violences. Mais, les catholiques pauvres, qui trouvent leur nourriture essentielle dans la communion fréquente, et qui sont ainsi les Témoins permanents de la Passion, oui, ceux-là seuls sauront aimer Léon Bloy et le _comprendre_--dans la profondeur.
TROISIÈME PARTIE
Les _Lettres à sa fiancée_, publiées en 1922[8], fournissent un document des plus précieux pour la connaissance de cette âme mi-partie d’ombre et de lumière: Léon Bloy.
[8] Delamain, Boutelleau et Cie, éditeurs, Paris.
Tous les traits de caractère que nous avons notés au cours des études précédentes s’y retrouvent d’autant plus faciles à démêler qu’ils s’y dessinent sans surcharge ni apprêt littéraire. Ici Bloy s’abstient des attitudes romantiques que, trop souvent ailleurs, il aimait à se donner. Mû par un sentiment profond, il s’efforce de se montrer tel qu’il est à celle qu’il veut pour épouse. Point de fards et point de poses puériles. Un désir émouvant de sincérité l’oblige d’exposer au grand jour les parties les plus intimes de son être. Et il le fait d’une façon si ingénue qu’à le lire, on comprend mieux ses souffrances, l’origine de ses erreurs et la qualité si personnelle de son art.
Dans les lignes suivantes, on essaiera donc de délimiter l’homme qu’il fut par nature. On tentera ensuite d’expliquer pourquoi le combat permanent qui se livrait entre le Surnaturel divin et le Surnaturel démoniaque dans son âme--comme dans toutes les âmes--se développa plus âprement, plus tragiquement que chez quiconque. Puis on tâchera de mettre en évidence, pour tout lecteur impartial, les motifs d’apprécier à leur valeur les beaux côtés de Bloy et de le plaindre en ses écarts. Enfin, sans le diminuer, on se gardera de le surfaire.
I
Retenons d’abord que, dès sa première enfance, il se sentit enclin à la tristesse. Il écrit:
Je suis triste _naturellement_ comme on est petit ou comme on est blond. Je suis né triste, profondément, horriblement triste, et si je suis possédé du désir le plus violent de la joie, c’est en vertu de la loi mystérieuse qui fait que les contraires s’attirent. Malgré l’attraction puissante exercée sur moi par l’idée vague du bonheur, ma nature plus puissante encore m’incline vers la douleur, vers la tristesse, peut-être vers le désespoir. Je me rappelle qu’étant un enfant, un tout petit garçon, j’ai souvent refusé, avec _indignation_, de prendre part à des jeux, à des plaisirs dont l’idée seule m’enivrait de joie parce que je trouvais plus _noble_ de me faire souffrir moi-même en y renonçant. Cela se passait en dehors de tout calcul, de tout concept religieux. Ma nature seule agissait obscurément. J’aimais instinctivement le malheur; je voulais être malheureux... Je pense que je tenais cela de ma mère dont l’âme espagnole était à la fois si ardente et si sombre. Et le principal attrait du christianisme a été pour moi l’immensité des douleurs du Christ, la transcendante horreur de sa Passion...
Quand je fus un homme, je tins cruellement les promesses de ma lamentable enfance, et la plupart des douleurs que j’ai endurées ont été certainement mon œuvre, ont été décrétées par moi-même, contre moi-même...
Rien de plus significatif que cette analyse. La complaisance et la précision avec lesquelles Bloy y procède, le soin qu’il prend de signaler la part de l’hérédité dans son cas psychologique, tout démontre qu’il s’est parfaitement rendu compte que son penchant à la tristesse le dominait d’une façon si essentielle qu’il ne lui était guère possible de goûter d’autres voluptés d’esprit que «les sombres plaisirs d’un cœur mélancolique».