Léon Bloy : Essai de critique équitable
Part 2
Mais ce qui l’indignait encore davantage, c’était que la majorité du clergé parût ignorer ses livres. «Les curés, s’écriait-il, ont fait le vœu solennel de ne rien lire jusqu’au jugement dernier!»
La boutade est amusante; elle porte à faux. Des prêtres le lisaient; mais il n’est pas surprenant qu’ils se soient abstenus de témoigner leur approbation à un écrivain qui sabrait, à tort et à travers, pape, cardinaux, évêques, séculiers et réguliers, tout en se décernant le titre de soutien inébranlable de l’Église. D’ailleurs, ce qui prouve leur indulgence foncière, c’est que Bloy n’a jamais été menacé de l’Index. Quoiqu’on ait avancé le contraire, l’Église ne déteste pas ses enfants terribles. Elle leur passe bien des incartades--pourvu qu’ils ne touchent pas au _Credo_. Et Bloy n’y a jamais touché.
Il y a une autre raison, fort simple, qui explique l’abstention relative du clergé, celle-ci: la plupart des prêtres sont très pauvres; les livres coûtent cher; et, de plus, les mille soins absorbants de leur ministère ne leur laissent pas le loisir de s’adonner à la lecture. De l’aube à la nuit tombée, les offices, le confessionnal, les œuvres absorbent tous leurs instants. Et c’est à peine si, rompus de fatigue, ils trouvent, avant un repos bref, le temps de lire leur bréviaire. Dire cela, ce n’est point tenter une apologie dont notre clergé n’a pas besoin, c’est constater un fait.
Il faut donc répéter ici ce qu’on a formulé ci-dessus à propos des péripéties de la vie littéraire. Quand Bloy, traitant de l’Église militante, s’indigne ou se courrouce à cause de tel incident qu’il interprète selon sa manie dénigrante, neuf fois sur dix, il est nécessaire de mettre au point.
En somme, il y avait en lui un démon sarcastique qui tentait fréquemment d’égarer le grand chrétien qu’il était au fond. Assez souvent ce chambardeur interne, aux embûches corrosives, le faisait choper, mais une visite au Saint Sacrement le remettait presque toujours et assez vite sur pied.
En outre, il y a un fait capital qu’il faut se garder d’oublier lorsqu’on écrit sur Bloy, c’est la misère atroce qui le supplicia pendant la plus grande partie de son existence--non seulement lui seul aux années de célibat, mais, après son mariage, sa femme et ses enfants dont deux en moururent! Certes, cette indigence meurtrière explique, justifie même ses colères imprécatoires et, en partie, les malédictions qu’il fulminait contre les égoïstes et les satisfaits. Se sentir une force de géant et se trouver souvent réduit à l’impuissance par le manque d’aliments. Aimer les siens d’une affection véhémente et les voir privés du plus strict nécessaire. Concevoir une œuvre magnifique et, faute de ressources, n’en pouvoir réaliser quelques parcelles qu’à de longs intervalles et au prix d’efforts épuisants. Quel cercle de l’enfer ou, plutôt, quel ardent Purgatoire! Le miracle, c’est qu’il n’ait pas plié sous les railleries fangeuses de certains journalistes, sous le silence calculé de «chers confrères» plus ou moins envieux, qu’il n’ait pas écouté les conseils timides d’amis incompréhensifs qui l’adjuraient d’édulcorer «sa manière».
La société actuelle, matérialisée jusqu’aux moelles, hait, d’une haine irréductible, la pauvreté. Elle lui apparaît une souillon répugnante qu’il sied de huer, de traquer, d’abolir sous les gravats. Mais surtout, qu’un pauvre se veuille _tel_ par amour pour ce Jésus qui n’avait _pas même une pierre où reposer sa tête_, c’est le crime qu’elle ne saurait absoudre. Bloy fut ce pauvre; c’est pourquoi tant de gens aux goussets lourds d’écus le regardaient souffrir avec un mélange de dégoût et d’effroi. D’autres, des esthètes, capables de vendre leur mère pour se donner une sensation nouvelle, disaient: «Il ne faut pas venir en aide à Bloy; la misère lui fait pousser de si beaux cris!»
Oui, cela fut écrit par un puant bien renté dont on pourrait citer le nom. Bloy, aux heures d’oraison, écartait ces immondices de réprouvés. Les yeux levés sur le Crucifix radieux, il poursuivait sa tâche de _témoin_ des Évangiles; ne sachant pas, ne voulant pas se vendre, il donnait ce qu’il avait: le pain de la Parole unique,--et des âmes en détresse étaient sauvées.
Il écrit:
--Bon Dieu ou bon diable, c’est toujours ça de vendu!
Exclamation d’un vendeur de la rue, jet de lumière sur le XXe siècle. Dieu et le diable sont hors de cause et de plus en plus. Leur affirmation ou leur négation fut un jeu pour l’âge puéril de l’Humanité. Devenue raisonnable enfin, la race humaine vendra exclusivement. Elle vendra tout.--Malheur à celui qui donne! Malheur à la Jérusalem de celui qui donne! Malheur à moi!...
Est-ce bien _malheur_ qu’il faut dire?
Tu es si pauvre que tu as pu donner aux plus riches. Tu t’es donné toi-même avec une telle profusion que Celui qui a racheté tous les hommes ne sait presque plus ce qu’il te doit. La munificence des Crésus fait pitié si on la compare à une goutte de la sueur du front d’un pauvre qui travaille pour Jésus-Christ.
Tes livres étouffés et permanents, qui ressemblent à des nuits d’amour, ont consolé trois ou quatre désespérés; ils ont rapatrié une demi-douzaine d’aveugles en exil qui tâtonnaient inutilement vers la Lumière; ils ont restitué à Jésus-Christ le bon Larron qui ne savait pas que cet effrayant supplicié eût un royaume... Est-ce que cela se paie, sinon par l’ignominie et les tourments? (Préface de l’_Invendable_.)
Bloy eut le droit de se rendre ce témoignage. Et il eut aussi le droit de s’écrier, comparant son œuvre aux saletés plus ou moins musquées qui pullulent dans la littérature d’aujourd’hui: «Je vise souvent à la tête, parfois au cœur--jamais plus bas!»
II
Ce qui valut à Bloy des admirateurs nombreux, même parmi ceux que son catholicisme intense n’atteignait pas, c’est le style superbe de ses livres. En lui, l’artiste égale le penseur. Quelqu’un qui ne partageait pas ses croyances a pu dire: «Jadis, quand nous n’avions pour nous initier à la musique de Wagner que des fragments entendus aux concerts Lamoureux, dès que l’orchestre avait exécuté un morceau de la _Tétralogie_ ou de _Tristan_, ce qui venait ensuite, quelle qu’en fût la réelle valeur, nous semblait banal et piteusement incolore, tant nous demeurions sous l’empire du génie wagnérien. Ainsi des livres de Bloy: quand on sort de les lire, il ne faut pas tout de suite aborder l’ouvrage d’un auteur différent. Même digne d’estime, il semblerait insignifiant.»
Il y a beaucoup de vrai dans ce rapprochement.
Le style de Bloy, tout imprégné de la sève latine, musclé, viril, retentissant, paré de couleurs harmonieuses en leur éclat, ravira toujours quiconque est apte à sentir la beauté.
Il n’est pas sans défaut. Par exemple, dans le _Désespéré_--première œuvre de Bloy qui compte véritablement--la phrase, parfois, s’empâte, s’alourdit d’épithètes redondantes, trébuche parmi des broussailles parasites. Plus tard aussi, et assez souvent, Bloy met une complaisance excessive à développer des images, fort pittoresques en soi, mais où la minutie du détail écrase l’ensemble du chapitre par manque de proportions. Telle, certaine période du _Brelan d’excommuniés_. Bloy y reproche à l’Église contemporaine d’apprécier plus que ses grands écrivains les larves exsangues dont les vagissements _pieusards_ feraient prendre, aux gens mal informés, la littérature religieuse pour une chaponnière. Il ajoute: «Que dis-je? Elle est au point de préférer, d’avantager de ses bénédictions les plus rares ceux de ses fils qu’elle devrait cacher dans d’opaques ombres, dans d’occultes et compliqués souterrains dont la clef serait jetée, au son des harpes et des barbitons, dans l’abîme le plus profond du Pacifique par des cardinaux austères, expédiés à très grands frais sur une flotte de trois cents vaisseaux.»
Cette phrase est d’un rythme irréprochable; mais, par la place démesurée qu’elle tient dans le chapitre, elle écrase ce qui précède et ce qui suit. Vérifiez.
A mesure que Bloy progressait dans la connaissance du métier, ces défauts s’atténuèrent. Ils ont presque entièrement disparu dans les œuvres de sa maturité. C’est alors le grand style oratoire--oratoire à ce point qu’ayant commencé à le lire des yeux, on est parfois _obligé_ de poursuivre à voix haute tellement le désir de se mettre dans l’oreille la musique d’airain et d’or des cloches qui tintent dans ses phrases vous sollicite.
Ce don s’épanouit au maximum dans plusieurs de ses livres et, entre autres, dans les deux volumes de l’_Exégèse des lieux communs_. Voici l’un des chefs-d’œuvre de Bloy, non seulement par la qualité du style, mais par la vigueur de la satire et par sa justice vengeresse.
Louis Veuillot a dit dans ses _Mélanges_: «L’écrivain qui n’a pas, une fois au moins, rompu en visière au goût du gros public, qui n’a jamais su, jamais osé parler contre le sentiment de la foule, qui n’a jamais rêvé, jamais essayé de se frayer une voie à l’encontre du torrent des sottises générales n’est pas un écrivain. Il n’a ni la fierté, ni le courage, ni l’indépendance d’esprit qui donnent le style et la vie aux actes littéraires: ce n’est qu’un bourgeois qui beugle avec les autres.»
Or Bloy veut interdire ce beuglement au bourgeois. Il prétend même lui «arracher la langue». Et, afin de démontrer l’urgence de l’opération, il s’exprime en ces termes:
L’entreprise, je le sais bien, doit paraître fort insensée. Cependant je ne désespère pas de la démontrer d’une exécution facile et même agréable. Le vrai Bourgeois, c’est-à-dire, dans un sens moderne et aussi général que possible, l’homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit, ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, l’authentique et incontestable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules[3]. Le répertoire de locutions patrimoniales qui lui suffisent est fort exigu et ne va guère au delà de quelques centaines. Ah! si l’on était assez béni pour lui ravir cet humble trésor, un paradisiaque silence tomberait aussitôt sur notre globe consolé!...
[3] Comparez à la définition de Flaubert: «J’appelle Bourgeois quiconque pense bassement.»
Et plus loin:
Ce résultat serait obtenu, sans doute, si la céleste douceur ne m’était pas refusée d’établir, en l’irréfutable argumentation d’une dialectique de bronze, que les plus inanes bourgeois sont, à leur insu, d’effrayants prophètes, qu’ils ne peuvent pas ouvrir la bouche sans secouer les étoiles et que les abîmes de la Lumière sont immédiatement invoqués par les gouffres de la Sottise.
Cette dernière phrase est une allusion à ce fait que beaucoup de lieux communs prennent leur origine dans des paroles de Notre-Seigneur ou dans des aphorismes dérobés au Saint Livre et galvaudés par l’ineptie malfaisante des interprétations bourgeoises. Défile ensuite un carnaval de clichés pareil à une troupe de chacals, de fouines, d’ânes, de porcs et d’oies revêtus d’une apparence humaine et fustigés, avec un fouet de flammes, par un bestiaire aussi clairvoyant qu’implacable.
Une ironie foudroyante, un sens âpre du comique président à ce jeu de massacre. Tout ce que l’âme d’un commerçant malhonnête, d’un rentier hébété par les trafics de Bourse, d’un solennel farceur, turgescent en politique et membre de l’Académie,--comme Ribot ou Hanotaux,--de bien d’autres «soutiens de la société» contient de vertueuse tartuferie, de sale intrigue, de vilenie purulente est dénoncé ici en formules brèves qui piquent comme un javelot à la pointe suraiguë ou qui fracassent le crâne du bourgeois comme une massue héracléenne.
Bloy feint quelquefois d’approuver ses victimes. Et alors son ironie prend une envergure formidable--par exemple, lorsqu’il commente l’aphorisme: _les affaires sont les affaires_. Ailleurs, il arrache le masque cauteleux d’un promulgateur de lieux communs et montre l’ignoble visage qui se dissimulait sous une apparence de mansuétude comme dans la _Crème des honnêtes gens_. Ou bien, il reprend le texte sacré que viennent de polluer des bouches blasphématrices, et il en use pour donner au bourgeois un avertissement fatidique comme dans: _Il n’y a pas de fumée sans feu_.
Un des joyaux les mieux sertis de l’_Exégèse_, c’est le petit conte intitulé: _On n’est pas parfait_. Avec un calme souverain, avec une tranquille netteté d’expression, Bloy y décrit l’examen de conscience d’un bourgeois homicide. La leçon morale jaillit de l’hyperbole énorme, sans prêche ni commentaires affadissants, comme la pierre d’une fronde. Il revient, à diverses reprises, sur l’état d’âme du Bourgeois pratiquant qui s’applique à «servir deux maîtres» et il en obtient d’effrayantes caricatures, plus exactes que des portraits. Dans cet ordre, on citera encore: _Chacun pour soi et le bon Dieu pour tous_. On croirait, en ce morceau, entendre chuchoter un démon qui parodierait un Sacrement.
Presque toujours, par allusion ou d’une façon directe, la Face de Dieu outragée apparaît à l’arrière-plan de ces peintures incendiaires. Et cette présence entrevue ou formelle leur confère une portée redoutable.
Telle, la glose de ce lieu commun: _Il n’y a que la vérité qui offense._ Voici:
J’allais l’oublier, celui-là! N’avais-je pas raison? Non seulement il y a des vérités qui ne sont pas bonnes à entendre, mais le profond Bourgeois nous affirme qu’il n’y a que la vérité qui l’offense. Le mensonge ne l’offense pas, ne l’offensera jamais. C’est une espèce d’oncle dont il espère toujours hériter et pour lequel il n’a pas assez de caresses. Quand le Mensonge s’incarnera, ce qui doit arriver un jour, il n’aura qu’à dire: Quittez tout et suivez-moi, pour traîner aussitôt derrière lui, non pas une douzaine de pauvres, mais des millions de bourgeois et de bourgeoises qui le suivront partout où il lui plaira d’aller.
Jusqu’à présent, la Vérité seule s’est incarnée: _Ego Veritas qui loquor tecum_, et vous savez comment elle a été accueillie. Ah! on ne s’y est pas trompé une minute: _Crucifigatur!_ Il n’y a que la VÉRITÉ qui offense...
C’est tout de même troublant d’entendre le Bourgeois dire ces choses-là, tranquillement, du matin au soir.
L’_Exégèse des lieux communs_ est un chef-d’œuvre. La justice y parle, car Léon Bloy, étudiant, à la loupe, l’âme du bourgeois au XXe siècle, y vit éclore des œufs de vipère.
III
Il existe quelques livres de Bloy dont l’intérêt est médiocre. On y trouve, çà et là, de très belles pages. Mais ils sont décousus quant à la composition et, en outre, ils donnent comme avérés des faits soumis à controverses. Par exemple, le _Fils de Louis XVI_. En ce volume, Bloy tient pour certaine l’identité de Naundorff à Louis XVII. Or, rien de moins établi. Dans l’état actuel des connaissances historiques, et après les travaux de M. G. Lenôtre, il semble probable que Louis XVII n’est pas mort au Temple. Mais, en ce qui concerne ses avatars postérieurs, tout est ténèbres et conjectures plus ou moins ingénieuses. Au surplus, Bloy écrivit ce livre sur commande, et, quoiqu’il se batte les flancs pour se hausser à l’enthousiasme, il crève les yeux que ni la personnalité de Naundorff ni celles de ses descendants ne l’ont emballé. Ce qui fait que les partisans de la survivance, eux-mêmes, goûtèrent peu cette apologie manquée.
Une autre tentative d’imposer la conviction, malgré le peu de solidité des documents originaux, _Celle qui pleure_ présente aussi le défaut d’une composition défectueuse. On y trouve, parmi beaucoup d’incohérences, des morceaux splendides à la gloire de la Sainte Vierge et un chapitre d’une incomparable beauté mystique: _le Paradis_. Mais le fameux _Secret de Mélanie_, présenté comme une prophétie authentique, appelle bien des réserves. L’Église a sanctionné la réalité de l’apparition de Marie à la Salette et l’on n’éprouve nulle difficulté à l’admettre, sachant avec quelle prudence Rome procède en des cas analogues. Quant au Secret, les opinions sont libres. Et il faut dire qu’à l’étudier de près, on y soupçonne surtout l’excès d’imagination d’une pauvre fille, gâtée par des louanges extravagantes et qui avait trop lu l’_Apocalypse_, sans y comprendre goutte.
Mais, sur ce point, Bloy ne voulait rien entendre. Comme presque tous les tenants du Secret, il entrait en frénésie à la moindre objection et condamnait à l’enfer le plus fuligineux ses contradicteurs. Ce n’est pas un très bon signe que ce défaut de calme dans la conviction: les vociférations ne sont pas des preuves...
Le terrain déblayé, l’on a hâte de mentionner des œuvres plus substantielles, où le rugissement du lion se déploie avec une magnifique ampleur.
Le _Désespéré_, on le lit avec prédilection et on le relira toujours. C’est le plus célèbre des livres de Bloy; on ne le commentera donc pas en détail et l’on rappellera seulement le chapitre merveilleux du séjour à la Chartreuse, la physionomie poignante de Véronique, l’exécution magistrale du juif allemand Albert Wolff tenu par les crânes pointus de son temps pour le plus spirituel des chroniqueurs parisiens--ce qui juge une époque--et la fin douloureuse et sombre qui fait penser à Dante.
Voici enfin le second roman publié par Bloy: _La Femme pauvre_, plein de taches et de trous, mais d’une pensée si haute, d’un art si éclatant qu’il sied de s’y arrêter.
Passons sur les gaucheries et les invraisemblances de l’affabulation, négligeons les romantismes surannés: le père qui fait élever sa fille naturelle dans l’intention de la prendre pour maîtresse, par exemple. Ne faisons pas le pet de loup à propos des illogismes psychologiques: le caractère hétéroclite de ce fantoche charitable, le peintre-sculpteur-poète-musicien Gacougnol. Blâmons, sans plus, l’acharnement à représenter Huysmans--venu là on ne sait pourquoi, sous le pseudonyme transparent de Folantin--comme un pleutre et un Pharisien. Trois figures se détachent de l’ensemble un peu confus du livre: Caïn Marchenoir et Léopold--qui incarnent Bloy lui-même en deux personnes--et surtout Clotilde, qui est la _femme pauvre_. Les silhouettes vermineuses d’Isidore Chapuis et de son épouse ne sont pas non plus à mépriser. Crapules à l’eau-forte, ils retiennent l’attention.
Mais, pour être précis, il faut reconnaître que la _Femme pauvre_ n’est pas à proprement parler un roman. Bloy était, par tempérament, trop passionné, trop voué à l’oraison synthétique pour se plier à un genre littéraire qui demande la faculté de s’objectiver en autrui. Ici donc, nous avons une sorte d’autobiographie lyrique,--comme déjà dans le _Désespéré_,--une projection sur le plan imaginatif des souffrances d’une âme qui réagit furieusement ou plaintivement contre les platitudes et les souillures de la vie quotidienne. Marchenoir, Léopold, nous venons de le dire, c’est Bloy en guerre contre un état social qu’il abhorre et dont le matérialisme abject le suffoque. Clotilde, c’est sa sensibilité toujours saignante par les mille blessures que des contingences ordurières ou agressives lui infligent. Clotilde, c’est aussi sa foi si franche, si religieusement abandonnée à la Vérité catholique, c’est l’amour intégral de Jésus qui lui vaut parfois les visites ineffables de la Grâce illuminante.
Marchenoir encore, c’est Bloy quand il invective en un style d’ébène incrusté d’or sombre la sottise du siècle incrédule, bateau plat qui vacille, dépourvu de pilote, d’écueils en récifs, sur cette mer ténébreuse: la science athée. C’est lui toujours quand il montre l’Église auréolée d’étoiles et demeurant immuable sur le roc de la Promesse divine, sans même entendre le grignotement des petits rongeurs qui essaient d’entamer ce granit.
Écoutez ce discours:
Je suis pèlerin du Saint Tombeau, dit Marchenoir, de sa belle voix grave et claire qui fait ordinairement osciller les crêtes et les caroncules. Je suis cela et rien de plus. La vie n’a pas d’autre objet et la _folie_ des croisades est ce qui a le plus honoré la raison humaine. Antérieurement au crétinisme scientifique, les enfants même savaient que le sépulcre du Sauveur est le centre de l’univers, le pivot et le cœur des mondes. La terre peut tourner autant qu’on voudra autour du soleil. J’y consens, mais à condition que cet astre, qui n’est pas informé de nos lois astronomiques, poursuive tranquillement sa révolution autour de ce point imperceptible et que les milliards de systèmes qui forment la roue de la Voie lactée continuent le mouvement. Les cieux inimaginables n’ont pas d’autre emploi que de marquer la place d’une vieille pierre où Jésus a dormi trois jours...
Alors, que voulez-vous que je vous dise? Si l’Art est dans mon bagage, tant pis pour moi! Il ne me reste qu’à mettre au service de la Vérité _ce qui m’a été donné pour le Mensonge_! Ressource précaire et dangereuse, car le propre de l’Art, c’est de façonner des Dieux!
Nous devrions être horriblement tristes, ajouta l’étrange prophète comme se parlant à lui-même. _Voici que le jour descend et que vient la nuit où personne ne travaille plus._ Nous sommes très vieux et ceux qui nous suivent seront plus vieux encore. Notre décrépitude est si profonde que nous ne savons même pas que nous sommes des idolâtres.
Quand Jésus viendra, ceux d’entre nous qui «veilleront» encore, à la clarté d’une petite lampe, n’auront plus la force de se tourner vers la Face, tellement ils seront attentifs à interroger les _Signes_ qui ne peuvent pas donner la Vie. Il faudra que la Lumière les frappe dans le dos et qu’ils soient jugés par derrière!...
Cette vaticination grandiose n’a d’égale que la beauté mystique des chapitres de la fin quand Clotilde, en extase, confond, dans une vision unique, les flammes d’un incendie dans la ville et l’embrasement de l’amour divin dans son âme.
Et la phrase, si vraie en son indicible mélancolie, la phrase dont _seuls_ les contemplatifs peuvent saisir toute l’effrayante profondeur: _Il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints._
Ici encore, dussent les gens de lettres aveugles s’esclaffer de rire, il faut évoquer Dante--et nul autre.
On espère maintenant avoir réussi à donner une impression de cette œuvre sans analogue et peut-être sans équivalent dans la littérature catholique depuis un demi-siècle. Concluons:
Dans un article du _Mercure_ (31 juillet 1902), sur l’_Exégèse des lieux communs_, Mme Rachilde avait cité ce mot d’un imbécile: «Bloy est beaucoup plus près de Ravachol que de Jésus.»
Bloy répondit: «Autant dire, sauf respect, que je dîne plus volontiers d’un étron que d’une poularde truffée.»
Il avait raison de protester, car, loin qu’il soit un anarchiste, son œuvre entière est une apologie de l’ordre. Il eut au plus haut degré le sentiment que l’Ordre ne peut exister que par l’observation de la loi divine. Cette loi, c’est l’Église qui en détient les sanctions. L’Ordre, elle le suscite dans les âmes, elle l’assure dans la société. Chaque fois que les hommes méprisent ses avertissements, nient sa mission ou la persécutent, non seulement ils se pervertissent et divaguent, mais encore ils déchaînent des cataclysmes. On l’a vu pour cette guerre atroce que nous venons de subir, qui fut un châtiment mérité et qui constitue le prologue de drames encore plus effroyables. Ces choses, Bloy les a dites partout et, notamment, c’est la leçon qu’il donne dans ces deux beaux livres: _Méditations d’un solitaire en 1916_ et _Dans les ténèbres_. Là, il est l’_Annonciateur_ et l’on doit trembler avec lui lorsqu’il s’écrie: