Chapter 3
Il lui semblait voir une couronne sanglante ornée de perles de sang, un festin ensanglanté et une danse infernale.
Elle passa la journée dans son lit, abattue de tristesse et de lassitude. «Quand donc sonnera minuit, pour me ramener celui qui seul peut me consoler?»
Minuit arriva. Les astres silencieux brillaient au firmament. «Que je suis oppressée! quelles sombres terreurs! Mais, Dieu! J'entends ouvrir la porte dérobée!»
Un page, vêtu de deuil, entra, portant un flambeau, un anneau rompu et taché de sang; il les déposa devant elle et sortit.
Un page vêtu de pourpre lui succède; il dépose un vase d'or fermé d'un couvercle scellé du sceau royal.
Enfin un troisième, vêtu d'un habit d'argent, se présente, remet une lettre à la princesse tremblante, s'incline, et se retire en silence.
Glacée d'effroi, elle ouvre la lettre, la parcourt d'un oeil égaré; sa vue se trouble et s'obscurcit comme chargée d'un épais brouillard: elle tombe sans connaissance.
Bientôt rassemblant des forces convulsives, elle se relève et s'élance, elle danse en chantant. «Allons, de la joie, troubadours; de la joie, nobles dames; de la joie, nobles seigneurs!
À la danse, à la danse joyeuse! Comme mes pieds sont agiles! Comme la couronne retentit sur ma tête! Allons, abandonnez-vous au plaisir, chevaliers, et vous aussi, nobles suzeraines!
Voyez-vous, l'ami de mon coeur s'élancer avec grâces. Une étoile de pourpre orne sa poitrine couverte d'une tunique d'argent. De la joie!
Pourquoi restez-vous éloignés! Pourquoi ce sourire de mépris? Princes, princesses, il est mon époux, je suis son épouse; les anges du ciel nous ont fiancés.
Allons! à la danse, à la danse joyeuse! Pourquoi donc vous tenir éloignés? Pourquoi ce sourire de dédain? Fi! noble canaille! tes royales bassesses me révoltent!
D'où sont sortis le valet et le chevalier! de la boue. La noblesse est dans les sentiments. Mon époux est plus noble que vous, car son âme est au-dessus de vos stupides prétentions!
À la danse, à la danse joyeuse! Comme mes pieds sont agiles, comme la couronne retentit sur ma tête! Allons, de la joie! c'est aujourd'hui le jour des noces!»
Ainsi, elle chanta et dansa jusqu'à ce que la rosée de la mort couvrît son front et ses joues; alors elle tomba sur le parquet.
Et quand sa vie expirante se ranima pour la dernière fois, elle saisit le vase d'or, le serra sur sa poitrine et le découvrit.
Fumant et palpitant encore, comme s'il était sensible à son désespoir, le coeur de son amant parut à ses regards. Alors ses yeux laissèrent échapper un torrent de larmes amères.
«Oh! mortelle douleur, tu es semblable à l'eau et au vent! le vent s'enfuit, l'eau s'écoule, mais ils se renouvellent sans cesse; et toi, douleur, comme eux tu es éternelle.»
Enfin, elle arrive aux dernières angoisses de la cruelle agonie; et, d'une étreinte convulsive, elle serre le vase contre son sein.
«Pour toi je vivais, avec toi je meurs sans regret! Oh! malheur! malheur! ton poids m'accable et m'écrase! Oh! malheur, tu es pesant comme une montagne! Je succombe. Mon Dieu, ayez pitié de moi!»
Ses yeux se fermèrent pour jamais. Un cri d'effroi retentit dans le palais: «Sire, accourez, votre fille se meurt!»
Cette nouvelle éclata comme la foudre aux oreilles du vieillard. Il chérissait tant sa fille! il l'aimait plus que sceptre et couronne!
L'Espagnol s'offrit à ses regards, et sa vue rendit le prince furieux: «C'est à tes conseils, monstre, que je dois mon infortune; tout ton sang me le paiera et abreuvera le sol de la Bourgogne!
Le sang de ma fille t'accuse devant le tribunal de Dieu; il prononce ton arrêt!» Et, tirant son poignard, il en perça la vipère étrangère.
«Oh! malheureux Lenardo! Blandine, ma fille! pardonne-moi: ne m'accusez pas devant le tribunal suprême, je suis votre père, ne m'accusez pas!»
Ainsi le prince se livrait au repentir, mais trop tard. Son forfait fut en vain arrosé de ses larmes. Le même tombeau renferma le corps des deux amants!
[1] Bürger est né à Wolsmerwende, dans la principauté d'Halberstadt, le 1er janvier 1748. Un soir, il entendit une jeune paysanne chanter les mots suivants: _La lune est si claire,_ _Les morts sont si vite à cheval!_ _Dis, chère amie, ne frissonne-tu pas?_ Ces paroles retentirent sans cesse à ses oreilles, et saisirent tellement son imagination, qu'il n'eut pas de repos avant d'avoir composé quelques strophes sur ce refrain. Il les montra à ses amis, qui le pressèrent vivement de ne pas laisser son ouvrage imparfait: ce n'était d'abord que des couplets isolés qu'il réunit ensuite dans un même cadre. Lorsque _Lénore_ fut achevée, Bürger la lut à la société littéraire de Goettingue; arrivé à ces vers: «Il s'élance à bride abattue contre une grille de fer; d'un coup de sa houssine légère, il frappe... les verrous se brisent...» il frappa contre la cloison de la chambre, ses auditeurs tressaillirent, et se levèrent en sursaut: le poète qui tremblait pour le succès d'un ouvrage aussi différent des formes ordinaires, commença à espérer qu'il avait réussi. Il en eut bientôt la certitude par la vogue prodigieuse que Lénore obtint dans toute l'Allemagne; les paysans mêmes chantent cette romance, comme les gondoliers de Venise répètent les vers du Tasse: Bürger est le poète le plus populaire de l'Allemagne. Il n'est personne qui ne sache par coeur des fragments de ses poésies. Il mourut de misère, et on se hâta de lui élever un monument... [2] _Dis un_: Notre père qui êtes aux cieux. [3] Le Saint-Sacrement [4] La mère de Lénore lui parle ici de Jésus-Christ, que les catholiques regardent comme réponse de toutes les vierges dans le ciel. [5] Le verbe insulter était intransitif à l'époque de la traduction. [6] Ces paroles sont le commencement du chant des morts en Allemagne. [7] Le manteau tomba comme de l'amadou brûlé. [8] _Taubenhain:_ Bosquet des Tourterelles [9] Le coordonnant _et_ ne devrait unir que des termes de même nombre. [10] _Falkenstein_: Pierre du Faucon [11] _La pierre des Corbeaux:_ Autrefois les coupables étaient suppliciés au lieu où le crime avait été commis, et leurs corps restaient placés sur la roue même où ils avaient expiré: cette roue était élevée sur un poteau qui passait par son axe et supportait la tête du cadavre. On voit encore de ces horribles monuments dans quelques parties de l'Allemagne. [12] «Ce qu'il y a de vraiment beau dans cette poésie de Bürger, c'est la peinture de l'ardente volonté du chasseur. Elle était d'abord innocente comme toutes les facultés de l'âme; mais elle se déprave toujours de plus en plus, chaque fois qu'il résiste à sa conscience et cède à ses passions. Il n'avait d'abord que l'enivrement de la force; il arrive enfin à celui du crime, et la terre ne peut plus le porter. Les bons et les mauvais penchants de l'homme sont caractérisés par les deux chevaliers blanc et noir. Les mots toujours les mêmes, prononcés pour arrêter le chasseur, sont aussi ingénieusement combinés. Les anciens et les poètes du moyen âge ont parfaitement connu l'effroi que cause, en certaines circonstances, le retour des mêmes paroles. Il semble que l'on réveille ainsi le sentiment de l'inflexible nécessité. Les ombres, les oracles, toutes les puissances surnaturelles doivent être monotones; ce qui est immuable est uniforme, et c'est un grand art dans certaines fictions, que d'imiter par les paroles la fixité solennelle que l'imagination se représente dans l'empire des ténèbres et de la mort.» (Madame de Staël: De l'Allemagne) [13] Ancienne orthographe du mot «laisse» [NduC] [14] Dans une petite pièce de Goethe, intitulée _Joery et Boetely_, on retrouve la même idée et à peu prés les mêmes images: voici la chanson de Goethe. _Boetely: L'eau murmure et ne s'arrête pas. Les astres errent sans cesse dans le ciel. Les mages s'enfuient avec vitesse. Ainsi murmure l'amour, et il passe._ _Joery: Les eaux murmurent; les nuages fuient, mais les astres demeurent; ils errent et ils restent. Ainsi, dans les coeurs fidèles, l'amour s'agite et ne fuit pas._