Lénore et autres ballades

Chapter 1

Chapter 14,039 wordsPublic domain

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Gottfried August Bürger

LÉNORE, ET AUTRES BALLADES

(1748 -- 1794)

Table des matières

LÉNORE LA FILLE DU PASTEUR DE TAUBENHAIN LE FRÈRE GRIS ET LA PÈLERINE L'ENLÈVEMENT LA CHASSE INFERNALE LENARDO ET BLANDINE

LÉNORE[1]

Aux premières lueurs du matin, Lénore, fatiguée de rêves lugubres, s'élance de son lit. Es-tu infidèle, Wilhelm, ou es-tu mort? tarderas-tu longtemps encore?--Il avait suivi l'armée du roi Frédéric à la bataille de Prague, et n'avait rien écrit pour rassurer son amie.

Lassés de leurs longues querelles, le roi et l'impératrice revinrent de leurs prétentions et conclurent enfin la paix. Couronnée de verts feuillages, chaque armée retourna, en chantant, dans ses foyers, aux sons joyeux des fanfares et des cymbales.

De tous côtés, sur les chemins et sur les ponts, jeunes et vieux se portaient en foule à leur rencontre. Dieu soit loué! s'écriaient plus d'une épouse. Sois le bienvenu! disaient plus d'une fiancée. Lénore seule attendait le baiser du retour.

Elle parcourt les rangs: elle les monte; elle les redescend, elle interroge, hélas, en vain. Dans cette foule innombrable, personne ne peut lui donner de réponse certaine. Déjà tous sont éloignés. Alors elle arrache ses beaux cheveux, et se roule à terre dans le délire du désespoir.

Sa mère s'approche: Dieu ait pitié de toi, ma pauvre enfant! et la serrant dans ses bras, elle lui demandait la cause de sa douleur.

--Oh! ma mère! ma mère! il est mort! mort! Périsse le monde et tout ce qu'il renferme; Dieu est sans pitié. Malédiction sur moi, malheureuse que je suis!

--Que Dieu nous aide, ma fille, implore sa bonté[2] ce qu'il fait est bien fait, et jamais il ne nous abandonne.

--Oh! ma mère, c'est une vaine illusion, Dieu m'a abandonnée: mes prières sont restées inutiles; à quoi serviraient-elles maintenant?

--Que Dieu nous aide! Celui qui connaît sa puissance sait qu'il peut nous secourir jusque dans les enfers. Sa sainte parole calmera tes douleurs[3].

--Oh! ma mère, la douleur qui me tue, aucune parole ne pourra la calmer. Aucune parole ne peut rendre la vie aux morts!

--Écoute, mon enfant, peut-être le perfide a-t-il trahi sa foi pour une fille de la lointaine Hongrie. Efface-le de ton souvenir. Il ne sera jamais heureux, et, à l'heure de la mort, il sentira le châtiment de son parjure.

--Oh! ma mère! les morts sont morts, et ce qui est perdu est perdu. La mort, voilà mon lot. Oh! que je voudrais n'être pas née. _Éteins-toi_ pour toujours, flambeau de ma vie! que je meure dans l'horreur et dans les ténèbres! Dieu est sans pitié! Malédiction sur moi, malheureuse que je suis!

--Mon Dieu! ayez pitié de nous; n'entrez pas en jugement avec ma pauvre enfant, ne comptez pas ses péchés! Elle ne sait pas quelles sont ses paroles. Oh! ma fille, oublie les souffrances de ce monde: pense à Dieu, à la félicité éternelle; au moins ton âme immortelle ne restera pas dans le veuvage[4].

--Oh! ma mère! qu'est-ce que la félicité, qu'est-ce que l'enfer? Avec Wilhelm est la félicité, sans Wilhelm est l'enfer. _Éteins-toi_ pour toujours, flambeau de ma vie! que je meure dans l'horreur et dans les ténèbres! Dieu est sans pitié! Malédiction sur moi, malheureuse que je suis!

Ainsi la douleur ravage son coeur et son âme, et lui fait insulter[5] à la divine Providence. Elle se meurtrit le sein et se tord les bras. Cependant les astres de la nuit s'élevaient lentement sur la voûte du ciel.

Mais écoutez! Voilà qu'au-dehors retentit comme le galop d'un cheval. Il semble qu'un cavalier en descend avec bruit au bas de l'escalier. Écoutez! la sonnette a tinté doucement, et voilà qu'à travers la porte, une voix fait entendre les paroles suivantes:

--Ouvre, mon enfant. Dors-tu, mon amie, ou es-tu éveillée? Penses-tu encore à moi? Es-tu dans la joie ou dans les larmes?

--Ah! Wilhelm! est-ce toi? Si tard dans la nuit! Je veillais et je pleurais! Ah! j'ai bien souffert. D'où viens-tu donc sur ton cheval à cette heure?

--Nous ne montons nos coursiers qu'à minuit. J'arrive du fond de la Bohème: tard je me suis mis en route, et je viens te chercher pour te prendre avec moi.

--Oh! Wilhelm! entre d'abord que je te réchauffe dans mes bras. Entends-tu le bruit du vent dans la forêt?

--Laisse l'aquilon mugir dans la forêt, enfant, laisse-le mugir. Le coursier frappe la terre, les éperons résonnent; je ne puis demeurer ici. Viens, chausse-toi, saute en croupe derrière moi. Il me faut faire encore cent lieues aujourd'hui pour me précipiter avec toi au lit nuptial!

--Comment veux-tu que nous fassions aujourd'hui cent lieues pour aller au lit de noces! Écoute: la cloche qui a sonné onze heures vibre encore.

--Regarde! La lune est claire et brillante. Nous et les morts nous allons vite. Je te promets de te mener aujourd'hui même au lit nuptial.

--Dis-moi, où est ta demeure, et comment est ton lit de noces?

--Loin, bien loin d'ici; étroit, humide et silencieux: six planches et deux planchettes.

--Y a-t-il de la place pour toi et pour moi?

--Pour toi et pour moi. Viens, chausse-toi et monte en croupe: la chambre nuptiale est ouverte, les conviés nous attendent.

La jeune fille se chausse et saute avec agilité sur le cheval: elle enlace ses blanches mains autour de celui qu'elle aime, et ils s'élancent avec le bruit et la rapidité de la tempête. Le cheval et le cavalier respiraient à peine, les pierres étincelaient sous leurs pas.

Oh! comme à gauche et à droite disparurent à leurs yeux les prairies, les plaines et les campagnes! comme les ponts retentirent à leur passage!

--A-t-elle peur, mon amie?... La lune est brillante. Hurrah! les morts vont vite. A-t-elle peur des morts?

--Oh! non. Mais laisse les morts en repos.

Quelles sont ces voix lugubres! Où volent ces corbeaux? Écoutez: c'est le glas des cloches et l'hymne des funérailles. «Laissez-nous ensevelir ce corps[6].» Et de plus en plus approchait le convoi funèbre, déjà on distinguait la bière, et le chant semblait les accents sinistres des habitants des marais.

--Après minuit, vous ensevelirez ce corps avec vos chants et vos plaintes. Maintenant je conduis chez moi ma fiancée, venez assister au banquet: viens, chantre, viens avec le choeur, et entonne l'hymne du mariage! prêtre, viens aussi, tu prononceras la bénédiction quand nous entrerons au lit nuptial.

Le chant funèbre a cessé, la bière a disparu: obéissant à sa voix, le convoi part à leur suite. Hurrah! Hurrah! Ils sont presque sur les pieds du cheval, et ils s'élancent avec le bruit et la rapidité de la tempête: le cheval et le cavalier respiraient à peine; les pierres étincelaient sous leurs pas.

Oh! comme s'envolèrent à gauche et à droite les montagnes et les forêts, les buissons et les campagnes, les hameaux et les villes!

-Crains-tu? mon amie...

Là lune est brillante. Hurrah! les morts vont vite! A-t-elle peur des morts?

--Oh! laisse donc les morts en repos!

--Vois-tu, vois-tu auprès de ces potences ces fantômes aériens, demi visibles à la pâle clarté de la lune? ils dansent autour de la roue. Ici, ici, troupe vile et infâme, suivez-nous; dansez la danse des noces, nous allons au lit nuptial.

Et la foule des esprits s'élance après eux avec des cris et un bruit semblable à celui de l'ouragan dans les bruyères desséchées. Et ils allaient toujours au galop avec le fracas et la rapidité de la tempête: le cheval et le cavalier respiraient à peine; les pierres étincelaient sous leurs pas.

Oh! comme s'envolait au loin tout ce que la lune éclairait autour d'eux! Comme le ciel et les astres glissaient au-dessus de leurs têtes.--A-t-elle peur, mon amie?... La lune est brillante. Hurrah! Les morts vont vite! A-t-elle peur des morts?

--Oh! mon Dieu! laisse donc les morts en repos!

--Mon cheval noir! Il me semble entendre déjà le chant du coq. Bientôt le sablier sera écoulé! Mon noir! mon noir! Je sens l'air du matin. Dépêche-toi, hâte-toi!... Finie, finie est notre course! Le lit nuptial s'ouvre pour nous: les morts vont vite: nous voici arrivés!»

Il s'élance à bride abattue contre une grille de fer: de sa houssine légère, il frappe... les verrous se brisent et les deux battants s'ouvrent avec fracas. Leur élan rapide les emporte par-delà les tombes qui apparaissent de tous côtés à la clarté de la lune.

Mais voyez, voyez! Au même instant, Dieu! quel affreux miracle! Le manteau du cavalier tombé en poussière[7], sa tête est changée en une tête de mort décharnée, son corps est un squelette armé d'une faux et d'un sablier!

Le cheval noir se cabre furieux; il hennit, vomit des flammes, et s'abîme dans de sombres profondeurs. Des hurlements, des hurlements descendent des sphères célestes, des gémissements sortent du fond des tombes. Le coeur de Lénore palpitait avec angoisse entre la vie et la mort.

Alors, à la lueur de l'astre nocturne, et se tenant par la main, dansèrent en rond, autour d'elle, de pâles fantômes, et ils entonnèrent l'hymne suivante:

«Patience! Patience! si la douleur brise ton coeur, ne blasphème jamais le Dieu du ciel! Ton corps est délivré; Dieu ait pitié de ton âme!»

LA FILLE DU PASTEUR DE TAUBENHAIN

Dans le jardin du pasteur de Taubenhain[8] il y a un bosquet, fréquenté chaque nuit par des esprits: on y entend des bruits étranges, semblables à un murmure plaintif, et quelquefois à un pénible gémissement: on croit distinguer aussi les efforts et la lutte d'une colombe qui se débat entre les serres de l'épervier.

Une flamme se promène lentement au bord de l'étang marécageux; sa lumière est faible et triste. On voit une petite place qui ne produit aucune herbe et que n'arrosent ni la pluie ni les rosées: le vent en passant sur cet endroit rend des sons lugubres.

La fille du pasteur de Taubenhain était innocente comme la tourterelle: encore au printemps de la vie, pleine de grâces[9] et de beauté, elle était l'objet des hommages d'une foule d'amants qui tous désiraient obtenir sa main.

De l'autre côté de la rivière, et sur le sommet du rocher, on voyait un superbe château, dont les murs brillaient comme l'argent, et les toits comme l'acier aux yeux des paisibles habitants de la vallée.

Là vivait au sein des plaisirs le jeune chevalier de Falkenstein[10]. Le château plaisait à la vue de la jeune fille, mais le chevalier revêtu de l'élégant costume du chasseur, plaisait encore mieux à son coeur.

Il lui adresse une lettre écrite sur un papier orné de filets d'or: sa lettre accompagnait son portrait adroitement caché dans un coeur d'or et de perles, avec une bague en diamant; elle disait:

«Laisse soupirer en vain, ma Rosette, cette foule d'amants qui t'obsède. Quelque chose de mieux t'est réservé. Tu es digne du plus brillant chevalier qui ait jamais possédé terres et serfs.

» J'ai un mot bien doux à te dire, mais il faut que ce soit en secret, et je voudrais obtenir de toi une réponse favorable. À l'heure de minuit, je serai près de toi; alors rassemble ton courage, et chasse la crainte.

» À l'heure de minuit, l'appeau imitera le chant de la caille, dans les blés, derrière le jardin; et la flûte fera entendre les accents harmonieux du rossignol qui appelle sa compagne. Alors, rassemble ton courage et ne me fais pas attendre.»

À l'heure de minuit, il arriva, furtif et silencieux comme le brouillard. Il était enveloppé d'un large manteau, et n'avait pas oublié ses armes. Il s'approcha du jardin avec précaution et fit taire les chiens vigilants en leur jetant du pain.

Alors l'appeau imita le chant de la caille, la flûte fit entendre les accents harmonieux du rossignol qui appelle sa tendre compagne, et Rosette ne se laissa pas attendre.

Il prononça le mot si doux à l'oreille et au coeur. Hélas! une amante a tant de confiance; il mit tant d'art et d'adresse à écarter la résistance que la pudeur lui opposait.

Il promit, par tout ce qui est sacré, d'être toujours fidèle: il invoqua les noms les plus respectables et lui jura qu'elle n'aurait jamais de regrets: elle résistait encore, mais faiblement.

Enfin il l'entraîna dans le bosquet sombre et silencieux, embaumé du parfum des pois odorants: son coeur battait avec force, son sein se gonflait, et l'haleine brûlante de la volupté flétrit bientôt son innocence.

Et quand sur la terrasse parfumée, les pois se fanèrent, la pauvre fille sentit un malaise inconnu: ses joues couleur de rose, devinrent pâles comme la neige, et le feu de ses yeux s'éteignit.

Et quand les graines commencèrent à se former, quand la fraise rougit et que la cerise se colora, le sein de Rosette devint oppressé et sa ceinture trop étroite.

Et quand le temps arriva de faucher les prairies, elle sentit les premiers mouvements de l'enfant qu'elle portait.

Et quand le vent du nord vint siffler à travers les chaumes, il lui fut impossible de cacher son état.

Son père, homme sévère et emporté, s'en aperçut, et fit éclater sa colère:--Puisque ta faute a causé ta honte, fuis loin de moi, et songe que le lit nuptial soit prêt en même temps que le berceau de ton enfant.

Et d'une main saisissant une courroie, de l'autre ses longs cheveux, il couvrit de coups et de meurtrissures sa peau blanche et délicate.

Puis il la mit hors de la maison: la nuit était noire et terrible. Le vent secouait des nuages une pluie glacée. Elle se traîna jusqu'au sommet du rocher escarpé, et chercha à tâtons la porte du château pour confier sa peine à son ami.

--Hélas! malheur à moi! tu m'as rendue mère avant d'être épouse: je suis déshonorée et mon corps, déchiré de coups, porte le témoignage de ma douloureuse récompense!

Elle se jette à son cou, et l'inonde de larmes amères:--Oh! répare le mal que tu m'as fait: tu m'as ôté l'honneur, rends-le moi, je t'en conjure.

--Pauvre petite, répond-il, je suis fâché de la violence de ton père, nous nous en vengerons; en attendant, sois tranquille, entre dans mon château, je veux avoir soin de toi: nous parlerons du reste un autre jour.

--Hélas! il n'y a pas à différer: les soins que tu prendras de moi, ne répareront pas mon honneur. Si tu étais sincère quand tu juras de m'épouser, répète ce serment devant l'autel et sous la main du prêtre.

--Petite fille, je ne l'entendais pas ainsi. Comment pourrais-tu devenir mon épouse? Ne sais-tu pas que je suis d'une noble famille? L'alliance ne peut exister qu'entre égaux: mes ancêtres rougiraient de moi si j'agissais autrement. Je veux tenir ma parole comme je l'ai donnée. Tu seras toujours mon amante: si mon piqueur te plaît, je te donnerai une bonne dot, et je te garderai mon amour.

--Que l'enfer soit ton partage, homme odieux et perfide! Si tu crains de te déshonorer en m'épousant, pourquoi m'as-tu trouvée digne d'être déshonorée par ta flamme coupable?

Va, prends une femme d'un sang illustre comme le tien. Ton tour viendra: Dieu est juste, il entend et connaît tout. Un valet souillera ta noble couche.

Alors, traître, tu sentiras quel bien cela fait de perdre honneur et bonheur; tu frapperas ton front avili contre les murs, et de ta main tu te donneras la mort!»

Elle se lève, le désespoir dans le coeur: elle court à travers les ronces et les épines, les joncs et les marais, ses pieds étaient tout en sang, et sa tête égarée par le délire.

«Où irai-je, Dieu de miséricorde! Où irai-je! À qui puis-je m'adresser sur la terre, après avoir perdu honneur et bonheur!» Elle revint enfin au jardin du Pasteur pour y terminer sa vie et ses souffrances.

Ses pieds et ses mains étaient déchirés; elle chancelle et tombe dans le bosquet fatal: les douleurs la saisissent sur un lit de feuilles mortes et de branches couvertes de neige.

Là, au milieu des tourments les plus affreux, elle donne le jour à un fils; et aussitôt tirant de ses cheveux une longue épingle d'argent, elle la plonge au coeur de son enfant.

À peine a-t-elle commis le crime, que son délire cesse et que sa raison revient.

L'effroi la saisit: «Oh! mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je fait!» et elle se tord les bras.

Elle creuse avec ses mains sanglantes une fosse au bord du marais fangeux:--«Repose en paix, mon pauvre enfant; ici tu es pour toujours à l'abri de la misère et du mépris. Moi je serai la pâture des corbeaux.»

C'est là que se promène la petite flamme sur les bords de l'étang marécageux: sa lumière est faible et triste. C'est là qu'est la place où ne croît aucune herbe, et que n'arrosent ni la pluie ni les rosées; c'est là que le vent rend des sons si lugubres.

Derrière le jardin on a élevé la pierre des Corbeaux[11], et du haut de la roue pend une tête de mort décharnée: c'est la tête de la jeune fille; elle regarde la petite fosse placée à trois palmes de l'étang fangeux.

Toutes les nuits une figure pâle et livide, se glisse au bas de la roue et cherche à éteindre la flamme dans ses mains; mais elle ne peut y parvenir, et elle gémit sur les rives du marais.

LE FRÈRE GRIS ET LA PÈLERINE

Une jeune et belle pèlerine s'approcha de la porte du couvent; elle sonna, et un frère gris, pieds nus, se montra à demi.

--Jésus-Christ soit loué! dit-elle.

-Dans toute l'éternité! répondit-il; et, levant les yeux sur elle, une émotion soudaine le saisit et son coeur battit fortement.

--Respectable frère, n'est-ce pas dans la solitude de ce couvent que se cache l'ami de mon coeur? demanda la pèlerine à demi-voix et avec une touchante modestie.

--Fille de Dieu, à quoi puis-je reconnaître l'ami de ton coeur?

--À son cilice, à sa discipline, à sa ceinture de corde et à son bâton de saule; mais mieux encore à sa taille élancée, à son visage brillant comme une aurore de mai, aux boucles d'or de sa chevelure, à ses yeux d'azur, et à son coeur bon, aimable et fidèle.

--Fille de Dieu, depuis longtemps il est mort et enseveli, un marbre bien lourd le couvre; l'herbe siffle déjà sur sa tombe, car il y a longtemps qu'il est mort et enseveli.

Vois-tu là-bas la fenêtre de sa cellule, entourée de lierre? Là il vécut pleurant les torts de son amie; là il s'éteignit comme une lampe qui manque d'aliment.

Aux sons de l'hymne funèbre, six jeunes filles le portèrent à sa dernière demeure: plus d'une larme suivit le cercueil dans la tombe.

--Oh! malheur! malheur! Il n'est donc plus! Il est mort et enseveli! Oh mon coeur brise-toi! car tu es coupable.

-Ma fille, prends courage, ne pleure pas, mais élève ta prière vers Dieu. En vain le chagrin déchire le coeur, en vain les yeux s'éteignent dans les larmes: cesse donc d'en verser.

--Oh! non, non! respectable frère. Ne blâme pas mes larmes. Il était la joie de mon coeur. Jamais sur la terre il n'y eut un amant si tendre et si fidèle!

Laisse-moi pleurer et gémir nuit et jour, jusqu'à ce que mes yeux s'éteignent dans mes larmes, et que ma langue desséchée bénisse Dieu en disant: tout est fini...

--Ma fille, prends courage et patience, cesse de pleurer et de gémir. Quand la violette est cueillie, aucune rosée, aucune pluie bienfaisante ne peut la réjouir; elle se fane et pour toujours.

Le bonheur s'envole avec la rapidité de l'hirondelle qui fuit sur ses ailes légères: pourquoi donc retenir ainsi le chagrin qui écrase notre coeur sous sa masse de plomb; laisse-le s'éloigner! Ce qui est mort est mort!

--Oh! non, non! respectable frère, ne mets point de bornes à ma douleur. Si je souffrais pour celui que j'aimais tout ce qu'une femme peut souffrir, ce ne serait pas trop!

Je ne le verrai donc plus! malheureuse! jamais! La tombe le couvre, la neige et la pluie y tombent: l'herbe siffle sur lui.

Azur de ses yeux rose de ses joues; douceur ineffable de ses lèvres, où êtes-vous? La tombe a tout dévoré, que le chagrin me dévore à mon tour!

--Ma fille, ne t'afflige pas ainsi. Ignores-tu que l'homme doit être prêt au bonheur comme à la peine, et qu'il est exposé à tout?

Tu es aimable et constante, et pourtant peut-être votre union n'eût pas été heureuse: il était jeune; la jeunesse est changeante comme le temps d'avril.

--Oh! non, non! respectable frère; ne parle pas ainsi. Mon ami était fidèle et franc comme l'or: jamais la fausseté n'altéra sa candeur.

Ah! puisque la tombe l'enchaîne dans ses noirs abîmes, je renonce à ma patrie, j'irai porter au loin le bâton de pèlerinage.

Mais avant, je veux m'agenouiller sur son tombeau, je veux que l'herbe y croisse plus verte, arrosée de mes larmes et rafraîchie de mes soupirs.

--Ma fille, entre d'abord pour te reposer. Entends-tu le vent mugir autour de cette enceinte, et la pluie froide retentir sur les vitraux?

--Oh! non, non! respectable frère, ne me retiens pas; laisse tomber la pluie sur moi, car toute la pluie du ciel ne laverait pas ma faute.

--Ah! ma douce amie, reste et console-toi! Regarde-moi, ne connais-tu donc pas le frère gris? Hélas! c'est moi qui suis ton ami.

Dans la douleur d'un amour sans espoir, je revêtis ce vêtement. Bientôt un serment éternel allait exiler ma vie et mes chagrins dans la solitude.

Mais, Dieu soit béni! l'année du noviciat n'est pas encore expirée! Ma tendre amie, si tu as été sincère et si tu veux me donner ta main, nous partirons ensemble.

Dieu soit loué! Dieu soit béni! Fuyez chagrins et soucis! Salut, bonheur et joie: viens, mon ami, viens sur mon coeur. La mort seule pourra nous séparer.

L'ENLÈVEMENT

«Écuyer, selle mon cheval favori; je veux chercher le repos que je ne puis trouver dans ce château: j'y suis trop à l'étroit pour pouvoir respirer» Ainsi s'écriait le chevalier Charles d'Eichenhorst, le coeur rempli d'un noir pressentiment et agité comme un homme souillé de quelque forfait.

Il s'élance au galop du haut de la montagne; les étincelles jaillissaient sous les pieds de son cheval: il jette un regard dans la plaine, et la suivante de Gertrude se montre à ses yeux. Il frissonne de la tête aux pieds, comme saisi d'un accès de fièvre brûlante.

«Dieu vous garde, noble seigneur, qu'il vous donne la paix et la prospérité! Ma pauvre maîtresse m'envoie vers vous pour la dernière fois, elle est à jamais perdue pour vous. Son père l'a promise au chevalier Plump, de Poméranie; il lui a donné sa parole.

Charles, s'est-il écrié, j'en jure par ma lance et par mon épée, si tu oses penser encore à elle, les souterrains de mon château te serviront de demeure, et les reptiles qui l'habitent seront tes compagnons. Je ne prendrai de repos ni jour ni nuit avant de t'avoir terrassé, et de t'avoir arraché le coeur!

La malheureuse fiancée est maintenant devant lui; elle laisse couler ses larmes et appelle la mort à grands cris. Le Seigneur exaucera bientôt ses voeux: si vous entendez le glas funèbre des cloches, vous comprendrez bien leur langage.

Va, dis-lui que je vais mourir, s'écriait-elle tout en pleurs. Porte-lui ce dernier adieu. Va, sous la garde de Dieu; donne-lui cet anneau et cette écharpe: qu'il les conserve pour l'amour de moi.»

Cette terrible nouvelle éclata à ses oreilles, semblable au fracas du tonnerre; ses yeux s'obscurcirent, et les montagnes semblèrent chanceler autour de lui. Mais aussitôt, s'élançant comme la tempête, il fit voler un nuage de poussière, et le désespoir lui rendit ses forces.

«Dieu te récompense, fidèle suivante; qu'il te récompense, puisque je ne puis moi-même te payer ton zèle, qu'il te comble de ses bénédictions: va, cours vers elle, dis-lui que je la sauverai; fût-elle chargée de mille chaînes.

Ne crains rien, hâte-toi; quand des géants veilleraient sur elle, je voudrais encore la leur enlever. Dis-lui qu'à minuit je serai sous les murs du château. Il arrivera ce qu'il pourra: bonheur ou malheur, je brave le destin.

Pars, hâte-toi.» À ces mots, la jeune fille s'enfuit comme une biche légère. Pour lui, il soupira profondément, et s'essuya les yeux pour retrouver la vue. Il lança ensuite son cheval en tous sens. La sueur inondait la croupe du noble animal. Enfin il prit une résolution et s'y arrêta.