Part 9
Elle l'entoura de ses bras et le pressa contre son coeur avec une force surhumaine. Sténio, qui voulait encore lui résister, se sentit dominé par cette puissance qui le glaçait d'effroi. Son sang bouillonnait comme la lave et se figeait comme elle. Il avait tour à tour chaud et froid, il était mal et il était bien. Était-ce la joie, était-ce l'angoisse? il ne le savait pas. C'était l'un et l'autre, c'était plus que cela encore: c'était l'amour et la honte, le désir et l'effroi, l'extase et l'agonie.
Enfin le courage lui revint. Il se rappela de combien de voeux délirants il avait appelé cette heure de trouble et de transports; il se méprisa pour la pusillanime timidité qui l'arrêtait, et, s'abandonnant à un élan qui avait quelque chose de désespéré, il maîtrisa la femme à son tour, il l'étreignit dans ses bras, il colla sa bouche à cette bouche pâle et froide dont le contact l'étonnait encore... Mais Lélia, le repoussant tout à coup, lui dit d'une voix sèche et dure:
«Laissez-moi, je ne vous aime plus!»
Sténio tomba anéanti sur les dalles de la terrasse. C'est alors que réellement il se crut près de mourir en sentant le froid de la honte étrangler tout à coup cette rage d'amour et cette fièvre d'attente.
Lélia se mit à rire; la colère le ranima, il se releva, et délibéra un instant s'il ne la tuerait pas.
Mais cette femme était si indifférente à la vie, qu'il n'y avait pas plus moyen de se venger d'elle que de l'effrayer. Sténio essaya d'être philosophique et froid; mais au bout de trois mots il se mit à pleurer.
Alors Lélia l'embrassa de nouveau, et, comme il essayait de lui rendre ses caresses, elle lui dit en le repoussant: «Prends garde, ne risquons pas nos trésors, ne les confions pas aux caprices de la mer.
--Soyez maudite! s'écria-t-il en essayant de se lever pour la fuir.»
Elle le retint.
«Reviens, lui dit-elle, reviens près de mon coeur. Je t'aimais tant tout à l'heure, alors que, peureux et naïf, tu recevais mes baisers presque malgré toi! Tiens, lorsque tu m'as dit ce mot: _Espères-tu que tu pourras m'aimer?_ j'ai senti que je t'adorais. Tu étais si humble alors! Reste ainsi, c'est ainsi que je t'aime. Quand je te vois trembler et reculer devant l'amour qui te cherche, il me semble que je suis plus jeune et plus confiante que toi. Cela m'enorgueillit et me charme, la vie ne me décourage plus, car je m'imagine alors que je puis te la donner; mais quand tu t'enhardis, quand tu demandes plus qu'il n'est en moi d'oser, je perds l'espoir, je m'effraie d'aimer et de vivre. Je souffre et je regrette de m'être abusée une fois de plus.
--Pauvre femme! dit Sténio vaincu par la pitié.
--Oh! ne peux-tu rester ainsi craintif et palpitant sous mes caresses? lui dit-elle en attirant encore sa tête sur ses genoux. Tiens, laisse-moi passer ma main autour de ton cou blanc et poli comme un marbre antique, laisse-moi sentir tes cheveux, si doux et si souples se rouler et s'attacher à mes doigts. Comme ta poitrine est blanche, jeune homme! Comme ton coeur y bat rude et violent! C'est bien, mon enfant; mais ce coeur renferme-t-il le germe de quelque mâle vertu? Traversera-t-il la vie sans se corrompre ou sans se sécher? Voici la lune qui monte au-dessus de toi et réfléchit son rayon dans tes yeux. Respire dans cette brise l'herbe et la prairie en fleurs. Je reconnais l'émanation de chaque plante, je les sens passer l'une après l'autre dans l'air qui les emporte. Maintenant c'est le thym sauvage de la colline; tout à l'heure c'étaient les narcisses du lac, et à présent ce sont les géraniums du jardin. Comme les Esprits de l'air doivent se réjouir à poursuivre ces parfums subtils et à s'y baigner! Tu souris, mon gracieux poëte, endors-toi ainsi.
--M'endormir! dit Sténio d'un ton de surprise et de reproche.
--Pourquoi non? N'es-tu pas calme, n'es-tu pas heureux maintenant?
--Heureux! oui; mais calme?
--Eh bien, vous n'aimez pas! reprit-elle en le repoussant.
--Lélia, vous me rendez malheureux, laissez-moi vous quitter.
--Lâche, comme vous craignez la souffrance! Allez, partez!
--Je ne peux pas, répondit-il en revenant tomber à ses genoux.
--Mon Dieu, lui dit-elle en l'embrassant, pourquoi souffrir? Vous ne savez pas combien je vous aime: je me plais à vous caresser, à vous regarder, comme si vous étiez mon enfant. Tenez, je n'ai jamais été mère, mais il me semble que j'ai pour vous le sentiment que j'aurais eu pour mon fils. Je me complais dans votre beauté avec une candeur, avec une puérilité maternelle... Et puis, après tout, quel sentiment puis-je avoir pour vous?
--Vous ne pourrez donc pas avoir d'amour? lui dit Sténio d'une voix tremblante et le coeur déchiré.»
Lélia ne répondit point; elle passa convulsivement ses mains dans les flots de cheveux bruns qui bouclaient au front du jeune homme; elle se pencha vers lui et le contempla comme si elle eût voulu résumer dans un regard la puissance de plusieurs âmes, dans un instant l'ivresse de cent existences; puis, trouvant sans doute son coeur moins ardent que son cerveau, et ses espérances plus faibles que ses rêves, elle se découragea encore une fois de la vie; sa main retomba morte à son côté; elle regarda la lune avec tristesse; puis, portant la main à son coeur et respirant du fond de la poitrine:
«Hélas! dit-elle d'une voix irritée et le regard sombre, heureux ceux qui peuvent aimer!»
XXVI.
VIOLA.
Il y avait, au bas des terrasses du jardin, une petite rivière qui coulait sous l'épais ombrage des ifs et des cèdres, et s'enfonçait sous leurs rameaux pendants. Sous une de ces voûtes mystérieuses, un tombeau de marbre blanc se mirait dans l'eau, pâle au milieu des sombres reflets de la verdure. A peine un souffle furtif de la brise ébranlait les angles purs et tremblants du marbre réfléchi dans l'onde; un grand liseron avait envahi ses flancs, et suspendait ses guirlandes de cloches bleues autour des sculptures déjà noircies par la pluie et l'abandon. La mousse croissait sur le sein et sur les bras des statues agenouillées; les cyprès éplorés, laissant tomber languissamment leurs branches sur ces fronts livides, enveloppaient déjà le monument confié à la protection de l'oubli.
«C'est là, dit Lélia en écartant les longues herbes qui cachaient l'inscription, le tombeau d'une femme morte d'amour et de douleur!...
--C'est un monument plein de religion et de poésie, dit Sténio. Voyez comme la nature semble s'enorgueillir de te posséder! Comme ces festons de fleurs l'enlacent mollement, comme ces arbres l'embrassent, comme l'eau en baise le pied avec tendresse! pauvre femme morte d'amour! pauvre ange exilé sur la terre et fourvoyé dans les voies humaines, tu dors enfin dans la paix de ton cercueil, tu ne souffres plus, Viola! Tu dors comme ce ruisseau; tu étends dans ton lit de marbre tes bras fatigués, comme ce cyprès penché sur toi. Lélia, prends cette fleur de la tombe, mets-la sur ton sein, respire-la bien souvent, mais respire-la vite avant que, séparée de sa tige, elle perde ce virginal parfum qui est peut-être l'âme de Viola, l'âme d'une femme qui a aimé jusqu'à en mourir. Viola! s'il y a quelque émanation de vous dans ces fleurs, si quelque souffle d'amour et de vie a passé de votre sein dans ce mystérieux calice, ne pouvez-vous pénétrer jusqu'au coeur de Lélia? Ne pouvez-vous embraser l'air qu'elle respire et faire qu'elle ne soit plus là, pâle, froide et morte, comme ces statues qui se regardent d'un air mélancolique dans le ruisseau?
--Enfant! dit Lélia en jetant la fleur au cours paresseux de l'eau et en la suivant d'un regard distrait, croyez-vous donc que je n'aie pas aussi ma souffrance, âpre et profonde comme celle qui a tué cette femme? Eh! que savez-vous? ce fut là peut-être une vie bien riche, bien complète, bien féconde. Vivre d'amour et en mourir! c'est beau pour une femme! Sous quel ciel de feu étiez-vous donc née, Viola? Où aviez-vous pris un coeur si énergique qu'il s'est brisé au lieu de ployer sous le poids de la vie? Quel dieu avait mis en vous cette indomptable puissance que la mort seule a pu détrôner de votre âme? O grande, grande entre toutes les créatures! vous n'avez pas courbé la tête sons le joug, vous n'avez pas voulu accepter la destinée, et pourtant vous n'avez pas hâté votre mort comme ces êtres faibles qui se tuent pour s'empêcher de guérir. Vous étiez si sûre de ne pas vous consoler, que vous vous êtes flétrie lentement sans reculer d'un pas vers la vie, sans avancer d'un pas vers la tombe. La mort est venue, et elle vous a prise, faible, brisée, morte déjà, mais enracinée encore à votre amour, disant à la nature: «Adieu, je te méprise et ne veux pas de salut. Garde tes bienfaits, ta poésie décevante, tes consolantes vanités, et l'oubli narcotique, et le scepticisme au front d'airain; garde tout cela pour les autres, moi je veux aimer et mourir!» Viola! vous avez même repoussé Dieu, vous avez franchement haï ce pouvoir inique qui vous avait donné pour lot la douleur et la solitude. Vous n'êtes pas venue au bord de cette onde chanter des hymnes mélancoliques, comme fait Sténio les jours où je l'afflige; vous n'avez pas été vous prosterner dans les temples, comme fait Magnus quand le démon du désespoir est en lui; vous n'avez pas, comme Trenmor, écrasé votre sensibilité sous la méditation; vous n'avez pas, comme lui, tué vos passions de sang-froid pour vivre fière et tranquille sur leurs débris; et vous n'avez pas non plus, comme Lélia...»
Elle oublia d'articuler sa pensée, et, le coude appuyé sur le mausolée, l'oeil immobile sur les flots, elle n'entendit pas Sténio qui la suppliait de se révéler à lui.
«Oui, dit-elle après un long silence, elle est morte! Et si une âme humaine a mérité d'aller aux cieux, c'est la sienne; elle a fait plus qu'il ne lui était imposé: elle a bu la coupe d'amertume jusqu'à la lie; puis, repoussant le bienfait qui allait descendre d'en haut après l'épreuve, refusant la faculté d'oublier et de mépriser son mal, elle a brisé la coupe et gardé le poison dans son sein comme un amer trésor. Elle est morte! morte de chagrin! Et nous tous, nous vivons! Vous-même, jeune homme, qui avez encore des facultés toutes neuves pour la douleur, vous vivez, ou bien vous parlez de suicide, et cela est plus lâche que de subir cette vie souillée que le mépris de Dieu nous laisse.»
Sténio, la voyant plus triste, se mit à chanter pour la distraire. Tandis qu'il chantait, des larmes coulaient de ses paupières fatiguées; mais il domptait sa douleur, et cherchait dans son âme abattue des inspirations pour consoler Lélia.
XXVII.
«Tu m'as dit souvent, Lélia, que j'étais jeune et pur comme un ange des cieux; tu m'as dit quelquefois que tu m'aimais. Ce matin encore, tu m'as souri en disant:--Je n'ai plus de bonheur qu'en toi.--Mais ce soir tu as oublié tout, et tu renverses sans pitié les fondements de mon bonheur.
«Soit! brise-moi, jette-moi à terre comme cette fleur que tu viens de respirer et que maintenant tu abandonnes sur le gravier du ruisseau. Si, à me voir emporté comme elle, et ballotté, flétri au caprice de l'onde, tu trouves quelque amusement, quelque satisfaction ironique et cruelle, déchire-moi, foule-moi sous ton pied; mais, n'oublie pas qu'au jour, à l'heure où tu voudras me ramasser et me respirer encore, tu me retrouveras fleuri et prêt à renaître sous tes caresses.
«Eh bien! pauvre femme, tu m'aimeras comme tu pourras. Je savais bien que tu ne pouvais plus aimer comme j'aime; d'ailleurs, il est juste que tu sois la souveraine de nous deux. Je ne mérite pas l'amour que tu mérites, je n'ai pas souffert, je n'ai pas combattu comme toi; je ne suis qu'un enfant sans gloire et sans blessures en face de la vie qui commence et de la lutte qui s'ouvre. Toi sillonné de la foudre, toi cent fois renversée et toujours debout, toi qui ne comprends pas Dieu et qui crois pourtant, toi qui l'insultes et qui l'aimes, toi flétrie comme un vieillard et jeune comme un enfant, Lélia, ma pauvre âme! aime-moi comme tu pourras; je serai toujours à genoux pour te remercier, et je te donnerai tout mon coeur, toute ma vie, en échange du peu qu'il te reste à me donner.
«Laisse-toi seulement aimer; accepte sans dédain les souffrances que j'apporte en holocauste à tes pieds; laisse-moi consumer ma vie et brûler mon coeur sur l'autel que je t'ai dressé. Ne me plains pas, je suis encore plus heureux que toi, c'est pour toi que je souffre! Oh! que ne puis-je mourir pour toi, comme Viola mourut de son amour! Qu'il y a de volupté dans ces tortures que tu mets dans mon sein! Qu'il y a de bonheur à être seulement ton jouet et la victime, à expier, jeune, pur et résigné, les vieilles iniquités, les murmures, les impiétés amassées sur ta tête! Ah! si l'on pouvait laver les taches d'une autre âme avec les douleurs de son âme et le sang de ses veines, si l'on pouvait la racheter comme un nouveau Christ et renoncer à sa part d'éternité pour lui épargner le néant!
«C'est ainsi que je vous aime, Lélia. Vous ne le savez pas, car vous n'avez pas envie de le savoir. Je ne vous demande pas de m'apprécier, encore moins de me plaindre; venez à moi seulement quand vous souffrirez, et faites-moi tout le mal que vous voudrez, afin de vous distraire de celui qui vous ronge...
--Eh bien! dit Lélia, je souffre mortellement à l'heure qu'il est; la colère fermente dans mon sein. Voulez-vous blasphémer pour moi? Cela me soulagera peut-être. Voulez-vous jeter des pierres vers le ciel, outrager Dieu, maudire l'éternité, invoquer le néant, adorer le mal, appeler la destruction sur les ouvrages de la Providence, et le mépris sur son culte? Voyons, êtes-vous capable de tuer Abel pour me venger de Dieu mon tyran? Voulez-vous crier comme un chien effaré qui voit la lune semer des fantômes sur les murs? Voulez-vous mordre la terre et manger du sable comme Nabuchodonosor? Voulez-vous comme Job exhaler votre colère et la mienne dans de véhémentes imprécations? Voulez-vous, jeune homme pur et pieux, vous plonger dans le scepticisme jusqu'au cou et rouler dans l'abîme où j'expire? Je souffre, et je n'ai pas de force pour crier. Allons, blasphémez pour moi! Eh bien! vous pleurez!... Vous pouvez pleurer, vous? Heureux! heureux cent fois ceux qui pleurent! Mes yeux sont plus secs que les déserts de sable où la rosée ne tombe jamais, et mon coeur est plus sec que mes yeux. Vous pleurez? Eh bien! écoutez, pour vous distraire, un chant que j'ai traduit d'un poëte étranger.
XXVIII.
A DIEU.
«Qu'ai-je donc fait pour être frappé de malédiction? Pourquoi vous êtes-vous retiré de moi? Vous ne refusez pas le soleil aux plantes inertes, la rosée aux imperceptibles graminées des champs; vous donnez aux étamines d'une fleur la puissance d'aimer, et au madrépore stupide les sensations du bonheur. Et moi qui suis aussi une créature de vos mains, moi que vous aviez doué d'une apparente richesse, vous m'avez tout retiré: vous m'avez traité plus mal que vos anges foudroyés, car ils ont encore la puissance de haïr et de blasphémer, et moi je ne l'ai même pas! vous m'avez traité plus mal que la fange du ruisseau et que le gravier du chemin; car on les foule aux pieds, et ils ne le sentent pas. Moi je sens ce que je suis, et je ne puis pas mordre le pied qui m'opprime, ni soulever la damnation qui pèse sur moi comme une montagne.
Pourquoi m'avez-vous ainsi traité, pouvoir inconnu dont je sens la main de fer s'étendre sur moi? Pourquoi m'avez-vous fait naître homme, si vous vouliez un peu plus tard me changer en pierre, et me laisser inutile en dehors de la vie? Est-ce pour m'élever au-dessus de tous, ou pour me rabaisser au-dessous, que vous m'avez ainsi brisé, ô mon Dieu? Si c'est une destinée de prédilection, faites donc qu'elle me soit douce et que je la porte sans souffrance; si c'est une vie de châtiment, pourquoi donc me l'avez-vous infligée? Hélas, étais-je coupable avant de naître?
Qu'est-ce donc que cette âme que vous m'avez donnée? Est-ce là ce qu'on appelle une âme de poëte? Plus mobile que la lumière et plus vagabonde que le vent, toujours avide, toujours inquiète, toujours haletante, toujours cherchant en dehors d'elle les aliments de sa durée et les épuisant tous avant de les avoir seulement goûtés! O vie! ô tourment! tout aspirer et ne rien saisir, tout comprendre et ne rien posséder! arriver au scepticisme du coeur, comme Faust au scepticisme de l'esprit! Destinée plus malheureuse que la destinée de Faust; car il garde dans son sein le trésor des passions jeunes et ardentes, qui ont couvé en silence sous la poussière des livres, et dormi tandis que l'intelligence veillait; et quand Faust, fatigué de chercher la perfection et de ne la pas trouver, s'arrête, près de maudire et de renier Dieu, Dieu pour le punir lui envoie l'ange des sombres et funestes passions. Cet ange s'attache à lui, il le réchauffe, il le rajeunit, il le brûle, il l'égare, il le dévore; et le vieux Faust entre dans la vie, jeune et vivace, maudit, mais tout-puissant! il en était venu à ne plus aimer Dieu, mais le voilà qui aime Marguerite. Mon Dieu, donnez-moi la malédiction de Faust!
Car vous ne me suffisez pas! Dieu! vous le savez bien. Vous ne voulez pas être tout pour moi! vous ne vous révélez pas assez pour que je m'empare de vous et pour que je m'y attache exclusivement! Vous m'attirez, vous me flattez avec un souffle embaumé de vos brises célestes, vous me souriez entre deux nuages d'or, vous m'apparaissez dans mes songes, vous m'appelez, vous m'excitez sans cesse à prendre mon essor vers vous, mais vous avez oublié de me donner des ailes. A quoi bon m'avoir donné une âme pour vous désirer? Vous m'échappez sans cesse, vous enveloppez ce beau ciel et cette belle nature de lourdes et sombres vapeurs; vous faites passer sur les fleurs un vent du midi qui les dévore, ou vous faites souffler sur moi une bise qui me glace et me contriste jusqu'à la moelle des os. Vous nous donnez des jours de brume et des nuits sans étoiles, vous bouleversez notre pauvre univers avec des tempêtes qui nous irritent, qui nous enivrent, qui nous rendent audacieux et athées malgré nous! Et si dans ces tristes heures nous succombons sous le doute, vous éveillez en nous les aiguillons du remords, et vous placez un reproche dans toutes les voix de la terre et du ciel!
Pourquoi, pourquoi nous avez-vous faits ainsi? Quel profit tirez-vous de nos souffrances? Quelle gloire notre abjection et notre néant ajoutent-ils à votre gloire? Ces tourments sont-ils nécessaires à l'homme pour lui faire désirer le ciel? L'espérance est-elle une faible et pâle fleur qui ne croît que parmi les rochers, sous le souffle des orages? Fleur précieuse, suave parfum, viens habiter ce coeur aride et dévasté!... Ah! c'est en vain, depuis longtemps, que tu essaies de la rajeunir; tes racines ne peuvent plus s'attacher à ses parois d'airain, son atmosphère glacée te dessèche, ses tempêtes t'arrachent et te jettent à terre, brisée, flétrie!... O espoir! ne peux-tu donc plus refleurir pour moi?...»
--Ces chants sont douloureux, cette poésie est cruelle, dit Sténio en lui arrachant la harpe des mains, vous vous plaisez dans ces sombres rêveries, vous me déchirez sans pitié. Non, ce n'est point là la traduction d'un poëte étranger; le texte de ce poëme est au fond de votre âme, Lélia, je le sais bien! O cruelle et incurable! écoutez cet oiseau, il chante mieux que vous; il chante le soleil, le printemps et l'amour; ce petit être est donc mieux partagé que vous, qui ne savez chanter que la douleur et le doute!
XXIX.
DANS LE DÉSERT.
«Je vous ai amenée dans cette vallée déserte que le pied des troupeaux ne foule jamais, que la sandale du chasseur n'a point souillée. Je vous y ai conduite, Lélia, à travers les précipices. Vous avez affronté sans peur tous les dangers de ce voyage, vous avez mesuré d'un tranquille regard les crevasses qui sillonnent les flancs profonds du glacier, vous les avez franchies sur une planche jetée par nos guides et qui tremblait sur des abîmes sans fond. Vous avez traversé les cataractes, légère et agile comme la cigogne blanche qui se pose de pierre en pierre, et s'endort le cou plié, le corps en équilibre, sur une de ses jambes frêles, au milieu du flot qui fume et tournoie, au-dessus des gouffres qui vomissent l'écume à pleins bords. Vous n'ayez pas tremblé une seule fois, Lélia; et moi, combien j'ai frémi! combien de fois mon sang s'est glacé et mon coeur a cessé de battre en vous voyant passer ainsi au-dessus de l'abîme, insouciante, distraite, regardant le ciel et dédaignant de savoir où vous posiez vos pieds étroits! Vous êtes bien brave et bien forte, Lélia! Quand vous dites que votre âme est énervée, vous mentez; nul homme ne possède plus de confiance et d'audace que vous.
--Qu'est-ce que l'audace, répondit Lélia, et qui n'en a pas? Qui est-ce qui aime la vie au temps où nous sommes? Cette insouciance-là s'appelle du courage quand elle produit un bien quelconque; mais, quand elle se borne à risquer une destinée sans valeur, n'est-ce pas simplement de l'inertie?
«L'inertie, Sténio! c'est le mal de nos coeurs, c'est le grand fléau de cet âge du monde. Il n'y a plus que des vertus négatives. Nous sommes braves parce que nous ne sommes plus capables d'avoir peur. Hélas! oui, tout est usé, même les faiblesses, même les vices de l'homme. Nous n'avons plus la force qui fait qu'on aime la vie d'un amour opiniâtre et poltron. Quand il y avait encore de l'énergie sur la terre, on guerroyait avec ruse, avec prudence, avec calcul. La vie était un combat perpétuel, une lutte ou les plus braves reculaient sans cesse devant le danger; car le plus brave était celui qui vivait le plus longtemps au milieu des périls et des haines. Depuis que la civilisation a rendu la vie facile et calme pour tous, tous la trouvent monotone et sans saveur; on la joue pour un mot, pour un regard, tant elle a peu de prix! C'est l'indifférence de la vie qui a fait le duel dans nos moeurs. C'est un spectacle fait pour constater l'apathie du siècle, que celui de deux hommes calmes et polis tirant au sort lequel tuera l'autre sans haine, sans colère et sans profit. Hélas! Sténio, nous ne sommes plus rien, nous ne sommes plus ni bons ni méchants, nous ne sommes même plus lâches, nous sommes inertes.
--Lélia, vous avez, raison, et quand je jette les yeux sur la société, je suis triste comme vous. Mais je vous ai amenée ici pour vous faire oublier cette société au moins pendant quelques jours. Regardez où nous sommes, cela n'est-il pas sublime, et pouvez-vous penser à autre chose qu'à Dieu? Asseyez-vous sur cette mousse vierge de pas humains, et voyez à vos pieds le désert dérouler ses grandes profondeurs. Avez-vous jamais rien contemplé de plus sauvage et pourtant de plus animé? Voyez, que de vigueur dans cette végétation libre et vagabonde, que de mouvement dans ces forêts que le vent courbe et fait ondoyer, dans ces grandes troupes d'aigles qui planent sans cesse autour des cimes brumeuses, et qui passent en cercles mouvants comme de grands anneaux noirs sur la nappe blanche et moirée du glacier! Entendez-vous le bruit qui monte et descend de toutes parts? Les torrents qui pleurent et sanglotent comme des âmes malheureuses, les cerfs qui brament d'une voix plaintive et passionnée, la brise qui chante et rit dans les bruyères, les vautours qui crient comme des femmes effrayées; et ces autres bruits étranges, mystérieux, _indécrits_, qui grondent sourdement dans les montagnes, ces glaces colossales qui craquent dans le coeur des blocs, ces neiges qui s'éboulent et entraînent le sable, ces grandes racines d'arbres qui luttent incessamment avec les entrailles de la terre et qui travaillent à soulever le roc et à fendre le schiste; ces voix inconnues, ces vagues soupirs que le sol, toujours en proie aux souffrances de l'enfantement, exhale ici par ses flancs entr'ouverts: ne trouvez-vous pas tout cela plus splendide, plus harmonieux que l'église et le théâtre?