Part 35
Sténio se tut. Son discours avait produit une agitation étrange. Sa vieille légende était toute neuve pour les jeunes filles et pour la plupart des nonnes qui l'écoutaient. Plusieurs regardaient l'étrangère qui venait de parler, avec une curiosité pleine d'émotion. Le son de sa voix les avait troublées, et le feu de son regard attirait involontairement le leur. Quelques-unes se tournèrent, effrayées, vers l'abbesse, et attendirent sa réponse avec anxiété.
Lélia demeura quelques instants confondue de l'audace de Sténio, et se demanda si elle ne le ferait pas chasser immédiatement de l'enceinte sacrée. Mais, songeant que cet éclat serait pire encore que le discours qu'on venait d'entendre, elle prit le parti de lui répondre.
«Mes soeurs, dit-elle, et vous, mes enfants, vous ne savez pas la fin de la légende, et je vais vous la raconter. Don Juan aima l'ange et ne fut pas converti. Il tua son propre frère et reprit le cours de ses iniquités. Lâche et méchant, il avait peur de l'enfer quand il était ivre. A jeun, il blasphémait Dieu, profanait ses autels et foulait aux pieds les plus belles oeuvres de ses mains. L'ange devenu femme perdit la raison, c'est-à-dire la mémoire du ciel sa patrie, la conscience de sa nature divine, l'espérance de l'immortalité. Don Juan mourut dans l'impénitence finale, tourmenté par les démons, c'est-à-dire par les remords tardifs et impuissants de sa conscience. Il y eut au ciel un ange de moins, et dans l'enfer un démon de plus.
Apprenez, mes enfants, que, dans ce temps d'étranges désespoirs et d'inexplicables fantaisies, don Juan est devenu un type, un symbole, une gloire, presque une divinité. Les hommes plaisent aux femmes en ressemblant à don Juan. Les femmes s'imaginent être des anges et avoir reçu du ciel la mission et la puissance de sauver tous ces don Juan; mais, comme l'ange de la légende, elles ne les convertissent pas, et elles se perdent avec eux. Quant aux hommes, sachez que cette absurdité de revêtir de grandeur et de poésie la personnification du vice est un des plus funestes sophismes qu'ils aient accrédités. O don Juan! hideux fantôme, combien d'âmes tu as perdues sans retour! C'est leur stupide admiration pour toi qui a flétri tant de jeunesses et précipité tant de destinées dans un abîme sans fond! En marchant sur tes traces elles ont espéré s'élever au-dessus du commun des hommes. Maudit sois-tu, don Juan! On t'a pris pour la grandeur, et tu n'es que la folie. La poussière de tes pas ne vaut pas plus que la cendre balayée par le vent. Le chemin que tu as suivi ne mène qu'au désespoir et au vertige.
«Fat insolent! où donc avais-tu pris les droits insensés auxquels tu as dévoué ta vie! A quelle heure, en quel lieu Dieu t'avait-il dit: «Voici la terre, elle est à toi, tu seras le seigneur et le roi de toutes les familles. Toutes les femmes que tu auras préférées sont destinées à ta couche; tous les yeux à qui tu daigneras sourire fondront en larmes pour implorer ta merci. Les noeuds les plus sacrés se dénoueront dès que tu auras dit: Je le veux. Si un père te réclame sa fille, tu plongeras ton épée dans son coeur désolé, et tu souilleras ses cheveux blancs dans le sang et la boue. Si un époux furieux vient te disputer, le fer à la main, la beauté de sa fiancée, tu railleras sa colère et tu te confieras dans ta mission irrévocable. Tu l'attendras de pied ferme, sans hâter le coup qui doit le frapper. Un ange que j'enverrai obscurcira son regard et le mènera au-devant de la blessure!
«C'est-à-dire que Dieu, n'est-ce pas, gouvernait le monde pour tes plaisirs? il commandait au soleil de se lever pour éclairer les hameaux et les tavernes, les couvents et les palais où la verve libertine improvisait ses aventures; et, quand la nuit était venue, quand ton orgueil insatiable s'était abreuvé de soupirs et de larmes, il allumait au ciel les silencieuses étoiles pour protéger ta retraite et guider les nouveaux voyages?
«L'infamie, infligée par toi, était un honneur digne d'envie. La flétrissure de tes perfidies était un sceau glorieux, ineffaçable, qui marquait ton passage comme les chênes foudroyés la course des nuées ardentes. Tu ne reconnaissais à personne le droit de dire: «Don Juan est un lâche, car il abuse de la faiblesse, il trahit des femmes sans défense.» Non, tu ne reculais pas devant le danger. Si un vengeur s'armait pour les victimes de ta débauche, tu ne faisais pas fi d'un cadavre, et tu ne craignais pas de trébucher en mettant le pied sur ses membres engourdis.
«Un jour sans promesse et sans mensonge, une nuit sans adultère et sans duel, auraient été une honte irréparable. Tu marchais tête levée, et tes yeux cherchaient hardiment la proie que tu devais dévorer. Depuis la vierge timide qui frémissait au bruit de tes pas, jusqu'à la courtisane effrontée qui mettait au défi ton courage et ta renommée, tu ne voulais ignorer aucune des joies de l'âme ou des sens: le marbre du temple ou le fumier de l'étable servait d'oreiller à ton sommeil.
«Que voulais-tu donc, ô don Juan! que voulais-tu de ces femmes éplorées? Est-ce le bonheur que tu demandais à leurs bras? Espérais-tu faire une halte après ce laborieux pèlerinage? Croyais-tu que Dieu t'enverrait enfin, pour fixer tes inconstantes amours, une femme supérieure à toutes celles que tu avais trahies? Mais pourquoi les trahissais-tu? Est-ce qu'en les quittant tu sentais au dedans de toi-même le dépit et le découragement d'une illusion perdue? Est-ce que leur amour n'atteignait pas à la hauteur de tes rêves? Avais-tu dit dans ton orgueil solitaire et monstrueux: «Elles me doivent une félicité infinie que je ne puis leur donner: leurs soupirs et leurs gémissements sont une douce musique à mon oreille; les tortures et les angoisses de mes premières étreintes réjouissent mes yeux. Esclaves soumises et dévouées, j'aime à les voir s'embellir d'une joie menteuse pour ne pas troubler mon plaisir; mais je leur défends de planter leur espérance sur le seuil de ma pensée, je leur défends d'attendre la fidélité en échange du sacrifice!
«Est-ce que tu tressaillais de colère chaque fois que tu devinais au fond de leur âme l'inconstance qui les faisait égales à toi, et qui peut-être allait te gagner de vitesse? Étais-tu honteux et humilié quand leurs serments te menaçaient d'un amour opiniâtre et acharné qui aurait enchaîné ton égoïsme et ta gloire? Avais-tu lu quelque part dans les conseils de Dieu que la femme est une chose faite pour le plaisir de l'homme, incapable de résistance ou de changement? Pensais-tu que cette perfection idéale de renoncement existait pour toi seul sur la terre et devait assurer l'inépuisable renouvellement de tes joies? Croyais-tu qu'un jour le délire arracherait aux lèvres de ta victime une promesse impie, et qu'elle s'écrierait: «Je t'aime parce que je souffre, je t'aime parce que tu goûtes un plaisir sans partage, je t'aime parce que je sens à tes transports qui se ralentissent, à tes bras qui s'ouvrent et m'abandonnent, que tu seras bientôt las de moi et que tu m'oublieras. Je me dévoue parce que tu me repousses, je me souviendrai parce que tu m'effaceras de ta mémoire. Je t'élèverai dans mon coeur un sanctuaire inviolable, parce que tu vas inscrire mon nom dans les archives de ton mépris!»
Si tu as nourri un seul instant cette absurde espérance, tu n'étais qu'un fou, ô don Juan! Si tu as cru un seul instant que la femme peut donner à l'homme qu'elle aime autre chose que sa beauté, son amour et sa confiance, tu n'étais qu'un sot; si tu as cru qu'elle ne s'indignerait pas lorsque ta main la repousserait comme un vêtement inutile, tu n'étais qu'un aveugle. Va! tu n'étais qu'un libertin sans coeur, une âme de courtisan effronté dans le corps d'un rustre!
«Oh! qu'ils t'ont mal compris ceux qui ont vu dans ta destinée l'emblème d'une lutte glorieuse et persévérante contre la réalité! S'ils avaient renouvelé à leurs dépens l'épreuve que tu as tentée, ils ne te feraient pas la part si belle; ils confesseraient à haute voix la misère de tes ambitions, la mesquinerie de tes espérances. S'ils avaient comme toi combattu corps à corps avec l'impureté, comme ils sauraient ce qui t'a manqué, à toi qui n'as jamais connu l'amour, et qui, au lieu de reprendre avec ton bon ange la route des cieux, l'as précipité dans l'enfer à ta suite!
«C'est pour cela, don Juan, que ta mort les effraie et les consterne, et qu'ils t'adorent à genoux. Leurs yeux ne franchissent pas l'horizon que tu avais embrassé; ils ne sont heureux, comme toi, qu'avec des grincements de dents. L'épuisement et la douleur de tes derniers jours, le duel implacable de ton cerveau égaré contre ton sang engourdi, l'agonie et le râle de tes nuits sans sommeil les frappent de terreur comme une menace prophétique.
Ils ne savent pas, les insensés, que tes plaintes étaient des blasphèmes, et que ta mort est un châtiment équitable. Ils ne savent pas que Dieu punit en toi l'égoïsme et la vanité, qu'il t'a envoyé le désespoir pour venger les victimes dont la voix s'élevait contre toi.
«Mais tu n'as pas le droit de te plaindre; le châtiment qui t'a frappé n'est qu'une représaille. Tu n'étais pas sage, don Juan, si tu ignorais le dénoûment fatal de toutes les tragédies que tu avais jouées. Tu avais bien mal étudié les modèles qui t'avaient précédé dans la carrière et que tu voulais rajeunir. Tu ne savais donc pas que le crime, pour avoir quelque grandeur, pour prétendre à l'empire du monde, doit vivre dans la conscience anticipée de la peine qu'il mérite chaque jour? Alors peut-être il peut se vanter de son courage, car il n'ignore pas la fin qui lui est réservée. Mais si tu croyais échapper à la vengeance céleste, don Juan, tu n'étais donc qu'un lâche!
«O mes soeurs! ô mes filles! voilà ce que c'est que don Juan. Aimez-le maintenant si vous pouvez. Que votre imagination s'exalte à l'idée de livrer les trésors de votre âme au souffle empoisonné de l'impie; que les romans, les poëmes, le théâtre, vous montrent la perversité triomphante de votre grossier contempteur. Adorez-le à genoux, abjurez pour lui tous les dons du ciel, faites-en un chemin splendide où ses pieds viennent répandre le sang et la fange! Allez! courbez vos fronts, quittez le sein de Dieu, jeunes anges qui vivez en lui. Faites-vous victimes, faites-vous esclaves, faites-vous femmes!
«Ou plutôt déjouez ce piége grossier que le vice vous tend. Pour se dispenser de vous obtenir par des voies meilleures, sans doute son rôle est de se rendre aimable, sa tactique est de se peindre intéressant. Il vous dira qu'il souffre, qu'il soupire après le ciel qui le repousse, qu'il n'attend que vous pour y retourner; mais il a déjà fait ces lâches mensonges et ces perfides promesses à des femmes aussi candides que vous; et, quand il vous aura profanées et brisées comme elles, comme elles vous serez délaissées et enregistrées comme une date sur la liste de ses débauches.
«Sans doute il est des circonstances, heureusement bien rares, où le pardon et la patience de la femme servent, dans les desseins de Dieu, à la conversion de tels hommes. Quand de telles circonstances se rencontrent dans notre vie, malgré nous et en dépit de toute prévision, acceptons cette épreuve. Il y a des souffrances qui nous viennent de Dieu: que le dévouement, la douceur et l'abnégation soient les ressources de la femme à qui la Providence a envoyé le fléau d'un pareil époux. Mais ce dévouement doit avoir une limite; car ce qu'il y a de pis au monde, c'est d'oublier que le vice est haïssable en lui-même et de se mettre à aimer le vice. Si, comme les hommes aiment à le proclamer, la femme est un être faible, ignorant et crédule, de quel droit nous appellent-ils pour les convertir? Nous ne le pouvons pas sans doute; et eux, nos supérieurs, nos maîtres, ils peuvent donc nous pervertir et nous perdre? Voyez quelle hypocrisie ou quelle absurdité dans leur raisonnement!
«S'il est des souffrances qui viennent de Dieu, il en est bien plus, croyez-moi, qui nous viennent de nous-mêmes et que nous avons cherchées par notre témérité. Désirer l'amour du méchant, mettre son idéal dans la société du vice!... Mais cela est-il croyable, cela est-il possible? Le mal est si contagieux que les anges mêmes y succombent. Quel orgueil insensé ira donc tenter un pareil sort? Ah! si jamais l'une de vous éprouve cette tentation, qu'elle s'examine bien elle-même, et elle verra que son prosélytisme n'est qu'un prétexte de la vanité. Il serait si beau de convertir don Juan! il serait si glorieux de l'emporter sur toutes celles qui ont échoué! Eh bien, vous êtes belle, vous êtes persuasive, vous êtes un être privilégié; peut-être marquerez-vous dans la vie de don Juan. Il n'a jamais aimé la même femme plus d'un jour; peut-être aura-t-il pour vous deux jours de fidélité. Ce sera un beau triomphe; on en parlera. Mais que deviendrez-vous le troisième jour? Oserez-vous vous présenter devant Dieu pour lui demander sa paix que vous possédiez et que vous avez aliénée pour l'honneur de posséder don Juan? Vous aviez promis au Seigneur de lui ramener cette âme égarée; et pourtant vous revenez seule, abattue, souillée. Votre âme a perdu sa virginité, votre beauté sa puissance, votre jeunesse son espoir. Le souffle de don Juan est sur vous. Faites pénitence; il faudra beaucoup prier, beaucoup pleurer avant que cette tache soit lavée et que cette blessure ait fini de saigner. Mais quoi! votre réconciliation avec Dieu vous épouvante! vous craignez les reproches de la conscience, l'horreur de la solitude! vous vous jetez dans le tumulte du monde! Vous espérez vous enivrer et oublier votre mal. Mais le monde vous raille et vous dédaigne. Le monde est cruel, impitoyable. Vos larmes, qui eussent attendri le Seigneur, ne seront pour le monde qu'un sujet de risée. Alors il vous faut vaincre l'insolence du monde, et relever votre vanité froissée en cherchant de nouveaux triomphes. Il vous faut d'autres amours, vous ne pouvez pas rester seule et abandonnée. Vous ne pouvez pas être un objet de pitié pour les autres femmes. Il faut vous obstiner à soumettre don Juan. Retournez à lui; votre persévérance l'enorgueillira, et, pendant un jour encore, vous croirez être au comble du bonheur et de la gloire. Mais avec don Juan, il est un lendemain inévitable. Un charme magique pèse sur lui, l'ennui le poursuit partout et le chasse de partout. Il le chassera de vos bras comme de ceux des autres. Suivez-le si vous l'osez!
«Mais non, faites mieux, abandonnez-vous à la colère, à la vengeance. Oubliez don Juan, prouvez-lui que vous êtes aussi forte, aussi légère que lui, cherchez un réparateur de votre affront, un consolateur à votre peine. Un autre don Juan se présentera, car il y en a beaucoup dans le temps où nous vivons. Il en viendra un plus beau, plus élégant, plus impudent que le premier. Celui-là ne vous eût pas cherchée alors que vous étiez pure. Il n'aime que le vice effronté; et quand il saura que vous avez été profanée, il se flattera de vous trouver telle qu'il vous désire. Il vous poursuivra, il vous persuadera sans peine; car il sait que c'est le dépit et non le besoin d'aimer qui vous attire à lui. Il a trop d'expérience pour croire à un amour que vous n'éprouvez pas, et lui, qui n'en éprouve pas davantage, il ne craindra pas de vous tromper par les plus absurdes promesses. Avec le premier vous aviez eu deux ou trois jours de tendresse, avec le second vous n'en aurez pas un seul.
«Je m'arrête; c'est assez mettre sous vos yeux le tableau hideux de l'égarement et du désespoir. Détournez vos regards, ô mes douces et chastes compagnes! élevez-les au ciel et voyez si les anges s'ennuient de la société de l'Eternel! voyez si la légende est vraie et si les bienheureux abjurent leurs ineffables délices pour la société des hommes corrompus!»
La belle Claudia pleurait.....
Sténio n'entendit pas la fin du discours de l'abbesse. Elle avait, comme de coutume, ramené à elle tout son auditoire, et la gloire de don Juan était renversée. Comme il vit que, malgré l'attention qu'on donnait à l'abbesse, de temps en temps des regards incertains et curieux s'attachaient sur lui, il craignait d'être reconnu s'il sortait avec la foule. Il s'échappa sans bruit et revint chez lui quitter son travestissement, tout en roulant dans son esprit mille projets de vengeance, tous plus fous les uns que les autres.
LXIII.
A force de faire des projets, Sténio sortit sans s'être arrêté à aucun. Il avait repris les habits de son sexe, et sa toilette était des plus recherchées. Quand il eut marché longtemps, il se demanda ce qu'il allait faire; il était près du couvent des Camaldules. Son instinct et sa destinée l'avaient porté là sans qu'il en eût conscience.
Autrefois, Sténio avait pénétré dans ce monastère. Pendant deux nuits il avait erré sur les terrasses, dans les cloîtres, autour des dortoirs. Il retrouva sans peine la cellule de Claudia, et, grimpant le long du berceau de jasmin qui entourait la croisée, il hésita s'il ne casserait pas un carreau pour entrer.
Sténio voulait à tout prix mortifier l'orgueil de Lélia. Ne pouvant le briser, il voulait au moins le tourmenter, et il se demandait sur qui porterait sa première tentative. Serait-ce sur Claudia, cette enfant qu'il avait trouvée jadis si bien disposée à l'écouter? Elle était devenue une grande et belle personne, pleine de dignité, de raison et de piété sincère. Son éducation avait été le chef-d'oeuvre de l'abbesse, car nulle âme n'avait été plus près de se corrompre, et nulle n'avait eu autant d'efforts à faire pour s'ouvrir à la droiture et à la sagesse. Claudia sentait le mal que lui avait fait sa première éducation, et, dans sa lutte avec les mauvaises influences du passé, elle avait été si effrayée de l'avenir que son caprice s'était changé en résolution inébranlable. Elle avait pris le voile. Elle était novice.
Quelle gloire pour Sténio, et quelle humiliation pour Lélia, s'il venait à bout d'arracher cette proie au prosélytisme! Comme Claudia, dédaignée par lui chez la courtisane où elle était venue le chercher, et puis attirée ensuite à un rendez-vous où elle ne l'avait pas trouvé, et enfin arrachée à des résolutions sérieuses et à une jeunesse mûrie par la réflexion, serait une belle conquête à afficher! Peut-être en ce moment la fière abbesse racontait aux vieilles nonnes qu'elle avait reconnu, dans l'orateur femelle de la conférence, un fat qu'elle s'était plu, dans sa réponse, à persifler et à humilier! Peut-être, le lendemain, grâce au caquet des nonnes, on saurait dans toute la ville le triomphe d'éloquence que Sténio était venu procurer à Lélia. Il lui fallait une aventure scandaleuse pour mettre les rieurs de son côté. Mais serait-ce Claudia, serait-ce Lélia elle-même que Sténio attaquerait de préférence?
Suspendu au barreaux de la cellule, il distinguait, à la faible lueur d'une lampe allumée devant l'image de la Vierge, une forme blanche élégamment jetée sur une couche étroite et basse. C'était la belle Claudia dormant sur son lit en forme de cercueil. Son sommeil n'était pas parfaitement calme. De temps en temps un soupir profond, vague réminiscence du chagrin, de la crainte ou du repentir, venait soulever sa poitrine. Son bandeau s'était dérangé, et ses longs cheveux noirs, dont elle devait bientôt, comme Lélia, faire le sacrifice, retombaient sur son bras d'albâtre, mal caché par une large manche de lin.
La beauté de cette fille avait tellement augmenté depuis le temps où Sténio l'avait connue, son attitude était si gracieuse, il y avait en elle un si singulier mélange de volupté instinctive luttant encore, quoique faiblement, contre la chasteté victorieuse, que Sténio, troublé, oublia ses projets et ne songea qu'à la désirer pour elle-même. Mais ce soupir, qui de temps en temps échappait à Claudia comme une note mystérieuse exhalée vers le ciel, causait un effroi involontaire à ce débauché. Les malédictions que Lélia avait données à don Juan lui revenaient aussi en mémoire et ne lui semblaient plus des attaques personnelles contre lui. «Après tout, se dit-il en regardant le sommeil virginal de Claudia, cette homélie ne peut m'avoir été adressée. Je ne suis point un roué; je suis libertin, mais non pas lâche ni menteur. Je vis avec des femmes débauchées, et je n'ai pas une grande opinion de la vertu des autres; mais je ne cherche pas à m'en assurer, car il y a toujours eu dans le souvenir de ma première déception quelque chose qui m'a mis en méfiance de moi-même. J'ai peut-être les manières et l'aplomb d'un Lovelace, mais je n'en ai pas la confiance superbe. Je n'ai trompé ni séduit aucune femme, pas même celle-ci, qui est venue me trouver dans un mauvais lieu, et que je regarde dormir à cette heure dans son voile de novice, sans en écarter le moindre pli. Qu'ai-je donc de commun avec don Juan? J'ai eu quelques velléités de l'imiter; mais j'ai senti aussitôt que je ne le pouvais pas. Je vaux mieux ou moins que lui, mais je ne lui ressemble pas. Je n'ai ni assez de santé, ni assez de gaieté, ni assez d'effronterie pour me donner tant de peine, sachant que je puis trouver des plaisirs faciles. Si Lélia s'imagine avoir frappé juste sur moi en écrasant don Juan sous sa rhétorique, elle se trompe beaucoup, elle a lancé son javelot dans le vide.
Il quitta les barreaux de la cellule et se promena dans le jardin, occupé toujours des anathèmes de Lélia et sentant croître en lui, non plus le désir de s'en venger en les méritant, mais de les repousser en faisant connaître qu'il ne les méritait pas. L'âme de Sténio était foncièrement honnête et amie de la droiture. Il avait la prétention, en général, d'être plus vicieux qu'il ne l'était en effet; mais, si on le prenait au mot, sa fierté se révoltait, et son indignation prouvait que ses principes, à certains égards, étaient inébranlables.
Il marchait avec agitation sous les myrtes du préau, et toutes les paroles de l'abbesse lui revenaient à la mémoire avec une précision qui tenait du prodige. Sa colère avait fait place à une souffrance profonde. Il n'avait pu se défendre d'admirer la parole de l'abbesse; le son de sa voix était plus harmonieux que jamais, et le ton dont elle disait révélait, comme autrefois, cette conviction profonde, cette incorruptible bonne foi que Lélia avait portée dans le scepticisme comme dans la piété. Il n'avait pas bien vu son visage; mais elle lui avait semblé toujours belle, et sa taille n'avait pas, comme celle de Pulchérie, perdu son élégance et sa légèreté. Malgré lui, Sténio avait été frappé du progrès intellectuel qui s'était accompli dans cette âme déchirée à l'âge où les femmes subissent, avec la perte de leurs charmes, une sorte de décadence morale. Lélia avait donné un démenti puissant à toutes les prévisions applicables aux destinées vulgaires. Elle avait triomphé de tout, de son amant, du monde et d'elle-même. Sa force effrayait Sténio; il ne savait plus s'il devait la maudire ou se prosterner. Ce qui était bien nettement senti de lui, c'était la douleur d'être méconnu par elle, méprisé sans doute, à l'heure où il ne pouvait se défendre de la respecter ou de la craindre.
Tel est le coeur humain: l'amour est la lutte des plus hautes facultés de deux âmes qui cherchent à se fondre l'une dans l'autre par la sympathie. Quand elles n'y parviennent pas, le désir de s'égaler au moins par le mérite devient un tourment pour leur orgueil mutuellement blessé. Chacune voudrait laisser à l'autre des regrets, et celle qui croit les éprouver seule est en proie à un véritable supplice.