Lélia

Part 29

Chapter 293,793 wordsPublic domain

Quand elles furent toutes agenouillées, l'abbesse entra avec la dépositaire à sa droite et la doyenne à sa gauche. Tout le chapitre se leva et la salua profondément, tandis qu'elle prenait place dans la grande stalle du milieu. L'abbesse était courbée par l'âge. Pour marque de distinction, elle avait une croix d'or sur la poitrine; et sa main soutenait une crosse d'argent légère et bien travaillée.

Alors on entonna l'hymne _Veni Creator_, et la professe entra par la porte du fond. Cette porte était double. Le battant qui s'était ouvert pour la communauté s'était refermé; celui qui s'ouvrit pour la professe était précédé d'une galerie étroite et profonde qu'éclairait faiblement une rangée de lampes d'un aspect vraiment sépulcral. Elle avança comme une ombre, escortée de deux jeunes filles adolescentes couronnées de roses blanches, qui portaient chacune un cierge, et de deux beaux enfants en costume d'ange du moyen âge, corset d'or, ailes effilées, tunique d'argent, chevelure blonde et bouclée. Ces enfants portaient des corbeilles pleines de feuilles de roses; la professe, un lis de filigramme d'argent. C'était une femme très-grande, et, quoiqu'elle fût entièrement voilée, on jugeait à sa démarche qu'elle devait être belle. Elle s'avança avec assurance et s'agenouilla au milieu du chapitre sur un riche coussin. Ses quatre acolytes s'agenouillèrent dans un ordre quadrangulaire autour d'elle, et la cérémonie commença. Trenmor entendit murmurer autour de lui que c'était à coup sûr Pulchérie, dite la Zinzolina.

A l'autre extrémité de l'église, un autre spectacle commença. Le clergé vint au maître-autel étaler l'apparat de son cortége.

Des prélats s'assirent sur de riches fauteuils de velours, quelques capucins s'agenouillèrent humblement sur le pavé, de simples prêtres se tinrent debout derrière les Éminences, et le clergé officiant se montra le dernier en grand costume. Un cardinal, renommé par son esprit, célébra la messe. Un patriarche, réputé saint, prononça l'exhortation. Trenmor fut frappé du passage suivant:

«Il est des temps où l'Église semble se dépeupler, parce que le siècle est peu croyant, parce que les événements politiques entraînent la génération dans une voie de tumulte et d'ivresse. Mais, dans ce temps-là même l'Église remporte d'éclatantes victoires. Les esprits vraiment forts, les intelligences vraiment grandes, les coeurs vraiment tendres, viennent chercher dans son sein et sous son ombre, l'amour, la paix et la liberté que le monde leur a déniés. Il semble alors que l'ère des grands dévoûments et des grands actes de foi soit prête à renaître. L'Église tressaille de joie; elle se rappelle saint Augustin, qui, à lui seul, résuma et personnifia tout un siècle. Elle sait que le génie de l'homme viendra toujours s'humilier devant elle, parce qu'elle seule lui donnera sa véritable direction et son véritable aliment.»

Ces paroles, qui furent vivement approuvées par l'auditoire, firent froncer le sourcil de Trenmor. Il reporta ses regards sur la professe. Il eût voulu avoir l'oeil du magnétisme pour percer le voile mystérieux. Aucune émotion ne soulevait le moindre pli de ce triple rempart de lin. On eût dit de la statue d'Isis, toute d'albâtre ou d'ivoire.

Au moment solennel où, traversant la foule pressée sur son passage, la professe, sortant du chapitre, entra dans l'église, un murmure inexprimable d'émotion et de curiosité s'éleva de toutes parts. Un mouvement d'oscillation tumultueuse fut imprimé à la multitude, et toutes ces têtes, que Trenmor dominait de sa place, ondulèrent comme des flots. Des archers aux ordres du prélat qui présidait à la cérémonie, rangés sur deux files, protégeaient la marche lente de la professe. Elle s'avançait, accompagnée d'un vieux prêtre chargé du rôle de tuteur, et d'une matrone laïque, symbole de mère conduisant sa fille au céleste hyménée.

Elle monta majestueusement les degrés de l'autel. Le patriarche, revêtu de ses habits pontificaux, l'attendait, assis sur une sorte de trône adossé au maître-autel. Les parents putatifs restèrent debout dans une attitude craintive, et la professe, ensevelie sous ses voiles blancs, s'agenouilla devant le prince de l'Église.

«Vous qui vous présentez devant le ministre du Très-Haut, quel est votre nom? dit le pontife d'une voix grave et sonore, comme pour inviter la professe à répondre du même ton, et à proclamer son nom devant l'auditoire palpitant.

La professe se leva, et, détachant l'agrafe d'or qui retenait son voile sur son front, tous les voiles tombèrent à ses pieds, et sous l'éclatant costume d'une princesse de la terre, parée pour un jour de noces, sous les flots noirs d'une magnifique chevelure tressée de perles et nouée de diamants, sous les plis nombreux d'une gaze d'argent semée de blancs camélias, on vit rayonner le front et se dresser la taille superbe de la femme la plus belle et la plus riche de la contrée. Ceux qui, placés derrière elle, ne la reconnaissaient encore qu'à ses larges épaules de neige et à son port impérial, doutaient et se regardaient avec surprise; et, dans cette avide attente, un tel silence planait sur l'assemblée qu'on eût entendu l'imperceptible travail de la flamme consumant la cire odorante des flambeaux.

«Je suis Lélia d'Almovar, dit la professe d'une voix forte et vibrante, qui semblait vouloir tirer de leur sommeil éternel les morts ensevelis dans l'église.

--Êtes-vous fille, femme ou veuve? demanda le pontife.

--Je ne suis ni fille ni femme selon les expressions adoptées et les lois instituées par les hommes, répondit-elle d'une voix encore plus ferme. Devant Dieu, je suis veuve.»

A cet aveu sincère et hardi, les prêtres se troublèrent, et dans le fond du choeur on eût pu voir les nonnes éperdues se voiler la face ou s'interroger l'une l'autre, espérant avoir mal entendu.

Mais le pontife, plus calme et plus prudent que son timide troupeau, conserva un visage impassible, comme s'il se fût attendu à cette réponse audacieuse.

La foule resta muette. Un sourire ironique avait circulé à l'interrogation consacrée, car on savait que Lélia n'avait jamais été mariée et qu'Ermolao avait vécu trois ans avec elle. Si la réponse de Lélia offensa quelques esprits austères, du moins elle ne fit rire personne.

«Que demandez-vous, ma fille? reprit le cardinal, et pourquoi vous présentez-vous devant le ministre du Seigneur?

--Je suis la fiancée de Jésus-Christ, répondit-elle d'une voix douce et calme, et je demande que mon hymen avec le Seigneur de mon âme soit indissolublement consacré aujourd'hui.

--Croyez-vous en un seul Dieu en trois personnes, en son fils Jésus-Christ, Dieu fait homme et mort sur la croix pour...

--Je jure, répondit Lélia en l'interrompant, d'observer tous les préceptes de la foi chrétienne, catholique et romaine.»

Cette réponse, qui n'était pas conforme au rituel, ne fut remarquée que d'un petit nombre d'auditeurs; et durant tout le reste de l'interrogatoire, la professe prononça plusieurs formules qui semblaient renfermer de mystérieuses restrictions, et qui firent tressaillir de surprise, d'épouvante ou d'inquiétude une partie du clergé présent à la cérémonie.

Mais le cardinal restait calme, et son regard impérieux semblait prescrire à ses inférieurs d'accepter les promesses de Lélia, quelles qu'elles fussent.

Après l'interrogatoire, le pontife, se retournant vers l'autel, adressa au ciel une fervente prière pour la fiancée du Christ. Puis il prit l'ostensoir étincelant qui renferme l'hostie consacrée, et reconduisit la professe jusqu'à la grille du chapitre. Là, on avait dressé un élégant autel portatif en forme de prie-Dieu, sur lequel on plaça l'ostensoir. La professe s'agenouilla devant cet autel, la face découverte et tournée pour la dernière fois vers cette foule avide de la contempler encore.

En ce moment, un jeune homme qui, debout dans le coin d'une tribune, le dos appuyé à la colonne et les bras croisés sur la poitrine, ne semblait prendre aucune part à ce qui se passait, se pencha brusquement sur la balustrade; et, comme s'il sortait d'un lourd sommeil, il promena des regards hébétés sur la foule. Au premier instant, Trenmor seul le remarqua et le reconnut, mais bientôt tous les regards se portèrent sur lui; car, lorsque ses yeux eurent rencontré, comme par hasard, les traits de la professe, il montra une agitation singulière, et parut faire des efforts inouïs pour se tenir éveillé.

«Regardez donc le poëte Sténio, dit un critique qui le haïssait. Il est ivre, toujours ivre!

--Dites qu'il est fou, reprit un autre.

--Il est malheureux, dit une femme; ne savez-vous pas qu'il a aimé Lélia?»

La professe disparut un instant, et revint bientôt dépouillée de tous ses ornements, vêtue d'une tunique de laine blanche, ceinte d'une corde. Ses beaux cheveux déroulés étaient répandus en flots noirs sur sa robe de pénitente. Elle s'agenouilla devant l'abbesse, et en un clin d'oeil cette magnifique chevelure, orgueil de la femme, tomba sous les ciseaux et joncha le pavé. La professe était impassible; il y avait un sourire de satisfaction sur les traits flétris des vieilles nonnes, comme si la perte des dons de la beauté eût été une consolation et un triomphe pour elles.

Le bandeau fut attaché, le front altier de Lélia fut à jamais enseveli. «_Reçois ceci comme un joug_, chanta l'abbesse d'une voix sèche et cassée, _et ceci comme un suaire_, ajouta-t-elle en l'enveloppant du voile.

La camaldule disparut alors sous un drap mortuaire. Couchée sur le pavé entre deux rangées de cierges, elle reçut l'aspersion d'hysope, et entendit chanter sur sa tête le _De profundis_.

Trenmor regardait Sténio. Sténio regardait ce linceul noir étendu sur un être plein de force et de vie, d'intelligence et beauté. Il ne comprenait pas ce qu'il voyait, et ne donnait plus aucun signe d'émotion.

Mais quand la camaldule se releva et, sortant des livrées de la mort, vint, le regard serein et le sourire sur les lèvres, recevoir de l'abbesse la couronne de roses blanches, l'anneau d'argent et le baiser de paix, tandis que le choeur entonnait l'hymne _Veni sponsa Christi_, Sténio, saisi d'une terreur incompréhensible, s'écria à plusieurs reprises d'une voix étouffée: _Le spectre! le spectre!_... et il tomba sans connaissance.

Pour la première fois la professe fut troublée; elle avait reconnu cette voix altérée, et ce cri retentit dans son coeur comme un dernier effort, comme un dernier adieu de la vie. On emporta Sténio qui semblait en proie à un accès d'épilepsie. Les spectateurs avides, voyant chanceler Lélia, se pressèrent tumultueusement vers la grille, espérant assister à quelque scandale. L'abbesse, effrayée, donna aussitôt l'ordre de tirer le rideau; mais la nouvelle camaldule, d'un ton de commandement qui pétrifia et domina toute la communauté, démentit cet ordre et fit continuer la cérémonie. «Madame, dit-elle tout bas à la supérieure qui voulait insister, je ne suis point une enfant; je vous prie de croire que je sais garder ma dignité moi-même. Vous avez voulu me donner en spectacle. Laissez-moi achever mon rôle.»

Elle s'avança au milieu du choeur, où elle devait chanter une prière adoptée par le rituel. Quatre jeunes filles se préparèrent à l'accompagner avec des harpes. Mais, au moment d'entonner cet hymne, soit que sa mémoire vînt à la trahir, soit qu'elle cédât à l'inspiration, Lélia ôta l'instrument des mains d'une des joueuses de harpe, et, s'accompagnant elle-même, improvisa un chant sublime sur ces paroles du cantique de la Captivité:

«Nous nous sommes assises auprès des fleuves de Babylone, et nous y avons pleuré, nous souvenant de Sion.

«Et nous avons suspendu nos harpes aux saules du rivage.

«Quand ceux qui nous avaient emmenées en captivité nous ont demandé des paroles de cantique, et de les réjouir du son de nos harpes, en nous disant: «Chantez-nous quelque chose des cantiques de Sion,» nous leur avons répondu:

«Comment chanterions-nous le cantique de l'Éternel sur une terre étrangère?»

«Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite s'oublie elle-même!

«Que ma langue soit attachée à mon palais, si je ne me souviens de toi à jamais, et si je ne fais de Jérusalem l'unique sujet de ma réjouissance.

* * * * *

«O Éternel! tes filles se souviendront de leurs autels et de leurs bocages auprès des arbres verts sur les hautes collines!

* * * * *

«Babylone, qui vas être détruite, puisses-tu ne pas souffrir le mal que tu nous as fait!

* * * * *

«C'est pourquoi, vous, femmes, écoutez la parole de l'Éternel, et que votre coeur reçoive la parole de sa bouche. Enseignez vos filles à se lamenter, et que chacune apprenne à sa compagne à faire des complaintes... Car la mort est montée par nos fenêtres, elle s'est logée dans nos demeures... Qu'elles se hâtent, qu'elles prononcent à haute voix une lamentation sur nous, et que nos yeux se fondent en pleurs, et que nos paupières fassent ruisseler des larmes!»

Ce fut la dernière fois que Lélia fit entendre aux hommes cette voix magnifique à laquelle son génie donnait une puissance invincible. A demi agenouillée devant sa harpe, les yeux humides, l'air inspiré, plus belle que jamais sous le voile blanc et la couronne d'hyménée, elle fit une impression profonde sur tous ceux qui la virent. Chacun songea à sainte Cécile et à Corinne. Mais, parmi tous ceux-là, il n'y eut que Trenmor qui, du premier coup, comprit le sens douloureux et profond des versets sacrés que Lélia avait choisis et arrangés au gré de son inspiration, pour prendre congé de la société humaine, et lui signifier la cause de son divorce avec elle.

SIXIÈME PARTIE.

LIV.

LE CARDINAL.

«Eh bien, Madame, vos désirs seront réalisés plus tôt que nous ne l'aurions imaginé. La douloureuse maladie qui va vous enlever votre vénérable abbesse apportera ici de grands changements. Au milieu de toutes les mutations d'emplois et de dignités qui vont avoir lieu, il est difficile que vous ne rencontriez pas l'occupation que vous désirez, et qui convient à votre belle intelligence.

--Monseigneur, répondit Lélia, je ne réclame que les moyens de me rendre utile; mais ces moyens ne sont pas aussi simples que nous le pensions. Toute bonne intention rencontre certainement ici de nobles sympathies; mais elle y rencontre aussi des méfiances obstinées et une opposition funeste. Quiconque n'est pas la première n'est rien; et ce que j'ai à vous demander, Monseigneur, j'y ai bien réfléchi, c'est de n'être rien ou d'être la première.

--Vous parlez comme une reine, ma soeur, dit le cardinal en souriant; je voudrais pouvoir vous placer sur un trône; mais dans notre système électif je ne puis que vous faire franchir le plus rapidement possible les divers degrés de la hiérarchie.

--Ce n'est pas ainsi que je l'entends, Monseigneur. Je ne consentirai jamais à entrer en lutte avec de petits intérêts ou de petites passions. Vous m'accorderez bien que je ne suis nullement propre à un tel rôle.

--Je le comprends, Madame. Pour mon compte, je sais ce que j'ai eu à souffrir dans une carrière beaucoup plus large, et je conçois que vous reculiez devant des tracasseries d'intérieur. Mais êtes-vous bien dans la voie du devoir, chère soeur Annunziata, quand vous refusez le service de votre intelligence à la communauté dont vous faites partie? Vous ne le refusez pas absolument, j'entends bien; mais vous servirez les intérêts de l'Église, à condition que l'Église vous donnera la place la plus éminente dont elle puisse disposer en faveur d'une femme. Abbesse des Camaldules! mais, quelle que soit votre fierté, quelle qu'ait été votre position dans le monde, songez, Madame, que ce que vous demandez est quelque chose!

--C'est quelque chose si je suis capable de quelque bien; sinon, ce n'est rien du tout, Monseigneur. Est-ce donc la pourpre de votre vêtement qui vous élève au-dessus du commun des prêtres? Que voulez-vous que je fasse d'une croix d'or ou d'une crosse d'argent, si aucun moyen d'élever mon âme n'est attaché à ces frivoles joyaux? N'en ai-je pas possédé de plus riches, et, comme la plupart des femmes, ne pouvais-je pas me contenter de cette vanité?

--Il est vrai, Madame: aussi vous serez abbesse.

--Dites-moi que je le suis, Monseigneur; autrement je vous répondrai que je ne le serai jamais.

--Soeur Annunziata, vous êtes étrangement impérieuse!...

--Oui, Monseigneur, parce que j'ai pour le côté puéril et mesquin de ces choses tout le mépris que vous en avez eu vous-même. Je ne crains pas d'exiger ce qui peut m'être refusé; car aucun regret, aucune déception ne seront attachés pour moi à ce refus. Je ne suis pas venue ici pour ouvrir une carrière quelconque à mon ambition. J'y suis venue pour fuir le monde et vivre dans le recueillement. Je ne suis propre à aucun détail de ménage, à aucune occupation subalterne; je n'en veux pas, parce que je m'y conduirais mal, soit que j'y portasse un amour de l'ordre qui me rendrait toute contradiction insupportable, soit que je fusse capable de m'y endormir dans une nonchalance qui rétrécirait mes idées et abaisserait mon caractère. Vous ne voulez ni l'un ni l'autre, n'est-ce pas?

--Non, certes! répondit le prélat avec émotion. Cette grande intelligence et ce grand caractère me sont sacrés. Peut-être suis-je le seul à les comprendre. J'ai du moins la vanité de les avoir devinés le premier, et je surveille ces dons du ciel avec la jalousie d'un père ou d'un frère. Ce sont des trésors dont le Seigneur m'a rendu, pour ainsi dire, dépositaire, et dont il me demandera compte un jour. Je veillerai donc à ce qu'ils soient dépensés pour sa gloire. O Lélia! vous pouvez beaucoup; je le sais; aussi je ferai beaucoup pour vous, n'en doutez pas!

--Eh bien, quoi? dit Lélia.

--Vous serez aujourd'hui la seconde ici, et demain vous serez la première.

--C'est-à dire que je serai le ministre d'une volonté étrangère jusqu'à ce que la mort ait éteint cette volonté? Non, Monseigneur.

--Eh quoi! vous serez la dispensatrice des aumônes, la mère des pauvres, le refuge des affligés; vous pourrez répandre l'or à pleines mains sur les objets de votre sollicitude!...

--N'étais-je pas libre de le faire avant d'apporter ici mes richesses? N'ai-je pas fait tout le bien qu'on peut faire avec de l'argent? N'est-ce pas un plaisir sur lequel je suis blasée? D'ailleurs, quand même ce mode d'action charitable me conviendrait, l'emploi des richesses de ce couvent peut-il être jamais soumis à la décision de celle qui porte le titre de trésorière?

--L'abbesse elle-même ne peut disposer de rien sans l'aveu d'un conseil supérieur.

--Ce n'est donc pas là ce que je veux, Monseigneur, vous le savez bien. Je ne veux pas seulement donner du pain aux pauvres, je veux donner de l'instruction aux riches; je veux que leurs enfants reçoivent le pain de vie, c'est-à-dire des idées et des principes comme on ne s'est jamais avisé de les leur donner. Vous avez ouvert à leurs fils des écoles libérales, vous avez encouragé le développement de leur intelligence et poursuivi avec ardeur la moralisation de leurs travaux. Vous savez que je pourrais et que je saurais en faire autant pour leurs filles. Vous m'en avez donné l'idée; vous avez exigé du moi la promesse de m'y employer avec courage, dévoûment et persévérance. Mais vous savez mes conditions: point d'emploi intermédiaire, point de postulat entre le doux repos du rang le plus obscur et les soucis honorables du rang le plus élevé.

--Eh bien, Madame, vous serez abbesse, mais songez que nous jouons gros jeu; songez qu'à nous deux, ma soeur, nous faisons secrètement un schisme dans l'Église. L'Église, nous ne pouvons pas nous le dissimuler, ne comprend pas très-bien sa mission. Les clefs de saint Pierre ne sont pas toujours dans les mains les plus habiles. Je ne sais si elles ouvrent les portes du ciel, mais je crois qu'elles ferment les portes de l'Église, et qu'elles repoussent du catholicisme toute grandeur, toute lumière, toute distinction intellectuelle. Préoccupé du soin frivole et dangereux de garder dans leur intégrité la lettre des derniers conciles, on a oublié l'esprit du christianisme, qui était d'enseigner l'idéal aux hommes et d'ouvrir le temple à deux battants à toutes les âmes, en ayant soin de placer l'élite dans le choeur. On a, tout au contraire, agi de telle sorte que la plèbe grossière est assise au pied de l'autel, et que le patriciat intellectuel est debout à la porte, si bien à la porte qu'il se retire et ne veut plus rentrer. Nous deux, ma soeur, qui voulons replacer chacun à son rang, et subordonner l'ignorance aux conseils de la raison, la superstition aux enseignements de la vraie piété, pensez-vous que nous l'emporterons sur un corps aussi étroitement uni que cette coterie de malheur qu'il leur plaît d'appeler une Église?

--Je l'ignore absolument, Monseigneur; si je l'ai cru un instant, c'est que vous avez travaillé à me le faire croire.

--Eh quoi! vous ne me rassurez pas autrement, Madame? Je suis effrayé. Quelquefois mon âme succombe sous le poids des ennuis et de la crainte. Peut-être après une vie de travaux assidus et de fatigues desséchantes, me chasseront-ils comme un serviteur inutile, ou me tiendront-ils à l'écart comme un allié dangereux! Ne trouverai-je dans votre âme comme dans la mienne, à ces heures de triste pressentiment, que doute et langueur? Une grande et sainte amitié ne me consolera-t-elle pas des maux auxquels mon coeur est en proie?

La camaldule et le prélat se regardèrent fixement avec un calme qui jeta secrètement un peu d'effroi dans l'âme de l'un et de l'autre. Puis, comme deux aigles qui, avant de s'attaquer, ont hérissé leurs plumes et mesuré leurs forces, chacun resta sur la défensive. Lélia s'abstint de faire sentir au prince de l'Église qu'il s'agissait entre eux de relations plus sérieuses qu'il ne l'imaginait peut-être, et le cardinal comprit de reste que ni l'ambition de commander à ses compagnes ni l'admiration qu'il était, à plusieurs égards, en droit d'espérer d'elle, ne donnerait le change aux idées austères et aux froides résolutions de la religieuse. Il battit donc en retraite sur-le-champ, avec toute la prudence et la dignité d'un général habile; et, en vainqueur sage et courtois, Lélia feignit de n'avoir pas compris son attaque. Ce regard, échangé entre eux, avait suffi pour asseoir à tout jamais leur position relative. C'était le premier regard que, depuis un an de trouble et d'incertitude, le prince avait osé attacher sur les yeux noirs de Lélia. Jusque-là, il avait craint de perdre sa confiance et de la voir quitter le couvent. Désormais enchaînée, peut-être ambitieuse, elle lui avait semblé moins redoutable. Mais, au premier choc, il vit qu'à l'exemple des grands vaincus son orgueil augmentait dans les fers.

Monseigneur Annibal n'était point un homme ordinaire. S'il avait de fortes passions, il avait une grande âme pour les y loger. Les objets de sa convoitise pouvaient devenir, en tombant sous sa puissance, les objets de son mépris; mais ils pouvaient, en se refusant à ses atteintes, n'avoir point à craindre un lâche dépit. C'était l'homme de son temps, et nullement celui du passé; homme plein de vices et de grandeur, de faiblesses et d'héroïsme. Attaché aux biens et aux jouissances terrestres par l'éducation et par l'habitude, il avait pourtant l'instinct et le culte de l'idéal. Il n'y marchait pas par les droits chemins, cela n'était plus en son pouvoir; mais, au milieu d'une carrière désordonnée, le sentiment de l'avenir était venu comme une révélation prophétique s'emparer de lui et le pousser aux grandes choses. Les mauvaises ternissaient encore l'éclat de sa vie, mais elles ne l'entravaient pas. Quiconque ne voyait qu'une de ses faces pouvait le mépriser; mais Lélia, qui du premier coup d'oeil avait vu les deux, se méfiait de lui sans le craindre et l'estimait sans l'approuver.