Part 28
--S'il en est ainsi, s'écria Sténio en frappant sur la table, je l'enlève! ou plutôt je ne l'enlève pas, mais je la séduis! Que ce malheur retombe sur la tête des grands-parents. J'avais respecté l'innocence de la petite Claudia, je ne saurais respecter l'orgueil de la famille... Oui, je suis capable de l'épouser, afin de les faire rougir de l'alliance d'un poëte... Mais avec quoi la ferais-je vivre? Non, le ciel lui réserve un noble époux! Il est dans ses destins, quoi qu'il arrive, d'être princesse, à la grande édification de la cour et de la ville. Eh bien, puisque cette condition suprême lui est assurée, qu'elle profite donc de sa jeunesse et des avantages attachés à son rang! Cette fleur se conservera-t-elle intacte à l'ombre d'un cloître, pour aller orner l'écusson rouillé d'un vieux chevalier et se flétrir sous ses laides caresses? Ne faudra-t-il pas que, tôt ou tard, quelque page discret ou quelque habile confesseur... Déjà peut-être! Oh! l'ermite Magnus a choisi sa thébaïde bien près du couvent des Camaldules!... Si je le croyais, à l'instant même... Pardon, Pulchérie, mille idées folles se croisent dans mon cerveau. Peut-être m'as-tu versé trop de malvoisie ce soir; mais cette nuit ne se passera pas sans que j'aie accompli ou tenté du moins quelque joyeuse aventure. Voyons! tu vas me déguiser en femme, et nous invoquerons le comte Ory, de glorieuse mémoire. Ne sommes-nous pas en carnaval?
--Gardez-vous de songer à une telle folie, dit la Zinzolina effrayée; la moindre imprudence peut vous rendre suspect, et les Bambucci sont tout-puissants sur ce petit coin de terre qu'ils appellent leur _Etat_. Le prince, bien loin de marcher sur les traces de l'aimable épicurien son père, est un dévot farouche qui fait sa cour au pape au lieu de la faire aux femmes. S'il te croyait assez audacieux pour songer seulement à sa soeur, sois sûr qu'à l'instant même il te ferait arrêter. Tu n'es pas en sûreté ici, Sténio; tu n'es en sûreté nulle part maintenant sous notre beau ciel. Je te l'ai dit, il faut aller vers le nord pour échapper aux soupçons qu'a éveillés ton absence.
--Laisse-moi tranquille, Zinzolina, dit Sténio avec humeur, et garde tes considérations politiques pour un jour où le vin me portera au sommeil. Aujourd'hui il me porte aux grandes entreprises, et je veux être un héros de roman, tout comme un autre, une fois dans ma vie.
--Sténio! Sténio! dit Pulchérie en s'efforçant de le retenir, penses-tu qu'on ignore longtemps les motifs qui t'ont fait partir subitement il y a trois mois! Tu vois bien que tu ne peux me les cacher à moi-même; ne sais-je pas que tu as été te joindre à ces insensés qui ont voulu...
--Assez, Madame, assez! dit Sténio brusquement, vous m'avez assez fatigué de vos questions.
--Je ne t'en ai fait aucune, Sténio; cette cicatrice encore fraîche à ton front, cette autre à la main... Ah! malheureux enfant, tu ne cherchais que l'occasion de mourir. Le ciel ne l'a pas voulu, respecte ses arrêts, et ne va pas maintenant de gaieté de coeur...»
Sténio ne l'entendait pas, il était déjà sous le péristyle du palais, ne songeant qu'au projet téméraire qui s'était emparé de son imagination.
«Je t'en demande bien pardon, ô morale! s'écria-t-il en s'élançant dans les avenues sombres qui bordent les remparts de la cité; ô vertu! ô piété! ô grands principes exploités par les intrigants au détriment des niais! je vous demande pardon si je vais affronter vos anathèmes. Vous avez fait le vice aimable, vous avez travaillé par vos rigueurs à réveiller nos sens blasés, à aiguillonner, par l'attrait du mystère et du danger, nos passions amorties. O intrigue! ô hypocrisie! ô vénalité! vous voulez trafiquer de la jeunesse et de la beauté, et, comme vous régnez sur l'univers, vous êtes sûres d'en venir à vos fins. Vous nous déclarez la guerre et vous nous forcez au crime, nous autres qui avons des droits naturels sur les trésors que vous nous ravissez! Eh bien! qu'il en soit de la morale comme d'une chance de la guerre. A vous seules n'appartiendra pas le pouvoir de flétrir l'innocence et de ravir le bonheur. Nous mettons notre enjeu dans la balance, et la beauté doit choisir entre nous... Et comme la beauté prend le parti de nous accepter les uns et les autres, de connaître avec nous le plaisir, avec vous la richesse... ô société! que le crime retombe sur toi, sur toi seule qui nous places entre le mépris de tes lois, l'oppression de tes privilégiés et l'avilissement de tes victimes!»
Pulchérie, inquiète, s'était avancée sur le balcon. Elle suivit de l'oeil pendant longtemps le feu de son cigare, qui s'éloignait rapide et décrivant des lignes capricieuses dans les ténèbres. Enfin la rouge étincelle s'éteignit dans la nuit profonde, le bruit des pas sur le pavé se perdit dans l'éloignement, et Pulchérie resta sous l'impression d'un pressentiment sinistre. Il lui sembla qu'elle ne devait jamais revoir Sténio. Elle regarda longtemps son poignard qu'il avait oublié sur la table, et tout à coup elle le cacha précipitamment. Ce poignard était revêtu d'emblèmes mystérieux, signes de ralliement pour ceux qui le portaient. On venait de sonner à la porte de son boudoir, et Pulchérie avait reconnu à l'ébranlement timide de la cloche, ainsi qu'au frôlement discret d'une robe de moire, la visite clandestine d'un prélat.
LII.
LE SPECTRE.
Une nuit a suffi à Sténio pour explorer et se rendre familiers les alentours du monastère, le sentier escarpé qui communique de la terrasse au sommet de la montagne, sentier périlleux, qu'un amant passionné ou un froid libertin peut seul franchir sans trembler, et l'autre sentier, non moins dangereux, qui du cimetière s'enfonce dans les sables mobiles du ravin. Déjà Sténio a corrompu une des tourières, et déjà la jeune Claudia sait que, la nuit suivante, Sténio l'attendra sous les cyprès du cimetière.
La petite princesse n'a jamais compris le sens moral et sérieux de ces coutumes dévotes dont elle se montre depuis quelque temps rigide observatrice. Blessée de la froide raison de Sténio, elle s'est jetée d'elle-même au couvent, et se plaît à publier sa résolution d'y prendre le voile. Peut-être, au fond de son âme exaltée, ce désir a-t-il quelque chose de sincère; mais il est bien loin d'y être contemplé par elle-même avec le même courage que la jeune fille en met à le proclamer. Il y a dans ces âmes tendres et faibles deux consciences: l'une qui appelle les résolutions fortes, l'autre qui les repousse et qui, après les avoir accueillies en tremblant, espère que la destinée viendra en détourner l'accomplissement. Un peu de vanité satisfaite par les regrets et les prières adulatrices de son entourage, beaucoup de dépit contre Sténio, et le désir, après avoir eu à rougir de sa faiblesse, de faire croire à sa force, tels étaient les éléments de sa vocation. Mais cette fierté n'était pas bien robuste: l'exaltation religieuse était, chez elle comme chez Sténio, une poésie plutôt qu'un sentiment, et son frère, élevé par des jésuites, savait fort bien que le plus sûr moyen de mettre fin à ce caprice, c'était de ne pas le contrarier.
Le billet de Sténio surprit Claudia dans un premier jour d'ennui. Déjà le parti pris par la fille de Bambucci, de se consacrer à Dieu, avait produit tout son effet et jeté tout son éclat. On n'en parlait presque plus dans la ville, et par conséquent à la grille du parloir. Les religieuses semblaient compter sur la réalisation de ce projet. Le confesseur, bien averti par le prince, y poussait sa pénitente avec une ardeur qui commençait à l'épouvanter. L'audace de Sténio excita donc plus de joie que de colère, et l'on refusa le rendez-vous, certaine que Sténio ne s'y rendrait pas moins... et quand l'heure fut venue, on résolut d'y aller pour l'accabler de mépris et humilier son insolence. Le coeur était palpitant, la joue brûlante, la marche incertaine et pourtant rapide... La nuit était sombre.
Le cimetière des Camaldules était d'une grande beauté. Des cyprès et des ifs monstrueux dont la main de l'homme n'avait jamais tenté de diriger la croissance couvraient les tombes d'un rideau si sombre qu'on y distinguait à peine, en plein jour, le marbre des figures couchées sur les cercueils, de la pâleur des vierges agenouillées parmi les sépultures. Un silence terrible planait sur cet asile des morts. Le vent ne pouvait pénétrer l'épaisseur mystérieuse des arbres; la lune n'y dardait pas un seul rayon; la lumière et la vie semblaient s'être arrêtées aux portes de ce sanctuaire, et, si on essayait de le traverser, c'était pour rentrer dans le cloître ou pour s'arrêter au bord d'un ravin plus silencieux et plus désolé encore.
«A la bonne heure, dit Sténio en s'asseyant sur une tombe et en posant à terre sa lanterne sourde, ce cimetière me convient mieux que ce que j'ai aperçu de l'intérieur lambrissé et parfumé du couvent. J'aime chaque chose en son lieu: le luxe et la mollesse chez les courtisanes; l'austérité, la mortification chez les religieuses.»
Et il attendit avec patience l'arrivée de Claudia, tout aussi certain qu'elle l'avait été à son égard de son exactitude au rendez-vous.
L'entreprise de Sténio n'était pas sans danger; il le savait fort bien. Brave avec sang-froid, mais sentant que, pour goûter sans mélange le plaisir de cette aventure, il fallait être brave jusqu'à la témérité, il avait souvent vidé durant le souper la coupe d'or où la belle main de Pulchérie faisait pétiller pour lui un vin capiteux. Agité d'une demi-ivresse, il avait achevé de s'exalter dans une course rapide et pénible à travers les obstacles et les précipices de la route. Appuyé sur le marbre glacé du tombeau, il sentait la terre se dérober sous ses pieds et ses pensées tourbillonner dans son cerveau comme dans un songe. Tout à coup une forme blanche qu'il avait prise pour une statue, et qui était agenouillée de l'autre côté du cénotaphe, se leva lentement; et comme elle semblait s'appuyer sur le marbre pour s'aider, une main, plus froide encore que ce marbre, se posa sur celle de Sténio et lui arracha un cri involontaire. Alors l'ombre se dressa tout entière devant lui.
«Claudia!» s'écria-t-il imprudemment. Mais aussitôt cette ombre lui paraissait plus grande que Claudia; il se hâta de diriger sur elle la clarté de sa lanterne; et, au lieu de celle qu'il attendait, il vit Lélia pâle comme la mort, et tout enveloppée de voiles blancs comme d'un linceul. Sa raison s'égara.
--Un spectre! un spectre!...» murmura-t-il d'une voix étouffée, et, laissant tomber son flambeau, il s'enfuit au hasard dans les ténèbres.
A l'heure où l'horizon blanchit, il revint un peu à lui-même, et regarda avec un effroi mêlé de honte en quel lieu il se trouvait. Il reconnut le petit lac à l'autre rive duquel la cellule de l'anachorète Magnus s'ouvrait sur les flancs abrupts du rocher. Les vêtements de Sténio étaient souillés par le sable et l'humidité, ses mains ensanglantées par les ronces et les agaves. Son épée brisée était dans sa main, et ses cheveux se hérissaient encore sur son front; car il restait sous l'impression d'une vision terrible. A cette fièvre délirante Sténio sentit succéder un accablement profond. Le souvenir confus d'une fuite pleine d'épouvante et d'une lutte désespérée avec des êtres inconnus, insaisissables, flottait dans sa pensée, tantôt comme un rêve, tantôt comme un fait si récemment accompli que sa terreur et son angoisse n'étaient pas encore dissipées. Les premières lueurs de l'aube montaient lentement et semblaient ramper sur les escarpements du ravin; elles jouaient avec la brume qui s'exhalait du marécage en flocons blancs et diaphanes. On eût dit une troupe de cygnes géants qui s'élevaient avec majesté au-dessus des eaux. Ce beau spectacle ne produisit qu'une impression pénible sur les sens bouleversés de Sténio; l'incertitude de la lumière matinale prêtait aux objets des formes vagues et trompeuses. Le vent, qui dispersait et chassait les vapeurs, donnait l'apparence du mouvement aux objets inanimés. Longtemps Sténio resta l'oeil hagard et fixé sur un bloc de rochers qu'il avait pris toute la nuit pour un monstre fantastique vomi à ses pieds par les ondes. Il n'osait détourner la tête de peur de retrouver au-dessus de lui le squelette gigantesque qui, toute la nuit, avait étendu ses bras décharnés pour le saisir. Quand il l'osa, il vit un sapin desséché et déraciné à moitié qui pendait sur le lac, et aux branches mortes duquel la brise balançait une flottante chevelure de pampre.
Quand le jour fut tout à fait venu, Sténio, humilié de son égarement, s'avoua qu'il ne pouvait plus supporter l'excitation du vin, et se promit de ne plus s'exposer à perdre la raison. «Tant que l'homme, pensa-t-il, conserve assez de sens pour se faire sauter la tête, ou pour avaler une forte dose d'opium, il n'a rien à craindre de la souffrance ou de l'épuisement; mais il peut perdre, dans la folie, l'instinct du suicide, et faire longtemps horreur et pitié aux autres hommes. Si je croyais qu'un tel sort pût m'être réservé, je me plongerais à l'instant même ce reste d'épée dans la poitrine...»
Il se calma par l'idée qu'on ne pouvait survivre au retour d'un accès semblable à celui qu'il venait de subir. Il ne se souvenait pas d'avoir éprouvé de telles angoisses. Il avait vu naguère ses amis et ses compagnons expirer sur un champ de carnage. Il était tombé sous leurs cadavres palpitants, et le sang d'Edméo avait coulé sur lui. Rien dans la réalité n'avait été aussi affreux que ce cauchemar durant lequel il venait de perdre le sentiment de sa puissance et la conscience de sa volonté.
Il chercha les fragments de son épée et les ensevelit dans les flots du lac; puis, réparant son désordre, il se traîna à l'ermitage. Les hôtes étaient absents. Sténio se jeta sur la natte du cénobite, et s'endormit vaincu par la fatigue.
Quand il s'éveilla, l'ermite était près de lui. La vue de cet homme infortuné qui avait aimé Lélia, et dont l'amour avait toujours été repoussé par elle avec aversion, excitait chez Sténio je ne sais quelle satisfaction maligne et cruelle, qu'il ne pouvait se défendre de manifester.
«Mon père, dit-il, j'en demande pardon à votre sainte retraite; mais, tout en dormant sur cette couche virginale, j'ai rêvé d'une femme... et précisément d'une femme qui ne nous a été indifférente ni à l'un ni à l'autre...»
L'angoisse se peignit sur les traits de Magnus.
«Mon fils, dit-il avec une grande douceur, ne réveillons pas des souvenirs que la mort a rendus plus graves encore qu'ils n'étaient.
--La mort! Quelle mort? s'écria Sténio, dont la pensée se reporta aussitôt sur la vision qu'il avait eue la veille dans le cimetière des Camaldules.
--Lélia est morte, vous le savez bien, dit l'ermite d'un air d'égarement qui démentait son calme affecté.
--Oh! oui, _Lélia est morte!_ reprit Sténio, qui brûlait d'apprendre la vérité, mais qui ne voulait interroger le prêtre que par des sarcasmes; _bien morte! tout à fait morte!_ C'est un vieux refrain, à nous deux bien connu; mais, si elle n'est pas mieux morte cette fois que l'autre, nous courons risque, vous, mon père, de dire encore bien des _oremus_ à cause d'elle; moi peut-être, de lui adresser encore quelque madrigal.
--_Lélia est morte_, dit Trenmor d'un ton ferme et incisif qui fit pâlir Sténio.»
Debout au seuil de la grotte, il avait entendu les âcres plaisanteries du jeune homme. Il ne put les supporter, et prit la première occasion venue de les faire cesser.
--Elle est morte, continua-t-il, et peut-être aucun de nous ici n'est parfaitement pur de ce meurtre devant Dieu, car aucun de nous n'a connu ni compris Lélia...»
Il parlait ainsi dans un sens symbolique: Sténio le prit à la lettre. Il baissa la tête pour cacher son trouble, et, changeant brusquement de conversation, il ne tarda pas à prendre congé de ses hôtes. Il se hâta de retourner en plein jour à la ville, craignant l'approche de la nuit, et sentant qu'il ne pouvait pas gouverner son imagination mortellement frappée. Il fit allumer cent bougies, et envoya chercher tous ses anciens compagnons de débauche, afin de passer la nuit dans l'étourdissement de la joie. Ce remède ne lui réussit pas. Cent fuis il crut voir apparaître le spectre au fond des glaces qui resplendissaient aux panneaux de la salle. La voix de Pulchérie le faisait tressaillir, et, quoiqu'il ne portât pas une seule fois le vin à ses lèvres, ses amis le crurent ivre, car ses yeux étaient effarés et ses paroles incohérentes. Depuis ce moment, la raison de Sténio ne fut jamais bien saine, et ses manières devinrent si étranges, ses habitudes si fantasques, que la solitude se fit autour de lui.
LIII.
SUPER FLUMINA BABYLONIS.
«Prends ta couronne d'épines, ô martyre! et revêts ta robe de lin, ô prêtresse! car tu vas mourir au monde et descendre dans le cercueil. Prends ta couronne d'étoiles, ô bienheureuse! et revêts ta robe de noces, ô fiancée! car tu vas vivre pour le ciel et devenir l'épouse du Christ.»
Ainsi chantent en choeur les saintes filles du monastère lorsqu'une soeur nouvelle leur est adjointe par les liens d'un hymen mystique avec le Fils de Dieu.
L'église est parée comme aux plus beaux jours de fête. Les cours sont jonchées de roses effeuillées, les chandeliers d'or étincellent au tabernacle, la myrrhe et le benjoin pétillent et montent en fumée sous la blanche main des jeunes diacres. Les tapis d'Orient se déroulent en lames métalliques et en moelleuses arabesques sur les marbres du parvis. Les colonnes disparaissent sous les draperies de soie que la chaude haleine de midi soulève lentement, et de temps à autre, parmi les guirlandes de fleurs, les franges d'argent et les lampes ciselées, on aperçoit la face ailée d'un jeune séraphin de mosaïque, qui se détache sur un fond d'or étincelant, et semble se disposer à prendre sa volée sous les voûtes arrondies de la nef.
C'est ainsi qu'on pare et qu'on parfume l'église de l'abbaye lorsqu'une novice est admise à prendre le voile et l'anneau sacré. En approchant du couvent des Camaldules, Trenmor vit la route et les abords encombrés d'équipages, de chevaux et de valets. Le baptistère, grande tour isolée qui s'élevait au centre de l'édifice, remplissait l'air du bruit de ses grosses cloches, dont la voix austère ne retentit qu'aux solennités de la vie monacale. Les portes des cours et celles de l'église étaient ouvertes à deux battants, et la foule se pressait dans le parvis. Les femmes riches ou nobles de la contrée, toutes parées et bruyantes, et les silencieux enfants d'Albion, toujours et partout assidus à ce qui est spectacle, occupaient les tribunes et les places réservées. Trenmor pensa bien que ce n'était pas le moment de demander à voir Lélia. Il y avait trop d'agitation et de trouble dans le couvent pour qu'il fût possible de pénétrer jusqu'à elle. D'ailleurs, toutes les portes des cloîtres intérieurs étaient sourdes; les chaînes des sonnettes avaient été supprimées; des rideaux de tapisserie couvraient toutes les fenêtres. Le silence et le mystère qui régnaient sur cette partie de l'édifice contrastaient avec le bruit et le mouvement de la partie extérieure abandonnée au public.
Le proscrit, forcé de se dérober aux regards, profita de la préoccupation de la foule pour se glisser inaperçu dans un enfoncement pratiqué entre deux colonnes. Il était près de la grille qui séparait la nef en deux, et sur laquelle une magnifique tenture de Smyrne abaissait un voile impénétrable.
Forcé d'attendre le commencement de la cérémonie, il fut forcé aussi d'entendre les propos qui se croisaient autour de lui.
«Ne sait-on point le nom de la professe? dit une femme.
--Non, répondit une autre. Jamais on ne le sait avant que les voeux soient prononcés. Autant les camaldules sont libres à partir de ce moment, autant leur règle est austère et effrayante durant le noviciat. La présence du public à leurs ordinations ne soulève pas le plus léger coin du mystère qui les enveloppe. Vous allez voir une novice qui changera de costume sous vos yeux, et vous n'apercevrez pas ses traits. Vous entendrez prononcer des voeux, et vous ne saurez pas qui les ratifie. Vous verrez signer un engagement, et vous ne connaîtrez pas le nom de la personne qui le trace. Vous assisterez à un acte public, et cependant nul dans cette foule ne pourra rendre compte de ce qui s'est passé, ni protester en faveur de la victime si jamais elle invoque son témoignage. Il y a ici, au milieu de cette vie si belle et si suave en apparence, quelque chose de terrible et d'implacable. L'inquisition a toujours un pied dans ces sanctuaires superbes de l'orgueil et de la douleur.
--Mais enfin, objecta une autre personne, on sait toujours à peu près d'avance dans le public quelle est la novice qui va prononcer ses voeux. Du moins on le découvre, pour peu qu'on s'y intéresse.
--Ne le croyez pas, lui répondit-on; le chapitre met en oeuvre toute la diplomatie ecclésiastique pour faire prendre le change aux personnes intéressées à empêcher la consécration. Le secret est facile à garder derrière ces grilles impénétrables. Il y a certain amant ou certain frère qui a usé ses genoux à invoquer les gardiennes de ces murs, et qui a perdu ses nuits à errer à l'entour un an encore après que l'objet de sa sollicitude avait pris le voile, ou avait été transféré secrètement dans un autre monastère. Cette fois, il paraît qu'on a redoublé de précautions pour empêcher le nom de la professe d'arriver à l'oreille du public. Les uns disent qu'elle a fait un noviciat de cinq ans, et d'autres pensent (à cause de ce bruit précisément) qu'elle n'a porté le voile de lin que pendant quelques mois. La seule chose certaine, c'est que le clergé s'intéresse beaucoup à elle, que le chapitre de l'abbaye compte sur des dons magnifiques, et qu'il y aurait beaucoup d'obstacles à sa profession religieuse si on ne les avait habilement écartés.
--Il court à cet égard des bruits extraordinaires, dit la première interlocutrice: tantôt on dit que c'est une princesse de sang royal, tantôt on dit que ce n'est qu'une courtisane convertie. Il y en a qui pensent que c'est la fameuse Zinzolina, qui fit tant de bruit l'an passé à la fête de Bambucci. Mais la version qui mérite le plus de foi, c'est que la professe d'aujourd'hui n'est autre que la princesse Claudia Bambucci elle-même.
--On assure, reprit une autre en baissant la voix, que c'est un acte de désespoir. Elle était éprise du beau prince grec Paolaggi, qui a dédaigné son amour pour suivre la riche Lélia au Mexique.
--Je sais de bonne part, dit un nouvel interlocuteur, que la belle Lélia est dans les cachots de l'inquisition. Elle était affiliée aux carbonari.
--Eh! non, dit un autre, elle a été assassinée à la Punta-di-Oro.»
Les premières fanfares de l'orgue interrompirent cette conversation. Aux accords d'un majestueux _introït_, le vaste rideau de la nef se sépara lentement et découvrit les profondeurs mystérieuses du chapitre.
La communauté des Camaldules arriva par le fond de l'église et défila lentement sur deux lignes, se divisant vers le milieu de l'enceinte et allant par ordre prendre place à la double rangée de stalles du chapitre. Les religieuses proprement dites parurent les premières. Leur costume était simple et superbe; sur leur robe, d'une blancheur éclatant, tombait du sein jusqu'aux pieds le scapulaire d'étoffe écarlate, emblème du sang du Christ; le voile blanc enveloppait la tête; le voile de cérémonie, également blanc et fin, couvrait tout le corps d'un manteau diaphane et traînait majestueusement jusqu'à terre.
Après celles-ci marchaient les novices, troupeau svelte et blanc, sans pourpre et sans manteau. Leurs vêtements moins traînants laissaient voir le bout de leurs pieds nus chaussés de sandales, et l'on assurait que la beauté des pieds n'était pas dédaignée parmi elles; c'était le seul endroit par où elles pussent briller, le visage même étant couvert d'un voile impénétrable.