Part 25
Ces entretiens furent interrompus par la voix des chefs. Tous les initiés furent invités à donner leurs votes pour l'élection d'un chef suprême. Le casque d'airain d'un ancien preux, détaché d'un des trophées qui ornaient la muraille, servit d'urne pour recueillir les billets; et, après toutes les épreuves accomplies avec la plus religieuse gravité, le nom de Valmarina fut proclamé avec enthousiasme.
Alors Valmarina se leva et dit:
«Grâces vous soient rendues pour ces marques de confiance et d'affection; mais je n'ai pas droit à tant d'estime. Pour vous commander, il faut un homme dont toute la vie soit sans reproche, et ma jeunesse n'a pas été pure. J'ai déjà refusé dans trois assemblées l'honneur que vous me faites. Je refuse encore. Mes fautes ne sont point expiées.»
Le plus éminent le plus respectable parmi ceux qui portaient dans l'assemblée le titre de pères et de tuteurs se leva aussi tôt et répondit:
«Valmarina, mes cheveux blancs et les cicatrices qui sillonnent mon front me donnent le droit de te reprendre. Ton refus obstiné est une plus grande faute que toutes celles dont le peux t'accuser. Quoique nous ignorions à quelle race et à quel culte tu appartiens, quoique tu fasses la guerre avec nous aux princes des prêtres et aux pharisiens, nous te voyons exercer les vertus chrétiennes avec une persévérance qui nous frappe de respect, et nul d'entre nous ne s'est jamais arrogé le droit de t'interroger sur les principes qui sont la source de tes vertus. Cependant aujourd'hui je me crois autorisé à te dire que ton humilité approche du fanatisme. Tu nous as montré le coeur d'un guerrier, ne baisse donc pas le front comme un moine. Tu as déjà souffert le martyre pour notre cause, tu as langui dans l'exil, tu as subi la torture des cachots, tu as sacrifié tous tes biens, tu as sans doute immolé toutes tes affections; car tu vis seul et austère comme un saint des anciens jours. Ne te suicide donc pas comme un pénitent. Si ta jeunesse a été souillée de quelque faute, sans doute il n'est ici personne qui ne soit prêt à l'excuser; car aucun de nous n'est sans péché, et aucun de nous ne peut se vanter d'avoir racheté les siens par des actions aussi grandes que les tiennes. Au nom de cette assemblée et en vertu des pouvoirs que me donnent mon âge et le rang dont on m'a honoré dans cette enceinte, j'exige que tu acceptes le commandement que nos voix viennent de te décerner.»
Des acclamations passionnées accueillirent ce discours. Valmarina resta sombre, pâle et morne.
«Père, tu me fais souffrir gratuitement, dit-il quand l'agitation eut cessé; je ne puis me soumettre à ce pouvoir que je révère en toi. Je ne puis céder à cette sympathie qui m'honore de la part de mes frères... Je me retirerai du sein de cette assemblée, j'irai combattre isolément pour notre cause plutôt que d'accepter un commandement, un titre, une distinction quelconque. Je ne suis pas catholique; car j'ai fait un voeu tel qu'aucun successeur du Christ ne peut m'en délier.
--Eh bien! nous le trancherons avec l'épée, reprit le vieux prince, et tu rompras ton voeu. L'homme ne peut pas être juge de ses devoirs pour l'avenir. Tel engagement lui paraît saint et méritoire aujourd'hui, qui demain peut être puéril ou coupable. Souvent il y a piété et sagesse à se rétracter, tandis qu'il y aurait démence ou lâcheté à persévérer dans une résolution insensée. Tu nous as prouvé que tu nous étais nécessaire: tu ne peux plus nous manquer sans nous être nuisible. Songes-y..... Si nous n'étions sûrs de ta vertu comme de la clarté du soleil, si tu ne nous étais cher comme l'enfant de nos entrailles, ta conduite aujourd'hui pourrait ressembler à une défection pour notre cause ou à de l'antipathie pour nos personnes.
--Eh bien, prenez-le comme vous voudrez!» répondit Trenmor d'un ton farouche et sans se lever. Chacun se regarda avec surprise. Jamais son front calme n'avait été chargé de ce sombre nuage, jamais son sourcil ne s'était contracté ainsi dans la colère, jamais cette sueur froide n'avait baigné ses tempes, et jamais sa bouche n'avait pâli et tremblé dans l'angoisse d'une si douloureuse émotion.
De véhémentes discussions s'élevèrent: les uns accusaient le prince de *** d'avoir manifesté un soupçon outrageant pour Trenmor; d'autres défendaient l'intention du vieux prince et appuyaient son avis. Plusieurs insistaient pour qu'on respectât les répugnances de Valmarina; la plupart, pour qu'on s'obstinât à les vaincre.
Valmarina fit cesser ces divisions en se levant pour demander la parole. Aussitôt le silence se rétablit.
«Vous m'y contraignez, dit-il d'un air sombre; j'obéis à la volonté implacable du destin qui vient de parler par la bouche du ce vieillard. Dieu m'est témoin pourtant que j'avais acheté par de grands travaux et de terribles expiations le droit du cacher mon secret, et d'échapper à la honte que vous m'infligez. Mais il en est ainsi dans cette société impitoyable. Il n'est pas de refuge contre les arrêts que les hommes ont une fois prononcés. Il n'est pas de repentir efficace, pas de réparation admissible. Vous avez rêvé la justice et vous avez inventé le châtiment: vous avez oublié la réhabilitation, car vous n'avez pas cru l'homme corrigible. Vous avez prononcé sur lui une condamnation que Dieu dans sa perfection et sa toute-puissance n'aurait pas le droit de prononcer sur la faiblesse humaine!...
--Maudis la société qui protège les tyrans et asservit les hommes libres, interrompit vivement un des anciens; mais n'outrage pas les réformateurs que toi-même as convoqués ici pour détruire le mal et ramener la vertu sur la terre. Il est possible que, produits par cette société corrompue, nous ayons gardé malgré nous quelques-uns de ces mêmes préjugés que nous venons combattre. Mais sache que nous avons la force de les vaincre quand il s'agit de reconnaître un mérite éclatant comme le tien. Garde ton secret, nous ne voulons pas l'entendre.» Les applaudissements recommencèrent.
«Et pourtant, reprit le pénitent, le doute s'est glissé parmi vous; et, si je garde mon secret, le ver rongeur du doute peut faire ici de larges trouées. Hélas! non, nul homme n'a le droit d'avoir un secret, et le moment est venu de confesser le mien. J'avais cru que l'amertume de ce calice pourrait être détournée; je m'étais abusé. Je dois à la cause que nous servons de prouver que je ne suis pas digne de la servir avec éclat; autrement, ceux d'entre vous qui m'estiment le plus s'imaginent que je me crois au-dessus de cette cause, et que, dans un sentiment d'orgueil fanatique, je méprise les gloires humaines. Non! je ne les méprise pas, je n'ai pas le droit de les mépriser. Je les regarde comme la sainte et désirable couronne des héros et des martyrs. Mais ma main est impure et ne peut soutenir une palme. Je n'attendrai pas que les hommes portent sur moi cet arrêt. Je dois le prononcer moi-même! Ce n'est pas que je craigne les hommes; le jugement des plus grands et des plus purs d'entre vous ne m'épouvante pas, car mon coeur est sincère et mon crime est expié. Mais je respecte la cause, et ce que je crains, c'est de lui faire tort en me laissant proclamer son représentant. Ma destinée n'est pas de travailler pour une récompense terrestre. Vous pouvez bien admettre qu'il est des fautes que le ciel seul peut absoudre, des infortunes dont la mort seule peut délivrer.... Au reste, vous allez en juger... Un soir d'hiver, il y a dix ans environ, le seigneur de ce château accorda l'hospitalité à un misérable...
--A un infortuné qui se traînait seul et fatigué parmi nos forêts, interrompit Edméo, qui se leva d'un air inspiré, et qui, imposant son enthousiasme à l'assemblée, fut écouté à la place de Valmarina. Le seigneur de ce château était mon oncle, comme vous savez tous, un des seigneurs les plus riches de ces contrées. C'était un philosophe, un coeur généreux, passionné pour les grandes choses, ami de jeunesse d'Alfieri, disciple de Rousseau, partisan de la liberté, et ne nourrissant qu'une pensée, qu'un espoir, celui de voir sa patrie recouvrer son indépendance et son unité. Il passait parmi le vulgaire pour un exalté, pour un fou. Il accueillit le proscrit qui frappait à sa porte, il le fit asseoir à sa table, il l'écouta sous le manteau du foyer domestique, antique sanctuaire de la famille, symbole de l'inviolable hospitalité. Il apprit tous ses secrets... (ces secrets que l'on veut vous révéler et que vous ne voudrez pas entendre), et les ensevelit dans son coeur. Il s'entretint avec lui des principes sacrées de la morale et de la justice humaine, en remontant jusqu'aux grandes causes, à l'essence de la justice et de la bonté divines; et le soleil pâle et tardif des matinées d'hiver les surprit devant l'âtre, parlant encore et ne songeant point à se séparer. Alors le proscrit voulut partir, son hôte le retint ce jour-là et les jours suivants; et le proscrit, malgré sa tristesse et sa retenue, ne partit point. Mon oncle s'y opposa avec des prières irrésistibles.
«Trois mois après, le seigneur mourut et légua ses châteaux, ses terres, toute son immense fortune au proscrit; déshéritant son neveu, frivole enfant qui jouissait d'ailleurs d'une assez grande aisance, et qui ne pouvait faire un noble usage des biens considérables placés en de meilleures mains. L'étranger accepta ce legs, et le préserva des rapines et des intrigues qui veillent toujours au chevet des moribonds. Mais trois mois après, il vint rapporter au neveu dépouillé les titres des propriétés et la clef des trésors de son oncle.--Enfant, lui dit-il, je trahis la volonté d'un mourant, et je remets peut-être en de mauvaises mains la précieuse subsistance de mille familles. Peut-être, si j'avais toujours vécu dans le sentiment du devoir, aurais-je le droit et le courage aujourd'hui de faire de cette fortune le seul noble usage auquel elle puisse être attribuée. Mais, comme toi, j'ai usé ma jeunesse dans le désordre; et, puisque Dieu m'en a retiré, je puis croire que son intention est de t'en retirer aussi et de t'éclairer sur les vrais devoirs. En tous cas, je ne puis remplir envers toi le rôle de la Providence, je ne suis ni ton parent ni ton ami, mais seulement ton débiteur.
«Et, disant ainsi, cet homme disparut, se dérobant à mes remercîments et à mes instances. Je ne le revis que l'année suivante. Il me pria de secourir de nobles infortunes qui n'étaient pas les siennes, et, quoiqu'il vécût dans l'indulgence, il ne voulut jamais accepter rien pour lui-même...
--Puisque vous avez dit mon histoire, je dirai la vôtre, interrompit Valmarina. Mais, qui ne la sait point ici? Toi, Sténio, nouvel adepte, apprends la source des richesses qu'on me voit répandre pour féconder le sillon sacré. C'est la vertu de ce jeune homme, à peine plus âgé que toi de quelques années, de ce jeune homme qui jusqu'à seize ans vécut dans l'ignorance du rôle sublime que le ciel lui réservait, et dont l'instinct dormait au fond de son coeur. Tu n'as vu en lui qu'un rêveur ordinaire. C'est ici que les grandes vertus et les grandes actions, cachées aux yeux d'un monde qui ne les comprendrait pas, éclatent sans faste et sans ostentation, au sein d'une famille d'élus dont le suffrage console et n'enivre pas comme la louange banale du vulgaire. C'est qu'ici nui n'a rien à envier à la gloire d'autrui. Chacun a fourni ses titres et subi son épreuve...
--De toi seul nous nous ne savons rien, enfant, dit le vieillard à Sténio; mais de toi, à cause du parrain qui vient de te présenter au baptême, nous attendons beaucoup; sois attentif aux dernières révélations qui vont t'être faites ainsi qu'à tes jeunes frères. Cette assemblée va décider de grandes choses.
* * * * *
L'assemblée se sépara après avoir reçu et enregistré tous les serments. La tâche fut distribuée à chacun suivant ses moyens et ses forces. Sténio demanda et obtint la permission d'agir conjointement avec Edméo, sous la direction de Valmarina. Celui-ci accepta un emploi périlleux, mais secondaire; son refus du commandement suprême fut irrévocable.
Chaque seigneur alla brider lui-même, dans les vastes écuries du vieux manoir, son destrier encore fumant de la course qui l'y avait amené. Aucun ne s'était fait escorter, crainte d'imprudence ou de trahison. Les plébéiens échangèrent d'affectueux embrassements avec ceux qui abjuraient tout souvenir de supériorité fictive, pour cimenter la nouvelle alliance. Les jeunes gens traversèrent à pied la forêt; Sténio suivit Edméo et Trenmor. La lune s'abaissait vers l'horizon, et le jour ne paraissait pas encore. Chacun se pressait, afin de sortir de ces parages à la faveur de l'obscurité. Tous marchaient par des chemins différents, dans le plus profond silence. De temps à autre seulement on entendait le pied d'un cheval heurtant un caillou, ou le retentissement de sa marche sur les ponts de bois du torrent. Aucun rayon ne scintillait plus aux vitraux du vieux manoir; aucun hôte n'y reposa ses membres fatigués. Les oiseaux de nuit, un instant écartés et silencieux, reprirent possession de leur domaine; et les portraits des aïeux, un instant éclairés d'une vive lumière, rentrèrent dans les ténèbres, muets témoins du pacte étrange que leurs neveux venaient de contracter avec les neveux de leurs vassaux.
XLIX.
Le temps que vous avez fixé vous-même est écoulé, et je vais vous rejoindre. Vous avez peut-être besoin de moi, et pour le moment je n'ai rien à faire ici. Dieu veuille qu'à vous aussi je sois inutile, mais non pas pour la même raison! J'espère être témoin de votre résurrection; ici je n'ai trouvé que la mort.
Oui, Lélia, tout est mort sur cette terre maudite. La douleur est entrée cette fois bien avant dans mon coeur. Je frémis, je vous l'avoue, devant le spectacle du monde. J'ai besoin d'y échapper pendant quelque temps et d'aller retremper mon âme dans le sein de la nature. Elle seule ne vieillit pas; mais les races humaines arrivent en peu de temps à la décrépitude, et, quand l'heure de leur trépas est sonnée, les médecins de l'humanité sont réduits à se croiser les bras et à les voir expirer en silence.
Et pourtant, ô mon Dieu! il y a encore des éléments de grandeur, il y a encore des âmes fortes, des jeunesses ardentes et pures. Le phénix est encore prêt à étendre ses ailes sur le bûcher; mais il sait que sa cendre est devenue stérile, que le principe divin va s'éteindre avec lui, et il meurt en jetant un dernier cri d'amour et de détresse sur ce monde qui regarde avec indifférence sa sublime agonie. J'ai vu périr des héros: les peuples aussi les ont vus, et ils se sont assis comme à un spectacle, au lieu de se lever pour les venger!
La génération qui a fait un homme puissant, au lieu de faire des nations fortes, ne pourra se relever de son abjection. Le faible espoir qui reste est tout entier dans la jeunesse qui s'élève. Des idées de gloire lui ont donné la bravoure; des idées philosophiques lui ont donné l'esprit d'indépendance. Mais, vous le dirai-je? cette jeunesse m'épouvante; déréglée, bouffie d'orgueil, dépourvue de vénération, elle ne cherche, dans l'oeuvre qu'elle veut accomplir, que des émotions guerrières et des triomphes bruyants. Elle méconnaît tout ordre et toute justice dès qu'elle raisonne sur les choses du lendemain. Elle s'approprie l'avenir et y porte déjà toutes les erreurs et toutes les iniquités du passé. Que va-t-elle faire si elle triomphe? et que va devenir l'humanité si elle succombe? O triste temps que celui où la victoire effraie autant que la défaite!
En attendant qu'un nouvel effort augmente ou diminue nos forces, je vais vous voir. Puissé-je vous trouver moins résignée que moi! Il n'y a rien de plus triste que cette soumission à une implacable destinée. Hélas! que deviendrait-on alors, si on n'avait la conscience d'avoir fait son devoir!
L.
MALÉDICTION.
Un jour Sténio redescendit seul les défilés rapides du Monteverdor. Sa santé s'était améliorée; des émotions terribles, de grands chagrins, une blessure assez grave, c'étaient là pourtant les événements qui l'avaient retenu éloigné de sa résidence accoutumée. Mais il est des douleurs nobles, des souffrances glorieuses qui fortifient au lieu d'abattre, et Sténio en avait ressenti l'austère et maternelle influence.
Toutefois Sténio n'était pas guéri, son âme avait succombé plus que son corps dans le défi insensé qu'il avait voulu porter à la vie. La jeunesse physique refleurit aisément; mais la jeunesse intellectuelle, plus délicate et plus précieuse, ne recouvre jamais entièrement son parfum et sa grâce. La vertu peut rendre à l'esprit une sorte de virginité, mais lentement et à force de soins et d'expiations.
Sténio était brave, il l'avait prouvé; mais son coeur, un instant ranimé, retombait dans une mortelle langueur aussitôt que les émotions du danger ne le soutenaient plus. Le besoin d'amusements frivoles et d'excitations factices était devenu si impérieux chez lui, que le calme lui était une sorte de supplice. Tandis qu'il traversait seul et d'un pas rapide ces lieux remplis du souvenir poétique de sa passion, il cherchait à échapper à ses propres pensées; mais, entre les spectacles tragiques dont il venait d'être témoin et la mémoire pénible de ses transports dédaignés, il ne savait où se réfugier, et la vie que Pulchérie lui avait faite, vide d'émotions profondes et de sentiments vrais, était la seule où il pût se reposer. Repos fatal, semblable à celui que le voyageur trouve dans les forêts de l'Inde, sous l'ombrage enivrant qui donne la mort.
Tout à coup, au détour d'un des angles escarpés du chemin, il se trouva face à face avec un homme qu'il prit d'abord pour un spectre.
«Que vois-je? s'écria-t-il en reculant de surprise et presque de terreur. Les morts sortent-ils du tombeau? Les martyrs quittent-ils le ciel pour errer sur la terre?
--J'ai échappé à la mort, répondit Valmarina; je sais que, grâce au ciel, tu as échappé à la proscription; mais ma tête est mise à prix, et je ne dois pas m'arrêter un instant près de toi; tu ne dois pas avoir l'air de me connaître, car, si j'étais découvert, les dangers qui m'environnent pourraient t'atteindre aussi... Va, continue ta route, et que le ciel t'accompagne!
--Votre tête est mise à prix, s'écria Sténio, sans faire attention à la fin du discours de Trenmor, et, au lieu de quitter cette contrée, vous revenez affronter la persécution dans un lieu où vous êtes connu?
--Dieu m'assistera aussi longtemps qu'il me jugera propre à accomplir quelque bien sur la terre, répondit le proscrit. Ma mission n'est pas remplie; j'ai ici quelqu'un à voir encore avant de m'éloigner tout à fait. Adieu, mon enfant; puisse la semence de vie fructifier dans ton âme! Éloigne-toi; car, bien que ce chemin paraisse peu fréquenté, chaque rocher, chaque buisson peut recéler un délateur.»
Et Trenmor, coupant droit à travers la montagne, voulut quitter le sentier où Sténio devait passer. Mais Sténio s'attacha à ses pas.
«Non, je ne vous quitterai pas ainsi, lui dit-il. Vous avez besoin d'aide, vous êtes accablé de fatigue; vos blessures sont à peine fermées, vos joues sont creusées par la souffrance. D'ailleurs vous êtes sans asile, et je puis vous en offrir un. Venez, venez avec moi. C'est m'outrager que de me croire capable de prudence et de crainte en un tel moment.
--J'ai un asile tout près d'ici, répondit Trenmor. J'ai assez de force pour m'y rendre; ne crains donc rien pour moi, mon ami, et songe à toi-même. Je n'ai jamais douté de toi. J'ai été te chercher au sein des voluptés où tu étais endormi, et je n'ai pas épargné ton généreux sang lorsqu'il a dû couler pour une cause sainte. Mais ce qui nous en reste est précieux aujourd'hui, et ne doit pas être exposé sans nécessité. L'ami qui me cache en ce moment court assez de risques. C'est déjà trop d'un dévouement que je puis rendre funeste!»
Malgré les refus et la résistance du proscrit, Sténio s'obstina à l'accompagner jusqu'à la cellule de l'ermite. Cette cellule, creusée dans le granit de la montagne, loin de tout sentier tracé parles hommes, était cachée à tous les regards par l'ombrage épais des cèdres, et par un réseau de nopals aux bras rugueux, étroitement entrelacés. La cellule, située sur l'escarpement du roc, était déserte. Le versant de ce précipice présentait un ravin nu et sablonneux, au fond duquel un petit lac dormait dans un morne repos. Il ne semblait pas possible de descendre sur ses bords, à cause de la mobilité des sables inclinés qui l'entouraient et de l'absence totale de point d'appui. Aucune roche n'avait trouvé moyen de s'arrêter sur cette pente rapide, aucun arbre n'avait pu enfoncer ses racines dans ce sol friable. En attendant que les avalanches qui l'avaient creusé vinssent le combler, ce précipice nourrissait, au sein de ses ondes immobiles, une riche végétation. Des lotus gigantesques, des polypiers d'eau douce, longs de vingt brasses, apportaient leurs larges feuilles et leurs fleurs variées à la surface de cette eau que ne sillonnait jamais la rame du pêcheur. Sur leurs tiges entrelacées, sous l'abri de leurs berceaux multipliés, les vipères à la robe d'émeraude, les salamandres à l'oeil jaune et doucereux, dormaient, béantes au soleil, sûres de n'être pas tourmentées par les filets et les piéges de l'homme. La surface du lac était si touffue et si verte, qu'on l'eût prise d'en haut pour une prairie. Des forêts de roseaux y reflétaient leurs tiges élancées et leurs plumets de velours que le vent courbait comme une moisson des plaines. Sténio, charmé de l'aspect sauvage de ce ravin, voulait essayer d'y descendre et de poser le pied sur ce perfide réseau de feuillage.
«Arrêtez, mon fils, lui dit l'ermite, qui parut alors avec son capuchon abaissé sur le visage; ce lac couvert de fleurs est l'image des plaisirs du monde. Il est environné de séductions, mais il recèle des abîmes sans fond.
--Et qu'en savez-vous, mon père? dit Sténio en souriant. Avez-vous sondé cet abîme? Avez-vous marché sur les flots orageux des passions?
--Quand Pierre essaya de suivre Jésus sur les ondes du Génézareth, répondit l'ermite, il sentit au bout de quelques pas que la foi lui manquait et qu'il s'était trop hasardé en voulant, comme le fils de l'homme, marcher sur la tempête. Il s'écria: «Seigneur, nous périssons!» Et le Seigneur, l'attirant à lui, le sauva.
--Pierre était un mauvais ami et un lâche disciple, reprit Sténio. N'est-ce pas lui qui renia son maître dans la crainte de partager son sort? Ceux qui ont peur du danger et qui s'en retirent ressemblent a Pierre; ils ne sont ni hommes ni chrétiens.»
L'ermite baissa la tête et ne répondit rien.
«Mais dites-moi, mon père, pourquoi vous vous donnez la peine de me cacher votre visage? Je connais fort bien le son de votre voix; nous nous sommes déjà vus dans des jours meilleurs.
--Meilleurs, dit Magnus en laissant tomber lentement son capuchon et en appuyant son front déjà chauve sur sa main desséchée, dans une attitude mélancolique.
--Oui, meilleurs pour vous et pour moi, dit Sténio; car à cette époque les ruses de la jeunesse s'épanouissaient sur mon visage; et, bien que vous eussiez l'air égaré et le pouls fébrile la dernière fois que je vous rencontrai sur la montagne, votre barbe était noire, mon père, et vos cheveux touffus.
--Vous attachez donc un grand prix à cette vaine et funeste jeunesse du corps, à cette dévorante énergie du sang qui colore le visage et qui brûle le crâne? dit le moine chagrin.
--Vous en voulez à la jeunesse, mon père, dit Sténio; vous avez pourtant quelques années seulement de plus que moi. Eh bien! je gagerais qu'il y a encore plus de jeunesse dans votre imagination qu'il n'y en a maintenant dans tout mon être.»
Le prêtre pâlit, puis il posa sa main jaune et calleuse sur la main pâle et bleuâtre de Sténio.
«Mon enfant, lui dit-il, vous avez donc été malheureux aussi, puisque vous êtes si cruel?