Lélia

Part 24

Chapter 243,848 wordsPublic domain

--Laissez-moi, dit Sténio avec colère, ne prononcez jamais devant moi le nom de cette femme. C'est son influence maudite qui a corrompu ma confiante jeunesse; c'est son infernale ironie qui m'a ouvert les yeux et m'a montré la vie dans sa nudité, dans sa laideur. Ne me parlez pas de cette Lélia; je ne la connais plus, j'ai oublié ses traits. Je sais à peine si je l'ai aimée jadis. Cent ans se sont écoulés depuis que je l'ai quittée. Si je la voyais maintenant, je rirais de pitié en songeant que j'ai possédé cent femmes plus belles, plus jeunes, plus naïves, plus ardentes, et qui m'ont rassassié de plaisir. Pourquoi irais-je désormais plier le genou devant cette idole aux flancs de marbre? Quand j'aurais le regard embrasé de Pygmalion et le bon vouloir des dieux pour l'animer, qu'en ferais-je? Que me donnerait-elle de plus que les autres? Il fut un temps où je croyais à des joies infinies, à des ravissements célestes. C'est dans ses bras que je rêvais la béatitude suprême, l'extase des anges aux pieds du Très-Saint. Mais aujourd'hui, je ne crois plus ni aux cieux, ni aux anges, ni à Dieu, ni à Lélia. Je connais les joies humaines; je ne peux plus m'en exagérer la valeur. C'est Lélia elle-même qui a pris soin de m'éclairer. J'en sais assez désormais; j'en sais plus qu'elle! Qu'elle ne me rappelle donc pas, car je lui rendrais tout le mal qu'elle m'a fait, et je serais trop vengé!

--Ton amertume me rassure, ta colère me plaît, dit Trenmor. Je craignais de te trouver insensible au souvenir du passé. Je vois qu'il t'irrite profondément, et que la résistance de Lélia est restée dans ta mémoire comme une incurable blessure. Dieu soit béni! Sténio n'a perdu que la santé physique; son âme est encore pleine d'énergie et d'avenir.

--Philosophe superbe, railleur stoïque, s'écria Sténio avec fureur, êtes-vous venu ici pour insulter à mon agonie, ou prenez-vous un plaisir imbécile à déployer votre calme impassible devant mes tourments? Retournez d'où vous venez, et laissez-moi mourir au sein du bruit et de l'ivresse. Ne venez pas mépriser les derniers efforts d'une âme flétrie peut-être par ses égarements, mais non pas avilie par la compassion d'autrui.»

Trenmor baissa la tête et garda le silence. Il cherchait des mots qui pussent adoucir l'aigreur de cette fierté sauvage, et son coeur était abreuvé de tristesse. Son austère visage perdit sa sérénité habituelle, et des larmes vinrent mouiller ses paupières.

Sténio s'en aperçut, et, malgré lui, se sentit ému. Leurs regards se rencontrèrent; ceux de Trenmor exprimaient tant de douleur, que Sténio vaincu s'abandonna à un sentiment de pitié envers lui-même. La raillerie et l'indifférence au sein desquelles il vivait depuis longtemps l'avaient habitué à rougir de ses souffrances. Quand il sentit l'amitié amollir son coeur, il fut comme surpris et subjugué un instant, et se jeta dans les bras de Trenmor avec effusion. Mais bientôt il eut honte de ce mouvement, et, se levant tout à coup, il aperçut une femme enveloppée d'une longue mante vénitienne qui s'enfonçait dans l'ombre des berceaux. C'était la princesse Claudia, suivie de sa gouvernante affidée, qui se dirigeait vers un des pavillons du jardin.

«Décidément dit Sténio en rajustant le col de sa chemise de batiste et en l'attachant avec son agrafe de diamant, je ne puis pas laisser cette pauvre enfant languir pour moi sans prendre pitié d'elle. La Zinzolina a probablement oublié qu'elle devait venir. Il y va de mon honneur d'être le premier au rendez-vous.»

En même temps Sténio tourna la tête vers le côté où marchait Claudia. Un éclair de jeunesse brilla sur son front dévasté. Sa poitrine sembla se gonfler de désirs. Il retira sa main de la main de son ami, et se mit à courir légèrement vers le pavillon pour y devancer Claudia; mais, au bout de quelques pas, il se ralentit et gagna le but avec nonchalance.

Il arriva en même temps qu'elle à l'entrée du casino, et, tout haletant de fatigue, il s'appuya contre la rampe du perron. La jeune duchesse, rouge de honte et palpitante de joie, crut que le poëte, objet de son amour, était saisi d'émotion et de trouble comme elle. Mais Sténio, un peu ravivé par l'éclat de ses yeux noirs, lui offrit la main pour monter, avec l'assurance d'un héraut d'armes et la grâce obséquieuse d'un chambellan.

Lorsqu'ils furent seuls et qu'elle se fut assise tremblante et le visage en feu, Sténio la contempla quelque temps en silence. La princesse Claudia était à peine sortie de l'enfance; sa taille, déjà formée, n'avait pas encore acquis tout son développement; la longueur excessive de ses paupières noires, le ton bilieux de sa peau prématurément lisse et satinée, de légères teintes bleues répandues autour de ses yeux languissants, son attitude maladive et brisée, tout annonçait en elle une puberté précoce, une imagination dévorante. Malgré ces indices d'une constitution fougueuse et d'un avenir plein d'orages, Claudia devait à son extrême jeunesse d'être encore revêtue de tout le charme de la pudeur. Ses agitations se trahissaient et ne se révélaient pas. Sa bouche frémissante semblait appeler le baiser; mais ses yeux étaient humides de larmes; sa voix mal assurée semblait demander grâce et protection; le désir et l'effroi bouleversaient tout cet être fragile, toute cette virginité brûlante et timide.

Sténio, saisi d'admiration, s'étonna d'abord intérieurement d'avoir à sa disposition un si riche trésor. C'était la première fois qu'il voyait la princesse d'aussi près et qu'il lui accordait autant d'attention. Elle était beaucoup plus belle et plus désirable qu'il ne se l'était imaginé. Mais ses sens éteints et blasés ne donnaient plus le change à son esprit désormais sceptique et froid. Dans un seul coup d'oeil, il examina et posséda Claudia tout entière, depuis sa riche chevelure enfermée dans une résille de perles, jusqu'à son petit pied serré dans le satin. Dans une pensée, il prévit et contempla toute sa vie future, depuis cette première folie qui l'amenait dans les bras d'un pauvre poëte jusqu'aux hideuses galanteries d'une vieillesse princière et débauchée. Attristé, effrayé, dégoûté surtout, Sténio la regardait d'un air étrange et sans lui parler. Lorsqu'il s'aperçut de la situation ridicule où le plaçait sa préoccupation, il essaya de s'approcher d'elle et de lui adresser la parole. Mais il ne put jamais feindre l'amour qu'il n'éprouvait pas, et il lui dit d'un ton de curiosité presque sévère en lui prenant la main d'une façon toute paternelle:

«Quel âge avez-vous donc?

--Quatorze ans, répondit la jeune princesse éperdue et presque égarée de surprise, de chagrin, de colère et de peur.

--Eh bien! mon enfant, dit Sténio, allez dire à votre confesseur qu'il vous donne l'absolution pour être venue ici, et remerciez bien Dieu, surtout, de vous avoir envoyée un an, c'est-à-dire un siècle, trop tard dans la destinée de Sténio.»

Comme il achevait cette phrase, la gouvernante de la princesse, qui était restée dans l'embrasure d'une croisée pour observer la conduite des deux amants, s'élança vers eux, et, recevant dans ses bras la pauvre Claudia toute en pleurs, elle interpella Sténio avec indignation.

«Insolent! lui dit-elle, est-ce ainsi que vous reconnaissez la grâce que vous accorde votre illustre souveraine, en descendant jusqu'à vous honorer de ses regards? A genoux, vassal, à genoux! Si votre âme brutale n'est pas touchée de la plus excellente beauté de l'univers, que votre audace ploie du moins devant le respect que vous devez à la fille des Bambucci.

--Si la fille des Bambucci a daigné descendre jusqu'à moi, répond Sténio, elle a dû se résigner d'avance à être traitée par moi comme une égale. Si elle s'en repent à cette heure, tant mieux pour elle. C'est d'ailleurs le seul châtiment qu'elle recevra de son imprudence; mais elle pourra se vanter d'être protégée par la Vierge, qui l'a conduite ici le lendemain et non la veille d'une orgie. Écoutez, vous deux, femmes, écoutez la voix d'un homme que les approches de la mort rendent sage. Écoutez, vous, vieille duègne à l'âme sordide, aux voies infâmes; et vous, jeune fille aux passions précoces, à la beauté fatale et dangereuse, écoutez. Vous d'abord, courtisane titrée, marquise dont le coeur recèle autant de vices que le visage montre de rides, vous pouvez rendre grâce à l'insouciance qui effacera de la mémoire de Sténio le souvenir de cette aventure avant qu'une heure se soit écoulée; sans cela, vous seriez démasquée aux yeux de cette cour, et chassée, comme vous le méritez, d'une famille dont vous voulez flétrir le fidèle rejeton. Sortez d'ici, vice et cupidité, courtisanerie, servilité, trahison, lèpre des nations, lie et opprobre de la race humaine!--Et toi, ma pauvre enfant, ajouta-t-il en arrachant Claudia des bras de sa gouvernante et en l'attirant au grand jour, toute vermeille et toute désolée qu'elle était, écoute bien, et si, un jour, emportée au gré du destin et des passions, tu viens à jeter avec effroi un regard en arrière sur tes belles années perdues, sur ta pureté ternie, souviens-toi de Sténio, et arrête-toi au bord de l'abîme. Regarde-moi, Claudia, regarde en face, sans crainte et sans trouble, cet homme dont tu te crois éprise et que tu n'as sans doute jamais regardé. A ton âge, le coeur s'agite et s'impatiente. Il appelle un coeur qui lui réponde, il se hasarde, il se confie, il se livre. Mais malheur à ceux qui abusent de l'ignorance et de la candeur! Pour toi, Claudia, tu as entendu chanter les poésies d'un homme que tu as cru jeune, beau, passionné; regarde-le donc, pauvre Claudia, et vois quel fantôme tu as aimé; vois sa tête chauve, ses mains décharnées, ses yeux éteints, ses lèvres flétries. Mets ta main sur son coeur épuisé, compte les pulsations lentes et moribondes de ce vieillard de vingt ans. Regarde ces cheveux qui grisonnent autour d'un visage où le duvet viril n'a pas encore poussé; et dis-moi, est-ce là le Sténio que tu avais rêvé? est-ce le poëte religieux, est-ce le sylphe embrasé que tu as cru voir passer dans tes visions célestes, lorsque tu chantais ses hymnes sur ta harpe au coucher au soleil? Si tu avais jeté alors un coup d'oeil vers les marches de ton palais, tu aurais pu voir le pâle spectre qui te parle maintenant assis sur un des lions de marbre qui gardent ta porte. Tu l'aurais vu, comme aujourd'hui, flétri, exténué, indifférent à ta beauté d'ange, à ta voix mélodieuse, curieux seulement d'entendre comment une princesse de quinze ans phrasait les mélodies inspirées par l'ivresse, écrites dans la débauche. Mais tu ne le voyais pas, Claudia; heureusement pour toi, tes yeux le cherchaient dans le ciel où il n'était pas. Ta foi lui prêtait des ailes lorsqu'il rampait sous tes pieds, parmi les lazzaroni qui dorment au seuil de ta villa. Eh bien! jeune fille, il en sera ainsi de toutes tes illusions, de tous tes amours. Retiens le souvenir de cette déception si tu veux conserver ta jeunesse, ta beauté et la puissance de ton âme; ou bien, si tu peux encore après ceci espérer et croire, ne te hâte pas de réaliser ton impatience, conserve et réfrène le désir de ton âme ardente, prolonge de tout ton pouvoir cet aveuglement de l'espoir, cette enfance du coeur qui n'a qu'un jour et qui ne revient plus. Gouverne sagement, garde avec vigilance, dépense avec parcimonie le trésor de tes illusions; car le jour où tu voudras obéir à la fougue de ta pensée, à la souffrance inquiète de tes sens, tu verras ton idole d'or et de diamant se changer en argile grossière; tu ne presseras plus dans tes bras qu'un fantôme sans chaleur et sans vie. Tu poursuivras en vain le rêve de ta jeunesse; dans ta course haletante et funeste, tu n'atteindras jamais qu'une ombre, et tu tomberas bientôt épuisée, seule au milieu de la foule de tes remords, affamée au sein de la satiété, décrépite et morte comme Sténio, sans avoir vécu tout un jour.»

Après avoir parlé ainsi, il sortit du casino et s'apprêta à rejoindre Trenmor. Mais celui-ci lui prit le bras comme il atteignait le bas du perron. Il avait tout vu, tout entendu par la fenêtre entr'ouverte.

«Sténio, lui dit-il, les larmes que je répandais tout à l'heure étaient une insulte, ma douleur était un blasphème. Vous êtes malheureux et désolé, mais vous êtes, mon fils, encore jeune et pur.

--Trenmor, dit Sténio avec un dédain profond et un rire amer, je vois bien que vous êtes fou. Ne voyez-vous pas que toute cette moralité dont je viens de faire étalage n'est que la misérable comédie d'un vieux soldat tombé en enfance, qui construit des forteresses avec des grains de sable, et se croit retranché contre des ennemis imaginaires? Ne comprenez-vous pas que j'aime la vertu comme les vieillards libertins aiment les jeunes vierges, et que je vante les attraits dont j'ai perdu la jouissance? Croyez-vous, homme puéril, rêveur niaisement vertueux, que j'eusse respecté cette fille si l'abus du plaisir ne m'eût rendu impuissant?»

En achevant ces mots d'un ton amer et cynique, Sténio tomba dans une profonde rêverie, et Trenmor l'entraîna loin de la villa, sans qu'il parût s'inquiéter du lieu où on le conduisait.

XLVIII.

LA VENTA.

Trenmor, qui aimait à voyager à pied, se procura néanmoins une voiture pour transporter Sténio, qui n'aurait pas eu la force de marcher. Ils s'en allèrent à petites journées, contemplant à loisir les lieux magnifiques qu'ils traversaient. Sténio était taciturne et paisible. Il ne demanda pas une seule fois quel était le terme et le but de ce voyage. Il se laissait emmener avec l'apathie d'un prisonnier de guerre, et son indifférence pour l'avenir semblait lui rendre la jouissance du présent. Il regardait souvent avec admiration les beaux sites de ce pays enchanté, et priait Trenmor de faire arrêter les chevaux pour qu'il pût gravir une montagne ou s'asseoir au bord d'un fleuve. Alors il retrouvait des lueurs d'enthousiasme, des élans de poésie, pour comprendre la nature et pour la célébrer.

Mais, malgré ces instants de réveil et de renaissance, Trenmor put observer dans son jeune ami les irréparables ravages de la débauche. Autrefois sa pensée active et vigilante s'emparait de toutes choses et donnait la couleur, la forme et la vie à tous les objets extérieurs; maintenant Sténio végétait, à l'ordinaire, dans un voluptueux et funeste abrutissement. Il semblait dédaigner de faire emploi de son intelligence; mais, en réalité, il n'était plus le maître de la dédaigner. Souvent il l'appelait en vain, elle n'obéissait plus. Il affectait alors de mépriser les facultés qu'il avait perdues, mais l'amertume de sa gaieté trahissait sa colère et sa douleur. Il gourmandait en secret sa mémoire rebelle, il fustigeait son imagination paresseuse, il enfonçait l'éperon au flanc de son génie insensible et fatigué; mais c'était en vain, il retombait épuisé dans un chaos de rêves sans but et sans ordre. Ses idées passaient dans son cerveau incohérentes, fantasques, insaisissables, comme ces étincelles imaginaires que l'oeil croit voir danser dans les ténèbres, et qui se suivent et se multiplient pour s'effacer à jamais dans l'éternelle nuit du néant.

Un matin, en s'éveillant dans une ferme où ils avaient passé la nuit, Sténio se trouva seul. Son compagnon de voyage avait disparu. A sa place il avait laissé le jeune Edméo, quo Sténio accueillit cette fois bien autrement qu'à leur dernière rencontre vers le Monte-Rosa. Une amère raillerie avait succédé dans les paroles et dans les idées du poëte à l'ancienne candeur de l'amitié. Pourtant le coeur de Sténio n'était pas corrompu, et, en voyant la peine qu'il causait à son ami, il s'efforça de redevenir sérieux; mais alors il tomba dans une sombre rêverie, et suivit Edméo sans insister pour savoir où on le conduisait. Le soir même, après avoir parcouru un pays inhabité, couvert d'épaisses forêts, ils arrivèrent au pied d'un antique donjon féodal qui depuis longtemps semblait n'avoir servi d'asile qu'à l'effraie et à la couleuvre. C'était un lieu sauvage et pittoresque. L'âpreté de l'architecture à demi ruinée était en harmonie avec les contours escarpés des roches arides qui l'entouraient. La lune était pâle, et les nuages, chassés sur son front livide par un vent d'automne, prenaient des formes bizarres, comme le paysage sinistre qu'ils traversaient de leurs grandes ombres fuyantes. La voix sèche et saccadée du torrent parmi les galets ressemblait à un rire diabolique. Sténio fut ému, et, sortant tout d'un coup de son apathie, il arrêta brusquement Edméo au moment où ils passaient la herse.

«L'aspect de ces lieux me fait souffrir, lui dit-il, je crois entrer dans une prison. Où sommes-nous?

--Chez Valmarina, répondit Edméo en l'entraînant.» Sténio tressaillit à ce nom, qu'il n'avait jamais entendu sans émotion; mais aussitôt, rougissant de ce reste de naïveté:

«Cela m'eût fait un grand plaisir l'année dernière, dit-il à son ami; mais aujourd'hui cela me paraît passablement ridicule.

--Peut-être changeras-tu d'avis tout à l'heure, reprit Edméo avec calme; et il le conduisit à travers de vastes cours sombres et silencieuses jusqu'à une galerie profonde où tout était encore silence et ténèbres. Puis, après avoir erré quelque temps dans le dédale des grandes salles froides et délabrées qu'éclairait à peine un rayon égaré de la lune, ils s'arrêtèrent devant une porte chargée d'antiques écussons armoriés, qui brillaient faiblement dans l'ombre. Edméo frappa plusieurs coups dans un ordre méthodique. Un mot de passe fut échangé avec précaution à travers un guichet, et, tout à coup les deux battants s'ouvrant avec solennité, Sténio et son ami pénétrèrent dans un immense salon décoré dans le goût des temps chevaleresques, avec un luxe sur lequel l'action du temps avait jeté une teinte sévère, et que l'éclat de mille bougies rendait plus austère encore.

* * * * *

* * * * *

Il y avait là une assemblée d'hommes que Sténio prit d'abord pour des spectres, parce qu'ils étaient immobiles et muets, et puis pour des fous; car ils accomplirent d'étranges solennités, mythes profonds d'un dogme à la fois sublime et terrible que Sténio ne comprenait pas. Il entra dans la chambre des initiations accompagné d'Edméo. Ce qui lui fut révélé, il ne l'a jamais trahi. Frappé dans la partie de son imagination qui était restée poétique, et dans celle de son coeur qui n'était pas encore fermée aux grands instincts de dévouement, de justice et de loyauté, il se montra digne en cet instant, et par la spontanéité généreuse des engagements qu'il prit, et par l'enthousiasme sincère qu'il éprouva, de la confiance extraordinaire qu'on lui accordait.

Pourtant, lorsqu'il fut question de l'admettre, séance tenante, au rang des initiés, quelques voix s'élevèrent contre lui, et ces voix ne furent pas celles des jeunes étrangers qui se faisaient remarquer dans l'assemblée par leur parole mystique et leur opinion exaltée. Ce furent les voix de ceux que Sténio aurait crus plus disposés à l'indulgence envers lui; car ils étaient riches et prodigues, ils avaient de grands noms et menaient un grand train. C'étaient des princes, des hommes du monde, la fleur de la jeunesse dorée du pays. Mais s'ils avaient connu comme Sténio une vie dissipée et des plaisirs dangereux, si plusieurs d'entre eux portaient sous leur armure sainte quelque tache de cette lèpre fatale qui s'attache aux heureux du siècle, du moins ils avaient souvent lavé ces souillures par de généreux sacrifices, et Sténio ne pouvait produire aucune preuve de son jeune héroïsme. Ces hommes, qu'il avait rencontrés souvent dans les fêtes, au théâtre, et peut-être jusque dans le boudoir de la Zinzolina, puisqu'ils avaient été ses maîtres et ses exemples dans l'art funeste de se perdre, devaient être, selon lui, ses protecteurs et ses répondants lorsqu'il s'agissait de se sauver. Leur méfiance fut un châtiment austère pour lui, et son orgueil souffrit de voir qu'en se proposant leurs travers pour modèles, il n'avait saisi que leur mauvais côté, sans se douter qu'ils en eussent un vraiment grand. Ils le lui firent sentir, et son front fut un instant chargé d'une honte salutaire. Il faillit même s'irriter contre eux et se retirer en les provoquant, lorsqu'on lui demanda qui était son _parrain_, et qu'il se vit seul au milieu d'eux. La jeunesse d'Edméo s'opposait à ce rôle supérieur. Alors un homme qui cachait son visage à tous les autres s'approcha et se fit reconnaître de lui seul: c'était Trenmor; il se présentait pour l'appuyer et pour répondre de lui, fortune pour fortune, vie pour vie, honneur pour honneur.

En présence de tant d'illustres personnages, élite de plusieurs nations réunies dans un sentiment de haute fraternité, Sténio, ému d'une secrète vanité hautaine et lâche, eut envie de renier le patronage de Trenmor. Il se tenait déjà pour offensé des doutes émis sur son compte: quelle serait sa confusion, si une seule voix allait s'élever pour repousser, pour dévoiler le galérien, son unique appui? Il hésita, pâlit, regarda autour de lui d'un air ombrageux; mais alors il vit tous les fronts s'incliner et toutes les mains s'étendre en signe d'assentiment: Trenmor avait laissé voir ses traits. Il demandait que le néophyte fût dispensé de toutes les épreuves vulgaires; et qu'en raison de la prochaine _issue de l'entreprise_ on l'admît sur sa simple parole.

A l'instant même Sténio fut admis à prêter serment et à prendre ses grades. On dérogeait en sa faveur à tous les usages, on forçait la lettre des statuts, on l'accueillait, lui obscur et sans mérites, sur la caution d'un homme auquel on n'avait rien à objecter, rien à refuser. «Quel est donc le pouvoir de cet homme sur l'esprit des autres? dit Sténio en s'adressant, après la cérémonie du serment, à un jeune homme qui se trouvait près de lui. Quelle influence extraordinaire exerce-t-il dans cette assemblée? de quelle dignité l'a-t-elle revêtu?»

Le jeune homme regarda Sténio avec la plus grande surprise, et se tournant vers ses compagnons: «Par le ciel! dit-il, voilà qui est étrange. Le filleul de Valmarina ne connaît pas Valmarina!

--Valmarina? lui, Trenmor? s'écria Sténio.

--Oh! _Trenmor_, _Anselme_, _Mario_, qui vous voudrez, répondirent les nouveaux frères de Sténio. Vous savez bien qu'il va changeant de nom dans tous ses voyages; car l'oeil de nos ennemis est ouvert sur lui. Mais il sait leur échapper avec une prudence et une adresse merveilleuses. Souvent il traverse inaperçu les lignes les plus dangereuses, et, au moment où on croit le saisir sur un point, il reparaît sur un point éloigné, et se montre alors qu'on ne peut plus l'atteindre. Nulle part il n'est connu sous son véritable nom, pas même ici. Valmarina est celui qu'il se donne parmi nous; mais un mystère impénétrable enveloppe sa naissance, sa patrie et les années de sa jeunesse. Nous ne savons de lui que ce qu'il ne peut nous cacher: c'est qu'il est le plus zélé, le plus libéral, le plus dévoué, le plus brave et le plus modeste d'entre nous.

--Et le plus capable! s'écrièrent plusieurs voix. La Providence veille sur lui; car elle le tire de tous les dangers, et le rend invulnérable à toutes les fatigues d'esprit et de corps. C'est lui qui, des premiers, s'est fait ici l'apôtre et le propagandiste de la foi que vous venez d'embrasser, et c'est lui qui a rendu les plus importants services à notre cause sacrée. Raconter ce qu'il a fait pour elle est impossible; on ne pourrait en dire la moitié, car il cache ses sacrifices avec autant de soin et de jalousie qu'un autre en mettrait à les proclamer. Honneur à toi, poëte Sténio, puisque, sans être connu de toi, Valmarina t'a jugé digne d'une telle confiance et revêtu d'une telle estime!»