Part 22
Car, dans la confusion de ses idées de poëte, elle ne voulait point croire à la réalité des choses qu'elle voyait. En apercevant au loin, derrière les colonnades transparentes du cloître, les profondeurs désertes de la vallée, elle s'imagina volontiers qu'au sein des bois elle s'était endormie sous l'arbre favori d'une fée, et qu'à son réveil la coquette reine des prestiges l'avait environnée des merveilles impalpables de son palais pour la retenir en son pouvoir.
Comme elle se laissait mollement aller à cette fantaisie, enivrée des suaves odeurs du jasmin et du datura, contente d'être dans ces beaux lieux et s'y croyant presque reine, elle se rapprocha d'une haute et longue croisée dont le vitrage colorié, étincelant au soleil, ressemblait au rideau de soie nuancé d'un harem. Elle s'était assise sur les marches d'un bassin rempli de poissons, et s'amusait à suivre, au travers de l'eau limpide, la truite qui porte une souple armure d'argent parsemée de rubis, et la tanche revêtue d'un or pâle nuancé de vert. Elle admirait la mollesse de leurs jeux, l'éclat de leurs yeux métalliques, l'agilité inconcevable de leur fuite peureuse lorsqu'elle dessinait son ombre mobile sur les eaux. Tout à coup des chants tels que les anges doivent les faire entendre au pied du trône de Jéhovah partirent du fond de l'édifice mystérieux, et, se mêlant aux vibrations de l'orgue, emplirent toute l'enceinte du monastère. Tout sembla faire silence pour écouter, et Lélia, frappée d'admiration, s'agenouilla instinctivement comme aux jours de son enfance.
Des voix de femmes pures et harmonieuses montaient vers Dieu comme une prière fervente et pleine d'espoir, et des voix d'enfants pénétrantes et argentines répondaient à celle-ci comme les promesses lointaines du ciel exprimées par l'organe des anges.
Les religieuses disaient:
«Ange du Seigneur, étends sur nous tes ailes protectrices. Abrite-nous de la bonté vigilante et de ta consolante pitié. Dieu t'a fait indulgent et doux entre toutes les Vertus, entre toutes les Puissances du ciel; car il t'a destiné à secourir, à consoler les âmes, à recueillir dans un vase sans souillure les larmes qui sont versées aux pieds du Christ, et à les présenter en expiation devant ta justice éternelle, ô Très-Saint!»
Et les petites filles répondaient du haut de la nef sonore:
«Espérez dans le Seigneur, ô vous qui travaillez dans les larmes! car l'ange gardien étend ses grandes ailes d'or entre la faiblesse de l'homme et la colère du Seigneur. _Louez Dieu._»
Puis les vierges reprirent:
«O le plus jeune et le plus pur des anges! c'est toi que Dieu créa le dernier, car il te créa après l'homme, et te mit dans le paradis pour être son compagnon et son ami. Mais le serpent vint et fut plus puissant que toi sur l'esprit de l'homme. L'ange de la colère descendit pour punir; toi, tu suivis l'homme dans l'exil et tu pris soin des enfants qu'Ève mit au jour, ô Très-Saint!»
Les enfants répondirent encore:
«Remerciez à genoux, vous tous qui aimez Dieu, remerciez l'ange gardien; car de son aile puissante il monte et redescend incessamment de la terre aux cieux, des cieux à la terre, pour porter d'en bas les prières, pour rapporter d'en haut les bienfaits. _Louez Dieu._»
La voix fraîche et pleine d'une jeune novice récita ce couplet:
«C'est toi qui d'une chaude haleine réchauffes, au matin, les plantes engourdies par le froid; c'est toi qui couvre de ta robe virginale les moissons de l'homme menacées de la grêle; c'est toi qui d'une main protectrice soutiens la cabane du pêcheur ébranlée par les vents de la mer; c'est toi qui éveilles les mères endormies, et, les appelant d'une voix douce au milieu des rêves de la nuit, les avertis d'allaiter les enfants nouveau-nés; c'est toi qui gardes la pudeur des vierges, et poses à leur chevet le rameau d'oranger, invisible talisman qui détourne les mauvais pensers et les songes impurs; c'est toi qui t'assieds, au soleil du midi, dans le sillon où dort l'enfant du moissonneur, et qui détournes de leur chemin la couleuvre et le scorpion, prêts à ramper sur son berceau; c'est toi qui ouvres les feuillets du missel quand nous cherchons dans le texte sacré un remède à nos maux; c'est toi qui nous fais rencontrer alors le verset qui convient à notre misère, et qui mets sous nos yeux les lignes saintes qui repoussent la tentation.»
«Invoquez l'ange gardien, dirent les voix enfantines, car c'est le plus puissant parmi les anges du Seigneur. Le Seigneur, quand il l'envoya sur la terre, lui promit que chaque fois qu'il remonterait vers lui il lui accorderait la grâce d'un pécheur. _Louez Dieu._»
Lélia, charmée de cette douce poésie et de ces voix mélodieuses, s'était avancée insensiblement jusque sur le seuil d'une porte latérale qu'elle trouva entr'ouverte. Arrêtée sur le palier d'un escalier de mosaïque d'où l'oeil plongeait dans la nef, elle voyait au-dessous d'elle les vierges prosternées. Saisie d'enthousiasme, elle étendit les bras et s'écria: «_Louez Dieu!_» d'un ton si passionné, que toute la communauté leva les yeux sur elle par un mouvement spontané. Sa haute taille, sa robe blanche, ses cheveux flottants, et le son grave de cette voix qu'on pouvait prendre pour celle d'un jeune homme, firent tant d'impression sur les nonnes exaltées et timides, qu'elles crurent voir apparaître l'ange gardien. Un seul cri s'éleva de toutes les stalles, les jeunes filles tombèrent le visage contre terre, et Lélia descendit lentement l'escalier pour aller s'agenouiller parmi elles. En même temps la lourde porte qu'elle avait franchie retomba entre elle et Valmarina.
Il l'attendit plusieurs heures avec patience, et la chaleur de midi se faisant sentir, il se retira sous la galerie dans un endroit frais et bien aéré, où il rêva et demeura pour son propre compte assez longtemps encore. Quand ces heures brûlantes commencèrent à faire place au vent de mer qui s'élève et augmente avec le déclin du soleil, il se décida à sonner à la grille du cloître intérieur et à faire demander Lélia par une tourière. Au bout de quelques instants, on lui rapporta de la part de l'étrangère (c'est ainsi qu'on la désigna) une fleur qui, dans la langue symbolique des _Salams_, signifiait _adieu_. Valmarina, qui avait enseigné la science de ces emblèmes orientaux à Lélia, comprit que c'était un adieu irrévocable, et reprit seul le chemin de la ville.
XLIV.
Vous savez quels liens mystérieux m'attachent à des luttes funestes et à de pâles espérances. Rappelé par mes frères d'infortune, je vais offrir un adversaire ou une victime de plus aux bourreaux et aux assassins de la vérité. Je pars peut-être pour ne plus revenir, et, puisque vous l'exigez, je ne vous verrai pas. Je vous avoue que je m'étonne un peu d'une retraite de votre part dans un couvent catholique. Je sais quel empire ces croyances ont exercé sur vos premières années; mais je ne saurais croire qu'elles puissent le ressaisir pour longtemps. Il faut pourtant qu'il s'agisse ici pour vous d'autre chose que d'un besoin momentané de solitude et de repos; car ni votre solitude ni votre repos n'ont coutume d'être interrompus et troublés par ma présence. Vous m'avez habitué a me regarder comme un autre vous-même; et d'ailleurs ce n'est point un adieu fraternel, une étreinte des mains à travers une grille, qui eussent pu vous distraire de vos rêveries et porter le bruit du monde dans votre méditation. Vous semblez vous être imposé cette retraite comme une pratique de dévotion, et cet effort pour vous rattacher à des idées devenues trop étroites pour vous me paraît assez triste. Il y a dans les déterminations puériles quelque chose de maladif qui atteste l'impuissance de l'âme. Plus vous vous efforcez de nier par votre conduite l'amour que vous avez pour Sténio, plus il me semble que cet amour malheureux s'obstine à vous tourmenter. Songez-y, ma soeur, il faut pourtant que cet amour se développe ou se brise. Les demi-sentiments ne conviennent qu'aux natures faibles. Les tentatives inutiles sont déplorables: elles usent nos forces en pure perte. Me laisserez-vous partir sous le poids de ces inquiétudes?
XLV.
Il est des situations heureusement bien rares où l'amitié ne peut rien pour nous. Quiconque ne peut être à soi-même son unique médecin, ne mérite pas que Dieu lui donne la force de guérir. Il est possible que je souffre plus que vous ne pensez; mais il est certain que je ne souffre pas lâchement, et qu'il n'y a rien de puéril ni de présomptueux dans la détermination que j'ai prise. Je veux simplement rester ici comme un malade dans un hospice, pour y suivre un régime nouveau. On se donne bien de la peine et on s'impose bien des privations pour guérir le corps; on peut bien, je pense, en faire autant pour guérir l'âme lorsqu'elle est menacée de maladie mortelle. Il y a longtemps que je m'égare dans un dédale plein de bruits confus et d'ombres trompeuses. Il faut que je m'enferme dans une cellule, que je me cherche sous des ombrages mystérieux, jusqu'à ce que je me sois retrouvée; et alors, dans un jour de puissance et de santé, je prendrai un parti. C'est alors que je vous consulterai avec la déférence qu'on doit à l'amitié; c'est alors que vous pourrez juger ma situation et prononcer avec sagesse sur mon avenir. Aujourd'hui, votre sollicitude ne vous servirait qu'à m'égarer. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque je n'en sais rien moi-même, sinon que j'ai la volonté de m'étudier et de me connaître? Quand un nuage sombre traverse un jour pur, vous pouvez prévoir du quel côté éclatera l'orage; mais quand des vents contraires croisent les nuées dans les ténèbres, vous êtes forcé, pour vous diriger, d'attendre que le soleil se lève.
Il m'est cruel de ne pas vous serrer la main au moment où vous allez affronter des dangers que j'envie; mais il me serait plus cruel encore de vous voir sans vous parler avec abandon; je ne sais même pas si cela me serait possible, et j'ai la certitude que je sortirais brisée d'un entretien où votre prudence, peut être trop éclairée, détruirait le faible espoir que j'ai conçu. Vous êtes un homme d'action, Valmarina, bien plus qu'un homme de délibération. Vous vous êtes fait à grands coups de hache un large chemin, et vous ne comprenez pas toujours les obstacles qui arrêtent les autres dans des sentiers inextricables. Vous avez un but dans la vie; si j'étais homme, j'en aurais un aussi, et, quelque périlleux qu'il fût, j'y marcherais avec calme. Mais vous ne vous souvenez pas assez que je suis femme et que ma carrière est limitée à de certains termes infranchissables. Il fallait me contenter de ce qui fait l'orgueil et la joie des autres femmes; je l'eusse fait si je n'avais pas eu le malheur d'avoir un esprit sérieux et d'aspirer à des affections que je n'ai pas trouvées. J'ai jugé trop sagement les hommes et les choses de mon temps: je n'ai pu m'y attacher. J'ai senti le besoin d'aimer, car mon coeur s'était développé en raison de mon esprit, mais ma raison et ma fierté m'ont défendu de céder à ce besoin. Il eût fallu rencontrer un homme d'exception qui m'acceptât pour son égale en même temps que pour sa compagne, pour son amie en même temps que pour son amante. Ce bonheur ne m'est point échu; et, si j'y aspirais de nouveau, il faudrait le chercher. Chercher, en amour, veut dire essayer; vous savez que cela est impossible pour une femme qui ne veut pas courir la chance de s'avilir; c'est déjà trop de deux amours malheureux dans sa vie. Quand le second n'a pas réparé les mécomptes du premier, il faut bien qu'elle sache renoncer à l'amour, il faut bien qu'elle sache trouver sa gloire et son repos dans l'abstinence. Or l'abstinence lui sera difficile et douloureuse dans le monde. La société lui refusa les grandes occupations de l'esprit et l'exercice des passions politiques. L'éducation première, dont elle est victime, la rend presque toujours impropre aux travaux de la science, et le préjugé en outre lui rend toute action publique impossible ou ridicule. On lui permet de cultiver les arts; mais les émotions qu'ils excitent ne sont pas sans danger, l'austérité des moeurs est peut-être plus difficile à un caractère ascétique qu'à tout autre. L'amour, considéré sous ses rapports grossiers, n'est qu'une tentation dont on est à moitié délivré quand on rougit de l'éprouver; on peut le surmonter sans souffrance morale. L'amour, considéré comme l'idéal de la vie, ne laisse point de repos à ceux qui en sont privés. C'est l'âme qui est attaquée dans son plus divin sanctuaire par de nobles instincts, par de magnifiques désirs. Elle ne pourra chercher à les satisfaire qu'en se donnant le change, en se laissant abuser par de fausses apparences et de menteuses promesses; sous chacun de ses pas s'ouvrira un abîme. Lente à sortir du premier, attachée par sa nature même à de funestes illusions, elle retombera dans un second, dans un troisième, jusqu'à ce que, brisée dans ses chutes, épuisée par ses combats, elle succombe et s'anéantisse. Parmi les femmes corrompues, j'en ai vu peu qui le fussent par besoin des sens (à celles-là un époux jeune et stupide peut suffire); beaucoup, au contraire, avaient cédé à des besoins de coeur que l'esprit ne dirigeait pas et que la volonté ne savait pas vaincre. Si Pulchérie est devenue une courtisane, c'est qu'elle est ma soeur, c'est, qu'elle a malgré elle ressenti l'influence du spiritualisme, c'est qu'elle a cherché un amant parmi les hommes avant d'avoir tous les hommes pour amants.
En réduisant les femmes à l'esclavage pour se les conserver chastes et fidèles, les hommes se sont étrangement trompés. Nulle vertu ne demande plus de force que la chasteté, et l'esclavage énerve. Les hommes le savent si bien qu'ils ne croient à la force d'aucune femme. Je n'ai pu vivre parmi eux, vous le savez, sans être soupçonnée et calomniée, de préférence à toute autre. Je ne pourrais me placer sous la protection de votre amitié fraternelle sans que la calomnie dénaturât la nature de nos relations. Je suis lasse de lutter en public et de supporter les outrages à visage découvert. La pitié m'offenserait plus encore que l'aversion; c'est pourquoi je ne chercherai jamais à me faire connaître, et je boirai mon calice dans le secret de mes nuits mélancoliques. Il est temps que je me repose, et que je cherche Dieu dans ses mystiques sanctuaires pour lui demander s'il n'a fait pour les femmes rien de plus que les hommes. J'ai déjà essayé la solitude, et j'ai été forcée d'y renoncer. Dans les ruines du monastère de ***, j'ai failli perdre la raison; dans le désert des montagnes, j'ai craint de perdre la sensibilité. Entre l'aliénation et l'idiotisme, j'ai dû chercher le tumulte et la distraction. La coupe où j'essayais de m'enivrer s'est brisée sur mes lèvres. Je crois que l'heure du désabusement et de la résignation est enfin venue. J'étais trop jeune pour rester au Monteverdor il y a quelques jours; aujourd'hui je serais trop vieille pour y retourner. J'avais encore trop d'espérance: je n'en ai plus assez. Il faut que je trouve une solitude où rien du dehors ne parle plus à mon coeur, mais où le son de la voix humaine frappe de temps en temps mon oreille. L'homme peut s'affranchir des passions; mais il ne rompt pas impunément toute sympathie avec son semblable. La vie physique est un fardeau qu'il doit maintenir dans son équilibre, s'il veut conserver dans un équilibre égal les facultés de son intelligence. La solitude absolue détruit promptement la santé. Elle est contraire à la nature, car l'homme primitif est éminemment sociable, et les animaux intelligents ne subsistent que par l'association des besoins et des travaux qui les soulagent. Ainsi, en ne me croyant point propre à le retraite, je faisais injure à mon esprit; je ne comprenais pas que mon corps seul se révoltait contre les privations exagérées, contre les intempéries du climat, contre la diète exténuante, contre l'absence du spectacle de la vie extérieure. Le mouvement des êtres animés, l'échange de la parole, la seule audition de certains sons humains, la régularité et la communauté des habitudes les plus vulgaires, sont peut-être une nécessité pour la conservation de la vie animale, dans notre siècle surtout, au sortir des habitudes d'un bien-être et d'un mouvement excessifs.
La société chrétienne me paraît avoir admirablement compris ces nécessités en créant les communautés religieuses. Jésus, en transmettant les ardeurs du mysticisme à des imaginations ardentes sous des climats salubres, put envoyer les anachorètes au Liban. Ses pères, les Esséniens et les Thérapeutes, avaient peuplé les solitudes du monde. Le cénobitisme de nos générations, plus faibles de chair et d'esprit, a été forcé de créer les couvents et de remplacer la société qu'il abandonnait par une société recrutée parmi les âmes d'exception. Ici même, le luxe et ses douceurs se sont introduits jusque dans le cloître. Il y aurait peut-être beaucoup à dire à cela s'il s'agissait de juger la question au point de vue de la morale chrétienne. Pour moi qui ne suis qu'un transfuge échappé tout saignant à un monde ennemi, cherchant le premier abri venu pour y reposer ma tête, faible et endolorie comme je suis, je me sens charmée de la beauté de cet asile où la tempête me jette. La transition du monde au couvent me paraît moins sensible à travers la magnificence de ces lambris. Les arts qu'on y cultive, les chants mélodieux qui les emplissent, les parfums qu'on y respire, tout, jusqu'au nombre imposant et au riche costume des religieuses, sert de spectacle à mes sens exaltés, et de distraction à mes lugubres ennuis. Je n'en demande pas davantage pour le présent, et, quant à l'avenir, je ne m'en explique pas encore avec moi-même. Chaque instant que je passe ici me fait pressentir une existence nouvelle.
Et cependant, si l'amant de Pulchérie réalisait les romanesques espérances qu'en d'autres jours nous avions conçues... je vous l'ai promis, je reviendrais à lui, et mon amour pourrait effacer la tache de son égarement: mais comment espérez-vous qu'avec tant de penchant à la volupté il soit véritablement sensible à la grande poésie à laquelle vous vouliez l'initier? Ne vous y trompez pas; les poëtes de profession ont le privilége de vanter tout ce qui est beau, sans que leur coeur en soit ému et sans que leur bras soit au service de la cause qu'ils exaltent. Vous savez bien qu'il a repoussé l'idée d'ennoblir sa vie en allant l'offrir à la cause que vous servez. Il n'ignore pas ce qui vous occupe: quelque saintement gardé que soit votre secret, il y a dans le coeur des hommes à cette heure des inquiétudes, des besoins et des sympathies qui ne peuvent se défendre de vous deviner. Eh bien, ces sympathies dont Sténio m'entretenait si souvent, ce n'était chez lui qu'une parole légère, une affectation de grandeur. Il me disait alors que, pour vous voir un instant, pour presser votre main, il sacrifierait son laurier de poëte; et, quand j'ai voulu le pousser dans vos bras, il a préféré retourner à ceux de Pulchérie. Direz-vous que la douleur ferme momentanément l'âme aux émotions nobles, aux idées généreuses? Eh quoi! l'âme d'un poëte se laisse ainsi abattre, et pourtant elle conserve toute sa puissance pour l'ivresse du plaisir! Honte à de telles souffrances!
Faites cependant pour lui ce que votre coeur vous dicte. Mais, si vous l'attirez dans vos rangs, souvenez-vous de ma volonté, Valmarina; je ne veux pas être l'appât qui le fera sortir de son bourbier. Je ne veux pas que la promesse de mon amour serve à de si vils usages que de retirer du vice un être que l'honneur n'a pu sauver... Et quel mérite aurait son dévouement pour vous, si l'espoir de m'obtenir en était le seul motif? Qui sait, d'ailleurs, si maintenant ma conquête ne serait pas pour la vanité blessée de Sténio un acte de dépit, et s'il n'y porterait pas quelque sentiment de vengeance? Pour redevenir digne de moi, il faut qu'il fasse plus que je n'aurais songé à lui demander avant sa faute. Il faut qu'il engendre de son propre fonds le désir et l'exécution des grandes choses. Alors je reconnaîtrai que je m'étais trompée, que je l'avais trop sévèrement jugé, et qu'il méritait mieux... Et alors, véritablement, il méritera que je le récompense...
Mais, croyez-moi, hélas! j'ai des instincts profonds de divination. J'ai une pénétration qui a fait de tout temps mon supplice. On me croit sévère parce que je suis clairvoyante... on me croit injuste parce qu'un très-petit fait suffit pour m'éclairer... Sténio est perdu; ou plutôt, comme je vous le disais, Sténio n'a jamais existé. C'est nous qui l'avions créé dans nos rêves. C'est un jeune homme éloquent... rien de plus.
Je vous renouvelle la promesse de ne prendre aucune résolution irrévocable avant de lui avoir donné le temps de se faire réellement connaître de vous. Je sais que vous veillerez sur lui comme la Providence. N'oubliez pas que de votre côté vous m'avez promis qu'il ignorerait ma retraite, que tous l'ignoreraient. Je désire que le monde, m'oublie; je ne veux pas que Sténio vienne, dans un jour d'ivresse, troubler mon repos par quelque folle tentative.
Parlez! allez arroser encore d'un peu de sang pur ce laurier stérile qui croît sur la tombe des martyrs inconnus! ne craignez pas que je vous plaigne! Vous allez agir; et moi, je vais imiter Alfieri, qui se faisait lier sur une chaise pour résister à la tentation de rejoindre l'objet d'une indigne passion. O vie de l'âme! ô amour! ô le plus sublime bienfait de Dieu! il faut que je me fasse clouer aux piliers d'un cloître pour m'abstenir de toi comme d'un poison! Malheur! malheur à cette farouche moitié du genre humain, qui, pour s'approprier l'autre, ne lui a laissé que le choix de l'esclavage ou du suicide!
CINQUIÈME PARTIE.
XLVI.
Un homme vêtu de noir entra un matin dans la ville et alla frapper au palais de la Zinzolina.
Les laquais lui dirent qu'il ne pouvait parler à la dame; il insista. On tenta de le chasser; il leva son bâton blanc d'un air impassible. Sa figure froide et son obstination firent peur a cette valetaille superstitieuse, qui le prit pour un spectre et se dispersa devant lui.
Un petit page entra tout effaré dans la salle où Zinzolina traitait ses convives.
Un _abbatone_, un _abbataccio_, disait-il, venait d'entrer de force dans la maison, frappant de son bâton ferré les gens de la signora, les porcelaines du Japon, les statues d'albâtre, les pavés de mosaïque, faisant un affreux dégât et proférant de terribles malédictions.
Aussitôt tous les convives se levèrent (excepté un qui dormait), et voulurent courir au-devant de l'_abbate_ pour le chasser. Mais la Zinzolina, au lieu de partager leur indignation, se renversa sur sa chaise en éclatant de rire; puis elle se leva à son tour, mais pour leur imposer silence et leur enjoindre de se rasseoir.
«Place, place à l'abbé! dit-elle; j'aime les prêtres intolérants et colères: ce sont les plus damnables. Qu'on fasse entrer sa seigneurie apostolique, qu'on ouvre la porte à deux battants et qu'on apporte du vin de Chypre!
Le page obéit, et, quand la porte fut ouverte, on vit venir au fond de la galerie la majestueuse figure de Trenmor. Mais le seul convive qui eût pu le reconnaître et le présenter dormait si profondément, que ces explosions de surprise, de colère et de gaieté ne l'avaient pas seulement fait tressaillir.»
En voyant de plus près le prétendu ecclésiastique, les joyeux compagnons de la Zinzolina reconnurent que son vêtement étranger n'était pas celui d'un prêtre; mais la courtisane, persistant dans son erreur, lui dit en allant à sa rencontre, et en se faisant aussi belle et aussi douce qu'une madone:
«Abbé, cardinal ou pape, sois le bienvenu et donne-moi un baiser.»
Trenmor donna un baiser à la courtisane, mais d'un air si indifférent et avec des lèvres si froides, qu'elle recula de trois pas en s'écriant à moitié colère, à moitié épouvantée:
«Par les cheveux dorés de la Vierge! c'est le baiser d'un spectre.»