Part 15
--Quand j'aurais un orgueil insensé, je n'en aurais pas encore assez pour me croire un ange. Si j'étais un ange, j'aurais un sentiment si net de ma mission en ce monde, que je m'immolerais pour l'expiation de quelque faute dont j'aurais le souvenir, ou pour accomplir quelque bien sur cette terre infortunée par le sacrifice de mon orgueil et l'enseignement des éternelles vérités dont j'aurais la certitude. Mais je suis un être faible, borné, souffrant. Une profonde ignorance de mon existence antérieure plane sur moi depuis que je respire dans ce monde maudit. Je ne sais pas si je souffre pour laver la tache du péché originel, contractée dans une autre existence, ou pour conquérir une existence nouvelle plus pure et plus douce. J'ai en moi le sentiment et l'amour de la perfection. Il me semble que j'en aurais la puissance si j'avais la foi. Mais la foi me manque, l'expérience me détrompe, le passé m'est inconnu, le présent me froisse, l'avenir m'épouvante. Mon idéal n'est plus en moi qu'un rêve déchirant, un désir qui me consume. Que puis-je faire d'un sentiment que personne ne partage ou que personne n'espère voir triompher des tristes réalités de la vie? Je connais un homme vertueux, je crains de l'interroger; j'ai peur qu'il ne me désespère en m'avouant qu'il ne voit dans la vertu que l'exercice d'un besoin inné chez lui, ou qu'il ne me décourage en me disant de renoncer a tout, même à l'espérance.
--Vous conservez donc de l'espérance? dit Pulchérie en souriant. Avouez-le, Lélia, vous n'êtes pas bien morte.
--J'essaie d'aimer un poëte, dit Lélia. Je vois en lui le sentiment de l'idéal tel que je l'ai conçu quand j'étais jeune comme lui; mais je crains de découvrir en lui ce besoin d'épouser la terre et ses vulgaires intérêts, qui, tôt ou tard, flétrit le coeur de l'homme et lui enlève son rêve de perfection.
--On m'a dit que vous connaissiez Valmarina, reprit la courtisane. On prétend que vous n'êtes pas étrangère aux mystérieuses opérations de cet homme singulier. On le dit jeune encore, beau, et d'un grand caractère. Pourquoi ne l'aimez-vous pas? manque-t-il d'intelligence? méprise-t-il l'amour?
--Ni l'un ni l'autre, répondit Lélia; mais il aime trop la vertu pour aimer une femme; son idéal, c'est le devoir. Il craindrait de retirer à l'humanité ce qu'il donnerait de son âme à un individu. Je n'ai jamais songé à l'aimer, parce que de grandes douleurs ont tué à jamais en lui l'espérance de tout bonheur sur la terre. Il fut un temps, peut-être, où nous aurions pu nous unir, nous comprendre et nous aider mutuellement à garder le feu sacré. Mais il n'était pas alors ce qu'il est aujourd'hui: j'avais la foi et il ne l'avait pas. Aujourd'hui les rôles sont changés: c'est lui qui a la foi, et moi je l'ai perdue.
--Mais, puisque vous avez le culte de la vertu, ne pouvez-vous, à l'exemple de celui dont vous me parliez tout à l'heure, vous y livrer, comme à la satisfaction d'un besoin inné? Renoncez à l'amour, ayez le courage d'exercer la charité.
--Je l'exerce et n'y trouve pas le bonheur.
--J'entends, vous faites le bien par curiosité. Eh bien, je vaux donc mieux que vous; mon plus grand plaisir est de verser à pleines mains sur les pauvres l'or que les riches me prodiguent.
--C'est que vous avez conservé plus de jeunesse et de naïveté dans vos désordres que moi dans ma solitude. Mon coeur est mort, le vôtre n'a pas vécu. Votre vie est une perpétuelle enfance.
--Eh bien, j'en rends grâces au ciel, dit Pulchérie; vous avez connu la vertu et l'amour, et il ne vous est pas même resté ce qui ne m'a pas quittée, la bonté!
--Sans doute je suis retombée plus bas, reprit Lélia, pour avoir pris un essor trop orgueilleux. Mais telle que je suis, je voudrais d'une vertu que je pusse comprendre; et, comme mon âme aspirait à la vertu par l'amour, je ne comprends plus l'un sans l'autre. Je ne puis pas aimer l'humanité, car elle est perverse, cupide et lâche. Il faudrait croire à son progrès, et je ne le peux pas. Je voudrais qu'au moins le petit nombre des coeurs purs entretînt la flamme du céleste amour, et qu'affranchi des liens de l'égoïsme et de la vanité, l'hymen des âmes fût le refuge des derniers disciples de l'idéal poétique. Il n'en est point ainsi: ces âmes d'exception, éparses sur la face d'un monde où tout les froisse, les refoule et les force à se replier sur elles-mêmes, se chercheraient et s'appelleraient en vain. Leur union ne serait pas consacrée par les lois humaines, ou bien leur existence ne serait pas protégée par la sympathie des autres existences. C'est ainsi que tout essai de cette vie idéale a misérablement échoué entre des êtres qui eussent pu s'identifier l'un à l'autre, sous l'oeil de Dieu, dans un monde meilleur.
--La faute en est donc à la société? dit Pulchérie, qui commençait à écouter Lélia avec plus d'attention.
--La faute en est à Dieu, qui permet à l'humanité de s'égarer ainsi, répondit Lélia. Quel est donc celui de nos torts que nous puissions imputer à nous seuls? A moins de croire que nous sommes jetés ici-bas pour nous y retremper par la souffrance avant de nous asseoir au banquet des félicités éternelles, comment accepter l'intervention d'une Providence dans nos destinées? Quel oeil paternel était donc ouvert sur la race humaine le jour où elle imagina de se scinder elle-même en plaçant un sexe sous la domination de l'autre? N'est-ce pas un appétit farouche qui a fait de la femme l'esclave et la propriété de l'homme? Quels instincts d'amour pur, quelles notions de sainte fidélité ont pu résister à ce coup mortel? Quel lien autre que celui de la force pourra exister désormais entre celui qui a le droit d'exiger et celle qui n'a pas le droit de refuser? Quels travaux et quelles idées peuvent leur être communs ou du moins également sympathiques? Quel échange de sentiments, quelle fusion d'intelligences possibles entre le maître et l'esclave? En faisant l'exercice le plus doux de ses droits, l'homme est encore à l'égard de sa compagne comme un tuteur à l'égard de son pupille. Or, la relation de l'homme avec l'enfant est limitée et temporaire dans les desseins de la nature. L'homme ne peut se faire compagnon des jeux de l'enfant, et l'enfant ne peut s'associer aux travaux de l'homme. D'ailleurs un temps arrive où les leçons du maître ne suffisent plus à l'élève, car l'élève entre dans l'âge de l'émancipation, et réclame à son tour ses droits d'homme. Il n'y a donc pas de véritable association dans l'amour des sexes; car la femme y joue le rôle de l'enfant, et l'heure de l'émancipation ne sonne jamais pour elle. Quel est donc ce crime contre nature de tenir une moitié du genre humain dans une éternelle enfance? La tache du premier péché pèse, selon la légende judaïque, sur la tête de la femme, et de là son esclavage. Mais il lui a été promis qu'elle écraserait la tête du serpent. Quand donc cette promesse sera-t-elle accomplie?
--Et cependant nous valons mieux qu'eux, dit Pulchérie avec chaleur.
--Nous valons mieux dans un sens, dit Lélia. Ils ont laissé sommeiller notre intelligence; mais il n'ont pas aperçu qu'en s'efforçant d'éteindre en nous le flambeau divin, ils concentraient au fond de nos coeurs la flamme immortelle, tandis qu'elle s'éteignait en eux. Ils se sont assuré la possession du côté le moins noble de notre amour, et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ne nous possèdent plus. En affectant de nous croire incapables de garder nos promesses, ils se sont tout au plus assuré des héritiers légitimes. Ils ont des enfants, mais ils n'ont pas de femmes.
--Voilà pourquoi leurs chaînes m'ont fait horreur, s'écria Pulchérie; voilà pourquoi je n'ai pas voulu prendre une place dans leur société. N'aurais-je pas pu m'asseoir parmi leurs femmes, respecter les lois et les usages qu'elles feignent de respecter, jouer comme elles la pudeur, la fidélité et toutes leurs vertus hypocrites? N'aurais-je pas pu satisfaire tous mes caprices, assouvir toutes mes passions, en consentant à porter un masque et à me placer sous la protection d'une dupe?
--En êtes-vous plus heureuse, pour avoir agi avec plus de hardiesse? dit Lélia. Si vous l'êtes, dites-le-moi avec cette franchise que j'ai toujours estimée en vous.»
Pulchérie, troublée, hésita un instant.
«Non! vous ne l'êtes pas, reprit Lélia. Je le sais mieux que vous-même; ni vos fêtes, ni vos triomphes, ni vos prodigalités ne peuvent vous étourdir. Vous rivalisez en vain de luxe et de volupté avec Cléopâtre; Antoine n'est point à vos pieds, et vous donneriez tous vos plaisirs et toutes vos richesses pour la possession d'un coeur profondément épris de vous: car, telle que vous voilà, Pulchérie, il me semble que vous devez encore être meilleure et plus pure que tous ces hommes qui vous possèdent et qui se vantent, comme l'amant de Laïs, de ne point être possédés par vous. Par la seule raison que vous êtes femme, il me semble que vous devez encore aimer quelquefois, ou que du moins, dans les bras d'un homme qui vous paraît un peu plus noble que les autres, vous regrettez de ne pas aimer. Est-ce que cette perpétuelle comédie d'amour ne vous émeut pas quelquefois comme ferait l'amour véritable? J'ai vu de grands acteurs verser réellement des larmes sur la scène. Sans doute la fiction qu'ils représentaient leur rappelait les souffrances d'une passion qu'ils avaient ressentie. Il me semble que plus on s'abandonne au délire de la volupté sans que le coeur y prenne part, plus on excite une soif d'aimer qui n'est jamais assouvie, et qui, chaque jour, devient plus ardente.»
Pulchérie se mit à rire, puis tout à coup elle cacha son visage dans ses mains et fondit en larmes.
«Oh! dit Lélia, toi aussi, tu portes au fond du coeur une plaie profonde, et tu es forcée de la cacher sous le mensonge d'une folle gaieté, comme je cache la mienne sous le voile d'une hautaine indifférence.
--Et pourtant vous n'avez pas été méprisée, vous, dit la courtisane. C'est vous qui avez dédaigné l'amour des hommes comme indigne du vôtre.
--Quant à celui que j'ai connu, je ne prétends pas qu'il fût indigne du mien; mais il était si différent que je ne pus accepter éternellement cet inégal échange. Cet homme était sage, juste, généreux. Il avait une mâle beauté, une rare intelligence, une âme loyale, le calme de la force, la patience et la bonté. Je ne pense pas que j'eusse pu mieux placer mes affections. Je n'espérerais pas aujourd'hui rencontrer son égal.
--Et quels furent donc ses torts? dit Pulchérie.
«Il n'aimait pas! répondit Lélia. Que m'importaient toutes ses grandes qualités? Tous en profitaient excepté moi, ou du moins j'y participais comme les autres; et, tandis qu'il avait toute mon âme, je n'avais qu'une partie de la sienne. Il avait pour moi de brûlants éclairs de passion, qui bientôt après retombaient dans la nuit profonde. Ses transports étaient plus ardents que les miens, mais ils semblaient consumer en un instant tout ce qu'il avait amassé de puissance durant une série de jours pour aimer. Dans la vie de tous les instants, c'était un ami plein de douceur et d'équité; mais ses pensées erraient loin de moi, et ses actions l'entraînaient sans cesse où je n'étais pas. Ne croyez pas que j'eusse l'injustice de prétendre l'enchaîner à tous mes pas ou l'indiscrétion de m'attacher aux siens. J'ignorais la jalousie, car j'étais incapable de tromper. Je comprenais ses devoirs, et je ne voulais pas en entraver l'exercice; mais j'avais une terrible clairvoyance, et malgré moi je voyais tout ce que ces occupations que les hommes appellent sérieuses ont de vain et de puéril. Il me semblait qu'à sa place je m'y serais livrée avec plus d'ordre, de précision et de gravité. Et pourtant, parmi les hommes, il était un des premiers. Mais je voyais bien qu'il y avait pour lui, dans l'accomplissement du devoir social, des satisfactions d'amour-propre plus vives, ou du moins plus profondes, plus constantes, plus nécessaires que les saintes délices d'un pur amour. Ce n'était pas le seul dévouement à la cause de l'humanité qui absorbait son esprit et faisait palpiter son coeur, c'était l'amour de la gloire. Sa gloire était pure et respectable. Il ne l'eût jamais acquise au prix d'une faiblesse; mais il consentait à y sacrifier mon bonheur, et il s'étonnait que je ne fusse pas enivrée de l'éclat qui l'environnait. Quant à moi, j'aimais les actions généreuses dont elle était le prix; mais ce prix me paraissait grossier, et l'embrassement de la popularité était à mes yeux la prostitution du coeur. Je ne comprenais pas qu'il pût se plaire aux caresses de la foule plus qu'aux miennes, et que sa récompense ne fût pas dans son propre coeur, et surtout dans le mien. Je lui voyais dépenser en vile monnaie tout le trésor de son idéal. Il me semblait qu'il perdait la vie éternelle de son âme et que, selon la parole profonde du Christ, il recevait dès cette vie sa récompense. Mon amour était infini, et le sien était renfermé dans des bornes infranchissables. Il avait fait ma part, il ne comprenait pas qu'il pût l'augmenter et que je ne pusse pas en être satisfaite.
«Il est vrai qu'à la moindre déception il revenait vers moi. Souvent il lui arrivait de trouver l'opinion injuste à son égard et la popularité ingrate. Les amis sur lesquels il avait le plus compté le trahissaient souvent pour de misérables intérêts ou pour l'appât de la vanité. Alors il venait pleurer dans mon sein, et, par une soudaine réaction, il reportait sur moi son affection tout entière. Mais ce bonheur fugitif ne servait qu'à aggraver ma souffrance. Bientôt cette âme, si indolente ou si légère devant la pensée de l'infini, était inquiète, agitée par les choses terrestres. Ses transports, plus énergiquement exprimés que profondément sentis, amenaient la lassitude, le besoin d'action, l'ennui d'une vie de tendresse et d'extase. Le souvenir des amusements politiques (les plus frivoles de tous, je t'assure, dans le temps où nous vivons) le poursuivait jusque dans mes bras. Mon philosophique détachement de toutes ces choses l'irritait et l'offensait. Il s'en vengeait en me rappelant que j'étais femme, et que je ne pouvais m'élever à la hauteur de ses combinaisons ni comprendre l'importance de ses travaux. Et de là une habitude toujours croissante de dépit et de sourde aversion, entrecoupée de repentir et d'effusion, mais toujours prête à renaître à la moindre dissidence. Dans ses retours vers moi, je remarquais avec douleur que sa joie et son amour tenaient du délire. Il semblait qu'à la veille de s'éteindre, son âme, épouvantée du néant des choses humaines, voulût s'élancer une dernière fois vers le ciel, et connaître des ravissements inconnus pour les épuiser, et redescendre ensuite froide et calme sur la terre. Ces expressions fébriles d'une passion qui avait perde sa sainteté dans les querelles et les ressentiments, me déchiraient comme autant d'adieux que nous nous disions l'un à l'autre; et alors il se plaignait de ma tristesse, qu'il prenait pour de la froideur. Il s'imaginait que le cerveau peut s'exalter dans la joie quand le coeur est brisé. Mes larmes l'offensaient, et il osait, que Dieu le lui pardonne! me reprocher de ne pas l'aimer.
«Oh! c'est lui qui brisa lui-même le lien le plus fort que deux âmes aient pu forger! C'est lui qui, ne me tenant pas compte d'une réserve stoïque et d'un immense empire sur ma douleur, me fit des crimes de ma pâleur, d'un sourire forcé, d'une larme mal contenue au bord de ma paupière. Il me fit un crime d'être moins enfant que lui, qui affectait de me traiter comme un enfant. Et puis un jour vint où, furieux de se sentir plus petit que moi, il tourna sa colère contre ma race, et maudit mon sexe entier pour avoir le droit de me maudire. Il me reprocha les défauts que nous contractons dans l'esclavage, l'absence des lumières qu'on nous refuse et des passions qu'on nous défend. Il me reprocha jusqu'à l'immensité de mon amour, comme une ambition insensée, comme un dérèglement de l'intelligence, comme un appétit de domination. Et, quand il eut proféré ce blasphème, je sentis enfin que je ne l'aimais plus.
--Eh quoi! s'écria Pulchérie émue, tu ne t'es pas vengée? Tu as été lâche! Il fallait sur-le-champ en aimer un autre. Tu aurais été guérie, tu aurais oublié.
--Et j'aurais recommencé la même vie de misère et de désespoir avec un autre! Étrange manière de me venger!
--Tu avais du moins connu dans ta première passion des heures d'enivrement et des jours d'espérance que tu aurais retrouvés dans la seconde; et l'ingrat qui t'avait brisée aurait mortellement souffert en te voyant revivre.
--Quel bien m'eussent donc apporté ses souffrances? et comment eût-il pu être assez crédule pour croire à mon nouveau bonheur? Ne savait-il pas qu'il avait épuisé toute ma vie, et qu'après de si terribles fatigues mon âme allait entrer dans le repos de la mort?
--Non, ton âme n'a pas connu ce repos, Lélia! car tu souffres toujours, tu regrettes et tu désires sans cesse un bonheur que tu ne veux pas chercher; tu voudrais toujours aimer: que dis-je! tu aimes toujours, car ton coeur se dévore. Seulement tu aimes sans objet.
--Hélas! il est trop vrai, reprit Lélia avec abattement; j'ai pourtant tout fait pour éteindre en moi le principe de l'amour: j'ai voulu glacer mon coeur par la solitude, par l'austérité, par la méditation; mais je n'ai réussi qu'à me fatiguer de plus en plus, sans pouvoir arracher la vie de mon sein. Mon intelligence n'a rien gagné à ce que je me suis efforcée d'ôter à mes sentiments, et je suis tombée dans un abîme de doutes et de contradictions. Écoutes-en la déplorable histoire.
«Je voulus me livrer sans réserve à l'incurie de cet état d'épuisement. Je me retirai dans la solitude. Un vaste monastère abandonné et à demi renversé par les orages des révolutions s'offrit à moi comme une retraite imposante et profonde. Il était situé dans une de mes terres. Je m'emparai d'une cellule dans la partie la moins dévastée des bâtiments: c'était celle qu'avait jadis habitée le prieur. On voyait encore sur le mur la marque des clous qui avaient soutenu son crucifix, et ses genoux, habitués à la prière, avaient creusé leur empreinte sur le pavé, au-dessous du symbole rédempteur. Je me plus à revêtir cette chambre des austères insignes de la foi catholique: une couche en forme de cercueil, un sablier, un crâne humain, et des images de saints et de martyrs élevant leurs mains ensanglantées vers le Seigneur. A ces objets lugubres, qui me rappelaient que j'étais désormais morte aux passions humaines, j'aimais à mêler les attributs plus riants d'une vie de poëte et de naturaliste: des livres, des instruments de musique et des vases remplis de fleurs.
«Le pays était sans beautés apparentes: je l'avais aimé d'abord pour sa tristesse uniforme, pour le silence de ses vastes plaines. J'avais espéré m'y détacher entièrement de toute émotion vive, de toute admiration exaltée. Avide de repos, je croyais pouvoir sans fatigue et sans dangers promener mes regards sur ces horizons aplanis, sur ces océans de bruyères dont un rare accident, un chêne racorni, un marécage bleuâtre, un éboulement de sables incolores venaient à peine interrompre l'indigente immensité.
«J'avais espéré aussi que dans cet isolement absolu, dans ces moeurs farouches et pauvres que je me créais, dans cet éloignement de tous les bruits de la civilisation, je trouverais l'oubli du passé, l'insouciance de l'avenir. Il me restait peu de force pour regretter, moins encore pour désirer. Je voulais me considérer comme morte et m'ensevelir dans ces ruines, afin de m'y glacer entièrement et de retourner au monde dans un état d'invulnérabilité complète.
«Je résolus de commencer par le stoïcisme du corps, afin d'arriver plus sûrement à celui de l'esprit. J'avais vécu dans le luxe; je voulus me rendre absolument insensible, par l'habitude, aux rigueurs matérielles d'une vie de cénobite. Je renvoyai tout serviteur inutile, et ne voulus recevoir ma nourriture et les objets absolument nécessaires à mon existence que des mains d'une personne invisible qui se glissait chaque matin par les galeries abandonnées du cloître jusqu'à un guichet pratiqué à l'extérieur de mon habitation, et se retirait sans avoir eu la moindre communication directe avec moi.
«Réduite à la plus frugale consommation, forcée de travailler moi-même à la salubrité de ma demeure et à la conservation de ma vie, entourée d'objets extérieurs d'une grande sévérité, je voulus encore m'imposer une plus rude épreuve. Je m'étais habituée dans la société au mouvement, à l'activité facile et incessante que procure la richesse; j'aimais les exercices rapides, la course fougueuse des chevaux, les voyages, le grand air, la chasse bruyante. J'inventai de me mortifier et d'éteindre l'ardeur de mes pensées en me soumettant a une claustration volontaire. Je relevai en imagination les enceintes écroulées de l'abbaye; j'entourai le préau ouvert à tous les vents d'une barrière invisible et sacrée; je posai des limites à mes pas, et je mesurai l'espace où je voulais m'enfermer pour une année entière. Les jours où je me sentais agitée au point de ne pouvoir plus reconnaître la ligue de démarcation imaginaire tracée autour de ma prison, je l'établissais par des signes visibles. J'arrachais aux murailles décrépites les longs rameaux de lierre et de clématite dont elles étaient rongées, et je les couchais sur le sol aux endroits que je m'étais interdit de franchir. Alors, rassurée sur la crainte de manquer à mon serment, je me sentais enfermée dans mon enceinte avec autant de rigueur que je l'aurais été dans une bastille.
«Il y eut un temps de résignation et de ponctualité qui me reposa des souffrances passées. Il se fit en moi un grand calme, et mon esprit s'endormit paisible sous l'empire d'une résolution bien arrêtée. Mais il arriva que mes facultés, renouvelées par le repos, se réveillèrent peu à peu et demandèrent impétueusement à s'exercer. En voulant l'abattre, j'avais relevé ma puissance; en couvrant de cendres une mourante étincelle, je lui avais conservé ses principes de vie, j'avais couvé un feu assez intense pour produire un vaste incendie. En me sentant renaître, je ne m'effrayai pas assez, je ne me réprimai point par le souvenir des arrêts que j'avais prononcés sur ma tombe. Il eût fallu consacrer cet âpre travail à détruire l'importance de toutes choses à mes yeux, à rendre nul tout effet extérieur sur mes sens. Au lieu de cela, la solitude et la rêverie me créèrent des sens nouveaux et des facultés que je ne me connaissais pas. Je ne cherchai pas à les étouffer dans leur principe, parce que je crus qu'elles donneraient le change à celles qui m'avaient égarée. Je les acceptai comme un bienfait du ciel, quand j'aurais dû les repousser comme une nouvelle suggestion de l'enfer.
«La poésie revint habiter mon cerveau; mais, trompeuse, elle prit d'autres couleurs, s'insinua sous d'autres formes, et s'avisa d'embellir des choses que j'avais crues jusque-là sans éclat et sans valeur. Je n'avais pas pensé qu'une indifférence inactive pour certaines faces de la vie devait m'inspirer de l'empressement et de l'intérêt pour des choses naguère inaperçues. C'est pourtant ce qui m'arriva: la régularité que j'avais embrassée comme on revêt un cilice me devint bonne et douce comme un lit moelleux. Je pris un orgueilleux plaisir à contempler cette obéissance passive d'une partie de moi-même et cette puissance prolongée de l'autre, cette sainte abnégation de la matière, et ce règne magnifique de la volonté calme et persistante.