Part 14
--Oh oui! dit Pulchérie, nous dormions paisiblement sur l'herbe moite et chaude. Les cèdres exhalaient leur exquise senteur de baume, et le vent de midi passait son aile brûlante sur nos fronts humides. Jusqu'alors, insouciante et rieuse, j'accueillais chaque jour de ma vie comme un bienfait nouveau. Quelquefois des sensations brusques et pénétrantes faisaient bouillonner mon sang. Une ardeur inconnue s'emparait de mon imagination; la nature m'apparaissait sous des couleurs plus étincelantes; la jeunesse palpitait plus vivace et plus riante dans mon sein; et, si je me regardais au miroir, je me trouvais dans ces instants-là plus vermeille et plus belle. Alors j'avais envie de m'embrasser dans cette glace qui me reflétait et qui m'inspirait un amour insensé. Puis je me prenais à rire, et je courais plus forte et plus légère dans l'herbe et dans les fleurs; car, pour moi, aucune chose ne se révélait au travers de la souffrance. Je ne me fatiguais pas comme vous à deviner; je trouvais, parce que je ne cherchais pas.
«Ce jour-là, heureuse et calme que j'étais, un rêve étrange, délirant, inouï, me révéla le mystère jusque-là impénétrable et jusque-là tranquillement respecté. O ma soeur, niez l'influence du ciel! niez la sainteté du plaisir! Vous eussiez dit, si cette extase vous eût été donnée, qu'un ange, envoyé vers vous du sein de Dieu, se chargeait de vous initier aux épreuves sacrées de la vie humaine. Moi, je rêvai tout simplement d'un homme aux cheveux noirs qui se penchait vers moi pour effleurer mes lèvres de ses lèvres chaudes et vermeilles; et je m'éveillai oppressée, palpitante, heureuse plus que je ne m'étais imaginé devoir l'être jamais. Je regardai autour de moi: le soleil semait ses reflets sur les profondeurs du bois, l'air était bon et suave, et les cèdres élevaient avec splendeur leurs grands rameaux digités, semblables à des bras immenses et à de longues mains tendues vers le ciel. Je vous regardai alors. O ma soeur, que vous étiez belle! Je ne vous avais jamais trouvée telle avant ce jour-là. Dans ma complaisante vanité de jeune fille, je me préférais à vous; il me semblait que mes joues brillantes, que mes épaules arrondies, que mes cheveux dorés me faisaient plus belle que vous; mais en cet instant le sens de la beauté se révélait à moi dans une autre créature. Je ne m'aimais plus seule: j'avais besoin de trouver hors de moi un objet d'admiration et d'amour. Je me soulevai doucement, et je vous contemplai avec une singulière curiosité, avec un étrange plaisir. Vos épais cheveux noirs se collaient à votre front, et leurs boucles serrées se roulaient sur elles-mêmes comme si un sentiment de vie les eût crispées auprès de votre cou velouté d'ombre et de sueur. J'y passai mes doigts: il me sembla que vos cheveux me les serraient et m'attiraient vers vous. Votre chemise blanche et fine, serrée sur votre sein, faisait paraître votre peau hâlée par le soleil plus brune encore qu'à l'ordinaire; et vos longues paupières, appesanties par le sommeil, se dessinaient sur vos joues alors animées d'un ton plus solide qu'aujourd'hui. Oh! vous étiez belle, Lélia! mais belle autrement que moi, et cela me troublait étrangement. Vos bras, plus maigres que les miens, étaient couverts d'un imperceptible duvet noir que les soins du luxe ont fait depuis disparaître. Vos pieds, si parfaitement beaux, baignaient dans le ruisseau, et de longues veines bleues s'y dessinaient. Votre respiration soulevait votre poitrine avec une régularité qui semblait annoncer le calme et la force; et dans tous vos traits, dans votre attitude, dans vos formes plus arrêtées que les miennes dans la teinte plus sombre de votre peau, surtout dans cette expression fière et froide de votre visage endormi, il y avait je ne sais quoi de masculin et de fort qui m'empêchait presque de vous reconnaître. Je trouvais que vous ressembliez à ce bel enfant aux cheveux noirs dont je venais de rêver, et je baisai votre bras en tremblant. Alors vous ouvrîtes les yeux, et votre regard me pénétra d'une honte inconnue; je me détournai comme si j'avais fait une action coupable. Pourtant, Lélia, aucune pensée impure ne s'était même présentée à mon esprit. Comment cela serait-il arrivé? Je ne savais rien. Je recevais de la nature et de Dieu, mon créateur et mon maître, ma première leçon d'amour, ma première sensation de désir... Votre regard était moqueur et sévère. C'était bien ainsi que je l'avais toujours rencontré, mais il ne m'avait jamais intimidée comme en cet instant... Est-ce que vous ne vous souvenez pas de mon trouble et de ma rougeur?
--Je me souviens même d'un mot que je ne pus m'expliquer, répondit Lélia. Vous me fîtes pencher sur l'eau, et vous me dites:--Regarde-toi, ma soeur: ne te trouves-tu pas belle? Je vous répondis que je l'étais moins que vous.--Oh! tu l'es bien davantage, reprîtes-vous: tu ressembles à un homme.
--Et cela vous fit hausser les épaules de mépris, reprit Pulchérie.
--Et je ne devinai pas, répondit Lélia, qu'une destinée venait de s'accomplir pour vous, tandis que pour moi aucune destinée ne devait jamais s'accomplir.
--Commencez votre histoire, dit Pulchérie. Les bruits de la fête se sont éloignés; j'entends l'orchestre qui reprend l'air interrompu; on vous oublie; on renonce à me chercher: nous pouvons être libres quelque temps. Parlez.»
TROISIÈME PARTIE.
Pourquoi promenez-vous ces spectres de lumière Devant le rideau noir de nos nuits sans sommeil, Puisqu'il faut qu'ici-bas tout songe ait son réveil, Et puisque le désir se sent cloué sur terre, Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière, L'aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil?
ALFRED DE MUSSET.
XXXV.
«Je ne vous raconterai pas de faits circonstanciés et précis, dit Lélia. Tout ce qui a composé ma vie serait aussi long à dire que ma vie a duré de jours. Mais je vous dirai l'histoire d'un coeur malheureux, égaré par une vaine richesse de facultés, flétri avant d'avoir vécu, usé par l'espérance, et rendu impuissant par trop de puissance peut-être!
--Et c'est ce qui vous rend déplorablement vulgaire, Lélia, reprit la courtisane impitoyable dans son bon sens grossier. C'est ce qui vous fait ressembler à tous les poëtes que j'ai lus. Car je lis les poëtes; je les lis pour me réconcilier avec la vie qu'ils peignent de couleurs si fausses, et qui a le tort d'être trop bonne pour eux; je les lis pour savoir de quelles idées prétentieuses et scandaleusement erronées il faut se préserver pour être sage; je les lis pour prendre d'eux ce qui est utile et rejeter ce qui est mauvais, c'est-à-dire pour m'emparer de ce luxe d'expression qui est devenu la langue usuelle du siècle, et pour me préserver d'en babiller les sottises qu'ils professent. Vous auriez dû vous en tenir là. Vous auriez dû, ma Lélia, faire servir la fécondité de votre cerveau à poétiser les choses pour les mieux apprécier. Vous auriez dû appliquer votre supériorité d'organisation à jouir et non à nier; car alors à quoi vous sert la lumière?
--Et vous avez raison, cruelle, dit Lélia avec amertume. Ne sais-je pas tout cela? Eh bien! c'est mon travers, c'est mon mal, c'est ma fatalité que vous signalez, et vous me raillez quand je viens me plaindre à vous! Je m'humilie et m'afflige d'être un type si trivial et si commun de la souffrance de toute une génération maladive et faible, et vous me répondez par le mépris! Est-ce ainsi que vous me consolez?
--Pardonne, _Meschina_!» dit l'insouciante Pulchérie en souriant, et continue.
Lélia reprit:
«Si Dieu m'a créée dans un jour de colère ou d'apathie, dans un sentiment d'indifférence ou de haine pour les oeuvres de ses mains, c'est ce que je ne sais point. Il est des instants où je me hais assez pour m'imaginer être la plus savante et la plus affreuse combinaison d'une volonté infernale. Il en est d'autres où je me méprise au point de me regarder comme une production inerte engendrée par le hasard et la matière. La faute de ma misère, je ne sais à qui l'imputer; et, dans les âcres révoltes de mon esprit, ma plus grande souffrance est toujours de craindre l'absence d'un Dieu que je puisse insulter. Je le cherche alors sur la terre, et dans les cieux, et dans l'enfer, c'est-à-dire dans mon coeur. Je le cherche, parce que je voudrais l'étreindre, le maudire et le terrasser. Ce qui m'indigne et m'irrite contre lui, c'est qu'il m'ait donné tant de vigueur pour le combattre, et qu'il se tienne si loin de moi; c'est qu'il m'ait départi la gigantesque puissance de m'attaquer à lui, et qu'il se tienne là-bas ou là-haut, je ne sais où, assis dans sa gloire et dans sa surdité, au-dessus de tous les efforts de ma pensée.
«J'étais pourtant née en apparence sous d'heureux auspices. Mon front était bien conformé; mon oeil s'annonçait noir et impénétrable comme doit être tout oeil de femme libre et fière; mon sang circulait bien, et nulle infirme disgrâce ne me frappait d'une injuste et flétrissante malédiction. Mon enfance est riche de souvenirs et d'impressions d'une inexprimable poésie. Il me semble que les anges m'ont bercée dans leurs bras, et que de magiques apparitions m'ont gâté la nature réelle avant qu'à mes yeux se fût révélé le sens de la vue.
«Et comme la beauté se développait en moi, tout me souriait, hommes et choses. Tout devenait amour et poésie autour de moi, et dans mon sein chaque jour faisait éclore la puissance d'aimer et celle d'admirer.
«Cette puissance était si grande, si précieuse et si bonne, je la sentais émaner de moi comme un parfum si suave et si enivrant, que je la cultivai avec amour. Loin de me défier d'elle et de ménager sa sève pour jouir plus longtemps de ses fruits, je l'excitai, je la développai, je lui donnai cours par tous les moyens possibles. Imprudente et malheureuse que j'étais!
«Je l'exhalais alors par tous les pores, je la répandais comme une inépuisable source de vie sur toutes choses. Le moindre objet d'estime, le moindre sujet d'amusement, m'inspiraient l'enthousiasme et l'ivresse. Un poëte était un dieu pour moi, la terre était ma mère, et les étoiles mes soeurs. Je bénissais le ciel à genoux pour une fleur éclose sur ma fenêtre, pour un chant d'oiseau envoyé à mon réveil. Mes admirations étaient des extases, mon bien-être le délire.
«Ainsi agrandissant de jour en jour ma puissance, excitant ma sensibilité et la répandant sans mesure au-dessus et au-dessous de moi, j'allais jetant toute ma pensée, toute ma force dans le vide de cet univers insaisissable qui me renvoyait toutes mes sensations émoussées: la faculté de voir, éblouie par le soleil; celle de désirer, fatiguée par l'aspect de la mer et le vague des horizons; et celle de croire, ébranlée par l'algèbre mystérieuse des étoiles et le mutisme de toutes ces choses après lesquelles s'égarait mon âme; de sorte que j'arrivai dès l'adolescence à cette plénitude de facultés qui ne peut aller au delà sans briser l'enveloppe mortelle.
«Alors un homme vint, et je l'aimai. Je l'aimai du même amour dont j'avais aimé Dieu et les cieux, et le soleil et la mer. Seulement je cessai d'aimer ces choses, et je reportai sur lui l'enthousiasme que j'avais eu pour les autres oeuvres de la Divinité.
«Vous avez raison de dire que la poésie a perdu l'esprit de l'homme; elle a désolé le monde réel, si froid, si pauvre, si déplorable au prix des doux rêves qu'elle enfante. Enivrée de ses folles promesses, bercée de ses douces moqueries, je n'ai jamais pu me résigner à la vie positive. La poésie m'avait créé d'autres facultés, immenses, magnifiques, et que rien sur la terre ne devait assouvir. La réalité a trouvé mon âme trop vaste pour y être contenue un instant. Chaque jour devait marquer la ruine de ma destinée devant mon orgueil, la ruine de mon orgueil désolé devant ses propres triomphes. Ce fut une lutte puissante et une victoire misérable; car, à force de mépriser tout ce qui est, je conçus le mépris de moi-même, sotte et vaine créature, qui ne savais jouir de rien à force de vouloir jouir splendidement de toutes choses.
«Oui, ce fut un grand et rude combat, car, en nous enivrant, la poésie ne nous dit pas qu'elle nous trompe. Elle se fait belle, simple, austère comme la vérité. Elle prend mille faces diverses, elle se fait homme et ange, elle se fait Dieu; on s'attache à cette ombre, on la poursuit, on l'embrasse, on se prosterne devant elle, on croit avoir trouvé Dieu et conquis la terre promise; mais, hélas! sa fugitive parure tombe en lambeaux sous l'oeil de l'analyse, et l'humaine misère n'a plus un haillon pour se couvrir. Oh! alors l'homme pleure et blasphème. Il insulte le ciel, il demande raison de ses mécomptes, il se croit volé, il se couche et veut mourir.
«Et en effet, pourquoi Dieu le trompe-t-il à ce point? Quelle gloire peut trouver le fort à leurrer le faible? Car toute poésie émane du ciel et n'est que le sentiment instinctif d'une Divinité présente à nos destinées. Le matérialisme détruit la poésie, il réduit tout aux simples proportions de la réalité. Il ne construit l'univers qu'avec des combinaisons; la foi religieuse le peuple de fantômes. La Divinité derrière ses voiles impénétrables se rit-elle donc même de notre culte et des créations angéliques dont notre cerveau maladif l'environne? Hélas! tout ceci est sombre et décourageant.
--C'est qu'il ne faudrait ni rêver, ni prier, dit Pulchérie; il faudrait se contenter de vivre, accepter naïvement la croyance à un Dieu bon: cela suffirait à l'homme s'il avait moins de vanité. Mais l'homme veut examiner ce Dieu et reviser ses oeuvres; il veut le connaître, l'interroger, le rendre propice à ses besoins, responsable de ses souffrances; il veut traiter d'égal à égal avec lui. C'est votre orgueil qui inventa la poésie et qui plaça entre la terre et le ciel tant de rêves décevants. Dieu n'est pas l'auteur de vos misères...
--Orgueil, confiance, reprit Lélia, ce sont deux mots différents pour exprimer la même idée; ce sont deux manières diverses d'envisager le même sentiment. De quelque nom que vous l'appeliez, il est le complément de notre organisation, et comme la clef de voûte de notre monde intellectuel. C'est Dieu qui a couronné son oeuvre de cette pensée vague, douloureuse, mais infinie et sublime; c'est la condition d'inquiétude et de malaise qu'il nous a imposée en nous élevant au-dessus des autres créatures animées.--Vous surpasserez la force du chameau, l'habileté du castor, nous a-t-il dit; mais vous ne serez jamais satisfaits de vos oeuvres, et au-dessus de votre Éden terrestre vous chercherez toujours la flottante promesse d'un séjour meilleur. Allez, vous vous partagerez la terre, mais vous désirerez le ciel; vous serez puissants, mais vous souffrirez.
--Eh bien! s'il en est ainsi, dit Pulchérie, souffrez en silence, priez à genoux, attendez le ciel, mais résignez-vous devant les maux de la vie. Ressentir la souffrance imposée par le Créateur, ce n'est pas là toute la tâche de l'homme: il s'agit de l'accepter. Crier sans cesse et maudire le joug, ce n'est pas le porter. Vous savez bien qu'il ne suffit pas de trouver le calice amer, il faut encore le boire jusqu'à la lie. Vous n'avez qu'une chance de grandeur sur la terre, et vous la méprisez: c'est celle de vous soumettre, et vous ne vous soumettez jamais. A force de frapper impérieusement au séjour des anges, ne craignez-vous pas de vous le rendre inaccessible?
--Vous avez raison, ma soeur, vous parlez comme Trenmor. Amoureuse de la vie, vous êtes au même point de soumission que cet homme détaché de la vie. Vous avez dans le désordre le même calme que lui dans la vertu. Mais moi, qui n'ai ni vertus ni vices, je ne sais comment faire pour supporter l'ennui d'exister. Hélas! il vous est facile de prescrire la patience! Si vous étiez, comme moi, placée entre ceux qui vivent encore et ceux qui ne vivent plus, vous seriez, comme moi, agitée d'une sombre colère et tourmentée d'un insatiable désir d'être quelque chose, de commencer la vie ou d'en finir avec elle.
--Mais ne m'avez-vous pas dit que vous aviez aimé? Aimer, c'est vivre à deux.
«Ne sachant à quoi dépenser la puissance de mon âme, je la prosternai aux pieds d'une idole créée par mon culte, car c'était un homme semblable aux autres; et quand je fus lasse de me prosterner, je brisai le piédestal et je le vis réduit à sa véritable taille. Mais je l'avais placé si haut dans mes pompeuses adorations, qu'il m'avait paru grand comme Dieu.»
«Ce fut là ma plus déplorable erreur; et voyez quelle destinée misérable est la mienne! je fus réduite à la regretter dès que je l'eus perdue. C'est que, hélas! je n'eus plus rien à mettre à la place. Tout me parut petit près de ce colosse imaginaire. L'amitié me sembla froide, la religion menteuse, et la poésie était morte avec l'amour.
«Avec ma chimère j'avais été aussi heureuse qu'il est permis de l'être aux caractères de ma trempe. Je jouissais du robuste essor de mes facultés, l'enivrement de l'erreur me jetait dans des extases vraiment divines; je me plongeais à outrance dans cette destinée cuisante et terrible qui devait m'engloutir après m'avoir brisée. C'était un état inexprimable de douleur et de joie, de désespoir et d'énergie. Mon âme orageuse se plaisait à ce ballottement funeste qui l'usait sans fruit et sans retour. Le calme lui faisait peur, le repos l'irritait. Il lui fallait des obstacles, des fatigues, des jalousies dévorantes à concentrer, des ingratitudes cruelles à pardonner, de grands travaux à poursuivre, de grandes infortunes à supporter. C'était une carrière, c'était une gloire. Homme, j'eusse aimé les combats, l'odeur du sang, les étreintes du danger; peut-être l'ambition de régner par l'intelligence, de dominer les autres hommes par des paroles puissantes, m'eût-elle souri aux jours de ma jeunesse. Femme, je n'avais qu'une destinée noble sur la terre, c'était d'aimer. J'aimai _vaillamment_; je subis tous les maux de la passion aveugle et dévouée aux prises avec la vie sociale et l'égoïsme réel du coeur humain; je résistai durant de longues années à tout ce qui devait l'éteindre ou la refroidir. A présent, je supporte sans amertume les reproches des hommes, et j'écoute en souriant l'accusation d'insensibilité dont ils chargent ma tête. Je sais, et Dieu le sait bien aussi, que j'ai accompli ma tâche, que j'ai fourni ma part de fatigues et d'angoisses au grand abîme de colère où tombent sans cesse les larmes des hommes sans pouvoir le combler. Je sais que j'ai fait l'emploi de ma force par le dévouement, que j'ai abjuré ma fierté, effacé mon existence derrière une autre existence. Oui, mon Dieu, vous le savez, vous m'avez brisée sous votre sceptre, et je suis tombée dans la poussière. J'ai dépouillé cet orgueil jadis si altier, aujourd'hui si amer; je l'ai dépouillé longtemps devant l'être que vous avez offert à mon culte fatal. J'ai bien travaillé, ô mon Dieu! j'ai bien dévoré mon mal dans le silence. Quand donc me ferez-vous entrer dans le repos?
--Tu te vantes, Lélia; tu as travaillé en pure perte, et je ne m'en étonne pas. Tu as voulu faire de l'amour autre chose que ce que Dieu lui a permis d'être ici-bas. Si je comprends bien ton infortune, tu as aimé de toute la puissance de ton être, et tu as été mal aimée. Quelle erreur était la tienne! Ne savais-tu pas que l'homme est brutal et la femme mobile? Ces deux êtres si semblables et si dissemblables sont faits de telle sorte, qu'il y a toujours entre eux de la haine, même dans l'amour qu'ils ont l'un pour l'autre. Le premier sentiment qui succède à leurs étreintes, c'est le dégoût et la tristesse. C'est une loi d'en haut contre laquelle vous vous révolterez en vain. L'union de l'homme et de la femme devait être passagère dans les desseins de Providence. Tout s'oppose à leur éternelle association, et le changement est une nécessité de leur nature.
--S'il en est ainsi, dit Lélia avec véhémence, malédiction sur l'amour! ou plutôt malédiction sur la volonté divine et sur la destinée humaine! Pour moi, j'avais cru, en effet, qu'il en devait être autrement. Le sentiment de l'amour avait été révélé à ma jeunesse sous la forme la plus angélique et la plus durable; elle émanait de Dieu même, elle devait avoir revêtu quelque chose de son immortalité. Cesser d'aimer! cette idée ne pouvait pas avoir de sens pour moi! Autant valait dire: cesser d'exister!
--Et pourtant tu n'aimes plus, dit Pulchérie.
--Et aussi je suis morte! répondit Lélia.
--Mais pourquoi avoir laissé éteindre le feu sacré? dit la courtisane; ne pouviez-vous le porter sur d'autres autels? Changer d'amant n'est pas changer d'amour.
--Eh quoi! reprit Lélia, peut-on rallumer ce feu, quand celui qui l'inspirait l'a laissé mourir? Peut-on lui rendre son éclat et sa pureté première? Qu'est-ce que l'amour? n'est-ce pas un culte? et derrière ce culte, l'objet aimé n'est-il pas le dieu? Et si lui-même prend plaisir à détruire la foi qu'il inspirait, comment l'âme peut-elle se choisir un autre dieu parmi d'autres créatures? Elle a rêvé l'idéal, et, tant qu'elle a cru trouver la perfection dans un être de sa race, elle s'est prosternée devant lui. Mais maintenant elle sait que son idéal n'est pas de ce monde. Quelle espèce de culte, quelle espèce de foi pourra-t-elle offrir à une idole nouvelle? Il faudra donc qu'elle lui apporte un amour incomplet et borné, un sentiment fini, raisonné, susceptible d'analyse et de distinction? Elle avait cru à des vertus sans alliage, à un éclat sans tache. Elle sait maintenant que toute vertu est fragile, que toute grandeur est limitée; car ce qui était pour elle le type du beau et du grand a trompé son attente et trahi ses promesses. Effacera-t-elle, par un simple effort de sa volonté, ce souvenir terrible qui doit lui servir d'éternelle leçon? Où donc trouvera-t-elle cet oubli bienfaisant? Et si elle le trouve, ne sera-ce pas plutôt une confiance stupide, dont elle ne tardera pas à se repentir? Faudra-t-il qu'elle se traîne de déception en déception jusqu'à ce que sa force s'épuise, et que la noble chimère de l'idéal s'envole devant la réalité des grossières passions? Est-ce pour cette noble fin que Dieu nous avait donné des aspirations si brûlantes et des songes si sublimes?
--Mais quel orgueil est donc le tien, ô Lélia! s'écria Pulchérie étonnée. Es-tu donc le seul être accompli qu'il y ait sur la terre? Ton coeur est-il le foyer d'une flamme si céleste que tu ne puisses jamais rencontrer un coeur aussi ardent que le tien, une pureté aussi irréprochable que la tienne? Sois donc impie, puisque tu te crois un ange envoyé ici-bas pour souffrir parmi les hommes!