Lélia

Part 10

Chapter 103,961 wordsPublic domain

--Il est vrai que tout cela est beau, et c'est ici qu'il faut venir voir ce que la terre possède encore de jeunesse et de vigueur. Pauvre terre! elle aussi s'en va!

--Que dites-vous donc, Lélia? Pensez-vous que la terre et le ciel soient coupables de notre décrépitude morale? Insolente rêveuse, les accusez-vous aussi?

--Oui, je les accuse, répondit-elle; ou plutôt j'accuse la grande loi du temps, qui veut que tout s'épuise et prenne fin. Ne voyez-vous pas que le flot des siècles nous emporte tous ensemble, hommes et mondes, pour nous engloutir dans l'éternité, comme des feuilles sèches qui fuient vers le précipice, entraînées par l'eau du torrent? Hélas! nous ne laisserons pas même cette frêle dépouille. Nous ne surnagerons même pas comme ces herbes flétries qui flottent là, tristes et pendantes, semblables à la chevelure d'une femme noyée. La dissolution aura passé sur les cadavres des empires; les débris muets de l'humanité ne seront pas plus que les grains de sable de la mer. Dieu ploiera l'univers comme un vêtement usé qu'on jette au vent, comme un manteau qu'on dépouille parce qu'on n'en veut plus. Alors, Dieu tout seul _sera_. Alors peut-être sa gloire et sa puissance éclateront sans voiles. Mais qui les contemplera? De nouvelles races naîtront-elles sur notre poussière pour voir ou pour deviner celui qui crée et qui détruit?

--Le monde s'en ira, je le sais, dit Sténio; mais il faudra pour le détruire tant de siècles, que le chiffre en est incalculable dans le cerveau des hommes. Non, non, nous n'en sommes pas encore à son agonie. Cette pensée est éclose dans l'âme irritée de quelques sceptiques comme vous; mais moi, je sens bien que le monde est jeune; mon coeur et ma raison me disent qu'il n'est pas même arrivé à la moitié de sa vie, à la force de son âge; le monde est en progrès encore, il lui reste tant de choses à apprendre!

--Sans doute, répondit-elle avec ironie, il n'a pas encore trouvé le secret de ressusciter les morts et de rendre les vivants immortels; mais il fera ces grandes découvertes, et alors le monde ne finira pas, l'homme sera plus fort que Dieu et subsistera sans le secours d'aucun élément autre que son intelligence.

--Lélia, vous raillez toujours; mais écoutez-moi: ne pensez-vous pas que les hommes sont meilleurs aujourd'hui qu'hier, et par conséquent...

--Je ne le pense pas, mais qu'importe? Nous ne sommes pas d'accord sur l'âge du monde, voilà tout.

--Nous le saurions au juste, dit Sténio, nous n'en serions pas plus avancés. Nous ne connaissons pas les secrets de son organisation, nous ignorons combien de temps un monde constitué comme celui-ci peut et doit vivre. Mais je sens à mon coeur que nous marchons vers la lumière et la vie. L'espoir brille dans notre ciel; voyez comme le ciel est beau! comme il est vermeil et généreux! comme il sourit aux montagnes qui s'empourprent de ses caresses et rougissent d'amour comme des vierges timides! Ce n'est point avec la logique du raisonnement qu'on peut prouver l'existence de Dieu. On croit en lui parce qu'un céleste instinct le révèle. De même, on ne peut mesurer l'éternité avec le compas des sciences exactes; mais on sent dans son âme ce que le monde moral possède de sève et de fraîcheur, de même qu'on sent dans son être physique ce que l'air renferme de principes vivifiants et toniques. Eh quoi! vous respirez cette brise aromatique des montagnes sans qu'elle vous pénètre? vous buvez cette eau limpide et glacée, qui a le goût de la menthe et du thym sauvage, sans en sentir la saveur? Vous ne vous sentez pas rajeunie et retrempée dans cet air vif et subtil, parmi ces fleurs si belles et qui semblent si fières de ne rien devoir aux soins de l'homme? Tournez-vous, et voyez ces buissons épais de rhododendrum; comme ces touffes de fleurs lilas sont fraîches et pures! comme elles se tournent vers le ciel pour en regarder l'azur, pour en recueillir la rosée! Ces fleurs sont belles comme vous, Lélia, incultes et sauvages comme vous: ne concevez-vous pas la passion qu'on a pour les fleurs?»

Lélia sourit et rêva longtemps, les yeux fixés sur la vallée déserte.

«Sans doute il nous faudrait pouvoir vivre ici, dit-elle enfin, pour conserver le peu qui nous reste dans le coeur; mais nous n'y vivrions pas trois jours sans flétrir cette végétation et sans souiller cet air. L'homme va toujours éventrant sa nourrice, épuisant le sol qui l'a produit. Il veut toujours arranger la nature et refaire l'oeuvre de Dieu. Vous ne seriez pas trois jours ici, vous dis-je, sans vouloir porter les rochers de la montagne au fond de la vallée, et sans vouloir cultiver le roseau des profondeurs humides sur la cime aride des monts. Vous appelleriez cela faire un jardin. Si vous y fussiez venu il y a cinquante ans, vous y eussiez mis une statue et un berceau taillé.

--Toujours moqueuse, Lélia! Vous pouvez rire et railler ici en présence de cette scène sublime! Sans vous je me serais prosterné devant l'auteur de tout cela; mais vous, mon démon, vous n'avez pas voulu. Il faut que je vous entende nier tout, même la beauté de la nature.

--Eh! je ne la nie pas! s'écria-t-elle. Quelle chose m'avez-vous jamais entendue nier? Quelle croyance m'a trouvée insensible à ce qu'elle avait de poétique ou de grand? Mais la puissance de m'abuser, qui me la donnera? Hélas! pourquoi Dieu s'est-il plu à mettre une telle disproportion entre les illusions de l'homme et la réalité? Pourquoi faut-il souffrir toujours d'un désir de bien-être qui se révèle sous la forme du beau, et qui plane dans tous nos rêves sans se poser jamais à terre? Ce n'est pas notre âme seulement qui souffre de l'absence de Dieu, c'est notre être tout entier, c'est la vue, c'est la chair qui souffrent de l'indifférence ou de la rigueur du ciel. Dites-moi, dans quel climat de la terre l'homme ignore-t-il les sensations excessives du froid et du chaud? Quelle est la vallée qui ne soit humide en hiver? Où sont les montagnes dont l'herbe ne soit pas flétrie et déracinée par le vent? En Orient l'espèce énervée végète et languit, toujours couchée, toujours inerte. Les femmes s'étiolent à l'ombre des harems; car le soleil les calcinerait. Et puis un vent sec et corrosif arrive de la mer, et porte à cette race indolente une sorte de vertige qui enfante des crimes ou des héroïsmes inconnus à nos peuples d'en deçà le soleil. Alors ces hommes s'enivrent d'activité; ils exhalent en rumeurs féroces, en plaisirs sanguinaires, en débauches effrénées, la force qui dormait en eux, jusqu'à ce que, épuisés de souffrance et de fatigue, ils retombent sur leurs divans, stupides entre tous les hommes!

«Et ceux-là pourtant sont les mieux trempés, les plus énergiques parmi les peuples, les plus heureux dans le repos, les plus violents dans l'action. Regardez ceux des zones torrides: pour ceux-là le soleil est généreux en effet; les plantes sont gigantesques, la terre est prodigue de fruits, de parfums et de spectacles. Il y a vanité de luxe dans la couleur et dans la forme. Les oiseaux et les insectes étincellent de pierreries, les fleurs exhalent des odeurs enivrantes. Les arbres eux-mêmes recèlent d'exquises senteurs dans leurs tissus ligneux. Les nuits sont claires comme nos jours d'automne, les étoiles se montrent quatre fois grandes comme ici. Tout est beau, tout est riche. L'homme, encore grossier et naïf, ignore une partie des maux que nous avons inventés. Croyez-vous qu'il soit heureux? Non. Des troupes d'animaux hideux et féroces lui font la guerre. Le tigre rugit autour de sa demeure; le serpent, ce monstre froid et gluant dont l'homme a plus d'horreur que d'aucun autre ennemi, se glisse jusqu'au berceau de son enfant. Puis vient l'orage, cette grande convulsion d'une nature robuste qui bondit comme un taureau en fureur, qui se déchire elle-même comme un lion blessé. Il faut que l'homme fuie ou périsse: le vent, la foudre, les torrents débordés bouleversent et emportent sa cabane, son champ et ses troupeaux: chaque soir il ignore s'il aura une patrie le lendemain; elle était trop belle, cette patrie: Dieu ne veut pas la lui laisser. Chaque année il lui en faudra chercher une nouvelle. Le spectacle d'un homme heureux n'est pas agréable au Seigneur. O mon Dieu! tu souffres peut-être aussi, tu es peut-être ennuyé dans ta gloire, puisque tu nous fais tant de mal!

«Eh bien! ces enfants du soleil que dans nos rêves de poëtes nous envions comme les privilégiés de la terre, sans doute ils se demandent parfois s'il existe une contrée chérie du ciel, que ne sillonnent pas les laves ardentes, que ne balaient pas les vents destructeurs; une contrée qui s'éveille au matin, unie, calme et tiède comme la veille. Ils se demandent si Dieu, dans sa colère, a mis partout des panthères affamées de sang et des reptiles hideux. Peut-être ces hommes simples rêvent-ils leur paradis terrestre sous nos latitudes tempérées, peut-être dans leurs songes voient-ils la brume et le froid descendre sur leurs fronts bronzés et assombrir leur atmosphère de feu. Nous, quand nous rêvons, nous voyons le soleil rouge et chaud, la plaine étincelante, la mer embrasée et le sable brûlant sous nos pieds. Nous appelons le soleil méridional sur nos épaules glacées, et les peuples du Midi recevraient à genoux les gouttes de notre pluie sur leurs poitrines ardentes. Ainsi partout l'homme souffre et murmure; créature délicate et nerveuse, il s'est fait en vain le roi de la création, il en est la plus infortunée victime. Il est le seul animal chez qui la puissance intellectuelle soit dans un rapport aussi disproportionné avec la puissance physique. Chez les êtres qu'il appelle animaux grossiers, la force matérielle domine, l'instinct n'est que le ressort conservateur de l'existence animale. Chez l'homme, l'instinct, développé outre mesure, brûle et torture une frêle et chétive organisation. Il a l'impuissance du mollusque avec les appétits du tigre; la misère et la nécessité l'emprisonnent dans une écaille de tortue; l'ambition, l'inquiétude déploient leurs ailes d'aigle dans son cerveau. Il voudrait avoir les facultés réunies de toutes les races, mais il n'a que la faculté de vouloir en vain. Il s'entoure de dépouilles: les entrailles de la terre lui abandonnent l'or et le marbre; les fleurs se laissent broyer, exprimer en parfums pour son usage; les oiseaux de l'air laissent tomber pour le parer les plus belles plumes de leurs ailes, le plongeon et l'eider livrent leur cuirasse de duvet pour réchauffer ses membres indolents et froids; la laine, la fourrure, l'écaille, la soie, les entrailles de celui-là, les dents de celui-ci, la peau de cet autre, le sang et la vie de tous appartiennent à l'homme. La vie de l'homme ne s'alimente que par la destruction, et pourtant quelle douloureuse et courte durée!

«Ce que les peintres et les poëtes ont inventé de plus hideux dans les fantaisies grotesques de leur imagination, et, il faut bien le dire, ce qui nous apparaît le plus souvent dans le cauchemar, c'est un sabbat de cadavres vivants, de squelettes d'animaux décharnés, sanglants, avec des erreurs monstrueuses, des superpositions bizarres, des têtes d'oiseaux sur des troncs de cheval, des faces de crocodile sur des corps de chameau. C'est toujours un pêle-mêle d'ossements, une orgie de la peur qui sent le carnage, et des cris de douleur, des paroles de menace proférées par des animaux mutilés. Croyez-vous que les rêves soient une pure combinaison du hasard? Ne pensez-vous pas qu'en dehors des lois d'association et des habitudes consacrées chez l'homme par le droit et par le pouvoir, il peut exister en lui de secrets remords, vagues, instinctifs, que nul ordre d'idées reçues n'a voulu avouer ou énoncer, et qui se révèlent par les terreurs de la superstition ou les hallucinations du sommeil? Alors que les moeurs, l'usage et la croyance ont détruit certaines réalités de notre vie morale, l'empreinte en est restée dans un coin du cerveau, et s'y réveille quand les autres facultés intelligentes s'endorment.

«Il y a bien d'autres sensations intimes de ce genre. Il y a des souvenirs qui semblent ceux d'une autre vie, des enfants qui viennent au jour avec des douleurs qu'on dirait contractées dans la tombe; car l'homme quitte peut-être le froid du cercueil pour rentrer dans le duvet du berceau. Qui sait? n'avons-nous pas traversé la mort et le chaos? Ces images terribles nous suivent dans tous nos rêves! Pourquoi cette vive sympathie pour des existences effacées? pourquoi ces regrets et cet amour pour des êtres qui n'ont laissé qu'un nom dans l'histoire des hommes? N'est-ce pas peut-être de la mémoire qui s'ignore? Il me semble parfois que j'ai connu Shakspeare, que j'ai pleuré avec Torquato, que j'ai traversé le ciel et l'enfer avec Dante. Un nom des anciens jours réveille en moi des émotions qui ressemblent à des souvenirs, comme certains parfums de plantes exotiques nous rappellent les contrées qui les ont produites. Alors notre imagination s'y promène comme si elle les connaissait, comme si nos pieds avaient foulé jadis cette patrie inconnue qui pourtant, nous le croyons, ne nous a vus ni naître ni mourir. Pauvres hommes, que savons-nous?

--Nous savons seulement que nous ne pouvons pas savoir, dit Sténio.

--Eh bien! voilà ce qui nous dévore, reprit-elle; c'est cette impuissance que tout un univers asservi et mutilé peut à peine dissimuler sous l'éclat de ses vains trophées. Les arts, l'industrie et les sciences, tout l'échafaudage de la civilisation, qu'est-ce, sinon le continuel effort de la faiblesse humaine pour cacher ses maux et couvrir sa misère? Voyez si, en dépit de ses profusions et de ses voluptés, le luxe peut créer en nous de nouveaux sens, ou perfectionner le système organique du corps humain; voyez si le développement exagéré de la raison humaine a porté l'application de la théorie dans la pratique, si l'étude a poussé la science au delà de certaines limites infranchissables, si l'excitation monstrueuse du sentiment a réussi à produire des jouissances complètes. Il est douteux que le progrès opéré par soixante siècles de recherches ait amené l'existence de l'homme au point d'être supportable, et de détruire la nécessité du suicide pour un grand nombre.

--Lélia, je n'ai pas essayé de vous prouver que l'homme fût arrivé à son apogée de puissance et de grandeur. Au contraire, je vous ai dit que, selon moi, la race humaine avait encore bien des générations à ensevelir avant d'arriver à ce point, et peut-être qu'alors elle s'y maintiendra pendant bien des siècles avant de redescendre à l'état de décrépitude où vous la croyez maintenant.

--Comment pouvez-vous croire, jeune homme, que nous suivions une marche progressive, lorsque vous voyez autour de vous toutes les convictions se perdre, sans faire place à d'autres convictions; toutes les sociétés s'agiter dans leurs liens relâchés, sans se reconstituer selon l'équité naturelle; toutes les facultés s'épuiser par l'abus de la vie, tous les principes jadis sacrés tomber dans le domaine de la discussion et servir de jouet aux enfants, sans que les principes d'une nouvelle foi les remplacent, comme les haillons de la royauté et du clergé ont servi de mascarade au peuple, roi et prêtre de son plein droit, sans que les rois aient cessé de régner, sans que le peuple ait cessé de servir!

«De vains efforts ont, je le sais, fatigué la race humaine dans tous les temps. Mais mieux vaut un temps où la tyrannie prévaut et où l'esclave souffre, qu'un temps où la tyrannie s'endort parce que l'esclave se soumet.

«Jadis, après les guerres d'homme à homme, après les bouleversements de sociétés, le monde, encore jeune et vigoureux, se relevait et reconstruisait son édifice bon ou mauvais pour une nouvelle période de siècles. Cela n'arrivera plus. Nous ne sommes pas seulement, comme vous le croyez, à un de ces lendemains de crise où l'esprit humain fatigué s'endort sur le champ de bataille avant de reprendre les armes de la délivrance. A force de tomber et de se relever, à force de rester étendu sur le flanc et de ressaisir l'espérance, de voir ses blessures se rouvrir et se refermer, à force de s'agiter dans ses fers et de s'enrouer à crier vers le ciel, le colosse vieillit et s'affaisse, il chancelle maintenant comme une ruine qui va crouler pour jamais; encore quelques heures d'agonie convulsive, et le vent de l'éternité passera indifférent sur un chaos de nations sans frein, réduites à se disputer les débris d'un monde usé qui ne suffira plus à leurs besoins.

--Vous croyez à l'approche du jugement dernier? O ma triste Lélia! c'est votre âme ténébreuse qui enfante ces terreurs immenses, car elle est trop vaste pour de moindres superstitions. Mais, dans tous les temps, l'esprit de l'homme a été préoccupé de ces idées de mort. Les âmes ascétiques se sont toujours complu dans ces contemplations sinistres, dans ces images de cataclysme et de désolation universelle. Vous n'êtes pas un prophète nouveau, Lélia; Jérémie est venu avant vous, et votre poésie dantesque n'a rien créé d'aussi lugubre que l'Apocalypse chantée dans les nuits délirantes d'un fou sublime aux rochers de Pathmos.

--Je le sais; mais la voix de Jean le rêveur et le poëte fut entendue et recueillie; elle épouvanta le monde; elle rallia par la peur à la foi chrétienne un grand nombre d'intelligences médiocres que la sublimité des préceptes évangéliques n'avait pu toucher. Jésus avait ouvert le ciel aux spiritualistes; Jean ouvrit l'enfer et en fit sortir la mort montée sur son cheval pâle, le despotisme au glaive sanglant, la guerre et la famine galopant sur un squelette de coursier, pour épouvanter le vulgaire qui subissait tranquillement les fléaux de l'esclave, et qui s'en effraya dès qu'il les vit personnifiés sous une forme païenne. Mais aujourd'hui les prophètes crient dans le désert, et nulle voix ne leur répond, car le monde est indifférent; il est sourd, il se couche et se bouche les oreilles pour mourir en paix. En vain quelques groupes épars de sectaires impuissants essaient de rallumer une étincelle de vertu. Derniers débris de la puissance morale de l'homme, ils surnageront un instant sur l'abîme, et s'en iront rejoindre les autres débris au fond de cette mer sans rivage où le monde doit rentrer.

--Oh! pourquoi désespérer ainsi, Lélia, de ces hommes sublimes qui aspirent à ramener la vertu dans notre âge de fer? Si je doutais, comme vous, de leur succès, je ne voudrais pas le dire. Je craindrais de commettre un crime.

--J'admire ces hommes, répondit Lélia, et je voudrais être le dernier d'entre eux. Mais que pourront ces pâtres, qui portent une étoile au front, devant le grand monstre de l'Apocalypse, devant cette immense et terrible figure qui se dessine sur le premier plan de tous les tableaux du prophète? Cette femme pâle et belle dans le vice, cette grande prostituée des nations, couverte des richesses de l'Orient et chevauchant une hydre qui vomit des fleuves de poison sur toutes les voies humaines, c'est la civilisation, c'est l'humanité dépravée par le luxe et la science, c'est le torrent de venin qui engloutira toute parole de vertu, tout espoir de régénération.

--O Lélia! s'écria le poëte frappé de superstition, n'êtes-vous point ce fantôme malheureux et terrible? Combien de fois cette frayeur s'est emparée de mes rêves! Combien de fois vous m'êtes apparue comme un type de l'indicible souffrance où l'esprit de recherche a jeté l'homme! Ne personnifiez-vous pas, avec votre beauté et votre tristesse, avec votre ennui et votre scepticisme, l'excès de douleur produit par l'abus de la pensée! Cette puissance morale, si développée par l'exercice que lui ont donné l'art, la poésie et la science, ne l'avez-vous pas livrée et pour ainsi dire prostituée à toutes les impressions, à toutes les erreurs nouvelles? Au lieu de vous attacher, fidèle et prudente, à la foi simple de vos pères et à l'instinctive insouciance que Dieu a mise dans l'homme pour son repos et pour sa conservation, au lieu de vous renfermer dans une vie religieuse et sans faste, vous vous êtes abandonnée aux séductions d'une ambitieuse philosophie. Vous vous êtes jetée dans le torrent de la civilisation qui se levait pour détruire, et qui, pour avoir couru trop vite, a ruiné les fondations, à peine posées, de l'avenir. Et parce que vous avez reculé de quelques jours l'oeuvre des siècles, vous croyez avoir brisé le sablier de l'éternité! Il y a bien de l'orgueil dans cette douleur, ô Lélia! Mais Dieu laissera passer ce flot de siècles orageux qui pour lui n'est qu'une goutte d'eau dans la mer. L'hydre dévorante mourra faute d'aliments, et de son cadavre, qui couvrira le monde, sortira une race nouvelle, plus forte et plus patiente que l'ancienne.

--Vous voyez loin, Sténio! Vous personnifiez pour moi la nature, dont vous êtes l'enfant encore vierge. Vous n'avez pas encore émoussé vos facultés; vous vous croyez immortel parce que vous vous sentez jeune, comme cette vallée inculte, qui fleurit belle et fière, sans songer qu'en un seul jour le soc de la charrue et le monstre à cent bras qu'on appelle Industrie peuvent flétrir son sein pour en ravir les trésors; vous grandissez confiant et présomptueux, sans prévoir la vie qui s'avance et qui va vous engloutir sous le poids de ses erreurs, vous défigurer sous le fard de ses promesses. Attendez, attendez quelques années, et vous direz comme nous: Tout s'en va!

--Non, tout ne s'en va pas! dit Sténio. Voyez donc ce soleil et cette terre, et ce beau ciel, et ces vertes collines, et cette glace même, fragile édifice des hivers, qui résiste depuis des siècles aux rayons de l'été. Ainsi prévaudra la frêle puissance de l'homme! Et qu'importe la chute de quelques générations? Pleurez-vous pour si peu de chose, Lélia? Croyez-vous possible qu'une seule idée meure dans l'univers? Cet héritage impérissable ne sera-t-il pas retrouvé intact dans la poussière de nos races éteintes, comme les inspirations de l'art et les découvertes de la science sortent chaque jour vivantes des cendres de Pompéia ou des sépulcres de Memphis? Oh! la grande et frappante preuve de l'immortalité intellectuelle! De profonds mystères s'étaient perdus dans la nuit des temps, le monde avait oublié son âge, et, se croyant encore jeune, il s'effrayait de se sentir déjà si vieux. Il disait comme vous, Lélia:--Me voici près de finir, car je m'affaiblis, et il y a si peu de jours que je suis né! Combien il m'en faudra peu pour mourir, puisque si peu a suffi à me faire vivre! Mais ces cadavres humains sont un jour exhumés du sein de l'Égypte; l'Égypte, qui avait vécu son âge de civilisation, et qui vient de vivre son âge de barbarie! l'Égypte, où se rallume l'ancienne lumière longtemps perdue, et qui, reposée et rajeunie, viendra bientôt peut être s'asseoir sur le flambeau éteint de la nôtre; l'Égypte, vivante image de ses momies qui dormaient dans la poussière des siècles et qui s'éveillent au grand jour de la science pour révéler au monde nouveau l'âge du monde ancien! Dites, Lélia, ceci n'est il pas solennel et terrible? Au fond des entrailles desséchées d'un cadavre humain, le regard curieux de notre siècle découvre le papyrus, mystérieux et sacré monument de l'éternelle puissance de l'homme; témoignage encore sombre, mais incontestable, de l'imposante durée de la création. Notre main avide déroule ces bandelettes embaumées, frêles et indissolubles linceuls devant lesquels la destruction s'est arrêtée. Ces linceuls où l'homme était enseveli, ces manuscrits qui reposaient sous des côtes décharnées à la place de ce qui renferma une âme, c'est la pensée humaine énoncée par la science des chiffres et transmise par le secours d'un art perdu pour nous et retrouvé dans les sépultures de l'Orient, l'art de disputer la dépouille des morts aux outrages de la corruption qui est la plus grande puissance de l'univers. O Lélia! niez donc la jeunesse du monde, en le voyant s'arrêter ignorant et naïf devant les leçons du passé, et commencer à vivre sur les ruines oubliées d'un monde inconnu.