Chapter 6
Les chiens se couchèrent à ses pieds en tremblant et en pleurant. On eût dit qu'ils avaient regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés de faire. Ludre les voyant apaisés et soumis, se mettait en devoir de se rendormir, lorsqu'il les vit se relever comme des bêtes furieuses et se jeter sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles qui se prirent de peur et de vertige, sautèrent comme des diables par-dessus la clôture du parc et s'enfuirent à travers champs, courant comme si elles eussent été changées en biches, tandis que les chiens tournés à la rage comme des loups, les poursuivaient en leur mordant les jambes et en leur arrachant la laine qui s'envolait en nuées blanches sur les buissons.
Le berger bien en peine, ne prit pas le temps de remettre ses souliers et sa veste, qu'il avait posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à courir après son troupeau, jurant après ses chiens qui ne l'écoutaient point et couraient de plus belle, hurlant comme chiens courants qui ont levé le lièvre, et chassant devant eux le troupeau effarouché.
Et tant coururent, ouailles, chiens et berger, que le pauvre Ludre fit au moins douze lieues autour de la _mare aux flambettes_, sans pouvoir rattraper son troupeau, ni arrêter ses chiens qu'il eût tués de bon cœur s'il eût pu les atteindre.
Enfin le jour venant à poindre, il fut bien étonné de voir que les ouailles qu'il croyait poursuivre n'étaient autre chose que des petites femmes blanches, longues et menues, qui filaient comme le vent et qui ne semblaient point se fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même. Quant à ses chiens, il les vit _muées en deux grosses coares_ (corbeaux) qui volaient de branche en branche en croassant.
Assuré alors qu'il était tombé dans un sabbat, il s'en retourna tout éreinté et tout triste à son parc, où il fut bien étonné de retrouver son troupeau dormant sous la garde de ses chiens, lesquels vinrent au devant de lui pour le caresser.
Il se jeta alors sur son lit et dormit comme une pierre. Mais le lendemain, au soleil levé, il compta ses bêtes à laine et en trouva une de moins qu'il eut beau chercher.
Le soir, un bûcheron qui travaillait autour de la mare aux flambettes, lui rapporta sur son âne la pauvre brebis noyée, en lui demandant comment il gardait ses bêtes, et en lui conseillant de ne pas dormir si dur s'il voulait garder sa bonne renommée de berger et la confiance de ses maîtres.
Le pauvre Ludre eut bien du souci d'une affaire à quoi il ne comprenait rien, et qui, par malheur pour lui, recommença d'une autre manière la nuit suivante.
Cette fois, il rêva qu'une vieille chèvre, à grandes cornes d'argent, parlait à ses ouailles et qu'elles la suivaient, en galopant et sautant comme des cabris autour de la grand'mare. Il s'imagina que ses chiens étaient _mués_ en bergers, et lui-même en un bouc que ces bergers battaient et forçaient à courir.
Comme la veille, il s'arrêta à la _piquée_ du jour, reconnut les flambettes blanches qui l'avaient déjà abusé, revint, trouva tout tranquille dans son parc, dormit tombant de fatigue, puis se leva tard, compta ses bêtes et en trouva encore une de moins.
Cette fois, il courut à la mare et trouva la bête en train de se noyer. Il la retira de l'eau, mais elle n'était plus bonne qu'à écorcher. Ce méchant métier durait depuis huit jours. Il manquait huit bêtes au troupeau et Ludre, soit qu'il courut en rêve comme un somnambule, soit qu'il rêvât dans la fièvre qu'il avait les jambes en mouvement et l'esprit en peine, se sentait si las et si malade qu'il en pensait mourir.
--Mon pauvre camarade, lui dit un vieux berger très savant, à qui il contait ses peines, il te faut épouser la vieille, ou renoncer à ton état.
Je connais cette bique aux cheveux d'argent pour l'avoir vue lutiner un de nos anciens, qu'elle a fait mourir de fièvre et de chagrin. Voilà pourquoi je n'ai jamais voulu frayer avec les flambettes, encore qu'elles m'aient fait bien des avances, et que je les aie vu danser en belles jeunes filles autour de mon parc.
--Et sauriez-vous me donner un charme pour m'en débarrasser? dit Ludre tout accablé.
--J'ai ouï dire, répondit le vieux, que celui qui pourrait couper la barbe à cette maudite chèvre la gouvernerait à son gré; mais on y risque gros, à ce qu'il paraît, car si on lui en laisse seulement un poil, elle reprend sa force et vous tord le cou.
--Ma foi, j'y tenterai tout de même, reprit Ludre, car autant vaut y périr que de m'en aller en _languition_ comme j'y suis.
La nuit suivante, il vit la vieille en figure de flambette approcher de sa cabane, et il lui dit:
--Viens çà, la belle des belles, et marions-nous vitement. Quelle fut la noce, on ne l'a jamais su; mais sur minuit, la sorcière étant bien endormie, Ludre prit les ciseaux à tondre les moutons et, d'un seul coup, lui trancha si bien la barbe, qu'elle avait le menton tout à nu et il fut content de voir que ce menton était rose et blanc comme celui d'une jeune fille. Alors l'idée lui vint de tondre ainsi toute sa _chèvre épousée_, pensant qu'elle perdrait peut-être toute sa laideur et sa malice avec sa toison.
Comme elle dormait toujours ou faisait semblant, il n'eut pas grand'peine à faire cette tondaille. Mais quand ce fut fini, il s'aperçut qu'il avait tondu sa houlette et qu'il se trouvait seul, couché avec ce bâton de cormier.
Il se leva bien inquiet de ce que pouvait signifier cette nouvelle diablerie, et son premier soin fût de compter ses bêtes qui se trouvèrent au nombre de deux cents, comme si aucune ne se fût jamais noyée.
Alors, il se dépêcha de brûler tout le poil de la chèvre et de remercier le bon saint Ludre, qui ne permit plus aux flambettes de le tourmenter[14].
Lubins ou Lupins
Les lupins (ou lubins) sont des animaux fantastiques qui, la nuit, se tiennent debout le long des murs et hurlent à la lune. Ils sont très peureux, et si quelqu'un vient à passer, ils s'enfuient en criant: _Robert est mort, Robert est mort!_
Maurice SAND.
Il ne faut pas trop regarder les grands murs blancs au crépuscule, encore moins au clair de la lune. On pourrait y voir _la hure_. En Normandie et dans plusieurs autres provinces, _la hure_ se promène le long des treilles, on ne sait guère à quelle intention, si ce n'est pour empêcher les enfants d'aller voler le raisin. Elle serait donc au nombre de ces esprits gardiens qui descendent en droite ligne, ainsi que les autres fadets domestiques, des lares vénérés de l'antiquité.
Quoi qu'il en soit, _la hure_ est fort vilaine et il y aurait de quoi mourir de peur si on s'obstinait à étudier son profil reflété sur les murailles. Les Grecs et les Romains avaient l'imagination riante; ils peuplaient de charmantes divinités les arbres, les eaux et les prairies. Le moyen-âge a assombri toutes ces bénignes apparitions. Le catholicisme, ne pouvant extirper la croyance, s'est hâté de les enlaidir et d'en faire des démons et des bêtes, pour détourner les hommes du culte des représentants de la matière.
Cependant, il n'a pas réussi à les rendre tous haïssables et pernicieux, et bon nombre des esprits de la nuit sont demeurés inoffensifs. C'est bien assez qu'ils aient consenti à revêtir des formes bizarres et repoussantes qui les empêchent de séduire les humains.
Les lubins sont de cette famille. Esprits chagrins, rêveurs et stupides, ils passent leur vie à causer dans une langue inconnue, le long des murs des cimetières. En certains endroits on les accuse de s'introduire dans le champ du repos et d'y ronger les ossements. Dans ce dernier cas, ils appartiennent à la race des lycanthropes et des garous, et doivent être appelés _lupins_. Mais chez les _lubins_, les mœurs s'adoucissent avec le nom. Ils ne font aucun mal et prennent la fuite au moindre bruit.[15]
Cependant, il ne vaudrait rien de s'aboucher avec eux. Ils ont un certain mystère à l'endroit de Robert-le-Diable ou de tout autre Robert dont on n'a pu saisir la légende, et ce mystère a peut-être pour châtiment l'humiliation d'une figure horrible et l'angoisse du perpétuel tourment de la peur.
Sont-ils les descendants des _fameux frères lubins et loups-garous_ de Rabelais? Qui sera assez épris de ces recherches étymologiques pour aller de leur demander?
Je ne sais si c'est aux lupins que le petit tailleur bossu de Saint-Bault eut affaire. On le croirait, d'après les circonstances de son histoire. La voici telle que j'ai pu la recueillir.
Un soir que notre bossu passait le long du cimetière, il y vit une bande d'esprits en forme de laides bêtes qui ressemblaient à des chiens noirs ou à des loups et que, pour faciliter notre récit, nous appellerons lupins bien qu'ils ne nous aient été désignés sous aucun nom particulier. Soit que ces esprits-bêtes fussent d'une race plus hardie que les lubins et lupins ordinaires, soit que le tailleur fût si laid, si laid, qu'il ne leur fit pas l'effet d'un chrétien, ils ne bougèrent tout le temps qu'il passa devant eux. Ils se contentèrent de le regarder avec leurs yeux qui brillaient comme du _sang de feu_, et à ouvrir leurs vilaines gueules qui avaient si mauvaise haleine que le tailleur en fut empesté.
Pourtant, comme il avait grand'peur, ne les ayant aperçus que lorsqu'il était au milieu de la file, et qu'il avait autant de chemin à faire pour reculer que pour avancer, il n'osa point risquer de les offenser en se bouchant le nez; il passa en faisant le gros dos, encore plus qu'il n'en avait l'habitude.
Ce dos courbé plut aux lupins, qui s'imaginèrent que c'était une manière de les saluer, et comme ils n'ont pas l'habitude de voir des gens si honnêtes avec eux, ils en furent fiers et se mirent à tirer tous la langue et à remuer la queue comme des chiens, ce qui est apparemment aussi pour eux un signe de contentement et de fierté.
Le tailleur essaya de raconter son aventure; mais tous ses voisins se moquèrent de lui, disant qu'il pouvait bien rencontrer le diable en personne et le faire fuir, vu qu'il était encore le plus vilain des deux.
Comme notre bossu allait en journée à une métairie qui était à trois bonnes portées de fusil du village, et qu'il avait à revenir par le chemin qui longe le cimetière, il se sentit envie de coucher où il était. Mais le métayer lui dit en ricanant: «Non pas, non pas, tu es un compère trop à craindre pour les femmes d'une maison, je ne dormirais pas tranquille, te sachant si près de mes filles. Si tu as peur pour t'en aller, un de mes gars te fera la conduite. Bois un coup en attendant, car quand ton aiguille s'arrête, ta langue trotte d'une façon divertissante et l'on a du plaisir à écouter ta _babille_.»
En effet, le bossu était beau diseur et plaisant. Le vin du métayer était bon, et notre homme s'oublia jusqu'à dix heures du soir en si bonne compagnie. Quand il fallut s'en aller, il ne se trouva personne pour le conduire, tous les gars dormaient debout et, quant à lui, il se sentait si bien réconforté par la boisson, qu'il ne craignit plus de se mettre seul en route.
Il arriva sans peur jusqu'au grand mur, se persuadant qu'il avait rêvé ce qu'il avait vu la veille et regardant de tous ses yeux, avec la confiance qu'éclaircis par le vin, ils ne verraient plus rien que l'ombre des arbres, jetée sur le mur blanc par la lune et agitée par l'air de la nuit.
Mais il vit les lupins dressés debout devant le mur, absolument comme la veille. Allons! se dit le pauvre bossu, ils y sont encore! Tant pis et courage! S'ils ne me font pas plus de mal qu'hier, je n'en mourrai pas. Et il se mit à siffler une chanson, pensant que ces bêtes, ravies de l'entendre, se mettraient en frais de politesse avec lui, en tirant la langue et remuant la queue.
Mais ce sifflement, loin de les charmer, paru les inquiéter beaucoup, car l'un d'eux se détacha de la muraille, se mit à quatre pattes et, le suivant, encore qu'il marchât vite, le flaira à l'endroit où les chiens ont coutume de se flairer les uns les autres, pour savoir s'ils doivent être ennemis ou compagnons.
Puis vint un second qui en fit autant, et un troisième, et un autre, et tous l'un après l'autre; si bien qu'avant d'avoir dépasser le mur, le tailleur avait toutes ces bêtes à ses braies et ne sachant point si elles le voulaient manger ou fêter, il sentait ses jambes _devenir molles comme des pattes de cousin_. On pense bien qu'il n'avait plus envie de siffler ni chanter. Cependant il avançait toujours, ayant ouï dire que ces bêtes ne quittaient pas la longueur du mur où elles avaient coutume de faire la veillée, et il n'avait plus qu'environ cinq ou six pas à franchir, quand elles se mirent toutes devant lui, debout, grondant, puant la rage, et montrant des crocs jaunes à faire lever le cœur.
--Messieurs, Messieurs, laissez-moi passer, dit le pauvre tailleur en détresse. Je ne vous veux point de mal, ne m'en faites donc point.
Mais les lupins grognaient de plus belle et même rugissaient comme des lions. Il semblait que la voix humaine les eût mis en grand émoi et en mauvaise colère.
Tout à coup, le tailleur eut une idée:--Messieurs, fit-il, ne me mangez point! Je suis maigre et vilain comme vous voyez! Si vous m'épargnez, je jure de vous apporter ici, demain, un mouton gras dont vous vous lécherez les babines.
Aussitôt les lupins se remirent sur leurs quatre pattes sans mot dire, et le tailleur passa, toujours courant, sans regarder derrière lui.
Il se jeta au lit, tout transi de peur, et eut la fièvre huit jours durant sans pouvoir sortir du lit, battant la campagne, et toujours s'imaginant de voir des loups ou des chiens enragés après lui, si bien qu'on fit venir Monsieur le Curé, pour tâcher de le tranquilliser.
Mais quand le curé l'eut confessé de sa peine et bien grondé d'avoir été si lâche que de promettre un bon mouton à ces sales diables, on entendit autour de la maison du tailleur des hurlements abominables, et tout le village put voir sur les murs de cette maison, non pas le corps des lupins, ils n'eussent osé venir si près d'un lieu où était le curé de la paroisse, mais leur ombre si bien dessinée que les cheveux en dressaient sur la tête et que le sang était glacé dans le cœur. On eût dit que cela passait en nuages sur la lune, et on les voyait remuer, sauter, gratter la terre et se mordiller les uns les autres, en figures aussi nettes qu'une image peinte, sur le pignon du tailleur, voire sur les maisons voisines.
Et cela revint tous les soirs durant toute la semaine, de quoi tout le monde, et mêmement M. le Curé, fut très effrayé.
Pourtant le bossu, qui n'était pas bête, voyant qu'il y avait là de la diablerie et que les exorcismes de Monsieur le Curé ne pouvaient rien contre des apparences qui n'avaient point de corps, résolut d'attirer les lupins en personne au moyen d'un piège, et dès qu'il fut en état de se lever, il se fit prêter un beau mouton gras qu'il attacha le soir, devant sa porte. Puis ayant prévenu le Curé de se tenir là tout prêt avec son goupillon et tous les voisins de se cacher sous le buisson de son jardin, avec leurs fusils bien chargés de balles bénites, il commença de faire bêler le mouton en lui montrant de la feuille verte, placée trop loin de lui pour qu'il pût y toucher.
Alors les lupins entendant cela, ne purent se tenir de quitter leur mur et de venir, à petits pas de loups, jusqu'en vue de la maison, où ils furent si bien reçus qu'ils se sauvèrent tous, sauf une vieille femelle qui reçut une balle dans le cœur et tomba par terre en criant d'une voix humaine: _La lune est morte, la lune est morte!_
On ne sut jamais ce qu'elle avait voulu dire, sinon qu'elle avait une lune blanche au front et que, dans la bande, elle portait peut-être le nom de la _lune_. On lui coupa la tête et les pattes qui ont été vues longtemps clouées sur la porte du cimetière de Saint-Bault, et où jamais les lupins n'ont osé reparaître depuis[16].
[1: _La Normandie romanesque et merveilleuse_, par Mlle Amélie Bosquet.]
[2: Voyez pour ces mystérieux vestiques l'_Histoire du Berry_, par M. Raynal, etc.]
[3: On ne s'accorde pas sur l'étymologie des fameuses pierres jomatres, de Boussac: les uns disent _jo-math_, celte, les autres _jovismatri_, latin.]
[4: Près d'Aigurande, une pierre-levée s'appelle la pierre à la marte. Elle est très redoutée.]
[5: Nous en vîmes.]
[6: Fatigués à force de sauter.]
[7: On verra, plus tard, une certaine analogie entre cette croyance et celle du _Chien de Monthulé_.]
[8: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, 1858).]
[9: En Normandie, Mlle Amélie Bosquet nous apprend qu'on le retrouve à chaque pas et même sous le nom peut-être celtique de _Gerguintua_.]
[10: Espèce de gril en tôle pour faire cuire les galettes.]
[11: Le paysan bas-normand, auteur de cette légende, dit l'auteur qui la rapporte, ne se doutait guère qu'il imitait Homère.]
[12: Le vergne est l'aune des prairies. Quand on le coupe, son bois est d'un rouge de sang.]
[13: La lande.]
[14: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).]
[15: En certaines localités le _lubin_ est un très bon diable qui protège les laboureurs.]
[16: George Sand: _Légendes rustiques_ (A. Morel et Cie, Paris, 1858).]