Légendes Normandes

Chapter 5

Chapter 53,805 wordsPublic domain

--Eh bien! s'écria de nouveau le rusé sergent, il me semble qu'on a murmuré dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le départ de cet homme? Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une armée, c'est la discipline. D'ailleurs n'êtes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a là à combattre?... Allons! arme bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-côtes d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les. Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied sur l'escadre!

En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la direction de la haie. Il lâcha la détente; le buisson s'enflamma et, quand la fumée se fut dissipée, Cabieu aperçut sa victime qui se débattait sur le sable de la dune.

Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles sifflèrent aux oreilles de Cabieu et cassèrent des branches autour de lui.

--Canailles! s'écria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il eût parlé à ses hommes, ne vous avais-je pas défendu de tirer? Heureusement que rien n'est perdu. Nous n'avons personne de tué, et voici les garde-côtes qui arrivent.

En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la générale. Le bruit se rapprochait; il était formidable. On aurait dit un régiment qui s'avance au pas de course.

--Voilà les nôtres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baïonnette! mes amis, à la baïonnette!

Il avait rechargé sa carabine et il tira un second coup de feu dans la masse des Anglais.

--A la baïonnette! reprit-il d'une voix courroucée.

A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la haie et s'élança à la rencontre des Anglais.

--Sauve qui peut! s'écria l'ennemi qui se croyait attaqué par des forces supérieures.

De tous les côtés à la fois les Anglais gagnèrent le haut de la dune, se précipitèrent sur le rivage et se jetèrent dans les barques.

Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant qu'ils eussent pris la mer.

Son frère le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du tambour.

--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a réussi.

--Tiens, Michel, dit le soldat du régiment de Forez en sautant au cou de son frère, s'il y avait en France dix généraux comme toi, M. Pitt n'oserait plus nous faire la guerre.

IV

A cet instant, les deux frères entendirent des gémissements derrière eux. Ils remontèrent sur la dune, et, après avoir cherché quelque temps au hasard dans les ténèbres, ils trouvèrent un homme qui se débattait sur le sable.

Ils se penchèrent sur le blessé et ils constatèrent qu'il avait une cuisse cassée et l'autre percée par une balle. Ils le soulevèrent et le transportèrent dans la maison du garde-côte.

--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'était l'un des nôtres.

Ils le soignèrent si bien qu'au bout de deux jours le blessé recouvra sa connaissance. Il se nomma. C'était un bas officier qui commandait un des détachements, et qui, selon toute apparence, était fort estimé; car le commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre garde-côtes et le deuxième soldat du régiment de Forez que les Anglais avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptée, et l'échange eut lieu.

Quelques jours après, l'escadre anglaise mit à la voile, et les côtes de la basse Normandie ne furent plus inquiétées jusqu'à la signature du traité de Paris.

L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauvé le pays.

Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui écrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre.

Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus généreuse que le Trésor royal. L'exploit de l'humble garde-côte eut un grand retentissement dans la Normandie, et le peuple ne le désigna plus que sous le nom de général Cabieu.

«Il aurait vécu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fût venu augmenter sa détresse et celle de sa famille.

«La pitié qu'il inspira réveilla le souvenir du service qu'on avait oublié. A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale lui réservait d'autres dédommagements. Il les obtint aussitôt qu'elle put se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de général fut solennellement conféré à Cabieu dans les premières années de la Révolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'État lui accorda en outre une pension de 600 francs.»

Michel Cabieu mourut à Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naître et mourir obscurément un de ces héros auxquels la Grèce élevait des statues.

* * * * *

LE MAÎTRE DE L'OEUVRE

PROLOGUE

Les deux touristes.

Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen à Bayeux, venait de s'arrêter à Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens sautèrent de l'impériale plutôt qu'ils n'en descendirent, emportant avec eux tout leur bagage: un sac en toile, un bâton, un album; avantage inappréciable qui n'appartient qu'aux célibataires.

A peine arrivés, nos voyageurs se dirigèrent vers l'église avec un empressement qui dénotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du moins un goût prononcé pour l'archéologie. Ils firent le tour du monument; en visitèrent l'intérieur, et sortirent bientôt pour se consulter sur l'emploi de leur journée.

--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus faim de beefsteak que d'architecture.

--J'allais te faire la même réflexion, répondit l'autre. Il faut déjeuner au plus vite.

Tous deux se précipitèrent dans la cuisine de l'hôtel du _Grand-Monarque_ et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se dressent, les mâchoires s'entrechoquent, le silence le plus complet s'établit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attablés dans l'hôtel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire.

Le premier répond au nom de Léon Vautier. Ses traits ne sont pas précisément réguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence. S'il sourit devant vous, vous comprenez immédiatement que vous ne parlez pas à un sot. Sorti de l'école des Beaux-Arts, Léon Vautier avait travaillé sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment où nous le rencontrons, il venait d'être chargé par la commission des monuments historiques, instituée près le ministre de l'intérieur, de l'inspection de quelques-uns des édifices religieux de la Basse-Normandie.

Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du gouvernement, mais c'était le fidèle Achate du jeune architecte. Comme il avait une jolie fortune et des prétentions, peu justifiées, à la peinture, il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses pérégrinations officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-là, et se composant des cartons qui devaient, selon ses espérances, le conduire au Temple de mémoire. Il est vrai qu'il avait déjà essayé de faire parler les cent bouches de la renommée en exposant son fameux tableau du _Quos ego_. Son Neptune, avec sa barbe inculte et mélangée d'herbes marines, avait bien l'air de dignité qui convient au souverain des eaux. Seulement notre artiste avait eu la malencontreuse idée de mettre dans la main du dieu un poisson que le jury ne trouva pas de son goût. Victor se consola de ce premier pas de clerc en rimant force épigrammes contre ses juges; mais la blessure n'en était pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal fermée de son amour-propre.

Le déjeuner fini, Léon se fit indiquer par la servante de l'auberge le chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent leur bagage. L'architecte ayant levé machinalement les yeux vers l'enseigne du _Grand-Monarque_ partit d'un grand éclat de rire.

--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la figure du héros d'Ivry, enluminé comme un ivrogne qui sort du cabaret.

--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abusé du premier de ses trois talents, le bon Henri!

Ce diable à quatre A le triple talent De boire, etc...

Je soupçonne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est une satire, ce portrait-là!

--Est-ce tout ce que tu as remarqué?

--Mon Dieu, oui!

--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies écailles de poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire.

--Quoi que tu en dises, répliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas un des membres du jury ne serait capable de donner à Neptune un tel cachet d'originalité. Ces messieurs sont habitués à se traîner dans les ornières de la tradition. Ils m'ont trouvé ridicule, et je m'y résigne; mais on sera bien obligé de reconnaître en moi le courage de défendre un système; ce dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau de tes professeurs.

--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit.

--Je m'en aperçois bien; car tu n'es guère indulgent pour les autres. Il n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imaginé. Je crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idées de tes maîtres, tu seras tout surpris de copier là où tu croyais créer. L'architecture est morte!...

--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris!

--Vous n'avez plus, continua Victor en s'échauffant, ce sentiment patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du moyen âge. Si vous construisez une église, vous faites une mauvaise imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous construisez une espèce de gare de chemin de fer. Et chacun connaît le maçon qui bâtit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont élevé les cathédrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable façade de Notre-Dame, ne nous sont pas conservés!

--_Sic vos non vobis!_ soupira mélancoliquement une voix de basse-taille derrière les deux amis.

--Qui se permet d'écouter aux portes? dit Victor en se retournant vers le nouveau venu.

--Vous vous parlez en latin? dit Léon Vautier; je ne jouis pas de cet avantage; mais voici mon camarade qui parle hébreu. La preuve, c'est qu'il vient de me tenir un long discours dans cette langue.

--C'est-à-dire que je ne me suis pas bien expliqué! répondit le peintre en se mordant les lèvres.

--J'ai pourtant compris, dit l'étranger en s'interposant comme pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pèse sur les noms des _maîtres de l'oeuvre_.

--On voit que monsieur est versé dans l'histoire de l'architecture, dit Léon Vautier.

Et, pour la première fois, il songea à examiner l'étranger.

C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans. Son costume était celui d'un paysan endimanché: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec un gros noeud dont les bouts se balançaient au vent, chapeau de paille et souliers ferrés. Mais, si l'on venait à observer sa toilette, à considérer plus attentivement sa tournure et ses manières, il sautait aux yeux que ce personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse.

--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler à des artistes, et, comme je les ai en grande estime...

--Vous avez peut-être été du métier? demanda Victor.

--Vous désirez savoir mon nom? répondit l'étranger en souriant finement. Au temps où je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les variations du baromètre politique. J'ai déjà servi,--comme vous le voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue à la longue. Aussi me suis-je décidé sans peine à céder la toge à la magistrature militante. J'ai suivi le précepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime à exercer l'hospitalité, et j'espère, si cela ne dérange pas vos projets, vous amener dîner chez moi.

On était arrivé devant l'église de Norrey, une des curiosités du pays.

--Vous désirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les clefs chez le sonneur. Attendez-moi.

Il partit et revint bientôt avec les clefs.

--Voilà un charmant morceau du treizième siècle, s'écria Léon Vautier en contemplant avec délices la tour élégante de l'église de Norrey.

--Et voilà un charmant magistrat du dix-neuvième! dit Victor. Il va nous ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la salle à manger.

Le dialogue fut interrompu par l'arrivée de M. Landry.

--Un peu de patience, mes amis! dit le Mécène bas-normand en tournant et retournant la clef dans la serrure.

On entra dans l'église.

Léon Vautier en eut pour une bonne heure à satisfaire sa curiosité. Son regard interrogeait chaque détail d'ornementation avec autant d'ardeur que l'artiste du moyen âge en avait mis à fouiller la pierre. Quand ils furent sortis de l'église, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon, ouvrirent leurs albums et commencèrent un dessin du monument.

--Prenez un siège et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement Victor à leur complaisant cicerone.

--Volontiers! répondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux jeunes gens; je taillerai les crayons.

--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises.

--Y songez-vous? J'ai tout oublié en dépouillant la robe de magistrat. Je préfère vous raconter une histoire locale. Ce lieu où nous sommes assis tranquillement a été le théâtre d'un drame sanglant.

--Vous me faites frémir! Commencez toutefois votre récit; j'adore le drame... fût-il de M. Dennery!

--Puisque vous l'exigez, j'appelle à mon secours feu mon éloquence de ministère public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles délicates de mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du maître de l'oeuvre de Norrey:

I

Pierre Vardouin

Tandis que saint Louis régnait à Paris, Pierre Vardouin goûtait à Bretteville les douceurs d'une royauté non contestée. A coup sûr il n'eût pas été le second à Rome, mais il était certainement le premier dans son village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de quelle vénération on entourait ce grave personnage. Il était: _Maître de l'oeuvre_. C'était ainsi qu'on désignait les architectes avant le seizième siècle. Les moindres détails de l'ornementation et de l'ameublement étant aussi bien de son ressort que la construction des édifices et la direction des travaux, le maître de l'oeuvre devait joindre à une étude approfondie de son art des connaissances vraiment encyclopédiques. A lui de bâtir les châteaux forts des seigneurs; à lui de bâtir les monastères et les églises. Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractère sacré, presque sacerdotal. Aussi les maîtres de l'oeuvre partageaient-ils souvent les honneurs réservés aux nobles et aux abbés. On plaçait leurs tombeaux dans l'église qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors qu'aux personnes divines.

Mais il y avait une autre cause à la renommée de Pierre Vardouin. Les moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps; mais les préjugés, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les variations du calendrier. Que le treizième ou le dix-neuvième siècle sonne à l'horloge du temps, les sept péchés capitaux n'en sont pas moins à l'ordre du jour. On accepte une réputation faite, parce qu'on ne se sent pas de force à lutter contre l'opinion générale; mais si votre voisin a du talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort à vous-même plutôt que de servir à son élévation. Il est très-difficile d'avoir du mérite dans la ville qui vous a vu naître.

Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime, parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance, on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait fait son apprentissage; mais il s'était établi tout à coup à Bretteville, se faisant précéder d'une réputation plus ou moins méritée, répétant à qui voulait l'entendre qu'il avait travaillé sous les maîtres les plus illustres et émerveillé les gens du métier par son bon goût, ses nouveaux procédés et l'élégance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le théâtre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village à peine connu? On ne se le demandait même pas. Il fit si bien son apologie, vanta si habilement ses connaissances, que son éloge fut bientôt dans toutes les bouches. Chacun proclama son talent.

Les notables de Bretteville, entraînés par ce concert de louanges, et prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu, demandèrent comme une grâce au nouvel arrivé d'achever l'église du village. Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de grand coeur des propositions qui venaient flatter si à propos sa vanité. Il s'installa donc avec sa fille et les maîtres ouvriers dans la maison dite _de l'oeuvre_, qu'on plaçait habituellement dans le voisinage de l'édifice en construction.

S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il possédait assez bien les ressources du métier et savait remplacer, par la pratique et l'expérience, ce qui lui manquait en théorie ou en largeur de vues. Il se mit ardemment à l'ouvrage, ne songeant guère à travailler pour la gloire de Dieu, mais désirant frapper l'esprit de ses nouveaux concitoyens et agrandir sa renommée. Son nom était gravé sur sa porte avec cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre! empruntée à Gilabertus, architecte de Toulouse.

La tour s'élevait, s'élevait à vue d'oeil et commençait à dominer tout le village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenêtres ou de son jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux échafaudages. La plupart, n'osant porter un jugement sur ce qu'ils étaient incapables de comprendre, se contentaient d'admirer sur la foi de la renommée de Pierre Vardouin. Le maître de l'oeuvre ne trouvait pas partout la même indulgence. Les esprits forts de l'endroit,--ces gens qui aiment à critiquer en raison directe de leur ignorance,--parlaient déjà librement sur son travail à mesure qu'il approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui vomissaient l'eau du sommet du corps carré; la flèche ne s'annonçait pas bien, elle était trop massive, elle ne s'élançait pas gracieusement dans les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas à huis clos ou à voix basse; car le désir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cédât à personne sous le rapport du contentement de soi-même, bien qu'il fût convaincu de sa supériorité, il fut blessé au coeur par ces critiques malveillantes.

Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa près d'un groupe qui s'était formé à l'entrée du cimetière, comme pour mieux examiner les travaux. Il prêta l'oreille, espérant saisir au vol quelques-uns de ces mots flatteurs si agréables à la médiocrité. Hélas! l'orateur de la troupe faisait une satire. Pierre Vardouin hâta le pas et entraîna sa fille sous le porche de sa maison. Il monta au premier étage, entra dans sa chambre et se jeta, tout découragé, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'été, une de ces adorables natures qui vivent de dévouement, devinent vos douleurs et s'ingénient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard, s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin.

--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mécontentement. Mais laissez parler vos ennemis. Leurs amères critiques passeront comme le vent, et votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux âges futurs.

Le vieillard rougit légèrement, en voyant sa pensée si bien mise à nu. Il regretta de ne pas avoir mieux caché sa faiblesse et ne chercha plus qu'à dissimuler la honte qu'il en éprouvait.

--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air de compassion. Les épigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en m'atteignant. J'ai le droit de les mépriser. Ce que tu as pris pour les souffrances de l'humiliation, c'était tout simplement une des mille souffrances de ce misérable corps qui se vieillit. Car je souffre affreusement! Ma tête est lourde... Le sang me brûle!... je suis altéré. C'est cela même, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-être. La fièvre, la pire de toutes les maladies, la fièvre de l'esprit me dévore. La pensée, quand elle est trop forte, trop fréquente, use et abat le corps le plus robuste. Et c'est au moment où j'enfante les plus belles conceptions, où je m'épuise, où je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays, c'est à cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure à la face.--Tiens! regarde, dit-il après avoir amené sa fille près de la fenêtre, regarde cette tour, cette flèche, dépouille-les, par un effort d'imagination, de ces échafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi si tu as vu jamais quelque chose de plus léger, de plus simple, mais aussi de plus solide et de plus gracieux!

--Vous n'ignorez pas, mon père, répondit naïvement Marie, que j'étais bien jeune quand j'ai voyagé et que je n'ai pas grande connaissance en fait d'art?

--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'élégance de ces fenêtres, longues et étroites. Admire la finesse des colonnettes; vois comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de la tour. Remarque comme chaque détail est étudié, comme tout est prévu, calculé, proportionné; et dis-moi si ce n'est pas là un travail admirable!

--Oui, mon père, c'est bien beau.

--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbéciles me tourne en ridicule. Ils disent que l'effet est manqué, que ma tour ressemble au four d'un potier, que j'ai déshonoré leur village. En vérité, ils mériteraient, les misérables, que je commandasse à mes ouvriers de démolir leur église et de ne pas laisser pierre sur pierre de cet édifice de damnation!

--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie.

Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son père et le fit asseoir près de la table.

--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous quelqu'un pour vous aider?

--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre à rien! Vite, il faut faire place à un successeur! Aujourd'hui, l'imbécillité; demain, la tombe!

--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mère, ma patronne, pour qu'ils me fassent la grâce de vous conserver longtemps.

--Je préférerais la mort à une vieillesse honteuse!

--Vous blasphémez, mon père, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus? ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas épuiser vos forces par un travail opiniâtre, de confier à quelque personne intelligente une partie de vos entreprises.