Légendes et curiosités des métiers
Part 25
Un gros coquin, veille de Fête-Dieu, Chez un barbier fut présenter sa face, Le suppliant de lui vouloir, par grâce, Faire le poil pour l'amour du bon Dieu. --Fort volontiers, dit le barbier honnête, Vite, garçon, en faveur de la fête, Dépêchez-moi cette barbe _gratis_. Aussitôt dit, un de ses apprentis Charcute au gueux le menton et la joue: Le patient faisoit piteuse moue, Et comme il vit paroître en ce moment Certain barbet navré cruellement, Pour vol par lui commis dans la cuisine: --Ah! pauvre chien, que je vois en ce lieu, S'écria-t-il, je connois à ta mine Qu'on t'a rasé pour l'amour du bon Dieu!
L'auteur de l'_Histoire des Français des divers États_ a donné, d'après des documents du temps, une description pittoresque de la cérémonie de réception des maîtres perruquiers: Au milieu de la salle est assis un gros homme; c'est un maître; il a bien voulu prêter sa tête et sa chevelure, pour ne pas introduire un profane qui pût divulguer le secret de la séance. À quelques pas est le lieutenant ou sous-lieutenant du premier barbier du roi, le haut magistrat du métier. Il préside. «Le fer à friser, dit-il, au récipiendaire, vêtu d'un habit sur lequel est tendu un peignoir blanc, propre, ayant manches et larges poches. Le fer est-il chaud?--Oui, monsieur.--Faites, défaites les papillotes! Voyons d'abord la grecque! Où est le coussinet en fer-à-cheval pour soutenir la chevelure?--Le voilà!--Et pour y attacher les épingles noires, simples, doubles?--Les voilà.--Faites vos boucles? Faites-les à la montauciel, en aile de pigeon.»
On donne encore populairement aux coiffeurs le sobriquet de _merlans_; c'est un héritage qui leur vient des perruquiers du siècle dernier. Alors ils étaient souvent couverts de poudre, et ressemblaient à des merlans saupoudrés de farine pour être mis à la poêle; on les appela d'abord _merlans à frire_, puis merlans tout court. C'est ce dernier terme qu'emploie dans l'opéra-comique des _Raccoleurs_ (1756) la harengère Javotte qui, s'adressant à Toupet, gascon et garçon frater, lui dit: «Ma mère f'rait ben d'vous pendre à sa boutique en magnière d'enseigne; un merlan comme vous s'verrait de loin, ça li porterait bonheur; ça y attirerait la pratique!» En Provence les enfants criaient jadis après les perruquiers: Merlan à la sartan (friture)!
_Frater_ désignait autrefois le garçon chirurgien ou le barbier; ce mot est encore un peu usité.
Des dictons populaires semblent dater de l'époque où, par suite de la transformation de la coiffure, le métier de perruquier devint assez précaire; à Paris, on donne le nom de _côtelette de perruquier_ à un morceau de fromage de Brie; en Saintonge, un _louis de perruquier_ est une pièce de menue monnaie. En Belgique, _faire une ribote de perruquier_ est l'équivalent du proverbe s'enivrer d'eau claire; on l'explique, en disant qu'au moment de la décadence des perruques, la seule distraction qui fût à la portée des perruquiers liégeois consistait à se promener sur les bords de la Meuse et à y faire des ricochets dans l'eau.
L'iconographie comique des artistes capillaires est considérable; nous avons eu l'occasion d'en parler plusieurs fois au cours de cette monographie. Les dessinateurs d'animaux se livrant à des occupations humaines n'ont eu garde de les oublier, et ils figurent dans la série des singeries.
C'est surtout à l'époque révolutionnaire et sous le règne de Louis-Philippe que les caricaturistes ont usé et abusé des allusions à double sens, facilement comprises de tous, que pouvaient fournir les perruques et la barberie. L'une des premières caricatures de la Révolution est celle du _Perruquier patriote_ (1789), que nous avons reproduite d'après une gravure appartenant à M. Dieudonné (p. 5); au-dessous est cette légende:
Au sort de la patrie, oui, mon coeur s'intéresse; Que l'on me laisse faire, il n'est plus de débat; Je rase le Clergé, je peigne la Noblesse, J'accommode le Tiers État.
Elle eut assez de succès pour être imitée et reproduite en divers formats; un peu plus tard, la note, qui n'était d'abord que plaisante, s'accentue, ainsi que nous l'avons déjà dit en parlant des enseignes; une caricature, dont il existe plusieurs variantes, faisant allusion à la mainmise sur les biens du clergé, a cette inscription: «Vous êtes rasé, monsieur l'abbé!» et vers 1793, on voit employer souvent la sinistre plaisanterie du rasoir national.
Sous la monarchie de Juillet, on a représenté Louis-Philippe en coiffeur, en train de tordre les cheveux d'une femme qui tient à la main un bonnet phrygien. L'image a pour légende: «Pauvre liberté, quelle queue!» Dans une autre charge, le roi, à son tour, est sur un fauteuil et regarde dans un miroir sa figure, qui a pris la forme d'une poire; un coiffeur lui dit: «Vous êtes rasé, ça n'a pas été long.»
DEVINETTES ET PROVERBES
--Devant quelle personne le roi se découvre-t-il? Devant le coiffeur.
--Glorieux comme un barbier.
On trouve dans le roman de _Don Pablo de Ségovie_, un commentaire de ce proverbe.
Mon père était, selon l'expression vulgaire, barbier de son métier; mais ses pensées étaient trop élevées pour qu'il se laissât nommer ainsi; il se disait tondeur de joues et tailleur de barbes.
Le proverbe: «Tout beau, barbier, la main vous tremble,» fait peut-être allusion à un conte du _Grand Parangon des Nouvelles nouvelles_: Un barbier avait consenti, à la sollicitation d'héritiers avides, à couper le cou à un seigneur auquel il faisait la barbe. Il vint chez le gentilhomme et vit en plusieurs lieux cette devise: «Quoi que tu fasses, pense à la fin.» En mouillant la barbe du seigneur, il réfléchissait à la promesse qu'il avait faite, et il était ému: la main lui tremblait si fort que, lorsqu'il prit le rasoir pour faire la barbe, il n'aurait pas été capable de la faire. Le seigneur qui s'en aperçut, lui prit le poing, et lui dit: «Qu'est-ce là, barbier, vous tremblez? Par la morte bieu, vous avez envie de faire quelque mal!» Le barbier se jeta à ses pieds, lui avoua tout; les héritiers furent pendus, et lui l'aurait été, si le gentilhomme n'avait intercédé pour lui.
On a déjà vu quelques récits populaires où figurent les barbiers; dans les contes, ils ne jouent guère qu'un rôle épisodique, qui pourrait presque toujours être rempli par un personnage d'une autre profession. C'est ainsi que dans un conte dont on a recueilli plusieurs versions une princesse dédaigne le fils d'un roi. Celui-ci se présente au palais, déguisé, en se donnant pour un perruquier habile; il plaît tellement à la princesse, qu'elle finit par l'épouser; il l'emmène et lui fait exercer des métiers pénibles, jusqu'au jour où, la voyant suffisamment punie de ses dédains, il lui fait connaître sa véritable qualité.
SOURCES
Lemercier de Neuville, _Physiologie du coiffeur_, 56, 138.--Fournier, _Histoire des enseignes_, 135, 303. 157.--(Balzac) _Petit dictionnaire des enseignes de Paris_, 14.--Akerlio, _Eloge des perruques_, 161.--Lefeuve, _Histoire de Paris, rue par rue_, I, 505.--Mercier, _Tableau de Paris_, I, 58; II, 113; VI. 70.--Challamel. _Histoire-musée de la Révolution_ (_passim_).--Timbs, _Things generally not known_, I. 124; II. 20.--Ant. Caillot, _Vie publique des Français_, II, 117.--Cambry. _Voyage dans le Finistère_ (éd. 1836), 308.--_Revue des traditions populaires_. I. 327; IX, 503.--Sarcaud, _Légendes du Bassigny champenois_, 33.--_Magasin pittoresque_, 1836. 245; 1837, 401.--Chéruel. _Dictionnaire des Institutions_.--De Lamare, _Traité de la police_, II, 116, 335.--Communications de MM. Amédée Lhote, Eloy, Alfred Harou. Dieudonné, Lecoq.--Monteil, _Histoire des Français_, III, 247; V, 78, 122.--E. Cosquin, _Contes de Lorraine_, II, 100.
LES TAILLEURS DE PIERRE
Comme la plupart des ouvriers dont les travaux s'exécutent au dehors, ou tout au moins dans des chantiers où l'air circule librement, les tailleurs de pierre sont plus gais que les artisans soumis au régime de l'usine; ils chantent volontiers et leurs chansons, loin de refléter des idées tristes, parlent avec une sorte d'orgueil du métier et des qualités de ceux qui l'exercent; il est vrai que c'est l'un de ceux qui demandent de l'habileté manuelle, de la réflexion; le travail est assez bien rétribué, il est varié. Poncy a trouvé pour la chanson qu'il a composée sur eux un refrain assez heureusement inspiré:
En avant le maillet d'acier, Il donne une âme au bloc grossier. . . . . . . . À nous ces blocs énormes: Notre bras sait comment Du flanc des monts informes On taille un monument.
Vers 1850, les ouvriers qui taillaient le grès, à Fontainebleau, chantaient une chanson dont voici deux couplets:
Tous les piqueurs de grès Sont de fameux sujets, C'est à Fontainebleau Ce qu'il y a de plus beau.
Ah! si le roi savait Qu'on est bien en forêt. Il quitterait son beau Château de Fontainebleau.
La chanson de compagnonnage suivante, recueillie dans les Côtes-du-Nord, exprime des idées analogues, et elle prétend aussi que les tailleurs de pierre sont au premier rang des ouvriers honnêtes:
On y sait dans Paris, Dans Lyon, dans Marseille, Toulouse et Montpellier, Bordeaux et la Rochelle: Tous nos plus grands esprits N'ont jamais pu savoir, Sans être compagnon, Ce que c'est que l'devoir. (_bis_)
Vous voyez nos maçons Le long de leur échelle, Le marteau à la main, Dans l'autre la truelle, Criant de tous côtés: Apporte du mortier, J'ai encore une pierre, Je veux la placer. (_bis_)
Et nos tailleurs de pierre, Tous compagnons honnêtes, Le ciseau à la main, Dans l'autre la massette, Criant de tous côtés: Apportez-nous du vin, Car nous sommes des joyeux, Qui n'se font pas de chagrin. (_bis_)
À la porte de l'enfer, Trois cordonniers s'présentent, Demandent à parler Au maître des ténèbres. Le maître leur répond D'un air tout en courroux: Il me semble que l'enfer N'est faite que pour vous. (_bis_)
Quant aux tailleurs de pierre, Personne ne se présente: Il y a plus d'dix-huit cents ans Qu'ils sont en attente. Il faut que leur devoir Soit bien mystérieux, Aussitôt qu'ils sont morts Ils s'en vont droit aux cieux. (_bis_)
Dans le centre de la Haute-Bretagne, pays de carrières de granit, une chanson que chantent les ouvriers des autres métiers assure que, de même que les cordonniers et les tisserands, ils ne commencent leur semaine que vers les derniers jours:
Les tailleurs de pierre sont pis que des évêques, (_bis_) Car du lundi ils en font une fête.
Va, va, ma petite massette, Va, va, le beau temps reviendra.
Car du lundi ils en font une fête Et le mardi ils continuent la fête.
Et le mercredi ils vont voir leur maîtresse.
Et le jeudi ils ont mal à la tête.
Le vendredi ils font une pierre peut-être,
Le samedi leur journée est complète.
Et le dimanche il faut de l'argent mettre.
Une légende de Java, qui est empreinte d'une certaine philosophie, met en même temps en relief la puissance de l'ouvrier qui dompte la pierre la plus dure: Un homme qui taillait des pierres dans un roc se plaignit un jour de sa rude tâche, et il forma le voeu d'être assez riche pour pouvoir reposer sur un lit à rideaux; son souhait est accompli; il voit passer un roi, et désire d'être roi, puis d'être comme le soleil qui dessèche tout; un nuage l'obscurcit; il souhaite d'être nuage; il se place sous cette forme entre le soleil et la terre, et de ses flancs coulent des torrents qui submergent tout, mais ne peuvent ébranler un roc; il désire être roc; mais voici qu'un ouvrier se met à frapper la pierre avec son marteau et en détache de gros morceaux. Je voudrais être cet ouvrier, dit le roc, il est plus puissant que moi. Et le pauvre homme, transformé tant de fois, redevient tailleur de pierre et travaille rudement pour un mince salaire, et vit au jour le jour, content de son sort.
Au XVe siècle, la réception d'un maître tailleur de meules donnait lieu à une cérémonie assez bizarre: «On avait, dit Monteil, préparé une salle de festin, et, au-dessus, un grenier où, pendant que dans la salle les maîtres faisaient bonne chère, se divertissaient, le dernier maître reçu, le manche de balai à la ceinture en guise d'épée, avait conduit celui qui devait être reçu maître, et il ne cessait de crier comme si on le battait à être tué. Un peu après il sortait, tenant par le bras le maître qui l'avait reçu, et tous les deux riaient à gorge déployée. Les coups qui, dans les temps barbares, étaient franchement donnés et reçus, alors n'étaient plus que simulés; ils précédaient et suivaient les promesses faites par les nouveaux maîtres de s'aimer entre confrères du métier, de ne pas découvrir le secret de la meulière».
Les ouvriers tailleurs de pierre ont joué un grand rôle dans l'ancien compagnonnage; ils prétendaient que leur Devoir remontait jusqu'à Salomon, qui le leur avait donné pour les récompenser de leurs travaux; il est à peu près prouvé que dès le XIIe siècle, au moment où les confréries de constructeurs tendaient à se séculariser peu à peu, par le mariage de leurs membres, quelques associations d'ouvriers tailleurs de pierre s'étaient organisées en France sous le titre de Compagnons de Salomon, lesquels s'adjoignirent ensuite les menuisiers et les serruriers. En 1810, les compagnons étrangers, dits les Loups, étaient divisés en deux classes, les _Compagnons_ et les _Jeunes Hommes_. Les premiers portaient la canne et des rubans fleuris d'une infinité de couleurs qui, passés derrière le cou, revenaient par devant flotter sur la poitrine; les seconds s'attachaient à droite, à la boutonnière de l'habit, des rubans blancs et verts.
L'ouvrier qui se présentait pour faire partie de la Société subissait un noviciat pendant lequel il logeait et mangeait chez la mère, sans participer aux frais du corps. Au bout de quelque temps, et sitôt qu'on avait pu se convaincre de sa moralité, on le recevait Jeune Homme. Les Compagnons et les Jeunes Hommes portaient des surnoms composés d'un sobriquet et du nom du lieu de leur naissance, tels que la _Rose de Morlaix_, la _Sagesse de Poitiers_, la _Prudence de Draguignan_, à l'inverse de ce qui avait lieu dans la plupart des sociétés.
Les tailleurs de pierre de l'association des Enfants de Salomon, initiateurs de tous les autres, portaient le surnom de Compagnons étrangers. Il leur fut appliqué, dit la tradition, parce que lorsqu'ils travaillèrent au temple de Salomon, ils venaient tous, ou presque tous, de Tyr et des environs, et se trouvaient, par conséquent, étrangers pour la Judée. L'épithète de loup viendrait, suivant Perdiguier, des sons gutturaux ou hurlements qu'ils font entendre dans toutes leurs cérémonies. Clavel fait dériver cette qualification et celle de chiens donnée à d'autres compagnons de la coutume des anciens initiés de Memphis, de se couvrir la tête d'un masque de chacal, de loup ou de chien.
La dénomination de «Gavots» aurait été donnée aux enfants de Salomon parce que leurs ancêtres, arrivant de Judée, débarquèrent sur les côtes de Provence, où l'on appelle gavots les habitants de Barcelonnette, localité voisine du lieu de leur débarquement.
Les tailleurs de pierre, enfants de maître Jacques, prennent, comme tous les ouvriers qui se rattachaient à lui, le titre de Compagnons du Devoir. Ils s'appellent aussi _Compagnons passants_ et étaient surnommés _loups-garous_.
Ils forment deux classes: les _compagnons_ et ceux qui demandent à l'être ou _aspirants_; les premiers portent la longue canne à tête d'ivoire et des rubans bariolés de couleurs variées, attachés autour du chapeau et tombant à l'épaule. Ils se traitent de _coterie_, portent des surnoms semblables à ceux des compagnons étrangers, pratiquant le topage et ne hurlant pas, quoique loups-garous. Ils traitent leurs aspirants avec hauteur et dureté. Les loups et les loups-garous étaient de sectes différentes; ils se détestaient souverainement et laissaient difficilement passer une occasion d'en venir aux prises. Les chantiers de Paris ont seuls le privilège d'être pour les deux sociétés ennemies un terrain neutre et commun où une sorte de bonne intelligence est conservée.
En 1720 les tailleurs de pierre, compagnons étrangers, jouèrent pour cent ans la ville de Lyon contre les compagnons passants. Ces derniers perdirent et se soumettant à leur sort, abandonnèrent la place aux vainqueurs; cent ans plus tard, les temps d'exil étant expirés, ils crurent pouvoir retourner de nouveau dans la cité lyonnaise; mais leurs rivaux ne l'entendirent pas ainsi, et, quoique très nombreux, les passants furent repoussés, ils se rejettent alors sur Tournus, où l'on taille la pierre pour Lyon; les passants voulurent encore les repousser. On se battit, il y eut des blessés et même des morts.
Dans la Loire-Inférieure, on prétend que si les maçons et les tailleurs de pierre ont choisi pour leur fête l'Ascension, c'est parce que c'est un tailleur de pierre qui retira la dalle qui recouvrait le tombeau de Jésus-Christ, et un maçon qui en démolit la maçonnerie pour lui permettre de s'élancer au ciel.
Dans le pays de Vannes, le diable devint tailleur de pierre; sa coterie et lui avaient chacun une belle et grande pierre à tailler. Il était convenu que celui qui aurait fini sa tâche le premier aurait tout l'argent. Le tailleur de pierre donna au diable un marteau de bois, et il avait beau travailler, il n'avançait pas; le compagnon, muni d'une bonne pioche à la pointe d'acier, travaillait comme il voulait. Le diable, en voyant cela, jeta son marteau de bois dans un étang.
Voici, sur les tailleurs de pierre, une sorte de casse-tête mnémotechnique: «Je suis Pierre, fils de Pierre, fils du grand tailleur de pierre. Jamais Pierre, fils de Pierre, fils du grand tailleur de pierre, n'a si bien travaillé la pierre que Pierre, fils de Pierre, fils du grand tailleur de pierre qui a taillé la première pierre pour mettre sur le tombeau de saint Pierre.»
Dans le pays d'Antrain (Ille-et-Vilaine) l'usage s'est conservé de graver sur la tombe des maçons et des tailleurs de pierre des signes géométriques, qui sont l'emblème du métier.
LES MAÇONS
On donne quelquefois aux maçons le surnom de «compagnons de la truelle». «Limousin» est synonyme de maçon, parce que, à Paris, beaucoup d'ouvriers sont originaires de cette ancienne province.
Dans le Forez, le sobriquet des maçons habiles est «Jean fait tout, Jean bon à tout»; à Marseille, le mauvais maçon était appelé _Pasto mortier_, gâche mortier. Quand les maçons s'interpellent entre eux, ils se disent: «Ohé la coterie!»
En argot, leur auge est un «oiseau», parce qu'elle se perche sur l'épaule, comme un perroquet ou un volatile apprivoisé. À Nantes, ils donnent le nom de gagne-pain à un petit morceau de bois dont ils se servent pour prendre plus facilement le mortier dans la truelle.
L'apprenti maçon est un «voltigueur», parce qu'il voltige sur les échelles, ou un «chétif», titre que justifient les brimades dont ces jeunes gens sont l'objet. Un proverbe du XVe siècle dit, pour exprimer une chose pénible, que «mieux vauldroit servir les maçons». Un personnage de la _Reconnue_, comédie de Remy Belleau, s'exprime d'une manière analogue:
Plustost serois aide à maçon Que de servir ces langoureux, Ces advocaceaux amoureux, Qui ne vendent que les fumées De leurs parolles parfumées.
Les façons plus que brusques des maçons à l'égard du jeune garçon qui les sert ne datent pas, comme on le voit, d'hier. Les _Mémoires d'un ouvrier_ assurent que de tout temps le maçon a eu le droit de traiter son gâcheur paternellement, c'est-à-dire de le rosser pour son éducation. À la moindre infraction, les coups pleuvaient avec un roulement de malédiction: on eût dit le tonnerre et la giboulée. Un vieil ouvrier qui s'intéresse à un apprenti lui conseille de prendre ces manières en patience: Sois, lui dit-il, un vrai bon goujat, si tu veux devenir quelque jour un franc ouvrier. Dans notre métier, les meilleurs valets font les meilleurs maîtres; va donc de l'avant, et si quelque compagnon te bouscule, accepte la chose en bon enfant; à ton âge la honte n'est pas de recevoir un coup de pied, c'est de le mériter.
Les maçons qui, à leurs débuts dans le métier, ont été en butte à des vexations traditionnelles, ne manquent pas de les faire subir à leur tour aux enfants chargés de les servir. Un compagnon, perché à l'étage supérieur, appellera son garçon; celui-ci monte les cinq ou six échelles, saute d'échafaudage, de poutre en poutre: «Dis-donc, gamin, dit le compagnon, va me chercher ma pipe», et la victime redescend avec la perspective de regrimper pour une raison tout aussi sérieuse. Mais quand l'apprentissage sera terminé, quand il sera compagnon, le manoeuvre aura aussi un garçon pour aller quérir sa pipe ou son tabac.
Si peu difficile qu'il paraisse, ce métier d'aide n'est pas à la portée de tout le monde; une légende dauphinoise raconte que le diable ne put l'apprendre; son maître d'apprentissage le mit au rang de servant. Pour monter de l'eau, on lui donna un panier à salade, et pour monter du mortier, on lui donna une corde. Au commandement: De l'eau! le diable grimpait à l'échelle avec son panier à salade et arrivait sur l'échafaudage tout penaud, sans pouvoir verser une goutte d'eau dans l'auge à mortier. Si l'on criait d'en haut: Du mortier! il liait une charge de mortier et le montait en le perdant aussitôt. Son maître en riait, et le diable, honteux de n'avoir pu servir un maçon, s'enfuit de son chantier. En Franche-Comté, des maçons ayant appelé Satan, celui-ci accourut et les servit à souhait. Pour l'embarrasser, ils lui demandèrent d'apporter dans une bouteille du mortier très liquide. Ceci demandait du temps et le mortier disparaissait bien vite. Ils en redemandaient immédiatement, si bien que le diable ne pouvait suffire à leurs exigences et se fatiguait à remplir la bouteille. Les maçons réclamant des pierres, elles arrivaient aussitôt; enfin le plus rusé demanda une pierre à la fois ronde, plate et carrée. Le diable fut ainsi attrapé et ne put prendre les âmes des maçons.
Les maçons voyageurs ont coutume de porter les tourtes de pain enfilées à leurs bâtons. Ils vivent entre eux sans se faire d'amis dans les pays étrangers. Les Foréziens, qui ont toujours été ennemis des Auvergnats, raillent les enfants de saint Léonard en racontant le dicton suivant: Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lève-toi, fouchtrâ.--Ah! mon mestre, le vent rifle.--Eh ben, tourne te coucha.--Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lève-toi.--Par que faire, mon mestre?--Par voir travaillâ.--Ah! mon mestre, que le ventre me fait mâ.--Eh ben, tourne te coucha!--Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lève-toi.--Par que faire, mon mestre?--La muraille va zinguà.--Que le zingue, que le crave, la soupe est trempâ, je vous la manjà.--Jeanot?--Abs, mon mestre.--Lève-toi.--Par que faire, mon mestre?--Par manjâ la soupa.--Oh! hi! lau la! je me lève, je me lève, me v'la levâ.
En Saintonge, on raconte sur les maçons limousins une facétie analogue:--Pierre, leve-tu?--P'rquè fare, môn père?--P'r porta le mourtià, fouchtra!--Y e la colique, mon pare.--Piau lève-ta?--P'rquè fare, mon père.--P'r mang'he la soupe à la rabiole, môn fils.--Y mé lève, mon paré, tralala. À Paris on appelle «maçon» un pain de quatre livres; quand les maçons du Limousin vont prendre leur repas, ils apportent toujours leur pain.