Légendes et curiosités des métiers
Part 23
Le compagnonnage des ouvriers chapeliers était l'un des plus anciens: s'il en fallait croire le tableau chronologique rédigé et approuvé, en 1807, par les compagnons de Maître Jacques, il aurait pris naissance en 1410. C'était l'un de ceux qui avaient les rites d'initiation les plus secrets et les plus solennels. Voici, d'après le P. Lebrun, comment ils procédaient en cette occasion au milieu du XVIIe siècle: Les compagnons chapeliers se passent compagnons en la forme suivante: Ils choisissent un logis dans lequel sont deux chambres commodes pour aller de l'une dans l'autre. En l'une d'elles, ils dressent une table sur laquelle ils mettent une croix et tout ce qui sert à représenter les instruments de la Passion de Notre-Seigneur. Ils mettent aussi sur la cheminée de cette chambre une chaise, pour se représenter les fonts du baptême. Ce qui étant préparé, celui qui doit passer compagnon, après avoir pris pour parrain et marraine deux de la compagnie qu'il a élus pour ce sujet, jure sur le livre des Évangiles, qui est ouvert sur la table, par la part qu'il prétend au Paradis, qu'il ne révélera pas, même dans la confession, ce qu'il fera ou verra faire, ni un certain mot duquel ils se servent comme d'un mot de guet pour reconnaître s'ils sont compagnons ou non, et ensuite il est reçu avec plusieurs cérémonies contre la Passion de Notre-Seigneur et le sacrement de baptême, qu'ils contrefont en toutes ses cérémonies.
Les ouvriers chapeliers s'engagèrent, vers 1651, à renoncer à leurs rites d'initiation; toutefois, leur compagnonnage ne cessa pas pour cela. Les chapeliers compagnons passants du Devoir subsistent encore, mais leur société, de même que toutes les autres, est bien déchue de son ancienne importance. Actuellement, l'aspirant en devenant compagnon, prête serment de fidélité aux règles de la société; s'il le viole, il est rayé du tour de France.
Les ouvriers chapeliers qui n'appartiennent pas au compagnonnage s'appellent _drogains_ ou _drogaisis_.
Il y a entre les ouvriers chapeliers, tant à Paris qu'en province, une grande solidarité. L'ouvrier voyageur reçoit de l'aide non seulement dans les villes où la société a un siège, mais dans les petites bourgades où existe une fabrique. Le tour de France, qui était appelé «trimard», était autrefois beaucoup plus en usage qu'aujourd'hui; l'ouvrier sur le tour de France était «battant» quand il était «arrivant» chez la mère; il était conduit dans toutes les fabriques par l'homme du tour de France; parmi les ouvriers sédentaires, il y en avait qui étaient de semaine à tour de rôle pour recevoir l'arrivant et lui procurer du travail. Demander à l'arrivant qui venait d'être présenté: «As-tu plan?» c'était lui demander s'il était embauché. L'ouvrier remercié était dit «sacqué». L'ouvrier battant, en arrivant dans une localité, demandait si la «frippe» (travail) était bonne, s'il y avait l'oeil (crédit), et si l'on pouvait faire «chatte».
C'est surtout parmi les ouvriers chapeliers en soie ou soyeurs que se manifeste cette solidarité. Celui qui, sur le tour de France, a reçu d'un compagnon des secours, doit audit compagnon, lors de son passage, des secours plus élevés et réciproquement. Sur le tour de France, si un compagnon passe dans deux villes où a été établie sa société, sans pouvoir travailler faute d'ouvrage, à la troisième ville, le cas étant le même, le _premier_ en ville cède sa place au compagnon, et se met lui-même sur le tour de France. Lorsqu'il y a pénurie de travail, les compagnons tirent au sort pour savoir quels sont ceux d'entre eux qui doivent quitter la ville et aller chercher fortune ailleurs.
Une boutique est-elle occupée par les _drogaisis_, ouvriers non sociétaires compagnons, et ceux-ci sont-ils renvoyés par le patron qui a fait appel aux compagnons pour les remplacer, la société dicte à chaque groupe le nombre de Devoirants qu'il doit fournir; les devoirants désignés sont tenus d'aller occuper la boutique où ils ont été appelés.
Depuis vingt ans, ce compagnonnage a été peu à peu remplacé par des chambres syndicales et des groupes corporatifs locaux, qu'une vaste société a fédérés, en 1880, pour toute la France.
Les chapeliers de Paris, au nombre de 3.000 à peine (ils étaient 6.000 en 1886), sont partagés en deux sociétés dites des «Cartes vertes» et des «Cartes rouges». Ces derniers, qui sont les plus remuants, avaient, en 1894, d'après le _Monde illustré_, leur réunion dans un antre obscur de la rue du Plâtre.
Lorsqu'on enterrait un ouvrier chapelier appartenant au compagnonnage, les compagnons faisaient, à Paris, il y a quelques années, des passes d'armes avec des cannes de tambour-major semblables à celles des compagnons charpentiers, puis ils se répandaient en gémissements dans leurs chapeaux; les uns disaient qu'on enterrait leur frère, les autres simplement qu'ils pleuraient leur frère.
L'ouvrier chapelier, qui est presque toujours à ses pièces, est généralement travailleur; on appelle «noceurs» ceux qui ne travaillent pas les premiers jours de la semaine; ils se rattrapent presque toujours en donnant un coup de collier les derniers jours. L'inscription qui accompagne l'image de saint Lundi, publiée à Épinal vers 1835, place au sixième rang des dévots à ce saint le chapelier Mal-Blanchi, et met dans sa bouche ces mots:
On m'a dit et je m'en fais gloire Que j'étais un peu riboteur, Mais je suis, vous pouvez m'en croire. Malgré plus d'un propos menteur, Bon enfant, quoiqu'un peu licheur.
Parmi les autres surnoms donnés aux chapeliers figurent ceux de «castor» et de «castorin», qui font allusion à l'espèce de peau qu'ils employaient autrefois.
Il est rare que les ouvriers chapeliers passent en police correctionnelle pour vol. Les anciens règlements étaient sévères à ce sujet; d'après les _Articles des gardes jurés_, 1684, art. IV: si l'apprenti, pendant le temps de son apprentissage se trouvait atteint, convaincu et condamné de quelque crime, vol ou autre délit considérable, le brevet de son apprentissage était cassé et révoqué, sans qu'il fût besoin de jugement ni arrêt plus exprès.
Certains d'entre eux qui rougiraient à la pensée d'un vol, commettent des actes qui sont tout aussi repréhensibles. On les appelle «chatteurs»: ce sont ceux qui s'amusent à ne pas payer le marchand de vin, le logeur en garni ou le gargotier; cela s'appelle faire «chatte» et n'est pas considéré par les chatteurs comme un acte coupable. L'euphémisme du mot voile la laideur de la chose; de même chez les écoliers, chiper n'est pas voler. Il en est aussi qui se livrent à la maraude, et font passer à la casserole la poule du voisin qui s'égare; dans certains pays, quand une poule disparaît, on dit: «Ce sont encore les chapeliers qui l'ont fricassée.»
La fabrique est la «boîte»; on dit d'une boîte où l'on ne gagne pas sa vie «c'est la peau». L'apprenti est un «armagnolle», à Paris un _arpète_, l'ouvrier le plus ancien «un goret», le contremaître «un sergent»; celui-ci qui, à Paris, est appointé au mois, est secondé par un sous-contremaître payé à la semaine et chargé de la préparation des matières premières, il porte tout naturellement le nom de «caporal»; le maître ou chef d'usine est «le Bausse» dont le nom vient peut-être du flamand Bos (maître). Le jour où l'apprenti a fini son temps, on lui fait payer une sorte de dîme, appelée «cassage», une douzaine de francs environ; les ouvriers ajoutent quelque petite somme et tous ensemble vont festoyer.
Dans les ateliers on s'amuse à faire des farces aux ouvriers qui ont mauvais caractère. Cela s'appelle «monter la chèvre».
La grève est désignée sous le nom de «sautage»,
«Battre la banque» c'était demander des avances au patron; si celui-ci refusait, on disait qu'il avait «pété».
Au milieu du XVIIe siècle on fit, sur plusieurs métiers, des caricatures qui étaient basées sur des aventures réelles ou supposées. Celle du chapelier, que nous reproduisons, p. 61, est accompagnée des vers suivants:
Un chapelié, un soir bien sou, Se mit à quereller sa femme, Mais elle l'appela: «Vieux fou, Yvrogne et sac à vin infâme!» Le poussa de sur les degrés Et luy ferma la porte au nés. Se qui le mit en grand furie; Mais toutes fois n'en pouvant plus, Après des efforts superflus, Il entra dans une escurie.
Là ce pauvre homme s'endormit. Mais un cheval un coup luy porte: Luy, croyant estre dans son lit, S'écrie: «Mon voisin main-forte!» Et se souvenant de l'affront, Pensant prendre sa fame au front, Prit la queue de ceste beste, Et, tirant à force de bras, Dit: «Par la mort, et par la peste, Putin, tu me le paieras!»
Le cheval, se sentant tiré Ses crins, à force de ruades, L'yvrogne les voulant parer, Luy donne en vain quelque gourmade; Mais tous les voisins acourus Au bruit de ce combat bouru Dont il avait la face bleue, Les séparèrent en riant. Et chacun luy alloit criant: «Allons, chapelié, à la queue! À la queue! à la queue!»
L'usage de donner un chapeau neuf en échange de plusieurs vieux existait déjà dès le XVIe siècle; un passage des Équivoques de la voix, de Tabourot, le constate d'une manière assez plaisante: «Comme on disoit qu'à Paris il estoit arrivé vn chappelier de Mantouë, qui donnoit pour deux vieux chappeaux un oeuf, plusieurs recherchèrent leurs vieux chappeaux pour en aller demander vn neuf, estimant qu'on leur donneroit vn chappeau neuf.»
La vente des vieux chapeaux est également ancienne, mais l'art de leur rendre leur ancien lustre était moins perfectionné qu'aujourd'hui. Ce commerce avait lieu sous le Châtelet, le long du quai de la Mégisserie. On voit, disent les _Numéros parisiens_, des chapeliers qui étalent des vieux chapeaux, à qui on a donné un tel apprêt, qu'un pauvre diable d'auteur ne balance pas d'en donner le prix qu'on lui demande. Ces chapeaux craignent l'eau et le soleil, et, comme ils ne sont que de pièces et morceaux collés, celui qui en a fait l'emplette et qui se trouve surpris par une grande pluie, n'a plus que la moitié ou le quart d'une calotte sur la tête lorsqu'il rentre chez lui. Les marchands de chapeaux de ce genre font courir leurs femmes dans tous les quartiers de Paris pour empletter des vieux chapeaux, et quelque délabrée que soit la marchandise, lorsqu'elle entre dans cette fabrique, on ne tarde pas d'en tirer un parti très avantageux.
Les enseignes des boutiques de chapeliers ne présentaient pas autant d'originalité que celles de certaines autres professions; elles étaient désignées par des chapeaux en fer ou en zinc, affectant assez souvent la forme de ceux des généraux du premier Empire, peintes en rouge avec une cocarde dorée; on peut encore en voir quelques-unes.--C'était assez exceptionnellement qu'on en voyait d'analogues à celles du «Chapeau fort» qui existait jadis rue de l'École-de-Médecine, ou du «Chapeau sans pareil», dont parle Balzac. D'autres avaient cette inscription: «Au chapeau rouge» ou «Au chapeau de cardinal».
L'image que nous reproduisons, d'après une estampe du musée Carnavalet, remonte au milieu du XVIIIe siècle; elle est accompagnée de ces deux quatrains (p. 57):
Qu'il est à désirer, dans le siècle où nous sommes, Que toute tête folle et vuide de bon sens En changeant de chapeau change de sentimens: Alors on trouveroit des hommes vraiment hommes.
Si le chapeau pouvoit fixer tête volage, On conseilleroit fort de toujours le porter, À ces jeunes faquins, qui, pour jamais l'ôter, Le portent sous le bras et n'en font point usage.
Parmi les industriels qui font de la publicité, les chapeliers tiennent de nos jours un des premiers rangs, ainsi que l'on peut le constater en regardant les images peintes sur les murs, les voitures-réclames et les prospectus distribués à la main.
Ce dernier genre a été employé dès le commencement de ce siècle, et probablement avant; mais on n'était pas arrivé au degré d'ingéniosité qui distingue la chapellerie de nos jours; on se contentait, en général, de cartes dans le genre de celle ci-dessus, et qui montre simplement les animaux dont le poil entrait dans la composition des chapeaux de l'époque.
On a su aujourd'hui être plus amusant, ainsi qu'on peut le voir par les deux réclames (p. 64), dont l'une est une sorte de rébus; l'autre, dont on peut voir sur les murs une variante chromolithographique, est une imitation, peut-être inconsciente, d'une image de ma collection, où un papillon placé à l'extrémité d'une planche est plus lourd qu'une femme qui se tient à l'autre bout.
SOURCES
_Monde illustré_, 1894.--_Revue des traditions populaires_, X, 200.--C.-G. Simon, _Études sur le compagnonnage_, 79.--A. Coffignon, _les Coulisses de la mode_, 86.--_Mélusine_, III, 367.--_Articles des gardes jurés_, 1684, art. IV.--_Les Numéros parisiens_, 26.
LES COIFFEURS
Lorsque, en 1674, les barbiers furent érigés en corps de métier, on leur avait permis d'écrire sur leur boutique: _Céans on fait le poil proprement et on tient bains et étuves_. Cette inscription, qui se bornait à indiquer leurs fonctions, ne tarda pas à leur paraître trop simple, et il semble qu'il y ait eu entre les artistes capillaires une sorte d'émulation pour inventer des enseignes plus dignes de l'esprit facétieux qu'on leur a accordé de tout temps. On ne sait au juste qui imagina le célèbre _Demain on rasera gratis_, dont le succès, attesté par de nombreuses variantes, a duré près de deux siècles; il y a une trentaine d'années on pouvait encore en voir quelques-unes, peintes en blanc sur une planche noire, entre un plat à barbe et des rasoirs en sautoir, dans plusieurs petites villes de province:
_Ici demain_ _On rase et on frise pour rien._
On lit sur une pancarte, derrière la charge du député-coiffeur Chauvin: «Demain on rase gratis.» (_Pilori_, 3 mars 1895.)
_Menier, perruquier,_ _Arrivant de Paris,_ _Rase aujourd'hui pour de l'argent,_ _Et demain pour rien._
_Pierre Bois,_ _Perruquier et auberge_ _Rase aujourd'hui en payant et demain pour rien,_ _Et on trempe la soupe._
Celle-ci qui désignait, de même que la suivante, un barbier restaurateur:
_Par devant on rajeunit,_ _Par derrière on rafraîchit_
était le développement d'une inscription: _Ici on rajeunit_, très usitée au siècle dernier.
L'imagerie révolutionnaire parodia souvent les inscriptions de la barberie; une estampe qui a pour titre le proverbe bien connu: «Un barbier rase l'autre», montre une enseigne sur laquelle est écrit: _Ici on rase tout_; un prolétaire est assis bien à l'aise dans un fauteuil, et se fait raser par un noble, auquel un abbé sert de garçon perruquier. _Ici on sécularise tout_, lit-on sur une autre, suspendue au-dessus d'un moine savonné, sur les genoux duquel s'est assise une femme qui, un rasoir à la main, s'apprête à lui faire la barbe.
Une sorte de naïveté malicieuse semble avoir présidé à la composition de certaines enseignes, du genre de celle-ci, qu'on lisait naguère assez fréquemment en Belgique: _Ici on rase à la papa et on coupe les cheveux aux oiseaux_. Dans l'amusant vaudeville de Scribe, _Coiffeur et perruquier_, ce dernier, auquel on reproche ses antiques façons, s'écrie: «Qu'est-ce qu'elle a donc, mon enseigne? Depuis trente ans elle est toujours la même: _Poudret, perruquier; ici on fait la queue aux idées des personnes_.»
L'art des inscriptions a été cultivé jusqu'au milieu de ce siècle par les coiffeurs. En 1826, Lambert, rue de Nazareth, avait fait peindre sur sa boutique ces deux distiques engageants; le premier s'adressait aux hommes, le second au beau sexe:
_Vous satisfaire est ma loi_ _Pour vous attirer chez moi._
_Aux dames, par mon talent._ _Je veux être un aimant._
À la même époque on lisait sur une devanture de la rue Saint-Jacques: _Au savant perruquier_; pour justifier ce titre, le patron l'avait ornée de deux vers grecs et de deux vers latins; voici ces derniers:
_Hic fingit solers hodierno more capillos_ _Dexteraque manu novos addit ars honores._
Il croyait que les étudiants auraient traduit facilement ce latin de collège qui voulait dire: Ici un art ingénieux façonne les cheveux à la mode du jour, et d'une main habile y ajoute de nouveaux agréments.
Ainsi qu'on l'a vu, il arrivait assez fréquemment en province que les barbiers cumulaient plusieurs métiers, comme ce perruquier normand, qui tenait un petit restaurant, et s'adressait en ces termes à sa double clientèle:
_Toussaint, perruquier,_ _Donne à boire et à manger,_ _Potage à toute heure_ _avec de la légume;_ _On coupe les cheveux par-dessus._
Dans son _Histoire des livres populaires_, Nisard reproduit une longue pièce qui a pour titre: «Enseigne trouvée dans un village de Champagne» et qui n'est vraisemblablement que le grossissement caricatural d'une inscription de barbier cumulard. En voici une partie:
«Barbié, perruquer, sirurgien, clair de la paroisse, maître de colle, maraischal, chaircuitier et marchant de couleure; rase pour un sout, coupe les jeveux pour deux soux, et poudre et pomade par desus le marchai les jeunes demoisel jauliment élevé, allument lampe à l'année ou par cartier.»
Les perruquiers n'avaient pas laissé aux barbiers-coiffeurs le monopole des inscriptions; il semble même qu'ils les avaient devancés dans la voie de la réclame. C. Patru, surnommé le Petit-Suisse, avait fait imprimer une carte (vers 1650) représentant son portrait orné d'une perruque et entouré des armoiries des cantons; on y lisait:
«Aux treize cantons Suisses, le Petit-Suisse, marchand perruquier, fait et vend toute sortes de perruques et des plus à la mode, vend aussi toutes sortes de cheveux de France, d'Angleterre, de Hollande, Flandre, Allemagne et d'autres, des plus beaux en gros et en détail, demeurant à Paris sur le quay de l'Orloge du Palais entre les deux grosses tours.»
On lit dans L'_Eloge des Perruques_, qu'un perruquier de Troyes avait pour enseigne un Absalon pendu par les cheveux au milieu d'une forêt et transpercé par la lance de Joad. Au bas étaient ces vers:
_Passant, contemplez la douleur_ _D'Absalon pendu par la nuque;_ _Il eût évité ce malheur_ _S'il avait porté la perruque._
Cette inscription, dont l'auteur est resté anonyme, avait fait fortune; on la retrouvait dans plusieurs autres villes, et à Paris même, en 1858, elle figurait encore sur une boutique du boulevard Bonne-Nouvelle.
Dans la seconde moitié du siècle dernier, alors que les coiffures féminines avaient quelque chose d'architectural et de majestueux, les artistes qui les édifiaient crurent pouvoir signaler leurs laboratoires en écrivant sur la porte en gros caractères: _Académie de Coeffure_; mais, dit Mercier, M. d'Angiviller trouva que c'était profaner le mot académie, et l'on défendit à tous les coiffeurs de se servir de ce nom respectable et sacré. Cela ne les empêcha pas toutefois de se qualifier du nom «d'académiciens de coiffure et de mode». Lorsque, en 1769, la communauté des perruquiers avait intenté un procès aux coiffeurs de dames, l'avocat de ceux-ci publia un factum dans lequel il disait: Leur art tient au génie et est par conséquent un art libéral. L'arrangement des cheveux et des boucles ne remplit pas même tout notre objet. Nous avons sans cesse sous nos doigts les trésors de Golconde; c'est à nous qu'appartient la disposition des diamants, des croissants des sultans, des aigrettes.
Comme la plupart des autres boutiques, celles des coiffeurs ont subi, à une époque qui n'est pas très éloignée de nous, une transformation qui leur a fait perdre beaucoup de leur originalité. Les enseignes amusantes ont disparu, et elles n'ont guère conservé que les petits plats en cuivre qui se balancent au-dessus de la devanture, et auxquels fait pendant une boule dorée d'où part une touffe de cheveux lorsque le coiffeur s'occupe aussi de postiches; à la vitrine on voit souvent une poupée en cire et des flacons de parfumerie.
Il n'en était pas ainsi jadis: d'abord il y avait barbier et barbier. La boutique de ceux qui étaient barbiers-chirurgiens était peinte en rouge ou en noir, couleur de sang ou de deuil, et des bassins de cuivre jaune indiquaient que l'on y pratiquait la saignée et qu'on y faisait de la chirurgie. Les bassins des perruquiers devaient être en étain; ils n'étaient pas astreints à peindre leur devanture d'une façon uniforme. Ils avaient toutefois fini par adopter un bleu particulier, qui encore aujourd'hui est connu sous le nom de _bleu-perruquier_.
Autrefois, en Angleterre, un règlement placé dans un endroit apparent de la boutique défendait certaines choses, comme de manier les rasoirs, de parler de couper la gorge, etc.; on voyait beaucoup de ces pancartes dans le Suffolk vers 1830, et en 1856 il y en avait encore une à Stratfort-sur-Avon, que le patron se souvenait d'y avoir vue cinquante ans auparavant, lorsqu'il y était entré comme apprenti; son maître, qui était en fonctions en 1769, parlait souvent de ce règlement comme étant naguère en usage dans toute la confrérie, et il disait qu'il remontait à plusieurs siècles. Shakspeare y fait allusion au cinquième acte de _Mesure pour mesure_. Ce barbier se rappelait avoir vu employer pour savonner des coupes on bois: une échancrure pour le cou, semblable à celle des plats en étain, en cuivre ou en faïence, y avait été ménagée. Les clients qui payaient par quartier en avaient un, dont on se servait seulement lorsque le payement était exigible; on y lisait ces mots: «Monsieur, le moment de votre quartier est venu.» En France il y a eu des plats à barbe très ornés, dont quelques-uns portaient des inscriptions, dans le genre de celles-ci: «A mon bon sçavon de Paris,» ou «La douceur m'attire.»
Mercier nous a donné la description suivante d'une boutique de perruquier vers 1783; bien que le tableau soit un peu chargé dans les détails, il devait être assez exact comme ensemble: