Légendes et curiosités des métiers
Part 21
On voit, à Carnavalet, une copie d'un tableau du XVIIe siècle que M. Bonnardot possédait dans sa collection; il représente des scènes du Mardi-Gras à l'endroit le plus large de la rue Saint-Antoine. Parmi elles figurent des «attrapes», dont la plus plaisante est celle dont nous empruntons la description et la gravure au _Magasin pittoresque_:
Près d'une échoppe, dans le renfoncement de la rue, un apprenti savetier a étendu sur le pavé un beau morceau de cuir, après lequel est attachée une ficelle dont un bout ne quitte point sa main. Une grosse paysanne avise ce cuir et se félicite de la trouvaille. Elle calcule déjà qu'elle y trouvera au moins une paire de semelles pour elle et une pour son mari. Elle dépose son panier, se baisse, avance les deux mains: mais la ficelle fait son devoir et la bonne femme n'attrape rien que les pantalonnades d'un scapin planté là pour lui remontrer à point nommé que ces choses-là ne se trouvent point sous le pas d'un masque.
On s'est égayé aux dépens des artistes de la chaussure en se servant des mots à double sens que renferme le vocabulaire professionnel; la plus curieuse, peut-être, de ces charges, est celle qu'on lit au bas de l'image intitulée: «Le Galant Savetier» ou la _Déclaration dans les formes_. (Paris, Noël, rue Saint-Jacques, décembre 1816.)
M. L'EMPEIGNE.--Mademoiselle, l'Amour qui me _talonne_ et me traite en vrai _tiran_ ne me donnant point de _quartier_, me réduit a vous faire ma déclaration dans les _formes_. Malgré sa violence, j'ai jusqu'ici enfoncé mon amour entre _cuir_ et _chair_; mais enfin, il faut que je _tire pied_ ou aile à ce maudit aveugle qui me fait sentir ses _pointes_ cruelles. Décidez du sort du malheureux l'Empeigne, car ses _mesures_ sont prises si vous lui faites essuyer un _revers_.
MLLE CRÉPIN--Reprenez _haleine_, M. l'Empeigne, si votre amour n'est pas à propos de _bottes_, voyez M. Crépin, _tige_ de mon honorable famille, et qu'il vous accorde ma main, j'y ajouterai mon coeur.
M. L'EMPEIGNE.--Ah! mademoiselle, _ça vat_...
Une gravure coloriée, de la même date, montre un savetier qui s'apprête à corriger sa femme: «Ah! tu ne veux pas te taire! eh bien! je vais t'enfoncer dans les _formes_!» Elle faisait allusion, de même que bien d'autres, à la réputation qu'avaient les savetiers de se servir volontiers de leur tire-pied pour corriger «leur épouse». C'est sur cette donnée qu'est fondé en partie l'opéra-comique de Sedaine, le _Diable à quatre_.
Parfois les femmes se regimbent, comme dans une estampe de ma collection (vers 1840), où une femme poursuit à coups de balai son mari qui l'a frappée de son tire-pied.
Les parodies du langage professionnel étaient en somme assez innocentes, et il est probable que ceux dont on faisait ainsi la caricature les trouvaient plaisantes et étaient les premiers à en rire. Ils devaient moins goûter les mauvaises charges qui, d'après les _Français peints par eux-mêmes_, étaient en usage vers 1840: «Le savetier a-t-il des vitres en papier, le polisson passera la tête à travers pour demander l'heure; il tournera doucement la clef laissée à la serrure et ira la planter un peu plus loin; puis il reviendra, et cognant au châssis, il en préviendra gracieusement le père l'Empeigne; ou bien il lui demandera poliment de vouloir bien lui donner la monnaie de six liards en pièces de deux sous. Il n'était pas rare autrefois de trouver une échoppe bâtie sur quatre roulettes. Mais ce genre de construction a été peu a peu abandonné: il prêtait trop à l'espièglerie. Soit donné, par exemple, que le père Courtin eût son échoppe dans la rue Basse; à la faveur des ombres de la nuit, des farceurs s'y attelaient et la traînaient jusque rue des Singes ou de l'Homme-Armé. Et le lendemain, quand le père Courtin revenait à sa place accoutumée, pas plus d'établissement que sur ma main.»
Les conteurs du XVIe siècle et du XVIIe rapportent plusieurs récits dans lesquels les cordonniers sont dupés, en dépit de la finesse qu'on leur attribue. Celui qui suit est tiré des _Sérées_ de Guillaume Bouchet: la _Légende de maître Pierre Faifeu_, qui est un peu plus ancienne, attribuait à ce fripon émérite un vol à peu près semblable. «Un suppot de la matte (matois) ayant affaire d'une paire de bottes, et estant en une hostellerie, s'advisa d'envoyer quérir un cordonnier, pour en avoir une paire, sans argent. Les ayant essayées, le mattois va dire au cordonnier que la botte du pied gauche le blessoit un peu et le prie de la mettre deux ou trois heures en la forme. Le cordonnier le laissant botté d'une botte, emporte l'autre; mais le mattois, se faisant desbotter, envoie soudain quérir un autre cordonnier auquel il dit, après avoir essayé ses bottes, que la botte du pied droit luy sembloit un peu plus estroite que l'autre; parquoy le marché fait, se fait desbotter afin qu'il mist cette botte en la forme jusques à ce qu'il eust disné. Que voulez-vous? sinon qu'ayant deux bottes de deux cordonniers, l'une du pied gauche, l'autre du pied droit, baillant ses vieilles bottes au garçon d'estable, il paye son hoste, monte à cheval et s'en va. Tantost après voicy arriver les maistres cordonniers ayant chacun une botte à la main et se doutant qu'ils estoient gourez, se prinrent à rire et firent mettre à leurs maistre-jurez de l'année, dans les statuts de la confrérie, que défenses estoient faites aux maistres de l'estat que cy après ils n'eussent à laisser une botte à un estranger et emporter l'autre, soit pour l'habiller ou la mettre en forme, avant qu'estre payez, sur peine de perdre une des bottes, et l'autre, qui demeure entre leurs mains, être confisquée et l'argent mis et appliqué à la botte du mestier.»
Une farce faite aux savetiers de Paris faillit tourner au tragique et amener une émeute. Me Mangienne, avocat des charbonniers, en fit un récit plaisant dans son mémoire, l'un des plus curieux des _Causes amusantes et peu connues_: «Le 31 juillet 1751, veille de la fête de Saint-Pierre-ès-Liens, que les maîtres savetiers ont choisi pour leur patron, plusieurs charbonniers du port Saint-Paul et autres ports, résolurent de se divertir de quelques-uns de leurs confrères mariés avec de vieilles veuves; et à cet effet d'aller, avec des instruments, leur présenter des bouquets, prétendant que la fête devait leur être commune avec les savetiers qui ne travaillent qu'en vieux cuir. Cette espèce de ressemblance qu'ils avoient cru voir entre leurs amis et ces derniers, leur fournit l'idée d'une marche risible et propre à laisser entrevoir à ceux qui en étoient le sujet le prétendu rapport que l'on mettoit entre leur état et celui de la savaterie. Ils prirent pour cet effet deux ânes, qu'ils ornèrent de tous les outils de la profession. Ils les couvrirent d'un caparaçon fort sale; aux extrémités qui en pendoient étoient attachés des pieds de boeuf en forme de glands; il y en avoit de même en guise de pistolets, et sur le caparaçon on avoit cousu de toutes les espèces de plus vieilles savates. Deux d'entre eux devoient monter ces ânes avec des habits de caractère et de goût; l'un acheta à la friperie une vieille robe, avec veste et culotte noire, toutes en lambeaux; il s'en affuble et met par-dessus, en forme de cordes, de gauche à droite, un morceau de vieille toile sur lequel étoient cousus artistement des savates et tous les outils de ce brillant métier, avec une cocarde au chapeau et deux alènes en sautoir. Un autre prit un vieil habit d'Arlequin, parsemé des mêmes instruments et de vieilles savates de tout âge et de tout sexe. Chacun de ces ânes devoit être conduit par deux hommes habillés grotesquement et du même goût, avec une pique à la main où, au lieu de fer, il y aurait un pied de boeuf; tous ceux qui devoient composer le cortège devoient avoir des cocardes et des marques caractéristiques de la savaterie. Tous les Garçons-Plumets des officiers charbonniers commencèrent la marche deux à deux; ils avoient à leur tête des tambours et des fifres; dans le milieu étoient les deux héros sur leurs ânes; ils tenoient d'une main un pied de boeuf et de l'autre un gros bouquet de fleurs rangées. Ils partirent en bon ordre dans le dessein de n'aller que chez ceux de leurs amis dans le cas d'être réputés savetiers. Monteton, qui avoit donné l'idée de cette mascarade, avoit été savetier avant que d'être charbonnier: c'était lui qui montoit un des deux ânes et qui, sachant bien tourner un compliment dans le goût et à la portée de l'esprit des savetiers, se chargea de faire les harangues. Ce cortège fut bien reçu par un savetier de la rue Saint-Paul, auquel on offrit un bouquet, et qui fit boire au cortège plusieurs bouteilles de bière; mais un autre savetier de la même rue, au lieu de bien prendre la plaisanterie, se fâcha, jeta à la tête des gens un baquet d'eau puante, et dit qu'il était petit-juré dans le corps des savetiers, qui se trouvoit insulté en sa personne. Il fit prévenir le syndic de la communauté, les deux hommes montés sur des ânes furent mis en prison, et les savetiers poursuivirent les charbonniers; et lorsqu'on voulut les apaiser, ils déclarèrent qu'ils étaient dix-huit cents à Paris, et qu'ils se priveroient plutôt tous d'aller aux guinguettes pendant un mois pour employer l'argent qu'ils y dépenseraient à pousser le procès que d'en avoir le démenti.» La Cour les renvoya dos à dos, dépens compensés.
On n'a pas, que je sache, de document authentique décrivant les cérémonies qui avaient lieu lors de la réception d'un maître cordonnier ou savetier; il est permis de penser que quelques-uns des détails conservés dans une pièce imprimée à Troyes, en 1731, _Le Récit véritable et authentique de l'honnête réception d'un maître savetier_, ne sont que le grossissement caricatural de ce qui se passait réellement. Le dialogue suivant s'engage entre l'aspirant et l'ancien:
L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, pardonnez à mon ambition... Je vous supplie instamment de m'incorporer.
L'ANCIEN.--Mon grand amy, nous louons votre zèle; mais combien avez-vous fait d'années d'apprentissage? Il faut absolument en avoir fait sept ou bien épouser une fille de maître.
L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, il n'y a pas justement sept années que je m'instruis; mais pendant plus de six ans qu'il y a que je travaille, j'y ay esté enseigné par un des plus habiles hommes de toute l'Europe.
L'ANCIEN.--La loi sur le chapitre du corps est précise et inviolable. Cependant si vous faisiez un chef-d'oeuvre...
L'ASPIRANT.--J'aime mieux qu'il m'en coûte quelque argent.
L'ANCIEN.--Hé! combien avez-vous à mettre au coffre du métier?
L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, je n'ay que cinquante écus.
L'ANCIEN.--Il faut deux cents livres.
L'ASPIRANT.--Messieurs, messeigneurs, contentez-vous à cela.
L'ANCIEN.--Il faut autant, mon grand amy.
On finit par admettre l'aspirant, parce qu'il a été «laquais de l'Arsenac, celuy qui est un des plus grands de la France.» C'est alors que commence réellement la parodie de la cérémonie de réception.
L'ANCIEN.--Levez la main. Ne jurez-vous pas d'observer les règlements de l'état?
L'ASPIRANT.--Je le jure.
L'ANCIEN.--De ne vous rencontrer jamais en repas, sans vous enyvrer jusqu'à dégobiler partout, et sans emporter à votre maison quelque morceau de viande dans votre poche?
L'ASPIRANT.--Je le jure.
L'ANCIEN.--De faire parler de vous dans la ville, à l'exemple de vos confrères, au moins trois fois dans votre vie?
L'ASPIRANT.--Je le jure.
L'ANCIEN.--Et quand vous trouverez quelque maistre qui commencera quelque faute, de lui répliquer qu'il ne sera jamais qu'un maçon, ce mestier estant au-dessous de votre devoir pendant votre vie?
L'ASPIRANT.--Je le jure.
L'ANCIEN.--De ne travailler jamais le lundi?
L'ASPIRANT.--Je le jure et le jure.
L'ANCIEN.--D'avoir trois linottes et un geay à siffler, et leur enseigner fidèlement?
L'ASPIRANT.--Je le jure.
L'ANCIEN.--De vous informer curieusement de tout ce qui se passe chez vos voisines?
L'ASPIRANT.--Je le jure.
L'ANCIEN.--De sçavoir la généalogie de toutes les familles?
L'ASPIRANT.--Je le jure.
L'ANCIEN.--De vous introduire tant dans les paroisses, communautez et autres lieux, pour avoir titre d'office?
L'ASPIRANT.--Je le jure.
L'ANCIEN.--Moi ancien du métier, toujours vénérable Savetier carleur, réparateur de la chaussure humaine en cette ville de Rouen, de l'avis et consentement des gardes y assemblés, je vous reçois, admets et établis et fais maistre Savetier, carleur, réparateur de la chaussure humaine en cette ville de Rouen, car tel est mon bon plaisir, aux fins de jouir des droits, dignitez, privilèges et prééminences y attribués.
Quand le nouveau maître a présenté ses remerciements, le dialogue continue:
L'ANCIEN.--Mon grand amy, il ne reste plus qu'à sçavoir de quelle branche vous voulez estre, car remarquez, que nous en avons de trois sortes: 1° les _Vielus_.-2° les _Brelandiers_, 3° les _Porte-Aumuches_. Les Vielus ont à leur devanture une virole en cuivre en forme de jetton; les Brelandiers ont une pirouette; les Porte-Aumuches ont un petit morceau de cuir. Les Vielus ont une boutique à leur maison; les Brelandiers ont un estal ou un brelan au coin d'une rue; les Porte-Aumuches vont par les rues crier: _À ces vieux souliers!_
L'ASPIRANT.--Je désire être Porte-Aumuche.
L'ANCIEN.--Prenez votre ton.
L'ASPIRANT.--_À ces vieux souliers!_
L'ANCIEN.--Tout beau; vous contrefaites la voix de maître Gaspard. Modérez votre ton.
L'ASPIRANT.--_À ces vieux souliers!_
L'ANCIEN.--Holà! vous n'y êtes pas encore. Vous prenez le ton comme maître Albert. Un peu plus haut.
L'ASPIRANT.--_À ces vieux souliers!_
L'ANCIEN.--Bon! justement vous y voilà. Gardez-vous bien d'oublier ce ton. C'est de tout temps immémorial que nos prédécesseurs ont sagement ordonné que l'on réglât la voix de chaque maître, pour éviter à la confusion et aux surprises qui pourroient arriver. L'on vous dégraderoit si vous changiez seulement un iota. Allez faire trois tours par la ville et donnez des bouquets aux maîtresses. Quand vous passerez devant la boutique des maîtres Vielus, ou les rencontrant, quel salut ferez-vous?
L'ASPIRANT.--Je dirai: Bonjour, maître».
L'ANCIEN.--Et aux maîtres Brelandiers?
L'ASPIRANT.--Bonjour, donc.
L'ANCIEN.--Et à un Porte-Aumuche?
L'ASPIRANT.--Bonjour!
Quand l'aspirant a été passé maître, il demande:
--Où irons-nous faire la feste de notre réception?
L'ANCIEN.--Il n'est que d'aller en plein cabaret. Allons au Grand Gaillard Bois.
Une autre pièce, imprimée aussi à Troyes, et qui porte l'approbation de Grosley, avocat, le facétieux auteur des _Mémoires de l'Académie de Troyes_, contient une description du _Magnifique et superlicoquentieux Festin fait à Messieurs, Messeigneurs les Vénérables Savetiers, Careleurs et Réparateurs de la chaussure humaine_, par le sieur Maximilien Belle-Alesne, nouveau reçu et agrégé au corps de l'état, en reconnaissance des grandes obligations qu'il a d'avoir été reçu dans l'illustre corps, sans même avoir fait de chef-d'oeuvre. Les quatorze pages qui suivent décrivent un repas pantagruélique, accompagné de facéties du métier.
Une note écrite par un inconnu au dos du cahier contenant le texte manuscrit du règlement de 1442, aux archives municipales de Troyes, montre combien ces artisans étaient jaloux de leurs privilèges. «On a oublié, dans les statuts des savetiers, cet article intéressant: Et si notre bon Roy que Dieu gard vouloit faire recevoir monsieur son fils maître dudit métier, point ne pourroit, à moins qu'il ne luy fit faire trois ans d'apprentissage ou épouser une fille de maître.»
Au moyen âge, et dans la période qui le suivit, les ouvriers cordonniers étaient sous la dépendance absolue des patrons. Leur situation a été bien décrite par les auteurs de l'_Histoire des cordonniers_, auxquels j'emprunte, en l'abrégeant, ce qui est relatif à l'ancien compagnonnage. Ils ne pouvaient, sous aucun prétexte, quitter le maître qui les avait loués, avant l'expiration de leur engagement, à peine de lui payer une indemnité et de devoir à la confrérie une demi-livre de cire. S'ils restaient trois jours consécutifs sans être placés, ils étaient, par ordonnance de la police, appréhendés au corps et conduits aux prisons du Châtelet comme vagabonds. Pourtant ils ne pouvaient, sans engager fatalement leur avenir, accepter l'ouvrage d'où qu'il vînt: ceux qui, sortant de chez un maître, allaient travailler chez un chamberlan, devaient renoncer à la maîtrise, à moins qu'ils ne prissent pour femme une fille ou une veuve de maître. Les maîtres cordonniers, avant de mettre un compagnon en besogne, étaient tenus de prendre des informations auprès de son dernier maître et de s'enquérir de ses moeurs, de son aptitude et des causes qui lui avaient fait abandonner son service. Fatigués de ses servitudes, ils s'assemblaient quelquefois pour tâcher de s'en affranchir; souvent ils concertaient de dangereuses coalitions. Une sentence du Châtelet de Paris leur défendit de se réunir entre eux et de former aucune cabale. Plus tard, on incarcéra ceux qui se débauchaient les uns les autres, s'attroupaient en quelque lieu que ce fût, ou même s'attablaient dans un cabaret, au delà du nombre de trois.
Ces sévérités excessives ne servirent qu'à faire organiser le compagnonnage, à lui donner une raison d'être, à en étendre les ramifications: empêchés de s'assembler aux yeux de tous, les ouvriers cordonniers se réunirent secrètement et créèrent une vaste association dont eux seuls connaissaient les règlements et qui les liaient les uns aux autres, de quelque pays qu'ils fussent. Ils célébraient des cérémonies mystérieuses, se soumettaient à des épreuves bizarres pour parvenir à l'initiation, avaient des modes particuliers de réception, des symboles qui leur étaient propres. Mais nul parmi les profanes ne soupçonnait rien de ce qui se passait dans ces conciliabules. Ils juraient sur leur part de paradis, sur le saint chrême, de ne rien révéler. Une pièce annexée au règlement des cordonniers et des savetiers de Reims, et datant du XVIIe siècle, donne de ce compagnonnage une idée peu avantageuse. «Ce prétendu devoir de compagnon consiste en trois paroles: _Honneur à Dieu_, _Conserver le bien des Maistres_, _Maintenir les Compagnons_. Mais, tout au contraire, ces compagnons déshonorent grandement Dieu, profanant tous les mystères de notre religion, ruinant les maistres, vuidant leurs boutiques de serviteurs quand quelqu'un de leur cabale se plaint d'avoir reçu bravade, et se ruinent eux-mesmes par les défauts au devoir qu'ils font payer les uns aux autres pour être employez à boire. Ils ont entre eux une juridiction; eslisent des officiers, un prévost, un lieutenant, un greffier et un sergent, ont des correspondances par les villes et un mot du guet, par lequel ils se reconnoissent et qu'ils tiennent secret, et font partout une ligue offensive contre les apprentis de leur métier qui ne sont pas de leur cabale, les battent et maltraitent et les sollicitent d'entrer en leur compagnie. Les impiétés et sacrilèges qu'ils commettent en les passant maistres sont: 1° de faire jurer celui qui doit être reçu sur les saints Évangiles qu'il ne révélera à père ny à mère, à femme ny enfant, prestre ny clerc, pas mesme en confession, ce qu'il va faire et voir faire, et pour ce choisissent un cabaret qu'ils appellent _la Mère_, parce que c'est là qu'ils s'assemblent d'ordinaire, comme chez leur mère commune, dans laquelle ils choisissent deux chambres commodes pour aller de l'une dans l'autre, dont l'une sert pour leurs abominations et l'autre pour le festin: ils ferment exactement les portes et les fenestres pour n'estre veux ni surpris en aucune façon; 2° ils luy font eslire un parrain et une marraine; luy donnent un nouveau nom, tel qu'ils s'avisent, le baptisent par dérision et font les autres maudites cérémonies de réception selon leurs traditions diaboliques.» Ces pratiques, en usage parmi les ouvriers en chaussures, étaient à cette époque communes à plusieurs autres métiers; la même pièce fournit des détails, du rite exclusivement propre aux cordonniers. «Les compagnons cordonniers prennent du pain, du vin, du sel et de l'eau, qu'ils appellent _les quatre alimens_, les mettent sur une table, et ayant mis devant icelle celui qu'ils veulent recevoir comme compagnon, le font jurer sur ces quatre choses par sa foy, sa part de paradis, son Dieu, son chresme et son baptesme; ensuite luy disent qu'il prenne un nouveau nom et qu'il soit baptisé; et luy ayant fait déclarer quel nom il veut prendre, un des compagnons, qui se tient derrière, luy verse sur la teste une versée d'eau en luy disant: Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Le parain et le soubs-parain s'obligent aussi tost à luy enseigner les choses apartenantes audit devoir». Le même document formule d'autres accusations encore plus graves: «Ils s'entretiennent en plusieurs débauches, impuretez, ivrogneries, et se ruinent eux, leurs femmes et leurs enfants, par ces dépenses excessives qu'ils font en ce compagnonnage en diverses rencontres, parce qu'ils aiment mieux dépenser le peu qu'ils ont avec leurs compagnons que dans leur famille. Ils profanent les jours consacrés au Seigneur. Les serments abominables, les superstitions impies et les profanations sacrilèges qui s'y font de nos mystères sont horribles. Ils représentent de ce chef la Passion de Jésus-Christ au milieu des pots et des pintes.»